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Isowat : c’est la ouate qu’ils préfèrent…

23 août 2022

Pendant (trop ?) longtemps, les Français, comme du reste une bonne partie des pays occidentaux, ont trouvé bien commode d’expédier à l’autre bout du monde les matériaux recyclables issus du tri (plus ou moins) sélectif de nos déchets, tout en important massivement l’essentiel de nos produits de consommation, désormais fabriqués quasi exclusivement dans les pays asiatiques à faible coût de main d’œuvre.

Un dessin de Patrick Chapatte, à la sauce française… (source © China Hegemony)

Sauf que la Chine ne veut plus servir de poubelle du monde et refuse désormais d’importer la plupart de nos déchets. Et sauf que ce modèle de partage à l’échelle mondiale entre ceux qui produisent et ceux qui consomment, a atteint ses limites. La pandémie de Covid19 a fait prendre conscience à certains de nos responsables politiques, bien peu clairvoyants jusque-là, à quel point cette dépendance complète de nos approvisionnements même les plus vitaux avait rendu notre pays vulnérable.

Les industriels eux-mêmes commencent à percevoir les dangers d’une telle stratégie de délocalisation à outrance : explosion des contrefaçons, guerre des approvisionnements pour l’accès aux matière premières, difficulté à maîtriser la qualité de production, retard de livraisons, renchérissement et coût écologique considérable du transport massif par porte-containers géants (même si ce poste fait la fortune de certains à l’image de la CMA-CGM et de son patron, Rodolphe Saadé), sans même parler du coût social colossal du chômage de masse qui en résulte en Europe…

La délocalisation, une lubie du capitalisme mondialisé : un dessin du regretté Tignous (source © Agora vox)

Bref, l’heure pourrait être enfin à la relocalisation d’une partie de notre production, en particulier dans le domaine de la transition écologique qui semble un marché prometteur, maintenant que l’on commence (enfin !) à prendre conscience de la nécessité et de l’urgence de prendre des mesures pour réagir contre ce fléau provoqué par l’Homme.

L’isolation thermique des bâtiments constitue, de ce point de vue, une incontestable priorité, justifiée non seulement par l’importance de son impact sur le réchauffement climatique mais aussi par la nécessité d’économiser nos approvisionnements énergétiques largement importés. Les bâtiments, du fait de la déperdition de leur énergie, constituent en effet dans notre pays la deuxième principale source d’émission des gaz à effet de serre, responsables du réchauffement climatique, derrière le transport routier, quand même… Un foyer français consacre en moyenne 60 % de ses dépenses énergétiques pour simplement chauffer et climatiser son logement, ce qui en fait un poste majeur de notre consommation nationale en électricité, gaz, fuel et charbon. Et en ces temps de tension internationale sur le prix des matières premières énergétiques, l’argument économique a souvent plus de poids que celui de l’impact environnemental…

Déperdition thermique : nos maisons largement responsables du réchauffement climatique… (source © La maison Saint-Gobain)

Toujours est-il que les choses bougent (enfin !) sur le front de l’incitation à isoler les bâtiments. Dès le 25 août de cette année 2022, la loi Climat et résilience, adoptée en 2021, interdit désormais d’augmenter le loyer des logements classés dans la catégorie F ou G à l’issue du diagnostic de performance énergétique. A compter du 1er septembre 2022, ce diagnostic, dont les modalités ont été revues, devient obligatoire pour vendre des biens de ce type, considérés comme des passoires thermiques. Et à partir du 1er janvier 2023 il deviendra carrément interdit de mettre en location des logements consommant plus de 450 kWh/m² par an, en énergie finale. Une mesure qui sera étendue à partir de 2025 à l’ensemble des logements de classe G (au delà de 420 kWh/m² par an), puis, à compter de 2028 à ceux de classe F, avant d’être appliquée aussi aux classes E, mais pas avant 2034.

Un dessin signé Erik Tartrais (source © Ville de Saint-Quentin en Yvelines)

La démarche peut paraître particulièrement prudente et progressive mais son impact ne sera pas négligeable et inquiète d’ailleurs fortement les propriétaires, notamment les bailleurs sociaux, qui vont devoir se lancer dans de gros chantiers d’isolation thermique de leur parc. Pour la seule mesure applicable dès 2023, ce sont déjà pas moins de 90 000 logements qui pourraient être concernés en France selon le Ministère, tandis que le nombre de logements actuellement de classe G est estimé à 600 000 (et le double pour ceux de classe F !)…

Isolation de combles à base de ouate de cellulose (source © Isowat Provence / Fundtruck)

Face à de tels enjeux, les industriels s’organisent et on ne peut que saluer, parmi d’autres cette initiative de la société Isowat Provence, créée en 2018 par Cyril Coillot à Aix-en-Provence, un ancien spécialiste de la gestion des déchets chez Veolia. Associé avec un fabricant de savon, il s’est mis en tête de développer un isolant thermique en ouate de cellulose, entièrement à base de matériaux recyclés. Papiers, cartons, journaux et magazines, récupérés dans les poubelles jaunes ou auprès des industriels et commerçants, font l’objet d’un procédé innovant de tri-optique de défibrage qui permet d’obtenir en entrée de processus une matière première de qualité, débarrassée de toute impureté, à partir de déchets ainsi recyclés, le tout en favorisant l’insertion professionnelle, credo des fondateurs de cette jeune start-up.

Isowat Provence, un projet en devenir… ( source © Entrepreneurs pour la Planète)

Celle-ci a bénéficié depuis 2018 d’un soutien par les pouvoirs publics, dont la Région PACA et l’ADEME et est en recherche d’un partenaire industriel pour lancer une première chaîne de fabrication permettant de valoriser localement 8000 tonnes de déchets par an pour produire jusqu’à 600 000 m² de surfaces isolantes, sans consommation d’eau, faisant ainsi d’une pierre plusieurs coups : recyclage de déchets sans les exporter à l’autre bout de la planète, création d’emploi et développement d’une filière de production locale de matériaux biosourcés à faible impact écologique, nécessaires pour accompagner les besoins d’isolation thermique de nos logements. Assurément un beau projet, mais qui reste encore à concrétiser jusqu’au stade industriel : à suivre…

L. V.

Taïwan ou le règne de l’ambiguïté stratégique

9 août 2022

Comment faut-il donc interpréter la récente visite à Taïwan, mardi 2 août 2022, de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis ? Et surtout la démonstration de force qui s’en est suivie de la part de la Chine dont le ministre des affaires étrangères a déclaré sans ambages : « Ceux qui offensent la Chine devront être punis, de façon inéluctable » ? On a connu dialogue plus diplomatique entre les deux grandes puissances mondiales… D’autant que cet échange d’amabilités s’est accompagné d’une intrusion directe de 21 avions de chasse chinois dans l’espace aérien taïwanais, de rétorsions économiques à l’encontre de l’île de Taïwan et d’un déploiement de force sans précédent de la marine militaire chinoise dans le cadre de prétendus « exercices » avec tirs à balles réelles…

Nancy Pelosi (en tailleur rose) à son arrivée à l’aéroport de Taipe, mardi 2 août 2022 (photo © AP / Libération)

Une tension largement avivée par une réaction menaçante de la part de Moscou, le ministre russe des affaires étrangères affirmant haut et fort que « la partie chinoise a le droit de prendre les mesures nécessaires pour protéger sa souveraineté et son intégrité territoriale concernant le problème de Taiwan », tout en qualifiant la visite de Nancy Pelosi de « provocation évidente ». Mais que diable allait donc faire celle-ci dans cette galère taïwanaise, surtout à un moment où la planète est déjà au bord de l’explosion, du fait de l’agression russe en Ukraine ?

Il faut dire qu’un déplacement officiel, dans un Boeing de l’US Air Force, de Nancy Pelosi, troisième personnage des États-Unis qui, a 82 ans, n’en est pas à sa première provocation envers le gouvernement chinois, ne pouvait pas passer inaperçue, bien qu’annoncée à la dernière minute et peu médiatisée par le gouvernement de Taïwan. Elle a d’ailleurs annoncé clairement la couleur en déclarant dès son arrivée : « La visite de notre délégation du Congrès honore l’engagement indéfectible de l’Amérique à soutenir la démocratie dynamique de Taïwan. La solidarité de l’Amérique avec les 23 millions d’habitants de Taïwan est plus importante aujourd’hui que jamais, alors que le monde est confronté à un choix entre autocratie et démocratie ».

Manœuvres de l’armée chinoise dans le détroit de Taïwan début août 2022 (photo © Lin Jian / Chine nouvelle / SIPA / Les Echos)

Une véritable gifle pour Pékin qui considère Taïwan comme une simple province rebelle qu’il lui revient de ramener dans le giron du Parti communiste chinois et qui n’a jamais digéré le geste de Nancy Pelosi qui, en 1991, s’était rendue sur la place Tian’anmen, deux ans après le massacre des étudiants chinois protestataires, et y avait déployé une petite banderole noire en hommage aux plusieurs centaines de manifestants tués à la mitrailleuse et écrasés par les chars de l’armée chinoise.

Il faut dire aussi que la question du sort de Taïwan est un sujet particulièrement sensible aux yeux des dirigeants chinois. Rappelons pour mémoire que l’île de Taïwan, que les Portugais avaient appelé Formose lorsqu’ils l’ont abordée pour la première fois en 1542, était peuplée, depuis sans doute au moins 4000 ans par des populations austronésiennes venues du sud-est de la Chine. Colonisée par les Hollandais, ceux-ci encouragent la migration chinoise pour développer l’agriculture, mais sont chassés de l’île en 1633 par Zheng Chenggong, un fidèle de la dynastie Ming, alors que l’empire chinois est en passe de tomber entre les mains de la dynastie Qing, d’origine Mandchoue. Cinquante ans plus tard, celle-ci s’empare à son tour de l’île qui est donc intégrée à l’empire chinois, puis érigée en province en 1887.

Un dessin signé Bauer, publié dans Le Progrès le 4 août 2022

En 1895, après sa défaite contre le Japon, la Chine est contrainte de lui céder Taïwan qui sera donc partie intégrante de l’empire colonial japonais jusqu’en 1945, date à laquelle les États-Unis, sortis victorieux de la seconde guerre mondiale, se voient accorder la tutelle de l’île et aident les troupes du Parti nationaliste chinois, le Kuomintang, à s’y installer dès le retrait de l’armée japonaise. La République nationaliste de Tchang Kaï-chek gouverne alors le territoire de manière assez brutale, provoquant rapidement des émeutes réprimées dans le sang et qui auraient fait pas moins de 30 000 morts. En octobre 1949, le Kuomintang est défait piteusement par l’armée populaire de libération de Mao Zedong, puissamment soutenue par l’URSS, et ne conserve que ce territoire de Taïwan ainsi que quelques îles alentours.

Le mémorial à la gloire de Tchang Kaï-chek à Taïwan (source © Easy Voyage)

Jusqu’en 1971, c’est la République de Chine, établie sur ce confettis de Taïwan qui représente officiellement le pays à l’ONU, jusqu’à ce que les autres nations finissent par accepter que le pays soit enfin représenté par la République populaire de Chine. Jusqu’en 1978, Tchang Kaï-chek, avec le soutien des États-Unis, fait régner un régime dictatorial et corrompu à Taïwan. Son fils qui lui succède alors procède à une libéralisation progressive du régime et finit par lever, en 1987 seulement, la loi martiale qui étouffait le pays. Depuis, le régime s’est très largement démocratisé avec la première élection présidentielle au suffrage universel direct en 1996. L’actuelle présidente de la République, Tsai Ing-wen, issue du Parti démocrate progressiste, a été élue en 2016 et réélue en janvier 2020.

Tsai Ing-wen, actuelle présidente de Taïwan, ici en mai 2020, prononçant son discours d’investiture (source © Taïwan Info)

Le pays, qui compte désormais plus de 23 millions d’habitants, est l’un des plus libres du monde, classé 19e selon l’indice de liberté humaine en 2018, loin devant la France qui figure en 31e position pour les libertés individuelles et au 52e rang pour les libertés économiques… Le PIB par habitant se rapproche des 50 000 dollars, ce qui classe le pays au 21e rang mondial selon les données du FMI en 2017, juste derrière l’Allemagne et l’Australie, mais devant la France et le Royaume-Uni. Comme Singapour, Hongkong et la Corée du Sud, Taïwan a connu une industrialisation et un décollage économique très rapide au cours des dernières décennies et est désormais à la pointe de la technologie dans le domaine de l’informatique, des communications ou de la biotechnologie.

On comprend dans ces conditions, que la Chine de Xi Jinping n’a pas la moindre envie de voir ce joyau de son empire se détacher. Historiquement, il est bien difficile de lui donner tort, d’autant que Taïwan n’est reconnu officiellement que par une poignée de petits pays et que les États-Unis, bien qu’alliés inconditionnels, s’en sont toujours bien gardés, entretenant cette « ambiguïté stratégique » qui consiste à apporter une aide militaire à Taïwan tout en ne reconnaissant pas le pays. Pour parler crûment, les Occidentaux soutiennent ouvertement le régime libéral et démocratique qui s’est (récemment) installé à Taïwan mais sont bien mal placés pour faire la leçon à la Chine qui revendique ce territoire alors qu’ils ont soutenu pendant des années le régime autoritaire et corrompu du Kuomingtang. Chacun aimerait bien, en Occident, que le géant chinois s’imprègne de l’esprit démocratique qui règne désormais à Taïwan, mais c’est rarement de l’extérieur, surtout à coup de provocations de ce type et face à un régime aussi autoritaire et susceptible que celui de Xi Jinping, que l’on incite à une telle évolution : en géopolitique, les leçons de morales sont rarement très efficaces…

L. V.

Pacifique sud : les îles se rebiffent contre la Chine !

7 juin 2022

Pendant que le monde entier a les yeux tournés vers la Russie, laquelle suscite une vague de rejet suite à son invasion musclée sur les terres de son voisin ukrainien, la Chine pousse tranquillement ses pions dans son aire d’influence, multipliant les provocations via des incursions massives et répétées de ses avions de chasse dans l’espace aérien de Taïwan, cette île de 23 millions d’habitants, ancien fief du gouvernement nationaliste et autoritaire de Tchang Kaï-Chek, et que Pékin revendique comme faisant partie de son territoire historique.

Le président chinois Xi Jinping passe en revue les gardes d’honneur de l’Armée populaire de libération le 23 avril 2019 au large du port de Qingdao (source © SCMP / Asialyst)

Un accroissement des tensions qui s’explique aussi en partie par un grave revers diplomatique que vient de subir la Chine, dans le Pacifique sud où elle cherche également à accroître son emprise. Lundi 30 mai 2022, en effet, pas moins de 10 pays insulaires de cette région, réunies aux îles Fidji en présence du ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, ont carrément rejeté un ambitieux accord proposé par Pékin. Celui-ci faisait portant miroiter des millions de dollars d’aide financière concernant l’entraînement des forces de l’ordre de ces nations insulaires, la cybersécurité, mais aussi la cartographie fine des fonds marins et une meilleure exploitation des ressources naturelles maritimes et terrestres, ainsi que la perspective d’un accord de libre-échange entre les îles du Pacifique et la Chine, et surtout l’accès au vaste marché chinois.

