VGE et l’IVG : un tournant de société ?

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Décédé ce 2 décembre 2020 à 94 ans de la Covid-19, bien qu’immortel depuis son accession à l’Académie française en 2003, Valéry Giscard d’Estaing, VGE comme il fut souvent surnommé, n’aura pas laissé que de bons souvenirs de son septennat. Élu de justesse Président de la République en 1974 face à François Mitterrand, peut-être pour avoir eu le bon goût de lui rappeler devant des millions de téléspectateurs, qu’il n’avait pas « le monopole du cœur », il arriva au pouvoir en pleine crise économique liée au flambement des prix du pétrole.

Valéry Giscard d’Estaing en 1974 (photo © Présidence de la République / Ma Commune)

Après des décennies d’euphorie, les fameuses « trente glorieuses », son septennat est surtout caractérisé par l’amorce d’une désindustrialisation massive de la France. C’est alors la crise de la sidérurgie et la mise en place de la taxe professionnelle qui impose lourdement l’industrie. Attaché à la rigueur budgétaire, Valéry Giscard d’Estaing s’acharne à limiter les déficits publics et l’inflation, ainsi que le montant de la dette (contenue autour de 20 % du PIB, alors que -rappelons-le- le dernier budget rectificatif 2020 la prévoit à un niveau record de 121 % du PIB !).

Mais cette politique d’austérité et de lutte contre l’inflation, menée par son second Premier ministre, Raymond Barre, se traduit par un alourdissement de l’imposition sur les classes moyennes, une forte hausse des prix de l’essence et de l’alcool et surtout une explosion du chômage de masse avec pour la première fois plus de 1 million de chômeurs en France et un ralentissement de la hausse du pouvoir d’achat, de quoi entretenir une grogne tenace contre un tel gouvernement.

Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre, Premier ministre de 1976 à 1981 (photo © archives MAXPPP / Midi Libre)

Les inégalités sociales ne font que croître et la précarité augmente avec la mise en place des premiers contrats à durée déterminée tandis que les choix industriels du pays interrogent, à une période où les chocs pétroliers successifs mettent en avant la nécessité d’une transition énergétique et le développement d’un modèle de développement plus durable. C’est en effet sous la présidence de Giscard que sont lancés le programme TGV et le surrégénérateur Superphénix, à Creys-Malville qui se terminera par un fiasco.

Mais VGE restera incontestablement dans l’Histoire pour certaines de ses actions qui ont marqué durablement la société française. Quelques années après l’explosion sociale de mai 68, la France restait malgré tout corsetée par les politiques très conservatrices menées par le Général de Gaulle puis par Georges Pompidou. Élu Président de la République à 48 ans, Valéry Giscard d’Estaing savait que la jeunesse du pays ne faisait pas partie de son électorat, ce qui ne l’a pas empêché d’abaisser d’entrée l’âge du droit de vote à 18 ans, ce qui était un signal fort en direction de la jeunesse qui devait alors attendre jusqu’à 21 ans son émancipation.

Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des finances en août 1969, avec son secrétaire d’État au budget, Jacques Chirac (photo ©
AP Photo / Info TV5 monde)

La nomination en 1974 au poste de Secrétaire d’État chargée de la Condition féminine, de Françoise Giroud, alors journaliste féministe en vue, engagée clairement à gauche, fait aussi partie de ces choix qui ont contribué à accompagner une forte évolution de la société française encore très patriarcale à cette époque. De nombreuses mesures sont mises en œuvre en faveur de l’émancipation des femmes, depuis l’instauration du divorce par consentement mutuel jusqu’au remboursement de la pilule par la Sécurité sociale en passant par la garantie de l’accès à l’emploi pour les femmes enceintes. C’est en 1975 seulement que la loi Haby impose la mixité à tous les niveaux du système éducatif français, renforçant ainsi la voie vers un accès plus égalitaire des deux sexes à la formation et à l’épanouissement professionnel, une évolution qui ne s’est pas arrêtée depuis cette date.

Valéry Giscard d’Estaing avec Simone Veil (au centre) et Françoise Giroud (à droite) en novembre 1980 (photo © AFP / France Inter)

Le combat en faveur de la dépénalisation de l’avortement et de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) est aussi incontestablement à mettre au crédit de ce Président qui eut le courage d’imposer cette réforme contre l’avis unanime de son clan politique et contre la volonté de son Premier ministre d’alors, un certain Jacques Chirac. Ce geste lui vaudra d’ailleurs une crise diplomatique avec le Vatican et la perte d’une partie non négligeable de son électorat naturel catholique et conservateur, ce qui fut probablement à l’origine de sa défaite de 1981, plus sûrement que la fameuse affaire des diamants de Bokassa qui lui colle encore à la peau…

C’est à la Ministre de la Santé, la magistrate Simone Veil, qu’il revient la lourde charge de porter ce texte face à un Parlement hostile, ce qui lui vaut des injures et des menaces de mort de la part de la droite et de l’extrême-droite. Une bonne part des élus de la majorité s’oppose frontalement à ce projet de loi qui n’est adopté que grâce au soutien de la gauche et du centre, confirmant s’il en était besoin que, sur les sujets de société, les notions de clivage politique perdent de leur sens.

Un dessin d’actualité signé KAK (source © L’Opinion)

Le choix de Valéry Giscard d’Estaing de pousser en 1979 Simone Veil vers la présidence du Parlement européen conforte le fait que celui qui restera dans la postérité pour ses côtés aristocrates et calculateurs, mal aimé des Français malgré ses efforts pour faire peuple, n’a pas ménagé sa peine pour donner aux femmes davantage de responsabilités et toute la place qu’elles méritent au sein d’une société qui, dans les années 1970, était loin d’être aussi ouverte qu’actuellement. Cela méritait d’être salué !

L. V.

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Une Réponse to “VGE et l’IVG : un tournant de société ?”

  1. Droit à l’avortement : la menace américaine | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] droit des femmes à l’avortement est un long combat qui s’est toujours heurté au conservatisme et au fondamentalisme religieux, […]

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