Le ministre des affaires étrangères et la délégation chinoise le 30 mai 2022 lors de la conférence avec les pays insulaires du Pacifique sud aux îles Fidji (photo © Zhang Yongxing / Xinhuanet)

C’est David Panuelo, le président de la Micronésie, qui a entraîné ses homologues à rejeter cet accord qui, bien qu’alléchant sur le plan économique, entraînerait, selon lui, un risque pour la sécurité et la paix dans cette région. Les États fédérés de Micronésie, que dirige David Panuelo, c’est ce minuscule archipel de 607 îles réparties sur 2860 km dans l’archipel des îles Caroline et dont la surface totale des terres émergées couvre à peine plus de 700 km², soit à peu près l’équivalent de Singapour et à peine plus qu’Andorre…

Aéroport de Kolonia, près de l’île de Pohnpei, l’un des États confédérés de Micronésie, où se trouve la capitale fédérale, Palikir (source © Cruisemapper)

Environ 100 000 personnes y habitent, ce qui relativise fortement la puissance de ce pays face à 1,4 milliards de Chinois. Passé tour à tour sous le contrôle des Portugais, des Espagnols, des Allemands, des Japonais puis des Américains qui ont administré ce territoire depuis 1947 jusqu’à l’indépendance accordée en 1990, cet État fédéral ne pèse guère. Mais cela n’a pas empêché son président de tancer vigoureusement Donald Trump dans une lettre ouverte retentissante où il lui reproche d’« avoir ouvertement sollicité des actes de terrorisme intérieur » à l’occasion de l’attaque contre le Capitole, tout en étant, en février 2022, le premier pays à rompre officiellement ses relations diplomatiques avec la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine. Un petit pays donc, mais qui n’hésite pas à dire son fait à ses voisins, dussent-ils être plus gros que lui…

David Panuelo, président des États fédérés de Micronésie (source © Pacific Islands Development Program)

En tout cas, David Panuelo a réussi à convaincre ses homologues de le suivre pour rejeter vigoureusement l’accord proposé récemment par la Chine et qui concernait, outre la Micronésie, les îles Fidji, la Papouasie-Nouvelle Guinée ou encore les îles Samoa ou les Palaos. Autant de petites nations dépourvues de richesses économiques et fortement vulnérables au risque de montée des eaux suite au réchauffement climatique, mais qui ne souhaitent pas pour autant tomber dans le giron du grand voisin chinois un peu trop entreprenant à leur goût.

Bien entendu, Pékin a tenté de sauver la face en laissant entendre que les discussions allaient se poursuivre de manière bilatérale avec chacun de ces pays et que par ailleurs la coopération se renforçait en matière d’infrastructures dans le cadre du développement des « Nouvelles routes de la soie ». Il faut dire aussi que les États-Unis, tout comme l’Australie toute proche, ont mis tout leur poids dans la balance pour convaincre ces petites nations insulaires du Pacifique sud qu’il valait mieux se montrer méfiantes vis-à-vis des promesses d’un État chinois tout puissant et qui cherche ostensiblement à étendre son aire d’influence, ici comme en Afrique.

Entre le déclenchement d’un nouveau conflit armé en Europe, le retour aux tensions dignes de la Guerre froide et les velléités d’expansion chinoise dans la zone du Pacifique, on assiste à un incontestable refroidissement des relations diplomatiques mondiales, qui va de paire avec les menaces accrues du réchauffement climatique mondial : attention au risque de choc thermique qui pourrait bien faire craquer notre mince vernis de civilisation…

L. V.

Rodolphe Saadé, un patron glouton

31 mai 2022

Devenu grâce à la pandémie mondiale de Covid-19, une véritable pompe à profits, le groupe marseillais CMA-CGM, désormais troisième affréteur maritime mondial, avec plus de 121 000 employés répartis dans pas moins de 160 pays du monde, n’en finit pas de faire parler de lui. A la tête du groupe depuis 2017, son patron, Rodolphe Saadé, classé 19e fortune fortune française en 2021 par la magazine Challenge, ne peut donc totalement passer inaperçu. Il vient d’ailleurs de se faire méchamment habiller pour l’hiver par un article assassin du Canard enchaîné en date du 25 mai 2022, où il est traité de « vrai dur à fuir » et de « caractériel », essorant ses hauts cadres et « les consultants des grands cabinets américains, pourtant habitués à la pression », mais qui « détestent travailler pour lui »…

Rodolphe Saadé, au siège de la CMA-CGM le 12 janvier 2022 (photo © Théo Giacometti / Le Monde)

Champion du capitalisme mondialisé , né au Liban et formé au Canada, Rodolphe Saadé détient 70 % des parts du groupe CMA-CGM, partageant le reste avec sa sœur, Tanya Saadé Zeenny, directrice générale déléguée, et son frère Jacques junior, chargé de l’immobilier. Un groupe fondé par leur père, Jacques Saadé, décédé en juin 2018, qui était lui-même né à Beyrouth, au sein d’une famille syrienne de chrétiens orthodoxes. Diplômé de la London School of Economics, il s’était formé au fret maritime à l’occasion d’un stage à New York, découvrant alors tout l’intérêt des containers métalliques pour le transport par bateaux de marchandises en vrac.

Réfugié à Marseille en 1978, à l’occasion de la guerre civile libanaise, il y fonde la Compagnie maritime d’affrètement (CMA), avec 4 collaborateurs et un seul navire faisant la navette entre Marseille et Beyrouth, via Livourne et Lattaquié. Englué dans un conflit judiciaire avec son frère qui lui dispute la tête de l’affaire, Jacques finit par prendre le dessus et en 1983 commence à élargir ses affrètements au-delà de la seule Méditerranée vers le monde asiatique alors en plein frémissement, ouvrant en 1992 un bureau à Shanghaï.

Porte-containers de la société CMA-CGM : des boîtes, encore des boîtes… (source © CMA-CGM)

En 1996, alors que la CMA est au bord du dépôt de bilan, Jacques Saadé fait l’affaire du siècle en rachetant pour 20 millions d’euros seulement la Compagnie générale maritime (CGM) qu’Alain Juppé souhaite privatiser, et ceci alors même que la CGM possède 800 millions d’euros en caisse et que sa valeur réelle est estimée à 2 milliards d’euros, après que l’État français y ait injecté près de 1,3 milliard de capital, cherchez l’erreur ! Le ministère des Finances avait d’ailleurs émis un avis défavorable sur cette transaction surréaliste. Mais il se trouve que la famille Saadé était très proche des Hariri à qui Jacques Chirac, alors Président de la République, ne pouvait rien refuser, et que par conséquent, on n’allait pas mégoter pour lui donner satisfaction…

Mis en examen pour abus de biens sociaux en février 1999, à cause de cette privatisation plus qu’avantageuse pour lui, Jacques Saadé s’en était tiré grâce à une série de coïncidences fâcheuses : des documents sont malencontreusement volés à l’occasion d’une perquisition de la police, des cambriolages à répétition font disparaître comme par enchantement toutes les pièces compromettantes en dehors d’une note du chef de cabinet d’Alain Juppé, confirmant que ce petit cadeau entre amis, sans aucune justification économique, obéit simplement aux instructions du Président de la République : tout est finalement très simple dans le monde des affaires…

Jacques Saadé avec son fils Rodolphe, désormais à la tête de la CMA-CGM (source © CMA-CGM / Challenge)

En 2017, lorsque son fils, Rodolphe Saadé est devenu PDG du groupe CMA-CGM, ce dernier terminait l’exercice avec un chiffre d’affaire de 21 milliards de dollars, dégageant un bénéfice net plus que confortable de 701 millions de dollars. Quatre ans plus tard, le groupe finissait l’année 2021 avec un chiffre d’affaire plus que doublé, atteignant 56 milliards de dollars, pas très éloigné de celui de son concurrent direct, le géant danois Maersk, propriétaire de la plus grande flotte mondiale. Et CMA-CGM dégageait pour 2021 un bénéfice net colossal de 17,9 milliards d’euros, quasi identique à celui de Maersk, leader mondial du secteur devant le groupe chinois Cosco. Un bénéfice multiplié par 10 en un an et qui égalait alors celui du géant pétrolier Total Énergies, lui aussi boosté par la reprise économique après le coup d’arrêt du Covid…

Navire de la CMA-CGM arrimé devant la tour du même nom à Marseille (photo © Jean-Paul Pélissier / La Tribune)

Du coup, le groupe CMA-CGM ne sait plus quoi faire de son argent ! Après avoir acquis en 2019 le groupe suisse CEVA Logistics, Rodolphe Saadé s’est carrément lancé dans le fret aérien en créant, en mars 2021, une nouvelle compagnie aérienne française baptisée CMA-CGM Air Cargo, qui devrait comprendre déjà une dizaine d’avions d’ici 2026. Un investissement un peu à contre-courant de la transition écologique, laquelle ne semble guère préoccuper notre champion du transport mondialisé. Et en mai 2022, la CMA-CGM est tout simplement entré au capital d’Air France – KLM, acquérant en en claquement de doigt, 9 % des parts de la société, dans le cadre d’un « partenariat stratégique ».

Le siège de La Provence à Marseille, à vendre… (source © AFP / Le Figaro)

Du coup, plus rien n’arrête le milliardaire Rodolphe Saadé qui, pour bien marquer son entrée dans la cour des grands de ce monde, n’hésite pas à faire la nique à Xavier Niel, propriétaire du Monde et de Nice-Matin, en essayant de lui ravir le journal régional La Provence que le fondateur de l’opérateur de télécommunication Free cherchait à racheter après le décès de Bernard Tapie. Alors que Xavier Niel détenait déjà 11 % des parts du groupe de presse et semblait sur le point de l’emporter, Rodolphe Saadé n’avait pas hésité à mettre 81 millions sur la table, soit quatre fois plus que son concurrent ! De quoi impressionner tout le Landerneau local, d’autant que le Marseillais promettait en parallèle le maintien du siège dans la capitale phocéenne, l’absence de licenciements, la création d’une nouvelle imprimerie et de gros investissements dans le numérique… Des arguments massue à même de faire réfléchir, surtout quant on est proche, comme l’est Rodolphe Saadé, de tout le gratin marseillais, dont le patron de la région, Renaud Muselier.

L. V.

Une forêt souterraine en Chine !

15 mai 2022

La Terre a beau avoir été explorée dans ses moindres recoins, elle réserve parfois encore d’agréables surprises à ceux qui s’aventurent dans ses régions restées les plus sauvages. C’est notamment le cas de cette expédition chinoise dirigée par un certain Chen Lixin, qui vient de rendre publique, le 7 mai 2022, la découverte d’un immense gouffre karstique perdu dans une zone montagneuse et entièrement boisée de la région autonome du Guangxi Zhuang, à l’extrême sud de la Chine, près de la frontière vietnamienne.

Vue aérienne de l’entrée d’un gouffre karstique, prise en avril 2020, dans la région du Guangxi (photo © Zhou Hua / Xinhua)

Ce gouffre, exploré par une armada de scientifiques chinois, présente des dimensions exceptionnelles puisque, selon le témoignage de Zhang Yuanhai, un ingénieur de l’Institut de géologie du karst, rattaché au Service géologique chinois, ce gouffre immense, situé près du village de Ping ‘e, au sud de Luoxi, s’étend sur 306 m de longueur et 150 m de largeur, pour une profondeur maximale de 192 m ! C’est la surface de 10 terrains de football, mais situé à une profondeur par rapport au sol quasi équivalente à la hauteur de la tour Montparnasse à Paris …

Un gouffre gigantesque, découvert en 2019 dans les mêmes conditions, perdu au milieu d’une forêt quasi inexplorée (Capture image vidéo © China Daily)

Et le plus étonnant est que le fond de ce gouffre gigantesque, où ont été identifiées trois entrées de grottes, abrite une forêt primaire luxuriante parfaitement préservée. Certains arbres, ainsi enracinés au fond de la zone d’effondrement, s’élèvent jusqu’à 40 m de hauteur. Mais ils ont encore de la marge pour atteindre simplement le niveau du sol environnant, vu la hauteur des parois subverticales qui entourent cette forêt quasi souterraine…

Une forêt luxuriante bien protégée au fond d’un gouffre d’effondrement karstique exploré en 2019 dans le même secteur du Guangxi (Capture image vidéo © China Daily)

Ces dolines gigantesques sont nombreuses dans la région et celle-ci n’est que la trentième ainsi découverte dans le secteur. Il faut dire que les Chinois explorent méthodiquement cette région depuis plusieurs années et ont déjà communiqué sur de précédentes découvertes, notamment en 2019, lorsqu’ils avaient exploré, à partir d’une autre zone d’effondrement karstique, un vaste réseau de galeries souterraines qui reliaient pas moins de 19 dolines.

Du fond de ces gigantesques dolines karstiques du Guangxi partent d’innonbrables galeries souterraines creusées par le passage de l’eau et ornées de magnifiques concrétions calcaires (Capture image vidéo © China Daily)

Un réseau particulièrement étendu, creusé au fil des siècles par les circulations souterraines de l’eau qui s’infiltre à travers le massif calcaire, se charge en acide carbonique au contact du sol, et vient dissoudre la roche calcaire, élargissant peu à peu les fissures naturelles du massif jusqu’à former d’immenses goulots où l’eau circule librement au milieu de magnifiques concrétions formées par la recristallisation à l’air libre du carbonate de calcium, selon un cycle naturel qui défie les lois du temps.

En Chine, ces gouffres d’effondrement karstiques de grandes dimensions sont dénommés « tiankeng ». Mais on en trouve également de taille remarquable notamment au Mexique ou en Papousie-Nouvelle Guinée. Le volume de celle qui vient d’être découverte près de Ping ‘e dépasserait les 5 millions de m³, ce qui est considérable. Mais on en connaît de bien plus gigantesques encore. Celle qui est connue sous le nom de « Garden of Eden », en Malaisie ferait ainsi de l’ordre de 150 millions de m³, et renferme elle-aussi une forêt tropicale luxuriante en son sein, ainsi que des départs de galeries souterraines fort prisées des touristes.

Forêt luxuriante au fond du Garden of Eden, en Malaisie (source © Tripadvisor)

En Europe, la plus grande doline karstique répertoriée, dot le volume est estimé à environ 30 millions de m³, serait celle du Lac Rouge, situé en Croatie près d’Imotski. Ses hautes falaises rougeâtres qui délimitent les bords de la zone d’effondrement, mesurent au plus haut 241 m de hauteur !

Vue aérienne du Lac Rouge en Croatie (source © La Provence)

Bien entendu, il n’existe pas de forêt tropicale luxuriante au fond de ce gouffre gigantesque, mais un magnifique lac d’un bleu profond, qu’un robot avait exploré en 2003 jusqu’à plus de 200 m de profondeur, sans en atteindre le fond. Le plongeur marseillais Frédéric Swiercynski, un habitué des plongées dans les rivières souterraines de Cassis, avait lui-même tenté de l’explorer en mai 2017 en descendant jusqu’à 300 m pour tenter de repérer les jonctions éventuelles par galeries souterraines qui pourraient mener jusqu’à la mer, mais le Lac Rouge n’a pas encore livré tous ses secrets…

L. V.

Crosscall : le téléphone aixois bientôt made in France ?

30 avril 2022

La crise du Covid aura au moins eu le mérite de mettre l’accent sur la vulnérabilité extrême des sociétés occidentales devenues totalement dépendantes, même pour des produits de première nécessité, des pays asiatiques où se fait l’essentiel de la production mondiale. Une mondialisation qui a permis à des pays comme la France de fermer la quasi totalité de ses usines : adieu la pollution et vive la société de consommation et de loisirs, grâce à des produits à bas coût, confectionnés en Asie par une main d’œuvre bon marché et transportés depuis l’autre bout du monde pour presque rien !

Usine de production de téléphones Samsung au nord Vietnam (photo © Dux Tàm / VNA / Le Courrier du Vietnam)

Seulement voilà que le coût de la main d’œuvre chinoise augmente : entre 2005 et 2016, il a été multiplié par trois, se rapprochant désormais de celui d’un ouvrier portugais, même s’il reste très inférieur à celui de son homologue français ou allemand. Avec la pandémie mondiale, la Chine aussi a dû faire face à des pénuries de main d’œuvre et la qualité de sa production s’en est ressentie tandis que les coûts de l’énergie explosaient, celui de l’électricité ayant récemment augmenté de 20 %. Quant au coût du transport maritime par containers, il a connu une envolée spectaculaire, multiplié par cinq au cours de la seule année 2021, pour le plus grand profit d’une société comme la CMA-CGM qui engrange des profits mirifiques !

Autant d’arguments pour inciter les entreprises françaises à relocaliser une partie de leur production industrielle en France, ce qui pourrait au passage booster le marché de l’emploi et rééquilibrer quelque peu notre balance commerciale totalement déréglée… C’est du moins le pari qu’est en train de faire une start-up implantée à Aix-en-Provence sous le nom délicieusement provençal de Crosscall, et dont l’activité consiste à vendre des smartphones résistants, destinés notamment aux amateurs de sports extrêmes en extérieur.

C’est en tout cas ce marché du sport outdoor qu’a visé initialement le créateur de cette société, le Marseillais Cyril Vidal, un commercial travaillant alors dans le BTP et la construction modulaire. Grand amateur de jet ski et autres sports nautiques, ses nombreuses déconvenues suite aux défaillances de son téléphone portable, devenu inutilisable à la moindre tempête un peu arrosée, l’ont conduit en 2009 à créer la marque Crosscall, pour mettre sur le marché des mobiles tout terrain et étanches.

Shark, le téléphone étanche et flottant développé par Crosscall pour les usagers de la mer (source © Crosscall)

Deux ans plus tard, en 2011, Crosscall, alors implantée à Châteauneuf-les-Martigues, se met à commercialiser son premier portable, assemblé en Chine, le Shark, étanche et capable de flotter lorsqu’il tombe à l’eau. Vendu chez Décathlon, il permet à la jeune pousse de réaliser son premier chiffre d’affaire, plutôt modeste de 1500 €… En 2014, Crosscall, qui entre temps à réussi aussi à s’implanter dans les magasins Point P et Au Vieux Campeur, commercialise son premier smartphone présentant les mêmes caractéristiques de robustesse et d’étanchéité. En 2016, Crosscall affiche déjà un chiffre d’affaire de 30 millions d’euros, se choisit un nouveau partenaire industriel, le groupe chinois Hisense, s’implante dans les boutiques commerciales d’Orange, SFR, Bouygues et Free, et réussit à recruter David Eberlé, ancien président de Samsung Electronics France pour développer son marché en France et à l’international.

Cyril Vidal, PDG de Crosscall et son associé David Eberlé, fin 2016 dans les locaux de la société à Aix-en-Provence (photo © Geneviève Van Lede / La Provence)

La même année, la start-up en pleine croissance obtient une levée de fonds de 4,5 millions auprès d’ACG Management et une aide de 2 millions via BPI France, puis procède en 2018 à une nouvelle levée de fonds de 12 millions d’euros auprès d’A Plus Finance et Al Mundi. Les 4 salariés du départ sont désormais pas loin de 200 et plus de 3,5 millions de téléphones de la marque ont déjà été vendus dans 19 pays, tandis que Crosscall, après plusieurs déménagements successifs a désormais son siège à Aix-en-Provence.

Le siège de la société Crosscall à Aix-en-Provence (source © Gomet)

Mais la crise du Covid et la pénurie de semi-conducteurs en particulier, ont fait prendre conscience aux dirigeants de Crosscall, dont le capital reste à 100 % français et qui a remporté coup sur coups plusieurs gros marchés pour approvisionner en mobiles le personnel de la SNCF, de la police et même de la gendarmerie, de la fragilité liée à cette production chinoise dont les coûts ont augmenté de près de 11 % en un an, tout en enregistrant des ruptures d’approvisionnement et une baisse de qualité.

L’entreprise aixoise a donc commencé à implanter dans ses locaux, grâce à un financement accordé dans le cadre du plan France Relance, un laboratoire de recherche et développement, destiné notamment concevoir ses nouveaux produits et à tester la qualité de ses modèles, ce qui lui permet désormais de monter en gamme et de proposer une garantie de 5 ans sur certains de ses modèles, ce qui est assez innovant sur ce type de produits. Soumis à rude épreuve, allant de l’immersion dans l’eau salée jusqu’à la chute de 2 m sur du marbre en passant par un séjour au réfrigérateur entre -25 et +71 °C, les smartphones de la marque n’ont pas usurpé leur réputation de robustesse qui fait leur succès commercial !

Le Trekker X3, smartphone commercialisé par Crosscall qui ne craint pas les climats extrêmes (source © Grounds)

L’étape suivante va désormais consister à développer, juste en face du siège de la société, un atelier où seront bientôt fabriqués les accessoires de la marque, du kit de fixation sur VTT jusqu’à la batterie externe sans oublier les fameuses coques flottantes. Il s’agira ensuite de développer, en collaboration avec le réparateur français Cordon, une chaîne de reconditionnement des smartphones de la marque, tout en leur garantissant les mêmes qualités de performance, de robustesse et d’étanchéité, un véritable challenge mais qui répond à une véritable demande de durabilité de ce type d’appareils.

Le reconditionnement des téléphones Crosscall, un objectif qui se concrétise… (source © Crosscall)

Et la dernière étape envisagée par Crosscall, à l’horizon 2025, est la plus difficile puisqu’elle vise, ni plus ni moins qu’à lancer à Aix-en-Provence, sur un site qui reste encore à identifier, l’assemblage de ses smartphones à partir de composants européens, issus notamment du fabricant franco-italien de semi-conducteurs, STMicroelectronics. Un beau challenge mais qui est loin d’être gagné, ne serait-ce que pour trouver la main d’œuvre qualifiée d’ingénieurs capables de réaliser ce type de produits dont les Chinois sont désormais les grands spécialistes, maintenant que les anciens champions européens du secteur, tels Ericsson et Nokia, ont jeté l’éponge : l’avenir dire si le pari de Crosscall arrive à se réaliser…

L. V.

Les Chinois, nouveaux rois de l’atome ?

31 juillet 2021

L’énergie nucléaire n’a plus le vent en poupe. Depuis l’accident de Fukushima, en mars 2011, la part du nucléaire dans la production électrique mondiale ne cesse de baisser. Alors qu’elle représentait 17,5 % en 1996, elle est tombée à 10 % seulement en 2017. Sur les 54 réacteurs nucléaires que comptait alors le Japon, seuls 9 ont été remis en activité depuis, tandis que des pays comme l’Allemagne, la Belgique ou encore la Suisse ont annoncé leur désengagement progressif du nucléaire. Les États-Unis de leur côté ont aussi mis à l’arrêt plusieurs chantiers de nouvelles centrales nucléaires, préférant investir massivement dans l’extraction du gaz de schiste.

Même la France patine. Avec ses 58 réacteurs opérationnels, elle reste certes l’un des champions mondiaux du secteur, où le nucléaire fournit encore plus de 70 % de l’électricité nationale. Mais les multiples déboires rencontrés pour construire l’EPR de Flamanville, pour lequel EDF vient encore d’annoncer des retards et des surcoûts supplémentaires, amènent vraiment à douter de la pertinence de poursuivre les investissement dans une telle filière de moins en moins compétitive par rapport aux sources d’énergie renouvelables.

Réacteur EPR de Flamanville dont la construction a débuté en 2007 et toujours pas opérationnel (photo © Laure Ghannam / La Manche Libre)

Et pourtant, pendant ce ce temps là, la Chine investit massivement et avec succès dans l’industrie nucléaire dont elle commence à posséder une maîtrise technique remarquable. Sur les 50 réacteurs qui étaient en construction dans le monde en 2018, 16 se situent en Chine et d’autres sont construits par des acteurs chinois notamment au Pakistan. Sur les 5 réacteurs nucléaires nouvellement raccordés au réseau cette même année, 3 se situent en Chine, dont le nouvel EPR de Taishan, construit par les Chinois sur la base d’un transfert de technologie d’EDF mais dont la mise en œuvre a été incomparablement plus rapide et plus efficace que celle de ses homologues de Flamanville et de Finlande…

Il faut dire que la Chine avait bien besoin de diversifier son mix énergétique qui reste très dépendant des énergies fossiles. 71 % de son électricité reste encore issue de combustibles carbonés, dont principalement le charbon. Conscient des effets particulièrement néfastes de ce recours massif au charbon qui pollue gravement l’environnement et rend l’air des mégapoles irrespirables, la Chine mise tout sur le développement des énergies renouvelables et du nucléaire pour faire face à l’accroissement de ses besoins en électricité afin d’accompagner sa croissance démographique et économique.

Réacteurs EPR de Taishan (photo © China Géneral Nuclear Power / La Tribune)

Comme dans bien d’autres pays, y compris la France, la Chine a d’abord développé la filière pour des fins militaires, en procédant à son premier tir nucléaire dès 1964. Sa première centrale nucléaire n’est opérationnelle que depuis 1991. Mais ces dernière années, le pays développe à marche forcée cette filière. Déjà dotée de 50 réacteurs en service à ce jour, la Chine mène actuellement 14 chantiers de nouveaux réacteurs et devrait donc très prochainement supplanter la France quant au nombre de centrales nucléaires en activité. La part de l’électricité produite par l’énergie nucléaire en Chine reste modeste, de l’ordre de 5 %, mais elle devrait rapidement doubler selon les prévisions nationales.

Les Chinois se sont bien entendu appuyés sur la technologie étrangère pour développer aussi rapidement un tel parc électronucléaire. Framatome a ainsi contribué à la construction de 9 des premiers réacteurs mis en service en 2007 et les Français ont largement participé à la conception des 2 premiers EPR mis en service en 2018 et 2019 à Taishan. Mais les Chinois se sont aussi appuyés sur la société américaine Westinghouse pour la construction de 4 autres réacteurs nucléaires de troisième génération à Sanmen et Haiyang.

Installation de la cuve de pression, le 17 janvier 2018, dans la première centrale nucléaire entièrement chinoise de type Hualong-1 à Fuqing 5 (source © CNNC / Nuklearforum)

Depuis 2000, la Chine a multiplié par 10 le nombre de ses centrales nucléaires et prévoit de construire 30 à 40 réacteurs supplémentaires d’ici 2025, ce qui représente un rythme d’investissement colossal ! Fort de ses capacités remarquables à mener à bride abattue de gros chantiers de génie civil, et sans doute moins bridée que d’autres pays par des contrôles de sécurité tatillons, la Chine a surtout réussi à mettre au point son propre produit technologique, le Hualong-1, une version hybride du réacteur américain de Westinghouse et de l’EPR français, dont tous les composants sont désormais produits en Chine et que les Chinois exportent d’ores et déjà au Pakistan et peut-être demain en Grande-Bretagne.

Construction d’un réacteur chinois de type Hualong-1 à Karachi au Pakistan, entré en fonction en mars 2021 (photo © China National Nuclear Corporation / French-China)

Cette ambition chinoise s’applique désormais à l’ensemble de la filière puisque la Chine a réussi à faire certifier par l’Autorité de sûreté nucléaire américaine son propre système de contrôle-commande numérique des réacteurs NuPAC, qui repose uniquement sur des brevets et des composants chinois. Dépendant encore fortement du Kazakhstan pour son approvisionnement en uranium, la Chine exploite désormais ses propres mines sur son territoire et a mis la main sur plusieurs gros gisements en Namibie.

La production des combustibles nucléaires, encore dépendante d’Orano (ex AREVA) pour les EPR de Taishan et du Russe Rosatom, est en passe de devenir autonome, avec des usines chinoises dans le Sichuan et en Mongolie intérieure. Quant à la filière de traitement et de stockage des déchets radioactifs, les Chinois se sont largement inspirés de l’approche française, créant plusieurs sites de stockage de déchets de faible radioactivité et lançant la construction d’un laboratoire souterrain en vue du stockage géologique souterrain profond des déchets à plus longue vie.

Chambre de confinement magnétique à Hefei où les Chinois ont réussi récemment à atteindre la température de 120 millions de degrés pendant plus de 100 secondes : un pas vers la fusion nucléaire ? (source © Institut of Plasma / Chinese Academy of Science / Novethic)

Tout récemment, une équipe de chercheurs de Shangaï vient par ailleurs d’annoncer que la Chine devrait disposer, d’ici 2030, de son premier réacteur nucléaire à sels fondus, fonctionnant à l’aide de thorium, un élément plus répandu que l’uranium, selon une technologie connue de longue date mais jamais exploitée commercialement. L’approche est d’autant plus prometteuse que ce type de filière ne produit pas de déchets radioactifs à longue vie, présente beaucoup moins de risques d’exploitation et surtout ne nécessite pas d’eau pour son refroidissement. Une aubaine dans un contexte de réchauffement climatique où les ressources en eau risquent de se raréfier. De tels réacteurs pourraient ainsi être implantés même dans des régions semi-désertiques et la Chine commence déjà à en faire la promotion dans les pays voisins.

Tout laisse désormais penser que l’avenir du nucléaire, s’il existe, passe par la Chine qui annonce en parallèle de solides avancées technologiques dans le domaine de la fusion nucléaire, alors même que le projet ITER n’est toujours pas opérationnel. Il devient décidemment de plus en plus difficile pour la recherche opérationnelle occidentale de ne pas se faire distancer par la concurrence chinoise…

L. V.

Des containers à la mer !

6 mai 2021

On ne louera jamais assez les bienfaits d’une mondialisation, qu’Alain Minc, tout ébahi qualifiait d’heureuse il y a une vingtaine d’années, mettant en avant l’industrialisation massive qui a permis à des millions de Chinois, et désormais d’Indiens mais aussi de nombreux autres pays émergents de produire à bas coût tout ce dont le reste du monde a besoin (ou simplement envie). Un mécanisme économiquement avantageux puisqu’il a permis à toute une partie du monde de sortir de la misère tout en autorisant les populations des pays riches à s’approvisionner à des prix défiant toute concurrence, et ceci sans même avoir le désagrément de voir leur environnement proche pollué par des nuisances industrielles de toutes sortes.

La mondialisation vue par le dessinateur Piet

Bien sûr, comme tout système humain, celui-ci a un revers et certaines conséquences dommageables. Le fait qu’il ait permis au passage d’engraisser considérablement les dirigeants et les actionnaires des multinationales reines de la délocalisation n’est peut-être pas le pire. Celui d’avoir entraîné une perte massive de compétence et une désindustrialisation très poussée notamment en France, au risque de devenir particulièrement vulnérable quand il faut importer de l’étranger ce dont on a besoin pour faire face à une épidémie, par exemple, n’a échappé à personne.

Mais une autre conséquence de cette mondialisation dans laquelle les pays européens et américains ont laissé produire la quasi totalité de leurs biens de consommation à l’autre bout de la planète, est qu’il faut bien transporter toute cette marchandise, et sur de longues distances. En 1990, le volume mondial du seul fret maritime (qui constitue 90 % du commerce mondial) représentait 4 000 tonnes par an. Vingt ans plus tard, en 2019, il avait plus que doublé pour atteindre 11 000 tonnes par an !

Un porte-conteneurs chinois de 400 m, permettant de transporter un peu plus de 19 000 conteneurs, le GSCL Globe (photo © Keith Skipper / Flickr / Industrie-techno)

Une partie de ces denrées est transportée en vrac, en particulier pour ce qui concerne les produits liquides. Mais une proportion importante de ces marchandises est transportée dans des conteneurs métalliques. Tout confondu, selon Nicolas Tamic, responsable d’opérations au CEDRE (Centre de documentation, de recherche et d’expérimentation sur les pollutions accidentelles), interviewé par Actu-Environnement, ce sont pas moins de 226 millions de conteneurs qui circulent chaque année à travers les océans, provoquant régulièrement des embouteillages lorsque l’un d’entre eux à la malchance de s’échouer dans un passage stratégique comme le canal de Suez

Ces conteneurs sont remplis à ras bord avec tout ce qui doit être transporté. Chaussettes et teeshirts fabriqués en Chine y côtoient les cartons de smartphones et d’ordinateurs, mais aussi bien des produits chimiques plus ou moins dangereux qui traversent également la planète en fonction de nos besoins. Selon le CEDRE, ce sont ainsi chaque année de l’ordre de 6 millions de conteneurs contenant des matières dangereuses ou polluantes qui transitent sur les porte-conteneurs géants, parmi lesquels un quart sans doute est mal emballé et souvent non déclaré.

Le porte-conteneurs de 316 m, MOL Comfort, brisé en deux en juin 2013 dans l’Océan Indien, avec plus de 7000 conteneurs à bord, alors qu’il faisait route vers Le Havre (photo © Ministry of Defense / AFP / CNews)

Or ces millions de conteneurs entassés de manière spectaculaire sur le pont des bateaux gigantesques qui les transportent ne sont pas toujours bien arrimés. A chaque tempête, un certain nombre d’entre eux passent purement et simplement par dessus bord et finissent dans les abysses car la plupart d’entre eux ne sont pas étanches. Seuls certains d’entre eux, dont les conteneurs frigorifiques doublés de matériaux isolants leur conférant une meilleure étanchéité et une plus grande flottabilité, arrivent à flotter entre deux eaux et finissent par s’échouer sur les côtes. Les autres coulent et leur chargement est progressivement relâché à la mer avec des risques graves de pollution.

Le porte conteneurs japonais de 364 m, ONE Apus, pris dans une tempête au large d’Hawaï le 30 novembre 2020, a perdu 1816 conteneurs en mer avant de rejoindre le port de Kobé (source © Actu Nautique)

Ainsi, fin novembre 2020, le porte-conteneurs ONE Apus, parti de Chine avec 15 000 conteneurs à bord, en a perdu pas moins de 1816 dans une tempête au large d’Hawaï et les photos de son pont ravagé avec ses piles de boîtes gigantesques toutes de guingois ont beaucoup amusé les réseaux sociaux, un peu moins sans doute les défenseurs de l’environnement maritime… Parmi les conteneurs passés par dessus-bord, 54 étaient remplis de fusées de feux d’artifice, 8 de batteries et 2 d’éthanol : un beau cocktail explosif qui a certainement fait le bonheur de la faune locale…

Officiellement, ce sont 1382 conteneurs qui passent ainsi par dessus bord chaque année en moyenne, selon le World Shipping Council, mais le CEDRE estime que l’on est sans doute plus près des 15 000 conteneurs, car il n’existe aucune obligation de déclarer les pertes et les armateurs s’en gardent bien pour ne pas avoir à engager leur responsabilité si quelqu’un devait les retrouver.

Conteneurs en vrac sur le pont du ONE Apus, le 1er décembre 2020 (source © Journal de la marine marchande)

La convention de Nairobi impose de fait de récupérer les conteneurs échoués, puisqu’ils sont considérés comme des épaves, mais l’opération peut être coûteuse et les armateurs ne le font que s’ils y sont obligés. L’an dernier, la CMA CGM dit ainsi avoir perdu 52 conteneurs et n’en a récupéré que la moitié qui s’étaient échoués sur les côtes. Il faut dire aussi que les conteneurs qui s’échouent font souvent le bonheur des populations riveraines comme on l’a vu avec le MSC Napoli, échoué en 2007 sur les côtes britanniques après avoir perdu une centaine de conteneurs dont les marchandises ont été proprement pillées par les populations côtières…

Le MSC Napoli échoué à Lyme Bay en 2007 (photo © Marine Nationale / Mer et marine)

Bien entendu, le danger que constituent ces objets dépend beaucoup de leur contenu. Le problème est que celui-ci est purement déclaratif. Si le négociant indique qu’un conteneur contient 5 tonnes de bananes et qu’en réalité il est rempli avec 15 tonnes d’acide chlorhydrique, non seulement l’impact n’est pas le même en cas de chute à la mer, mais surtout le risque d’accident est accru. En effet, les boites les plus lourdes doivent être placées en bas de la pile afin de minimiser leur accélération en cas de roulis. Si elles sont placées par erreur au sommet du chargement, elles présentent beaucoup plus de risque de rompre leur dispositif de fixation en cas de tempête, et donc de tomber à la mer…

Bien sûr, des contrôles aléatoires sont réalisés, mais en nombre très insuffisant au vu du flux concerné. Les services américains observent ainsi que 15 à 20 % des conteneurs vérifiés ne correspondent pas à ce qu’indique la déclaration : soit le poids soit le contenu, soit parfois les deux, sont erronés, ce qui donne une idée de l’ampleur du problème ! Heureusement, l’Organisation maritime internationale a engagé une réflexion sur le sujet en vue de renforcer les contrôles et d’améliorer la traçabilité : soyons patients et ayons confiance…

L. V.

Dans le Pacifique, les affaires se portent bien…

21 décembre 2020

L’annonce est passée quasiment inaperçue. Le dimanche 15 novembre 2020, alors que venait enfin de prendre fin le suspens insoutenable qui tenait le monde entier en haleine en attendant la confirmation de la victoire électorale de Joe Biden, tous les médias français étaient focalisés sur les morts de la seconde vague de Covid-19, chacun guettant une amorce de décroissance des chiffres macabres égrenés jour après jour tandis que l’économie du pays était en berne.

Un accord signé à l’issue du sommet virtuel de l’ASEAN, le 15 novembre 2020 (source © french-china.org)

Pendant ce temps-là, quinze pays de la zone Asie-Pacifique, réunis depuis 4 jours en visioconférence pour un sommet virtuel de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), annonçaient tranquillement la signature du plus important accord commercial jamais conclu dans le monde en termes de produit intérieur brut, concernant pas moins de 2 milliards d’habitants : une broutille à l’échelle planétaire !

Ce « Partenariat régional économique global » ainsi que les Asiatiques l’ont dénommés (RCEP dans sa version anglaise qui est devenue celle de la communication mondiale), vise ni plus ni moins qu’à instaurer une gigantesque zone de libre-échange entre les 10 pays membres de l’ASEAN (parmi lesquels la Birmanie, le Cambodge, l’Indonésie, Singapour, la Thaïlande ou encore le Vietnam qui était justement l’hôte de ce sommet) et 5 puissances économiques régionales majeures disposant déjà d’un accord de libre-échange bilatéral avec l’ASEAN : la Chine bien sûr, mais aussi le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Un ensemble de pays qui représentent à eux quinze pas moins de 30 % du PIB mondial, soit bien davantage que les États-Unis (24 %) ou que l’Europe (22 %).

L’isolationnisme de Trump a finalement favorisé l’expansionnisme chinois dans le Pacifique : un dessin de Françoise Ménager publié en 2016 dans Les Échos

Cet accord n’est bien entendu pas tombé du ciel puisque les négociations ont débuté en novembre 2012. Mais sa forme actuelle résulte de l’abandon de l’Accord de partenariat transpacifique signé en 2016 en vue d’une meilleure intégration des économies américaines et de la zone Asie-Pacifique. Donald Trump ayant décidé en janvier 2017, immédiatement après son accession à la présidence américaine, de retirer son pays du dispositif, un nouvel accord avait été signé en mars 2018. Entré en vigueur fin 2018 sous le nom de Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership, il concerne un abaissement global des droits de douanes mais seuls 8 pays l’ont ratifié à ce jour.

En Chine, l’activité d’import-export de nouveau florissante, ici le port de Qingdao le 13 septembre 2020 (photo © STR / AFP / Le Monde)

Le RCEP a donc bien été conçu comme une alternative à cette initiative et intéresse exclusivement les pays de la zone Asie-Pacifique, à l’exception notable de l’Inde qui a choisi de se retirer des négociations en 2019, craignant de subir un afflux des importations en provenance de son rival historique qu’est la Chine. C’est donc cette dernière qui est le leader incontestable et le grand vainqueur de cet accord hors-norme qui constitue le premier traité de libre-échange jamais signé entre l’Empire du Milieu et ses voisins japonais et sud-coréens.

Dans son état actuel, l’accord vise principalement à réduire les droits de douane et les formalités administratives pour faciliter les échanges commerciaux entre les pays signataires. Plus de 90 % des biens sont concernés par l’accord qui n‘intègre cependant pas les services ni les produits agricoles. Son impact est difficile à prévoir mais il y a fort à parier que la Chine en sera le principal bénéficiaire avec un niveau de salaire de ses ouvriers qui reste trois fois plus faible que ceux de leurs homologues sud-coréens ou japonais et quatre fois plus faibles que ceux des Australiens.

La Chine a rapidement retrouvé dès le troisième trimestre 2020 son niveau de croissance d’avant la crise sanitaire (source © Bureau national de statistiques / Les Échos)

Déjà que la Chine devrait être pour l’année 2020 le seul des pays du G20 à afficher une croissance économique positive, estimée pour l’heure à + 1,8 % alors qu’elle est en moyenne de – 4,1 % pour l’ensemble des autres pays du groupe, nul doute que cet accord historique va encore doper ses ventes à l’export dans un marché asiatique particulièrement dynamique. Les projections annoncent d’ores et déjà une croissance chinoise de 8 % pour 2021 tandis que les pays européens s’enfoncent dans la récession : le retour des jours heureux n’est peut-être pas pour tout de suite…

L. V.

La balançoire bat des records

24 août 2020

Quoi de plus innocent qu’une balançoire ? Une planche attachée par deux cordes à une branche d’arbre, et il suffit de s’élancer ! Ce jeu, qui agrémente de nombreux jardins publics pour le grand bonheur des plus petits,n’est pas récent puisque la tradition le fait remonter à la plus haute antiquité grecque, du temps d’Œbalus, roi de Laconie et père de Pénélope (l’épouse d’Ulysse, pas celle de Fillon, bien entendu).

Satyre poussant la balançoire, dessin figurant sur un vase trouvé en 1816 à Chiusi et conservé au musée de Berlin (source © Enkidoublog)

Les jeux icariens lancèrent alors l’usage de l’escarpolette, une simple corde attachée entre deux arbres et sur laquelle on se balance. Une tradition largement reprise par les Romains lors des fêtes des vendanges, et dont l’objectif semble être de permettre une purification par l’air lors du balancement.

Au XVIIIe siècle, l’escarpolette avait perdu cette signification bacchique mais restait néanmoins un jeu empreint de frivolité comme en attestent les tableaux de Fragonard qui a représenté plusieurs situations de badinage amoureux, liées à ce qui n’était alors qu’un divertissement. Son célèbre tableau où l’on voit une jeune femme mutine, poussée par ce que l’on suppose être son mari, plus ou moins masqué par l’ombre des arbres et tirant sur les cordes pour donner de l’élan au mécanisme, s’élever jusqu’à envoyer élégamment valser sa mule, tandis que son amant, rouge d’excitation, ne perd rien du spectacle des jambes de la belle, affalé dans les buissons au pied de la balançoire.

Détail du tableau de Jean-Honoré Fragonard, « Les Hasards heureux de l’escarpolette », vers 1767 – huile sur toile, Wallace Collection, Londres (source © Wikimédia Commons)

« Jeune fille à la balançoire », huile sur bois peintre en 1845 par Paul Delaroche – Nantes, Musée d’Arts (source © Réunion des Musées Nationaux)

 

Une légèreté et un sentiment de liberté que l’on retrouve dans nombre d’œuvres artistiques représentant des enfants ou des jeunes filles se balançant nonchalamment, comme celle représentée par le peintre Paul Delaroche vers 1845, simplement suspendue sur un morceau d’étoffe attachée à la branche d’un arbre, le dispositif le plus simple qui puisse exister.

Krishna enfant sur une balançoire, miniature indienne datée vers 1755

Et l’Occident n’est pas le seul à avoir trouver de l’attrait à ce jeu de balancement. On connaît ainsi, dans la tradition indienne, de multiples représentation de Krishna enfant ou adulte, profitant des joies de la balançoire, seul ou accompagné de sa bonne amie Radha. Quel que soit le contexte culturel, il semble bien que le fait de se balancer, assis sur une planche ou sur une simple corde, ne soit jamais totalement dénué d’une certaine sensualité…

Mais les jeux de l’amour et du hasard associés à l’escarpolette d’antan ont bien souvent laissé place à une volonté de griserie et de frisson.

Balançoire russe, mieux que la roulette… (source © Circus concept)

Le cirque s’est emparé de la balançoire pour en faire un outil de propulsion permettant de faire de la voltige aérienne. La balançoire russe permet ce type d’acrobatie comme le montrent de nombreuses videos sur internet. Et chacun voudrait aller toujours plus haut, toujours plus vite. Sur une balançoire comme dans de nombreux domaines, le jeu et le divertissement badin s’effacent progressivement devant le geste sportif, la volonté de dépassement de soi, la recherche du record…

Sur la balançoire du bout du monde, à 2600 m d’altitude, face au volcan Tungurahua (photo © Mike Theiss / National Geographic / Amusing Planet)

On a ainsi aménagé des balançoires dans les lieux les plus improbables pour les amateurs de sensations fortes. L’une d’elles est la Casa del Arbol, perchée à 2600 m d’altitude au bord d’une falaise qui surplombe un canyon, près de la petite ville de Baños, en Equateur, à 180 km de la capitale Quito. Cette région volcanique très escarpée et proche de la forêt amazonienne est un haut lieu du tourisme sportif avec de nombreuses activités telles que le rafting ou le canyoning, mais la « balançoire du bout du monde » fait partie des attractions locales qui ne laissent pas indifférent. Attachées à une cabane, elle même perchée sur un arbre au bord du vide, les balançoires s’élancent directement au dessus du vide et donnent l’impression de voler en plein ciel, sans aucune sécurité spécifique : ce n’est pas le moment de lâcher les cordes !

Une balançoire dans le Wansheng Ordovician Park, près de Chongqing, pour ceux qui ont le coeur bien accroché (source © French China)

Un art de l’extrême que les Chinois semblent cultiver eux aussi puisque les visiteurs du Wansheng Ordovician Park, un site touristique près de Chongqing, dans le comté de Yunyang, au sud-ouest de la Chine, propose de son côté des balançoires accrochées à un portique de 21 m de hauteur, lui-même perché au sommet d’une falaise de plusieurs centaine de mètres de dénivelée. Une expérience qui met les nerfs à rude épreuve, au point qu’il est désormais proposé une « pilule du regret » pour ceux qui se rendent compte, mais un peu tard, alors que la balançoire est à son plus haut point au dessus du vide, que ce n’est décidément pas fait pour eux et qu’ils auraient mieux fait de faire gentiment la queue devant le stand de barbe à papa plutôt que de vouloir faire les malins en s’asseyant sur cette planche vraiment peu sécurisée…

Quoi qu’il en soit, les Chinois semblent apprécier l’exercice puisque d’autres balançoires du même type ont été installées fin 2018 au bord d’une autre falaise de 198 m de hauteur, près du mont Tianzishan à Qingyuan, dans la province du Guangdong, toujours au sud-ouest de la Chine. Après une période d’essai qui a quand même duré quatre mois, selon le média French China, les balançoires ont été ouvertes au public pour le plus grand bonheur des amateurs de sensations fortes.

La plus haute balançoire du monde, récement inaugurée en Chine (source © Euronews)

Et voilà que les Chinois, qui cherchent toujours à se démarquer pour impressionner la Terre entière, viennent de mettre en service, en juillet 2020, la plus haute balançoire du monde, homologuée par le Livre Guiness des Records. L’installation n’a, à première vue, rien d’une balançoire. C’est en réalité un immense arc de 100 m de hauteur formé d’un assemblage de tubes métalliques peints aux couleurs de l’arc en ciel et qui est perché au sommet d’une falaise. Un mât métallique peint en jaune et culminant à 108 m a été implanté à quelque distance.

Prêts pour le départ ? Et c’est parti pour un vol plané en plein ciel… (source © Euronews)

Les amateurs de sensations fortes se hissent dans la tour de lancement jusqu’à la plateforme de départ située à 88 m de hauteur. Là ils sont harnachés par groupe de trois, en position allongée, et ils sont propulsés au bout d’un câble attaché au sommet de l’arche, ce qui leur permet d’atteindre la vitesse maximale de 130 km/h et d’avoir l’impression de voler en plein ciel au dessus du vide ! On est loin de l’escarpolette de Fragonard ou de l’éléphant de la comptine enfantine « qui se balançait sur une toile d’araignée » ! Foin de la poésie et de la badinerie, la balançoire n’est plus un jeu d’enfant ni un divertissement d’amoureux, mais rentre dans le registre des sports de l’extrême : on aura tout vu…

L. V.

Les hommes malades du Covid

26 avril 2020

En cette période sombre de confinement forcé, il est temps de relire ses classiques, qui donnent parfois l’illusion d’une troublante actualité. Après Le Cid, de Corneille, Les Fables de La Fontaine, inspiré de la fable Les animaux malades de la peste

Un mal qui libère sa fureur

Gravure de Jean-Baptiste Oudry illustrant les animaux malades de la peste (source © BNF / Utpictora 18)

Plonge le monde dans la terreur.

Issu de Chine, il s’est partout répandu

Sous le nom de Covid-19, un sacré tordu,

Donnant aux hommes la fièvre et une toux carabinée.

Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient confinés.

L’activité s’était brutalement arrêtée,

Chacun craignant désormais pour sa santé.

On ne les voyait guère préoccupés

Qu’à tout faire pour ne pas l’attraper

Ne sortant qu’avec un masque et des gants

Et fuyant leur semblable comme s’il était un brigand.

Les hôpitaux étaient engorgés et chaque soir

On comptait les morts par arrêt respiratoire.

Emmanuel Macron s’exprime sur le Coronavirus COVID-19 (source © Élysée)

Macron tint conseil, et dit : Mes chers amis,

Je crois que le libre-échange a permis

Pour notre malheur cette pandémie affreuse.

Il nous faut désormais, de manière rigoureuse,

Pour permettre demain le retour des jours heureux,

Reconnaître nos erreurs et être plus généreux.

Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mon goût de la finance,

Des économies budgétaires et de la bonne gouvernance,

J’ai saigné l’hôpital, pressuré les soignants.

Que m’avaient-ils fait ? Pas plus que les enseignants…

Il m’est arrivé aussi de vendre à la découpe

Quelques usines, ce n’est pas un scoop.

Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit tout évaluer sans dispense
Pour pouvoir juger sans émoi.

– Président, dit le journaliste des Échos,

Manifestation des employés de Luxfer à Gerzat (photo © Franck Boileau / La Montagne)

Là n’est pas la source de nos ennuis médicaux.

Certes, nous devons désormais tout importer

Les masques, les tests et les bouteilles d’oxygène.

Pour autant, il n’y a pas à s’inquiéter

C’est la loi de la mondialisation !

Il n’y a bien que les Aborigènes

Qui la rejettent sans hésitation.

A ces mots, chacun d’applaudir

Sans trop chercher à approfondir…

Le patron de clinique, le banquier,

Et tous les grands boutiquiers,

Les plus gros spéculateurs

Comme le plus petit boursicoteur,

Chacun habilement se défaussa.

Pangolin à courte queue (source © Wikipedia)

Jusqu’à ce qu’on s’intéressât

A un être méconnu et pas très malin

un cuirassé sur pattes, dénommé pangolin,

Dont on fait, parait-il, commerce en Chine

Et qui aurait donc grippé la machine

En permettant la transmission

A l’Homme du coronavirus.

Chacun dès lors approuve la condamnation

Trump, l’Europe et même les Russes…

Qu’un tel animal ait pu ainsi mettre à mal

Toute l’économie mondiale

Et faire trembler la planète entière

Voilà qui mérite châtiment exemplaire !

L. V. 

Marseille : les baleines se rapprochent

11 avril 2020

A quelque chose, malheur est bon. La pandémie de Covid-19 qui a mis la moitié de la planète en léthargie et est en train de créer la plus forte crise économique que l’on ait observé depuis 1929, génère en même temps des conditions écologiques nettement plus favorables un peu partout dans le monde.

Dès le mois de février, une étude publiée par le site Carbon Brief, faisait état d’une baisse de 25 % des émissions de CO2 en Chine après 4 semaines de confinement dans la province de Hubei. Les suivis par satellites effectués par la NASA et par l’Agence spatiale européennes (ESA) montraient également, début mars, une très nette diminution des teneurs en dioxyde d’azote (NO2) et en particules fines sur tout le nord de la Chine du fait de cette baisse d’activité économique très inhabituelle.

Concentrations en NO2 au dessus de la Chine en janvier (avant le confinement) et février 2020 (pendant le confinement) mesurées par le satellite Sentinel 5 de l’ESA (source © Notre Planète)

Des observations similaires ont été faite au dessus de l’espace européen et particulièrement dans le nord de l’Italie, où les concentrations en NO2 ont connu une baisse spectaculaire au dessus de la plaine du Pô. A Milan, selon les chiffres rendus publics par le Service pour la surveillance atmosphérique de Copernicus, les concentrations moyennes de NO2 (intégrées sur toute la colonne d’air depuis le sol) étaient d’environ 65 µg/m3 en janvier, 45 µg/m3 en février et seulement 35 µg/m3 pour la première moitié de mars.

Concentrations en NO2 au dessus de l’Europe mesurées par le satellite Sentinel 5 de l’ESA : le suivi entre janvier et mars montre une forte baisse de la concentration élevée qui apparaît clairement dans le plaine du Pô au nord de l’Italie (source © Notre Planète)

Cette chute spectaculaire est une bonne nouvelle pour la qualité de l’air car le dioxyde d’azote, en réagissant avec d’autres substances contribue largement à la pollution atmosphérique urbaine. C’est aussi un gaz oxydant puissant qui pénètre facilement dans les poumons et provoque des inflammations de l’appareil respiratoires, un peu comme le coronavirus en fait….

Une chose est sûre, les teneurs en NO2 atmosphérique constituent un bon indicateur de pollution. Le dioxyde d’azote est en effet considéré comme un polluant caractéristique du trafic automobile et maritime, ce qui explique sa forte concentration le long des principaux axes de communication. Il est aussi émis par les centrales électriques et nombre d’installations industrielles. Le ralentissement de l’activité économique et celui du trafic routier et marin qui en résulte sont donc les principales causes de ces concentrations anormalement basses mais dont on ne peut que se réjouir, brièvement néanmoins car fin mars les études montrent que les taux de pollution au dessus de la Chine ont déjà retrouvé leurs valeurs normales, gages d’un retour réconfortant au « business as usual » : on respire ! Façon de parler bien entendu…

Certains en tout cas bénéficient à fond de la baisse du trafic maritime : ce sont les cétacés. L’Agence de presse italienne ANSA a ainsi rapporté le 14 mars dernier que les dauphins profitent de l’arrêt des rotations de ferries pour venir batifoler en toute liberté dans le port de Cagliari en Sardaigne, n’hésitant pas à venir se frotter au bord des quais, pour la plus grande joie des observateurs.

Dauphins dans le port de Cagliari en mars 2020 (source © Positivr)

Et à Marseille, ce sont des rorqual qui sont venus cette semaine, mardi 7 avril 2020, se promener tout près des côtes, dans une mer d’huile, se laissant filmer tout à loisir. Les observateurs sont deux agents de l’Unité littorale des Affaires maritimes (ULAM), un service de l’État rattaché à la Direction départementale des territoires et de la mer et leurs images, diffusées par le Parc national des Calanques, ont fait le régal des médias.

Rorqual observé dans le Parc national des Calanques le 7 avril 2020 (photo © ULAM 13 / France Bleu)

Le couple de cétacés en question, qui nageait ainsi paisiblement à quelques encablures des côtes marseillaises, dans le Parc national des Calanques, était constitué de rorquals communs. Des grosses baleines en réalité, difficiles à rater puisqu’elles pèsent 50 à 70 tonnes et mesurent de 15 à 20 m de longueur, moins cependant que leur cousine, la baleine bleue qui dépasse aisément les 30 m, ce qui en fait quand même le deuxième plus gros animal vivant sur Terre.

En tout cas des rorquals communs qui ne sont pas si communs que cela. C’est même, de l’avis des spécialistes, la première fois qu’on arrive à en filmer ainsi en toute quiétude aussi près des côtes marseillaises.

Une baleine dans le port de Marseille le 18 octobre 2017 (photo © BMPM / France 3 Régions)

Pourtant, chacun se souvient que le 18 octobre 2017, un rorqual d’une dizaine de mètres de long était venu plus près encore puisqu’il était carrément entré dans les eaux du Vieux-Port, avant de se retrouve, quelque peu désorienté, à buter contre les quais au pied du fort Saint-Nicolas. Dépêchés sur les lieux, les plongeurs du bataillon des Marins pompiers de Marseille avaient eu bien du mal à faire manœuvrer l’imposant animal et avaient du batailler pendant près d’une heure avant de parvenir à le remettre dans la bonne direction et le pousser vers la sortie du port.

Si le confinement se poursuit trop longtemps, bloquant à quai la plupart des bateaux et libérant ainsi la rade de Marseille du trafic maritime intense et bruyant qui habituellement fait fuir au large ces cétacés curieux, le risque est qu’un troupeau de baleines finisse par venir réellement boucher le port de Marseille : de quoi faire parler dans tous les bistrots de la ville, quand ils rouvriront leurs portes…

L. V.

Covid-19 : la guerre…des chiffres

22 mars 2020

Nous sommes en guerre… Le Président de la République, Emmanuel Macron, l’a martelé avec gravité lors de sa dernière allocution télévisée, lundi 16 mars 2020, tout en demandant à chacun de rester soigneusement confiné à la maison. Une guerre de tranchée pour l’instant, où chacun vit retranché à domicile. Comme le titre astucieusement le Canard Enchaîné, c’est « l’immobilisation générale » ! Une guerre dans laquelle chacun a tendance à se refermer derrière ses frontières : la période n’incite guère à l’ouverture vers autrui, et tant pis pour les populations en détresse qui errent sur les routes à la recherche d’un hypothétique refuge en ces temps troublés…

Un dessin satirique signé Kanar, publié le 14 mars 2020 par Alternatives économiques

Dans de telles circonstances, l’incertitude règne. Mais une chose est sûre néanmoins, rarement crise sanitaire aura été autant commentée et documentée en temps réel, dans la plupart des pays désormais touchés. Par rapport à la grippe espagnole, qui avait pourtant fait autour de 50 millions de morts à travers le monde entre 1918 et 1920, dont 250 000 en France, la pandémie dénommée désormais Covid-19, apparue fin 2019 dans la ville chinoise de Wuhan fait en effet nettement plus couler d’encre.

Patients atteints par le H1N1 en 1918, pris en charge dans un entrepôt de l’armée américaine au Kansas (source © NYPL Science / France Culture)

Il faut dire que lorsque les premiers cas de H1N1 commencent à faire des ravages dans le Kansas, début 1918, les États-Unis sont en guerre et que la censure militaire incite plutôt au black out, surtout lorsque l’un des premiers foyers épidémiques se déclare sur une base militaire du Kansas où les jeunes recrues recevaient leur formation avant d’embarquer pour l’Europe où ils ont propagé rapidement l’épidémie dès leur débarquement à Bordeaux en avril 1918. Tous les pays en guerre seront fortement touchés par cette pandémie qui causera bien davantage de décès que la guerre elle-même. Mais si elle est restée dans l’Histoire sous le nom de grippe espagnole, c’est précisément parce que l’Espagne, non engagée dans le conflit mondial, a été l’un des rares pays à laisser ses médias parler librement de l’épidémie dont les conséquences faisaient l’objet d’une censure sévère partout ailleurs.

Rien de tel en 2019 et du coup le monde entier a pu suivre, jour après jour, le développement de l’épidémie dans tous les pays touchés, y compris en Chine où le pouvoir, bien que peu démocratique et plutôt adepte d’un contrôle strict de l’information, a malgré tout largement communiqué sur le sujet. Premier pays touché, c’est aussi celui qui a réussi le premier à enrayer totalement l’épidémie sur son sol au prix de mesures très drastiques de confinement. Depuis le 22 janvier 2020, date à laquelle a été initié le confinement de plus de 20 millions de personnes de la province de Hebei, le nombre de cas a fortement progressé pour commencer à se stabiliser environ un mois plus tard, fin février.

Évolution du nombre de cas confirmés de Covid-19 en Chine continentale (source infographie © Wikipedia)

La Chine n’enregistre, depuis plusieurs jours déjà, plus aucun nouveau cas autochtone, et s’attache désormais à se protéger contre les personnes potentiellement contaminées qui débarquent sur son sol. Un premier bilan de l’épidémie dans ce pays peut donc être considéré comme un ordre de grandeur fiable et s’élève à plus de 80 000 cas enregistrés pour 3255 morts à ce jour, mais encore plus de 5000 malades sous observation. Sur cette base statistique, on pourrait donc estimer le taux de mortalité des personnes contaminées à environ 4 %, sachant que ce taux est environ le double chez les personnes de plus de 70 ans et atteint même de l’ordre de 15 % chez les plus de 80 ans. Il vaudrait mieux d’ailleurs parler de taux de létalité car la notion de taux de mortalité se calcule en toute rigueur par rapport à la population totale et est, bien évidemment, infiniment plus faible !

En cas d’épidémie, on stocke… Humour belge, signé Oli

Maintenant que l’épidémie s’est propagée quasiment dans le monde entier, la courbe chinoise sert en quelque sorte d’étalon pour comparer la situation avec les autres pays. Certains comme la Corée du Sud, commencent aux-aussi à voir le nombre de cas se stabiliser. Mais il n’en est encore rien en France où l’épidémie s’est déclarée nettement plus tard, dans la dernière semaine du mois de février, et où on est encore dans une phase de développement très rapide de la maladie. Avec près de 13 000 cas déclarés au 20 mars 2020, on enregistre actuellement une progression de 15 à 20 % du nombre de cas chaque jour, ce qui reste considérable (mais comparable à ce qui est observé dans les autres pays au même stade. Le nombre de décès, toujours au 20 mars, atteint 450, ce qui correspond à un taux de létalité d’environ 3,5 % qui reste donc très comparable à celui observé en Chine sur un échantillon statistique plus représentatif.

Mais les chiffres disponibles d’un pays à l’autre montrent des situations somme toute assez contrastées. L’Italie en particulier fait pâle figure avec un nombre de morts (4032 le 20 mars 2020) qui dépasse désormais celui de la Chine alors que curieusement, le nombre de cas de Covid-19 confirmés est de 47 000 à cette même date, soit deux fois moins qu’en Chine. Un tel écart étonne car il signifie que le taux de létalité apparent du virus en Italie est quasiment deux fois plus important qu’en Chine. Plusieurs explications peuvent bien entendu expliquer un tel écart, et il est sans doute trop tôt pour en tirer des conclusions, mais cela pourrait signifier soit que les populations touchées sont plus vulnérables (car plus âgées ou moins bien prises en charge, surtout lorsque les structures hospitalières sont débordées), soit plus vraisemblablement que le dépistage de la contamination est moins efficace, ce qui n’a rien d’étonnant pour un virus qui se caractérise par de nombreux cas de porteurs sains asymptomatiques.

Carte mondiale des cas recensés au 20 mars 2020, compilation Johns Hopkins University CSSE (source infographie © efficiens.com)

Un tel écart se retrouve d’ailleurs lorsqu’on observe les chiffres selon les pays, comme le permet notamment le site très documenté efficiens.com. L’OMS estime actuellement ce taux de létalité à 3,4 % au niveau mondial alors qu’en Corée du Sud ce taux est actuellement de 0,7 % et même 0,2 % en Allemagne tandis qu’il atteint par exemple 4,5 % au Royaume-Uni et 7,5 % en Iran. En réalité ceci s’explique par les pratiques de santé publique qui font que certains pays, dont la Corée, ont pratiqué un dépistage systématique, maximisant donc automatiquement le nombre de cas déclarés positifs. Sachant qu’une personne sur deux en moyenne, bien que porteuse du virus, ne développe aucun symptôme, on peut en déduire que dans un pays comme la France ou l’Italie, où ce dépistage systématique n’est pas la règle, le nombre de cas est sans doute très supérieur à celui connu, ce qui signifie que le taux de létalité est en réalité nettement moindre que celui qui découle des chiffres officiels.

Le navire de croisière Diamond Princess en quarantaine dans le port de Yokohama le 17 février 2020 (photo © Kyodo news / Getty Image / insider.com)

De ce point de vue, la situation du bateau de croisière Diamond Princess, dont les passagers et l’équipage ont été mis en quarantaine, dans le port de Yokohama, dès la découverte d’un premier cas à bord, début février, constitue un cas d’école très instructif. Sur les 3711 personnes à bord, 634 ont été testées positives dont 51,7 % se sont révélées asymptomatiques pendant la période d’observation et il y a eu au total 7 décès, ce qui correspond à un taux de létalité effectif de 1,1 % seulement, mais qui aurait été plus proche de 2,3 % en cas de dépistage non systématique.

En matière de santé publique, les chiffres divulgués demandent donc, comme toujours, à être manipulés avec une grande prudence. Mais il est pour le moins réconfortant de constater que jamais sans doute une pandémie de cette nature n’a été aussi bien documentée en temps réel et n’a fait l’objet, à l’échelle mondiale, de telles mesures de prévention : à quelque chose, malheur est bon…

L. V.

Faut-il avoir peur du coronavirus ?

7 mars 2020

L’affaire est en train de tourner à la psychose collective. La pandémie de coronavirus qui s’étend peu à peu génère des comportements de panique et de repli sur soi. Ce qui n’était perçu il y a quelques mois encore que comme un gros rhume un peu spécifique centré sur la ville chinoise de Wuhan, est en passe de devenir un fléau mondial qui incite certains à cesser toute activité sociale, à faire des stocks de pâtes au supermarché puis à se calfeutrer chez soi…

Un dessin du Canadien Côté (source © Le Monde)

A ce stade, début mars 2020, on recense désormais plus de 100 000 cas déclarés de personnes touchées par cette épidémie dénommé COVID-19 (pour coronavirus desease 2019) dont la majorité apparaissent désormais dans d’autres pays que la Chine, foyer initial mais qui a très rapidement essaimé sur toute la planète grâce aux bienfaits de la mondialisation des échanges. A ce jour, ce sont au moins 96 pays qui sont concernés, le premier cas d’infection hors territoire chinois ne datant que du 13 janvier 2020, ce qui atteste en tout cas de la vitesse de propagation du phénomène.

Les symptômes du Coronavirus (infographie © Le Parisien)

A ce jour, on considère qu’un peu plus de 3400 personnes sont décédés suite à cette maladie dont plus de 3000 sur le seul territoire chinois, même si d’autres foyers importants ont été identifiés notamment en Corée du Sud, en Iran ou en Italie. La France fait désormais partie des pays européens les plus concernés. On recense à ce jour 613 cas déclarés, un chiffre qui augmente de jour en jour. On dénombre à ce jour 9 morts sur le territoire national et une petite quarantaine de cas considérés dans un état grave. La totalité des régions métropolitaines est désormais concernée avec au moins sept cas dans le département des Bouches-du-Rhône.

Faut-il pour autant céder à la panique ? Certains s’en défendent et préfèrent utiliser l’humour, comme ce commerçant belge qui a organisé une campagne de promotion originale destinée à doper les ventes de la bière de marque Corona, dont les ventes ont chuté de 38 % aux États-Unis par le seul fait de l’homonymie avec le virus… Le Shop and go de Bruxelles a trouvé la parade en offrant à ses clients des lots attractifs : « 2 Corona achetées = 1 Mort subite offerte« . Un humour belge qui a ravi les réseaux sociaux mais que n’a guère goûté la Direction du groupe de distribution Delhaize qui a fait rapidement retirer les affiches !

De l’humour belge qui ne fait pas rire tout le monde…. (source © RTBF)

Pourtant, les coronavirus ne sont pas des inconnus. Il s’agit d’une famille de virus spécifiques à nombre de mammifères et d’oiseaux, qui provoquent, chez l’homme, des infections des voies respiratoires, simples rhumes la plupart du temps, mais avec des formes parfois plus graves comme lors de l’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) qui avait déjà sévi en 2002-2003, provoquant près de 800 morts en Chine, Hong Kong et Singapour. La pneumopathie qui a atteint plusieurs patients à Wuhan en décembre 2019 avant de se répandre un peu partout, est issue d’une forme pathogène spécifique de coronavirus, identifié sous le nom de SARS-CoV 2 et dont on découvre peu à peu les caractéristiques.

Le professeur Eric Caumes (source © Edimark)

Selon un article très pédagogique rédigé par le journaliste médecin Jean-Yves Nau, à partir d’éléments communiqués par le professeur Eric Caumes, expert en infectiologie à la Pité-Salpêtrière, le taux de mortalité de cette infection reste très faible et concentré sur les personnes âgées et fragiles : les enfants et jeunes adultes en bonne santé ne meurent pas de cette pathologie. Le taux de contagion est du même ordre que celui d’une grippe classique : une personne infectée en contamine en moyenne 2 à 3. Mais certains font beaucoup mieux, sans qu’on sache très bien à quoi sont dues ces capacités de « super-propagateurs » : un Britannique, pourtant désormais en pleine forme, a ainsi contaminé à lui tout seul au moins une quinzaine de personnes, dont des Français croisés à la station de ski des Contamines-Montjoie…

La difficulté principale liée à cette infection est que 35 à 50 % des patients contaminés sont porteurs sains et ne présentent aucune pathologie. Ce taux, qui varie selon les études, reste encore à préciser, mais il est en tout cas très élevé, ce qui complique fortement les politiques publiques de prévention. Une telle épidémie est tout simplement impossible à arrêter par des méthodes classiques de prévention… Pour l’instant, on soigne les symptômes mais aucun traitement n’est encore disponible pour éradiquer l’infection. Ce n’est pas forcément très grave puisque le taux de mortalité reste relativement faible. La principale crainte des épidémiologistes n’est pas que la pandémie provoque de nombreuses victimes, mais surtout qu’elle ne vienne engorger nos établissements de santé déjà complètement débordés et à bout de souffle…

Un dessin signé Picou publié dans le Petit Bleu des Côtes d’Armor (source © Actu insolite)

Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi les consignes diffusés par les autorités sanitaires ont évolué aussi rapidement. Contenir la diffusion de la maladie en mettant en quarantaine (en fait en isolant pendant 14 jours seulement puisque la durée d’incubation est assez brève) ceux qui revenaient d’un pays jugé à risque n’avait de sens que pendant une certaine période. Dès lors que l’épidémie est installée en France avec des foyers un peu partout, rien ne sert de maintenir de telles consignes. L’objectif actuel est donc d’éviter que les personnes infectées, et qui pour la plupart ne s’en rendent même pas compte, ne contaminent d’autres jugés fragiles. D’où les conseils visant à se laver fréquemment les mains, à conserver autant que possible une distance de sécurité avec les autres et de ne pas rendre visite plus que nécessaire aux personnes âgées et en mauvaise santé, afin de les protéger de toute contamination inopportune.

Bref, l’épidémie COVID-19 n’est pas la peste du XXIe siècle ! Rien ne sert de s’affoler face à une épidémie qui se propage très vite mais qui n’est pas si dangereuse en termes de santé publique. Les conséquences sociales et économiques liées à la gestion de la crise seront sans aucun doute plus graves que les dommages sanitaires proprement dits, surtout si viennent se manifester des peurs irrationnelles et des fantasmes irraisonnés, sources de comportements inadaptés. Une bonne occasion de vérifier si, comme le disait le philosophe, l’Homme est bien un animal doué de raison….

L. V.

Après 1336, 1083…

18 janvier 2020

Emballages de thé commercialisé par Scop-TI sous la marque 1336 (photo © Martin Flaux / Made in Marseille)

1336, c’est le nom commercial des produits issus de cette coopérative de production SCOP-TI (Société coopérative provençale de thés et d’infusion) basée à Gemenos et qui a pris le relais, en 2014, de la société Fralib, une filiale du géant de l’agroalimentaire Unilever, après 1336 jours de mobilisation acharnée de ses employés. Depuis mai 2015, les boîtes de sachets de thé et d’infusions aux couleurs pastel issues des chaînes de production de Gemenos viennent remplir les rayons des magasins tout en continuant d’arborer fièrement le slogan quelque peu engagé des ex-FRALIB : « éveille les consciences, réveille les papilles ».

Et voilà qu’une autre entreprise au nom tout aussi codé de 1083, fait beaucoup parler d’elle à son tour, alors que son fondateur, Thomas Huriez, vient de publier un livre, intitulé en bon franglais burlesque Re-made en France, dans lequel il se fait le chantre d’une nouvelle relocalisation en France de la production textile.

Informaticien de formation, Thomas Huriez s’ennuyait ferme dans son job de responsable informatique dans une école de commerce à Grenoble et rêvait d’arriver à concilier son engagement professionnel avec ses valeurs éthiques, une équation pas toujours aisée à résoudre. En 2007, il franchit le pas en démissionnant et se lance à 32 ans dans la création d’une société de commerce de vêtements éthiques, Modetic, qu’il installe dans sa ville natale de Romans-sur-Isère. Une ville qui fut capitale française de la chaussure avant que cette filière ne transfert la totalité de sa production sous d’autres cieux, là où la main d’œuvre se contente de salaires de misère.

La nouvelle société du jeune entrepreneur tente de commercialiser, via internet et dans son magasin de Romans, différentes marques de mode issues du commerce équitable et/ou fabriquées à base de textiles bio. Mais le secteur est en crise et peine à décoller, les consommateurs préférant acheter dans des circuits plus classiques des marques produites à l’autre bout du monde, dans des conditions sociales et écologiques déplorables, mais vendues beaucoup moins chères. Partant de ce constat, Thomas Huriez se pique de vouloir reconstituer une filière locale de fabrication de textiles, d’abord des chaussettes et des tee shirts, avant de s’attaquer aux jeans.

La filature Valrupt dans les Vosges, où ont été tissés les premiers jeans 1083, reprise par Modetic fin 2018 (source © Les Echos)

Sauf qu’à force de délocalisation, on ne sait plus fabriquer en France des jeans, de même qu’on a perdu le tour de main pour faire des soudures et de la chaudronnerie à usage nucléaire, mais ceci est une autre histoire… En 2012, la société Modetic crée ainsi la marque 1083 pour commercialiser sa propre gamme de vêtements made in France. 1083 et la petite borne rouge qui lui sert de logo pointent sur la distance maximale qui sépare à vol d’oiseau les deux points les plus éloignés de l’Hexagone. Le concept est donc limpide : n’acheter que des vêtements et des baskets produits à moins de 1083 km de votre domicile plutôt que d’importer par container des habits qui ont fait plusieurs fois le tour du Monde au gré des vicissitudes des filières textiles mondialisées.

Pour démarrer, Modetic a fait appel au financement participatif via la plate forme de crowfunding Ulule. Il faut au minimum 150 pré-commandes pour lancer la chaîne de fabrication mais l’engouement est tel que les commandes affluent et dépassent rapidement le millier, attestant d’un réel engouement d’une partie des consommateurs pour le textile éthique made in France.

En juillet 2014, Thomas Huriez se prépare pour une traversée de la France en vélo après avoir rapidement gagné son pari de vendre plus de 1083 jeans made in France… (photo © Florence Gotschaux / France Bleu)

Mais il n’est pas si simple de retrouver des approvisionnements français et locaux pour le tissage, les ateliers de confection et les machines. Il a fallu ouvrir une école pour former de nouveau en France du personnel compétent afin de redévelopper la filière. Les rivets étaient jusque-là importés, mais la société est en train de mettre en place des sources locales d’approvisionnement. Quant au coton utilisé, il vient de Tanzanie, du Bénin ou du Mali mais est certifié 100 % bio et sans OGM. Et l’entreprise s’efforce de recréer une filière de tissage du lin, une plante textile dont la France est le premier producteur mondial alors que la dernière filature a fermé ses portes en 2005…

Un jean et des baskets made in France (source © Modetic)

Sur le plan économique, la concurrence avec les pays asiatiques est rude. Pour fabriquer un jean basique, selon une étude réalisée par l’Institut de la Mode pour l’Union des industries textiles et publiée notamment par Fashion network, il faut compter environ 1,20 € de main d’œuvre au Bangladesh, 2,70 € en Chine, 4 € au Maroc ou en Tunisie, 7 € au Portugal, et pas moins de 12,50 € en France. A cela, il faut ajouter le prix du tissu, de l’ordre de 3 € pour du tissu asiatique et 6 € pour un tissu euro-méditerranéen, ainsi que celui des fournitures qui ne dépasse guère 1 €. Quant aux droits de douane et aux coûts de transport, ils sont naturellement supérieurs pour les marchandises importées et peuvent atteindre près de 1,50 € pour des jeans importés de Chine, du Vietnam ou du Maroc, alors qu’ils sont quasi inexistant pour un pantalon fabriqué en France ou en Turquie.

A première vue, un jean fabriqué en France revient donc 2 à 3 fois plus cher que son équivalent importé de Chine. Sauf que les distributeurs en Europe vendent leurs produits avec des marges très confortables, n’hésitant pas à les mettre en vente à 8 voire 10 fois leur prix de revient. Moyennant un autre modèle de circuit de distribution dans lequel le vêtement est vendu à 2 ou au maximum 4 fois le prix de revient, on arrive finalement à retrouver des produits compétitifs et plus satisfaisants pour nombre de consommateurs. Comme quoi, la désindustrialisation en France n’est pas une fatalité et que les coûts de main d’œuvre ne sont pas, loin s’en faut, le seul paramètre à prendre en compte !

Schéma de principe du cycle de vie d’un jean Infini (source © 1083)

D’autant qu’une marque comme 1083 ne manque pas d’imagination pour satisfaire les attentes de ses clients, allant jusqu’à leur vendre son propre tissu et ses patrons pour leur permettre de coudre eux-mêmes leur jean, ou à commercialiser des jeans consignés qui peuvent être rendus après usage, moyennant la récupération d’une consigne de 20 €, afin d’assurer le recyclage du produit… Modetic va très loin dans le concept du jean recyclable, en concevant des modèles à partir de fibres de polyester recyclé (issu de bouteilles plastiques usagées et de déchets récupérés en mer) qui sont filées en Espagne, teintes en Ardèche et tissées en Saône-et-Loire, les jeans eux-mêmes étant confectionnés à Marseille !

La marque 1083 étant loin d’être le seul acteur sur ce créneau du jean éco-responsable, plus ou moins éthique, fabriqué au moins partiellement en France ou du moins en Europe, et de plus en plus recyclable, on sent que quelque chose est en train de bouger dans le domaine textile : il ne tient plus qu’au consommateur d’encourager cette démarche par son geste d’achat. Thomas Huriez affirme avoir créé 7 emplois en vendant depuis 2013 environ 7000 jeans made in France et rappelle qu’il se vend chaque année en France de l’ordre de 88 millions de jeans : de quoi recréer pas mal d’emplois en effet…

L.V.

Actualité internationale : petite séance de rattrapage

9 septembre 2019

Vous étiez en vacances cet été, sur une île perdue du Pacifique, en randonnée dans les Andes péruviennes, en méharée au Tadjikistan ou, plus prosaïquement dans la maison de campagne de votre grande tante, perdue au fin fond de la Creuse, dans le désert numérique de la France profonde. Bref, pour une raison ou pour une autre, vous êtes resté quelque peu à l’écart de l’actualité internationale. Oui, mais voilà, c’est la rentrée et, curiosité aidant, vous aimeriez bien savoir en quelques mots ce qu’il a bien pu se passer dans le monde pendant les mois de juillet-août.

Axelle Degans, rédactrice de la rubrique mensuelle d’actualité internationale sur le site Diploweb

Pas de panique, Axelle Degans, agrégée d’histoire et enseignante en classes préparatoires au lycée Faidherbe à Lille, a veillé sur le monde pour vous et il suffit de consulter ses excellentes synthèses mensuelles sur le site Diploweb.com, spécialisé en géopolitique. Pour l’été 2019, les mois de juillet-août sont rassemblés en un seul article qui permet en quelques lignes de retenir l’essentiel des faits marquants de l’été.

Petit florilège donc, pour ceux qui ont préféré musarder au soleil plutôt que de se tenir informé de l’actualité mondiale estivale.

Le nouveau Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, le soir des élections législatives le 7 juillet 2019 à Athènes (photo © Louisa Gouliamaki / AFP)

En Grèce, rappelons-nous, le 7 juillet 2019, ont eu lieu des élections législatives anticipées suite au revers subi par le parti d’Aléxis Tsipras lors des Européennes de mai. Et bien évidemment, le parti Syriza a de nouveau été battu, arrivant en deuxième position derrière le parti de droite, Nouvelle Démocratie qui obtient (de justesse néanmoins) la majorité des sièges après avoir déjà remporté haut la main les élections locales début juin. C’est donc le conservateur Kyriákos Mitsotakis, issu d’une famille habituée à gouverner le pays, qui est le nouveau premier ministre grec.

Au Moyen-Orient, les tensions s’aggravent notamment en Iran où le gouvernement a annoncé ne plus se conformer à ses engagements sur la limitation de l’enrichissement de l’uranium après que l’accord multilatéral signé en 2015 a été dénoncé par Donald Trump. La guerre des tankers se poursuit dans le Golfe persique où Téhéran a arraisonné un pétrolier britannique, alimentant la hausse du cours de l’or noir tandis que les bombardements se poursuivent au Yémen et que l’Arabie Saoudite annonce l’accueil prochain de troupes américaines sur son sol, une première depuis la guerre d’Irak en 2003.

Pétrolier battant pavillon britannique arraisonné par les Gardiens de la Révolution iraniens en juillet 2019 (photo © Hasan Shirvani / AFP)

En Inde, le premier ministre nationaliste, Narendra Modi, a mis brutalement fin à l’autonomie de la partie indienne du Cachemire, le Jammu-et-Cachemire, revenant ainsi sur l’article 370 de la constitution indienne qui confère à cette région un statut spécial et aggravant encore, s’il en était besoin, les tensions avec ses voisins pakistanais.

Aux États-Unis, le président fantasque Donald Trump insiste à plusieurs reprises durant l’été, sur sa proposition d’acheter le Groenland dont il convoite la position stratégique dans le contexte du changement climatique qui donne la possibilité d’ouvrir de nouvelles voies maritimes dans le Grand Nord et surtout d’exploiter un jour les immenses richesses minérales de ce vaste territoire. La requête a été accueillie plutôt fraichement par les Danois…

Réunion des chefs d’Etats du G7 à Biarritz, avec le secrétaire général de l’ONU et le président du Conseil européen (photo © M. Kappeler / DPA Picture-Alliance / AFP)

La réunion du G7 à Biarritz, fin août, n’a guère permis d’apaiser les tensions internationales. L’absence de la Russie, exclue du dispositif depuis son annexion de la Crimée en 2014, de la Chine, de l’Inde, du Brésil (dont il a été question à cause des incendies en Amazonie) et de la plupart des pays émergents, ajoutée à l’insouciance des Américains et aux préoccupations des Britanniques toujours concentrés sur le Brexit ne pouvaient de toute façon guère laisser espérer de grandes décisions…

Démonstration de force de la police chinoise aux portes de Hongkong le 7 août 2019 (photo © AFP / Le Parisien)

Les manifestations se poursuivent à Hongkong où la police montre les muscles et où Pékin prépare ses troupes pour intervenir en cas de besoin, tandis que la contestation continue en Algérie où le Président du Parlement a présenté sa démission alors que la rue réclame le départ de l’exécutif qui gère l’intérim en attendant l’organisation de nouvelles élections. En Russie, des manifestions ont été organisées, malgré de violentes répressions, pour protester contre l’éviction de nombre de candidats aux élections prévues en septembre tandis que Vladimir Poutine fête ses 20 ans au pouvoir.

Inondation en Inde le 16 juillet 2019 (photo © AFP / STR / Sciences et Avenir)

En Afrique centrale et notamment en République démocratique du Congo, une épidémie liée au virus Ebola sévit, qui a déjà causé la mort d’au moins 1800 personnes en un an. En Asie du Sud-Est, les pluies de mousson et les inondations qui s’en sont suivi ont causé au moins 1500 décès et de graves dégâts matériels, tandis que le mois de juillet 2019 est d’ores et déjà considéré comme le plus chaud jamais observé à l’échelle planétaire, changement climatique oblige.

Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Tout compte fait, il eut peut-être cependant mieux valu que vous restiez encore un peu chez votre grande tante de la Creuse ou sur le dos de votre chameau Tadjik car le mois de septembre ne s’annonce pas forcément plus réjouissant…

L. V.

Hongkong : des manifestations à haut risque

19 août 2019

Ce dimanche 18 août 2019 a encore été marqué par d’impressionnantes manifestations dans le centre-ville de Hongkong. Plusieurs dizaines de milliers de Hongkongais se sont ainsi rassemblés dans les allées de Victoria Park, sous une pluie battante. Abrités sous autant de parapluies, cette foule pacifique mais déterminée répondait à l’appel du Front civil des droits de l’Homme, une organisation prônant la non-violence et réclamant davantage de libertés civiques sur ce territoire redevenu chinois le 1er juillet 1997 après 150 ans d’occupation britannique.

Des dizaines de milliers de manifestants à Victoria Park, au centre-ville de Hongkong, dimanche 18 août 2019 (photo © AP / Le Monde)

Disposant désormais d’un statut un peu particulier de « Région administrative spéciale » comme sa voisine Macao, l’ancienne colonie portugaise qui lui fait face, sur l’autre rive à l’embouchure de la Rivière des Perles, en aval de Canton, ce territoire de Hongkong, devenu l’une des trois principales places financières mondiales avec Londres et New York, a une histoire bien particulière qui explique la situation assez inédite dans laquelle il se trouve actuellement.

Hongkong, à l’embouchure de la Rivière des Perles (source © GoogleMaps)

Le premier Européen à parvenir à Honkong, est l’explorateur portugais Jorge Álvares qui y débarque en 1513 et ce sont donc les Portugais qui s’y installent pour établir une tête de pont commerciale. Ce sont eux aussi qui introduisent en Chine dès le XVIIe siècle l’opium produit en Inde et pourtant interdit en Chine par un édit impérial de 1729. Au XVIIIe siècle, les ports chinois sont ouverts aux Européens mais les règles du commerce y sont très strictes, l’empire chinois pratiquant un protectionnisme qui lui permet d’exporter largement ses produits dont le thé, la soie ou la porcelaine, très prisés en Europe.

C’est pour rééquilibrer cette balance commerciale qui ne leur est guère favorable que les Britanniques se mettent, au tout début du XIXe siècle, à exporter massivement l’opium en provenance de leur colonie indienne pour inonder le marché chinois, tout en essayant de forcer la main aux autorités chinoise pour signer un traité de libre-échange plus en leur faveur. Mais les Chinois s’y opposent et les Britanniques décident donc d’utiliser la manière forte.

Prenant prétexte d’une tentative des Chinois de réguler le commerce de la drogue qui prend des proportions alarmantes avec plus de 10 000 tonnes d’opium débarquant chaque année, les Anglais passent à l’attaque pour défendre leur juteux commerce. En 1840, une flotte de guerre lourdement armée attaque le nord de la Chine et menace directement Pékin. Les Chinois sont contraints de signer en 1842 le traité de Nankin qui prévoit notamment la cession de Hongkong à la Grande-Bretagne, et l’ouverture de nouveaux ports au commerce britannique.

Le sac du Palais d’été à Pékin en 1859 (illustration d’époque / La Télé libre)

Mais les Européens en veulent toujours davantage, d’autant que les Français, les Russes et les Américains se mettent aussi sur les rangs, et déclenchent en 1856 une nouvelle guerre de l’opium avec leurs alliés anglais. Un nouveau traité très inégal est signé à Tianjin, mais qui ne suffira pas encore aux appétits commerciaux occidentaux, lesquels conduisent Français et Britanniques à occuper en 1859 la capitale impériale, allant jusqu’à piller et incendier le Palais d’été, un acte honteux dénoncé avec force par Victor Hugo…

La convention de Pékin, signée en 1860, avait déjà permis à la Grande-Bretagne d’élargir considérablement son territoire de Hongkong, mais en 1898, une nouvelle convention avec la Chine lui donne accès, via un bail emphytéotique de 99 ans, à de vastes étendues connues sous le nom de « Nouveaux territoires » autour du port de Hongkong, y compris sur les îles voisines. C’est l’échéance de ce bail en 1997 qui a conduit la Chine à reprendre la main sur cette zone de son ex-empire.

Entre temps, la petite colonie de pêcheurs de Hongkong qui comptait 7500 habitants en 1830 a beaucoup évolué. Avec déjà 1,6 millions d’habitants en 1941, la ville grossit d’au moins 150 000 personnes rentrés illégalement au début des années 1960 pour échapper à la grande famine qui sévit alors dans la Chine communiste de Mao. L’industrie textile s’y développe et, à partir des années 1970, Hongkong devient une place financière prépondérante. La HSBC (Hongkong and Shanghai Banking Corporation), à l’origine de multiples scandales financiers, y a d’ailleurs été créée, par un trafiquant d’opium justement.

Le quartier des affaires à Hongkong, une cité prospère…

A partir de 1979, la proximité de la zone commerciale de Shenzhen créée à l’initiative de Deng Xiaoping, favorise encore le rôle commercial déjà prépondérant de Hongkong qui compte désormais plus de 7 millions d’habitants, dont encore 34 000 résidents britanniques et près de 20 000 de nationalité française. Une ville moderne, dynamique, symbole du libéralisme économique mondialisé et qui bénéficie, depuis 1997 et en principe au moins jusqu’en 2047, d’un statut à part au sein de la République populaire de Chine, selon le principe « Un pays, deux systèmes », qui lui permet de conserver notamment sa monnaie et l’accès à un multipartisme.

Manifestants dans les rues de Hongkong le dimanche 16 juin 2019 (photo © Sam Tsang / SCMP)

Mais 30 ans plus tard, la Chine dont la puissance économique et militaire s’est considérablement renforcée et qui a de nouveau des visées expansionnistes dans son environnement proche, commence à préparer la normalisation du statut de Hongkong. C’est d’ailleurs en réaction à un projet de loi sur l’extradition vers la Chine des opposants politiques que se sont déclenchées, le 9 juin dernier, les premières manifestations qui ont rassemblé de l’ordre d’un million de personnes, du jamais vu dans ce pays peu politisé. Des manifestations qui prennent peu à peu de l’ampleur avec sans doute près de 2 millions de manifestants dans les rues de Hongkong le 16 juin et même une intrusion dans les bâtiments du Conseil législatif le 1er juillet.

Il va sans dire que les autorités de Pékin peuvent difficilement tolérer une telle mobilisation populaire qui réclame explicitement davantage d’autonomie et moins d’ingérence du pouvoir chinois dans la vie démocratique locale. Dès le 13 août, Pékin a fait savoir que des troupes en nombre et des chars d’assaut de l’Armée populaire de libération avaient été massés dans les stades de Shenzhen, aux portes de Hongkong, rappelant au passage, sous forme de menace à peine voilée, qu’ils pouvaient être sur place en seulement 10 minutes.

L’arrivée des chars sur la place Tian’anmen à Pékin en 1989 (photo © Jeff Widener / AP)

On sent désormais que Pékin n’attend plus qu’un prétexte pour intervenir et ramener l’ordre dans cette « Région administrative spéciale », n’hésitant pas à monter en épingle les heurts qui se sont produits à l’issue de l’occupation de l’aéroport et qualifiant les manifestants de terroristes. Pour ceux qui ont raté les images de l’entrée des chars russes à Budapest en 1956 ou à Prague en 1968, voire l’écrasement des manifestants sur la place Tian’anmen en 1989 qui aurait fait de l’ordre de 10 000 morts, une séance de rattrapage est peut-être en préparation…

L. V.

 

La nouvelle richesse des nations…

29 mai 2019

Comparer la richesse des pays est un exercice difficile tant les situations sont complexes, les contextes variables et les chiffres pas toujours disponibles voire parfois volontairement biaisés pour d’évidentes raisons politiques.

Angus Maddison (photo © archives familiales / The New York Times)

Comparer l’évolution de cette richesse sur de longues durées relève donc de la gageur. C’est pourtant l’exercice auquel s’est livré toute sa vie l’économiste britannique Angus Maddison. Un temps directeur adjoint de la Division du développement économique de l’OCDE, il a aussi été conseiller économique du Ghana et du Pakistan, puis professeur à l’université néerlandaise de Goningue entre 1978 et 1996. C’est à lui que l’on doit notamment d’avoir évalué le PIB de l’empire romain ou d’avoir étudié, sur plus de 1000 ans, l’évolution de la puissance économique de la Chine. Son ouvrage, publié en 1998 et qui porte sur la période 960 à 2030 a même fait l’objet d’une actualisation par l’OCDE en 2007.

Ses travaux sont d’ailleurs jusqu’à présent poursuivis par ses ex-collègues de l’université de Goningue dans le cadre du projet Maddison, qui vise à recueillir et consolider des données sur l’évolution de la population mondiale, pays par pays, depuis l’an 1 après J.-C. (il faut bien commencer quelque part !) ainsi que sur l’évolution de la richesse mondiale sur la même période. Le PIB, ou produit intérieur brut, qui mesure le niveau de richesses produites à un endroit donné et sur une période donnée, par ailleurs si souvent décrié, est le paramètre utilisé pour évaluer cette richesse.

Les résultats de cette analyse ne manquent pas d’intérêt et sont largement consultables sur le site de l’université. Quelques éléments ont d’ailleurs été repris récemment dans un article du Point intitulé pompeusement « Quand l’Europe dominait le monde ». On y constate pourtant que cette domination est toute relative sur le temps long lorsqu’on tente d’analyser (avec toutes les précautions nécessaires liées à la manipulation de telles données, nécessairement sujettes à critique) l’évolution dans le temps de la part des grands blocs géographiques dans la richesse mondiale.

Évolution globale de la répartition du PIB mondial entre les principaux contributeurs nationaux (source © Université de Groningue / Atlantric)

Au 1er siècle, le poids économique de l’empire romain, qui regroupait alors tout le monde occidental, débordant d’ailleurs souvent très au-delà des seules frontières européennes, n’était, tous compte fait, pas si différente de la part qui lui revient au début des années 2000, à savoir de l’ordre de 20 % de la richesse mondiale. A l’époque romaine, les deux autres mastodontes de l’économie mondiale étaient… la Chine et l’Inde, qui, à elles-deux, trustaient plus de la moitié de la richesse mondiale !

A fil des siècles, les choses ont naturellement beaucoup évolué. L’Inde en particulier, qui représentait encore près d’un quart de la richesse mondiale vers 1700, a vu son influence fortement régresser, jusqu’à ne représenter plus que 3 % du PIB mondial en 1973. Mais sa part dans la richesse mondiale est en train de remonter fortement et les prédictions des analystes la situe autour de 11 % vers 2030. Le classement des 30 pays les plus riches en 2018, accessible notamment via le Journal du net, situe désormais l’Inde à la 5e place des pays les plus riches du monde, derrière l’Allemagne mais devant le Royaume-Uni, son ancien colonisateur, et devant la France qui occupe la 7e place dans ce classement. La différence est que le PIB de l’Inde s’est accru de 9,4 % en 2018, alors que celui de la France a diminué de 0,5 %…

Répartition du PIB mondial entre les principaux pays jusqu’en 1820 (source © The Maddison project, université de Groningue / Le Point)

Quant à la Chine, sa part dans la richesse mondiale est restée assez stable, autour de 25 %, jusqu’au début du 18e siècle, avant de s’effondrer à 5 % dans les années 1970. Elle a d’ores et déjà retrouvé son niveau historique et pourrait même le dépasser prochainement puisque les projections estiment que sa part de la richesse mondiale pourrait atteindre 28 % vers 2030. C’est d’ailleurs actuellement le deuxième pays le plus riche du monde, juste derrière les États-Unis mais avec un taux de croissance plus dynamique qui atteint 6 % en 2018 contre 4,2 % pour son rival américain.

Les États-Unis justement ont connu une évolution spectaculaire sur le long terme : pesant moins de 1 % de la richesse mondiale jusqu’au début du 19e siècle, ce pays a participé pour plus de 20 % du PIB de la planète à partir des années 1950, mais cette part est probablement amenée à décliner, sans doute vers un taux de l’ordre de 14 % d’ici 2030.

La croissance, le saint Graal de tous les politiques… Dessin publié dans Les crises en 2012

Quant à l’Europe, après avoir connu une baisse de régime durant le Moyen-Age, sa contribution à la richesse mondiale a connu une hausse substantielle à partir de la Renaissance, atteignant 20 % vers 1500 puis 25 % deux siècles plus tard et culminant à 40 % à la veille de la première guerre mondiale. Les deux guerres mondiales, la décolonisation, l’essor spectaculaire des cousins d’Amérique, puis la mondialisation, bien qu’heureuse pour certains, ont mis un coup d’arrêt fatal à cette suprématie économique européenne qui ne pesait déjà plus que 29 % de la richesse mondiale en 1973, moins de 19 % actuellement et probablement autour de 12 % demain.

Cette vision historique de long terme permet donc de relativiser la part respective des grandes nations dans le partage des richesses. Le classement des pays par PIB en 2018 montre d’ailleurs que la plupart des pays européens voient leur PIB s’effriter régulièrement tandis que les pays asiatiques montent en ligne, et pas seulement la Chine et l’Inde, mais aussi le Japon (3e pays le plus riche du monde avec un taux de croissance de 4,1 % en 2018), la Corée du Sud (11e économie mondiale avec un taux de croissance de 2,1 %) ou encore l’Indonésie, classée en 16e position avec une croissance record de 7,7 % en 2018, qui lui a permis de passer devant les Pays-Bas, la Suisse et même l’Arabie Saoudite…

D’autres pays tirent également bien leur épingle du jeu, dont le Brésil, classé désormais à la 9e place des pays les plus riches, entre l’Italie et le Canada, mais avec un taux de croissance de 4,9 % en 2018. On voit même apparaître dans le classement des 30 nations les plus riches, des pays comme la Thaïlande (en 25e position, juste derrière la Belgique), l’Iran, certes à la 26e place mais avec un taux de croissance enviable de 7,3 %, ou encore le Nigeria, première puissance économique africaine, classée en 29e position mais qui a affiché en 2018 une croissance de son PIB de 12,1 %, qui dit mieux ?

Dessin signé Mix & Remix, publié dans Courrier international

Bien sûr, le PIB ne fait pas tout et lorsqu’on ramène cette richesse nationale au nombre d’habitants, des pays comme la Chine se retrouvent, selon les classements entre la 82e et la 106e position, sensiblement au même niveau que l’Algérie ou le Brésil, très loin derrière les petits paradis dorés que sont le Qatar, le Luxembourg ou le Liechtenstein. La France, quant à elle, se situerait entre la 29 et la 39e place selon les classements, légèrement au dessus de la moyenne des pays européens pris dans leur ensemble.

Mais le PIB n’est pas le seul critère pour évaluer la richesse d’un pays : l’indice du bonheur est une autre approche, humainement plus séduisante, qui prend en compte de multiples autres critères liés notamment à la paix, la sécurité, la liberté, le respect des droits humains, la qualité de la vie ou encore l’accès à l’éducation et à la culture. Là aussi, de multiples classements existent. Celui du site Globeco est rassurant car il montre une évolution régulière à la hausse de l’indice du bonheur mondial depuis 2005, malgré quelques régressions inquiétantes, liées en particulier au changement climatique, à la déforestation et à la nouvelle augmentation du nombre de déplacés dans le monde.

Toujours est-il que sur la base des critères, nécessairement subjectifs et incomplets, pris en compte, la France se situerait en 18e position, loin derrière les champions mondiaux du bonheur collectif que sont les pays scandinaves (Suède, Norvège et surtout Danemark), derrière également la Corée du Sud, la Suisse, la Belgique, l’Allemagne et peut-être même aussi les États-Unis, mais devant la Grèce, le Brésil, la Chine ou encore l’Inde qui ne pointe qu’à la 49e place tandis que le Nigeria s’enfonce dans les profondeurs du classement : on se rassure comme on peut…

L. V.

Aéroport de Toulouse : une claque pour Macron !

22 avril 2019

La Justice est supposée être aveugle pour attester de son impartialité. Elle n’est en tout cas pas muette et voilà une décision de justice qui devrait faire parler d’elle, celle qui a été rendue le mardi 16 avril 2019 par la Cour administrative d’appel de Paris et qui demande tout simplement d’annuler la procédure de vente par l’État de ses parts dans l’aéroport de Toulouse-Blagnac !

L’aéroport de Toulouse-Blagnac (photo © Lilian Cazabet / Actu Toulouse)

L’affaire ne date pas d’hier puisque cette vente s’est réalisée en avril 2015 et avait été préparée l’année précédente, à l’instigation du ministre de l’économie de l’époque, qui n’était autre qu’Emmanuel Macron. Une vente dont la seule motivation était exclusivement de faire rentrer dans les caisses de l’État de l’argent frais pour boucler le budget, et ceci sans la moindre considération stratégique quant à l’avenir de cette plateforme aéroportuaire par où ont transité pas moins de 9,6 millions de passagers en 2018, qui contribue grandement au désenclavement de cette région à l’écart des grands axes TGV, et qui constitue un atout majeur pour le développement du projet industriel européen Airbus.

Emmanuel Macron à Toulouse en novembre 2016 (photo © Kevin Figuier / France 3 Midi-Pyrénées)

De fait, en 2014, l’État n’avait pas eu la moindre hésitation à mettre en vente au plus offrant 49,99 % de sa participation au capital de l’aéroport, laissant même entendre qu’il serait prêt à céder les 10,01 % des parts restantes d’ici avril 2018 à celui qui remporterait la mise. Pourtant, Emmanuel Macron, jurait alors ses grands dieux qu’il ne s’agissait en aucun cas d’une privatisation, expliquant ainsi le 4 décembre 2014 à La Dépêche : « Je tiens à préciser qu’il ne s’agit pas d’une privatisation mais bien d’une ouverture de capital dans laquelle les collectivités locales et l’État restent majoritaires avec 50,01 % du capital ».

En annonçant alors la vente de ces parts pour 308 millions d’euros à un consortium chinois, Emmanuel Macron affirmait sans ambiguïté que l’objectif était d’abord d’attirer des investisseurs étrangers : « Notre pays doit rester attractif car c’est bon pour la croissance et donc l’emploi ». Un vœu pieu car force est de constater, 5 ans plus tard, que les investisseurs chinois n’ont guère investi à Toulouse-Blagnac, et d’ailleurs qu’ils cherchent déjà à revendre leur prise de guerre pour la bagatelle de 500 millions d’euros, ce qui leur permettrait d’empocher au passage une jolie plus-value de 200 millions d’euros sur le dos de l’État français !

Les autres actionnaires de l’aéroport, à savoir la Chambre de commerce et d’industrie de Haute-Garonne (qui détient 25 % des parts), mais aussi la Région, le Département, et la Métropole de Toulouse, qui en détiennent chacun 5 %, dressent en effet un bilan sévère de ces années de privatisation au bénéfice de la holding Casil Europe, implantée dans des paradis fiscaux, notamment aux Iles Vierges, et créée par le groupe d’État chinois Shandong High Speed Group et le fonds d’investissement hongkongais Friedmann Pacific Asset Management. Malgré les bons résultats financiers de l’aéroport dont le chiffre d’affaires a bondi de 40 % en 4 ans grâce à une forte augmentation du trafic aérien local, quasiment aucun investissement n’a été fait et il n’y a même pas eu d’ouverture d’une ligne directe vers la Chine alors que les Chinois avaient promis monts et merveille à l’époque, s’engageant même à participer au financement de la troisième ligne de métro !

Pire, les actionnaires chinois se sont servis très généreusement dans la caisse, siphonnant allègrement les réserves de cash et récupérant au passage plus de 30 millions d’euros sous forme de dividendes dont 15 millions pour la seule année 2016. Une ponction rendue possible grâce à la complicité de Bercy puisque l’on a appris depuis, grâce aux révélations de Médiapart, qu’Emmanuel Macron avait passé en 2014 avec l’acquéreur chinois un pacte d’actionnaires gardé soigneusement secret depuis lors et par lequel les représentants du gouvernement s’engageaient à voter systématiquement en faveur de  l’investisseur chinois, y compris donc contre les intérêts de l’infrastructure aéroportuaire défendus par les autres actionnaires, représentants des collectivités territoriales françaises !

Hausse de fréquentation à l’aéroport de Toulouse de 4 % en 2018 (photo © Pascal Pavani / AFP / Le Parisien)

Une situation totalement ubuesque qui avait d’ailleurs été sévèrement épinglée par un rapport au vitriol de la Cour des Comptes, publié en novembre 2018. C’est d’ailleurs en s’appuyant largement sur les révélations de ce rapport que la Cour administrative d’appel, saisie par un collectif regroupant élus locaux, organisations politiques, syndicats, associations et comités de quartiers, vient de rendre son verdict, considérant que les conditions d’attribution lors de l’appel d’offre initial étaient loin d’être sécurisées.

Il faut dire qu’à l’époque, et face aux habituels prétendants tels qu’Eiffage ou Vinci, la holding Casil s’était présentée en groupement avec le groupe canadien SNC-Lavalin Inc. Or ce dernier était sous le coup d’une sévère condamnation pour corruption suite à des malversations réalisées au Bengladesh et en Syrie, et pour lequel il avait été pris la main dans le sac par la Banque mondiale, au point d’écoper de la plus dure sanction jamais appliquée par cette dernière qui, en avril 2013, avait écarté le groupe et sa centaine de filiales de tout nouveau marché international et ceci pour une période de 10 ans.

Face à une telle situation, la holding Casil Europe avait donc été contrainte d’écarter, en octobre 2014 et en pleine procédure d’analyse des offres en vue de la reprise de l’aéroport de Toulouse, son encombrant partenaire, alors même que les candidatures avaient déjà été examinées sur la base du groupement initial. C’est cette grossière erreur de procédure qui vient d’être sanctionnée par la Cour administrative d’appel, ouvrant désormais la porte à l’étape suivante, à savoir la saisine d’un juge commercial pour demander l’annulation de la vente elle-même. L’avocat du collectif a d’ailleurs annoncé dès le 18 avril 2019 sa volonté de poursuivre ainsi la procédure en assignant devant un tribunal de commerce à la fois l’État français et Casil Europe.

Manifestation de gilets jaune contre la privatisation d’Aéroports de Paris, samedi 9 mars 2019 (photo © Lucas Barioulet / AFP / Le Parisien)

Il fait peu de doute que le gouvernement déposera un recours pour porter l’affaire devant le Conseil d’État, pour essayer de se sortir de ce mauvais pas. En attendant, c’est un véritable camouflet supplémentaire pour le Président de la République au moment même où son gouvernement s’active pour privatiser à son tour Aéroports de Paris mais aussi la Française des Jeux voire Engie, et alors même qu’une partie de l’opposition, droite et gauche confondues, a décidé de lancer une procédure d’initiative partagée afin de s’opposer précisément à la privatisation d’Aéroports de Paris.

Un dessin signé Karak

Le collectif qui lutte contre la privatisation de l’aéroport de Toulouse ne s’y est d’ailleurs pas trompé en considérant dans son communiqué que cette victoire judiciaire est « un véritable camouflet à ceux qui veulent vendre les biens communs au mépris de l’intérêt public », ajoutant que « cette gifle atteint en premier lieu M. Macron, ministre des finances au moment de la privatisation, et privatiseur en chef d’Aéroports de Paris ». Le « privatiseur en chef » de la République Française appréciera certainement…

L. V.

Chine : on a marché sous la dune, et bientôt sur la lune…

3 février 2019

Les Chinois n’ont pas fini de faire parler d’eux… Dernièrement, c’est un musée enterré sous une dune qui vient d’ouvrir ses portes en octobre 2018 : conçu par l’équipe d’Open Architecture, basée à Pékin, l’UCCA Dune (Ullens Center for Contemporary Art) est, comme son nom le suggère, un petit musée d’art contemporain niché en grande partie sous une dune, en bordure de la côte septentrionale de la Chine à Qinhuangdao.

Vue aérienne du UCCA Dune Art Museum caché sous la dune (photo © Wu Qingshan)

Le concept est pour le moins original. L’espace bâti en béton est constitué comme un réseau de grottes aux formes arrondies organisé en 7 galeries intérieures, sur une superficie totale de 930 m2, le tout ayant ensuite été recouvert par le sable de la dune qui avait été au préalable excavée. Trois entrées à flanc de dune ainsi que plusieurs puits de lumière et des belvédères émergeant du sable donnent un peu de clarté à cet espace souterrain quelque peu atypique et qui permet au visiteur de déambuler en toute sécurité sous la dune.

Les architectes concepteurs de cette curiosité dont s’est notamment fait l’écho le Journal du design, planchent d’ailleurs désormais sur un autre projet sur le même site, le Sea Art Museum, lequel sera partiellement immergé sous l’eau et ne sera accessible qu’à marée basse.

Dans le même style, un autre projet architectural chinois, conçu par le cabinet pékinois MAD architects, avait aussi beaucoup fait parler de lui. Comme l’expliquait Le Moniteur en 2013, ce projet de musée d’art doit être implanté sur l’île de Pingtan, la cinquième plus vaste de Chine, située dans la province de Fujian, juste en face de Taïwan et destinée à devenir un important centre de développement touristique, commercial et culturel.

Maquette du Pingtan Art Musem (photo © MAD architects)

Cet édifice, dont la construction était prévue en 2016, se présente comme une presqu’île flottante en béton de 40 000 m2, implantée dans un plan d’eau et accessible depuis une jetée. Il semble bien cependant que cette structure en forme de trois dunes flottantes émergées à quelques encablures du rivage et à l’intérieur desquelles le visiteur devait se promener de salle en salle, soit à ce jour resté à l’état de maquette…

Ce n’est pas le cas en revanche des projets chinois qui visent non pas la dune mais carrément la Lune. Car l’Empire du Milieu ne cache pas ses ambitions en matière de conquête spatiale. C’est ainsi que le module d’exploration Chang’e 4, qui avait quitté le sol terrestre le 7 décembre 2018 s’est posé dans la nuit du 2 au 3 janvier 2019, sur la face cachée de la Lune, un exploit inédit qui vient prouver s’il en était encore besoin, que la Chine est désormais en pointe en matière de prouesses technologiques.

Une vue de la face cachée de la Lune prise lors de la mission Apollo 16 (source © NASA)

Si les Américains et les Russes se sont déjà posés à plusieurs reprises sur la Lune, du côté qui est tourné en permanence du côté de la Terre, personne n’avait en effet été voir de près ce qui se passait de l’autre côté de notre satellite naturel, sur le versant invisible, dont la surface est d’ailleurs constellée de profonds cratères, bien davantage que sur la face visible largement recouverte de grands épanchements tabulaires de lave. C’est un satellite russe qui avait photographié pour la première fois cet hémisphère invisible de la Lune et il avait fallu attendre 1968 pour que les premiers hommes puissent l’admirer en direct, en l’occurrence ceux de l’équipage d’Apollo 8 en rotation autour de la Lune.

Pour parvenir à guider et faire atterrir un engin spatial sur la face cachée de la Lune, il fallait prévoir un relai positionné derrière la Lune mais restant en contact avec la Terre afin de pouvoir transmettre au futur robot explorateur les ordres venant du plancher des vaches. C’est ce qu’on fait les Chinois en lançant, en mai 2018, le satellite Queqiao (qui signifie « le pont des pies » en Mandarin) placé en orbite à 65 000 km de la Lune.

Le module lunaire lui-même s’est posé au pôle sud de la face cachée de la Lune, dans le cratère Von Kármán, baptisé ainsi en l’honneur d’un astrophysicien tchèque. Tout s’est bien passé et il est même prévu qu’un robot d’exploration parcourt une dizaine de kilomètres pour investiguer la nature du sol dans le secteur. Les nouvelles arrivent au compte-goutte mais on sait déjà que les nuits lunaires sont particulièrement fraîches dans le secteur : – 190 °C, tout de même ! Une nuit lunaire qui n’en finit pas d’ailleurs puisque celle-ci a duré 14 jours, obligeant le robot Yutu-2 à se mettre en hibernation en attendant que le jour se lève enfin, le 31 janvier.

Le robot explorateur Yutu-2 quittant sa rampe de débarquement (source © CNSA / Numerama)

Les premières photos diffusées dès le 4 janvier 2019 du petit robot de 140 kg à 6 roues se dandinant sur le sol lunaire à l’extrémité de ses rails de débarquement avec ses deux ailes déployées recouvertes de panneaux solaires, obligent d’ailleurs à s’interroger sur le petit nom que lui ont octroyé les ingénieurs chinois puisque Yutu signifie « lapin de jade »… L’engin ressemble à tout sauf à un lapin, mais il porte sur ses épaules une lourde responsabilité puisque l’une de ses missions est de déposer sur la face cachée de la Lune un récepteur radio destiné à écouter l’Univers avec une longueur d’ondes que les interférences avec la Terre ne permettent pas ailleurs. « C’est une nouvelle fenêtre qui s’ouvre sur l’univers », explique ainsi aux Echos Francis Rocard, responsable du programme d’exploration du système solaire au CNES. Après les caméras à reconnaissance faciale dans les rues de Pékin et l’espionnage à grande échelle, voilà que la Chine déploie désormais ses grandes oreilles à l’échelle de l’Univers…

L’espace lunaire dans lequel s’aventure le « Lapin de Jade » : image prise depuis le module Chang’e 4 (source © CNSA / Le Figaro)

Et ce n’est pas tout car les Chinois ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin. Dès cette année, une nouvelle mission, Chang’e 5 (Chang’e étant le nom de la divinité lunaire dans le Panthéon chinois), est prévue avec au programme le recueil d’échantillons de sol lunaire, sur la face visible de la Lune mais dans un secteur que l’on pense avoir été soumis à des éruptions volcaniques plus récentes.

En même temps, la Chine se prépare à envoyer ses taïkonautes sur la Lune vers 2036 et s’active à produire pour 2022 sa première grande station spatiale, pompeusement baptisée « Palais céleste » et qui pourrait prendre le relai de la Station spatiale internationale, l’ISS, dans laquelle Russes, Américains, Européens et Japonais sont associés mais dont la retraite est programmée en 2024. Voilà qui sent de plus en plus la course de vitesse entre puissances en quête d’hégémonie, comme au bon vieux temps de la Guerre froide, de quoi rassurer tout un chacun quant à l’avenir radieux de l’Humanité !

L. V.