Archive for août 2015

Crédit d’impôt recherche : un rapport critique passe à la trappe !

31 août 2015
Jean-Marc Germain, député socialiste

Jean-Marc Germain, député socialiste

Les socialistes réunis au sein de la commission qui réfléchit au futur budget 2016 en cours de préparation viennent de lancer un pavé dans la mare. Emmenés par un proche de Martine Aubry, Jean-Marc Germain, par ailleurs membre de la Commission des finances à l’Assemblée nationale, ils préconisent en effet de réorienter, à l’occasion de la prochaine loi de finance, les baisses d’impôts en direction des ménages et des collectivités plutôt qu’en faveur des entreprises.

Leur constat est simple : les baisses de charges particulièrement généreuses consenties ces dernières années en faveur des entreprises ont permis à ces dernières de reconstituer leurs marges à un niveau exceptionnel qui n’avait plus été atteint depuis 2002 et qui est l’un des plus élevés observé au cours de ces 30 dernières années. Pour autant, malgré cette bonne santé financière, les entreprises n’embauchent pas et n’investissent guère car la demande est atone. Il est donc urgent de relancer l’investissement (d’où l’intérêt du coup de pouce en faveur des collectivités territoriales) et de redonner du pouvoir d’achat aux ménages.

On se pince que le gouvernement ne soit pas capable de tenir de lui-même un tel raisonnement aussi enfantin, d’autant que rien n’indique qu’il ne soit prêt à le suivre ! La réaction du ministre de l’économie, Michel Sapin, est d’ailleurs édifiante, qui balaye d’un revers de main de telles recommandations, estimant qu’il n’est pas question de « changer tout le temps de politique » et s’obstinant avec persévérance dans la voie de l’échec tandis que son collègue Emmanuel Macron vient expliquer devant l’université d’été du MEDEF, aux patrons ébahis, qu’il est temps de revenir sur les politiques de partage du temps de travail…

Blog224_PhRecherche

Pendant ce temps, un autre rapport est un peu passé inaperçu. Et pour cause d’ailleurs : la commission sénatoriale chargée de l’adopter l’a purement et simplement rejeté, ce qui du coup ne permet pas de le rendre public ! Sur quoi porte donc un tel brûlot pour qu’il finisse ainsi à la broyeuse sans même que l’on puisse en prendre connaissance ? Il s’agissait d’une évaluation du dispositif de crédit d’impôt en faveur de la recherche (CIR), lequel existe depuis 1983 mais a été surtout renforcé à partir de 2008. Considéré comme une méga niche fiscale en faveur des entreprises, les critiques à l’encontre de ce dispositif particulièrement favorable, le plus généreux de tous les pays de l’OCDE puisqu’il porte sur un montant équivalent à 0,26 % du PIB, ne manquent pas et semblent pour l’essentiel largement justifiées. Mais les sénateurs de droite ont considéré que cela ne devait pas se divulguer…

A vrai dire, la Cour des comptes y avait déjà consacré un rapport en juillet 2013 et son analyse, bien que présentée sans doute de manière plus feutrée, était déjà particulièrement sévère. Le crédit d’impôt dont bénéficient les entreprises correspond en effet à 30 % de leurs dépenses de recherche et développement (plafonné à 100 M€, avec un taux réduit à 5 % au delà), ce qui est considérable. Pour l’année 2014, la réduction d’impôts sur les sociétés du fait de ce dispositif représenterait ainsi de l’ordre de 6 milliards d’euros, ce qui est colossal et correspond à près de deux fois le budget annuel du CNRS !

Blog224_Dessin1Si du moins cet argent était bien employé et servait effectivement l’innovation technologique, base des développements industriels à venir, ce serait un bon investissement. Mais tant les critiques de la Cour des comptes que celles de la commission sénatoriale, du moins pour ce qui en a fuité via Le Monde ou Médiapart, montrent que l’efficacité du dispositif est pour le moins contestable. L’effet de levier que ce crédit d’impôt est supposé créer s’avère très faible et le dispositif ne semble guère avoir permis d’augmenter le montant investi par les entreprises en matière de recherche et développement.

Automates pour trading haute fréquence

Automates pour trading haute fréquence

De nombreuses pratiques frauduleuses ont été mises à jour et il s’avère qu’une part non négligeable des sommes en cause servent en fait à financer des intermédiaires spécialisés dans l’optimisation fiscale et le montage de ces procédures complexes. Plus grave, il apparaît qu’une part importante de la manne financière ainsi accordée sur le budget de la Nation a été captée par le secteur de la finance (pour développer notamment des automates de trading haute fréquence) et celui de la grande distribution, au détriment de l’industrie productive et des PME pour lesquelles le dispositif avait été principalement créé.

Brigitte Gonthier-Maurin, sénatrice communiste

Brigitte Gonthier-Maurin, sénatrice communiste

Dans un communiqué, la rapporteure du groupe communiste, républicain, citoyen (CRC), Brigitte Gonthier-Maurin, parle d’« omerta » à la suite du rejet de son rapport par ses collègues du Sénat. Elle rappelle que le CIR est de plus en plus perçu « comme un simple outil d’optimisation fiscale et de réduction de l’impôt sur les sociétés pour les grands groupes du CAC 40 qui, en volume, en sont les premiers bénéficiaires ». Elle regrette que l’on préfère ainsi se voiler la face plutôt que de chercher à améliorer un dispositif afin d’en éliminer certains effets pervers et d’en augmenter l’efficacité globale pour favoriser l’effort de recherche-développement des entreprises françaises et les rendre plus compétitives à l’avenir. On se demande bien pourquoi en effet nos responsables politiques préfèrent glisser discrètement sous le tapis les rapports qui posent les bonnes questions ?

L.V.  LutinVertPetit

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En Galice, modernisation radicale d’un mobilier urbain du néolithique…

29 août 2015

En matière de restauration des vestiges archéologiques, plusieurs écoles s’affrontent classiquement. Les tenants de l’école française prônent plutôt une intervention a minima sous forme de simples mesures conservatoires destinées à maintenir en l’état les vestiges anciens, ce qui permet de continuer à les étudier au fur et à mesure que progressent les connaissances et les techniques d’investigations. D’autres n’hésitent pas à se lancer dans de véritables travaux de restauration voire de reconstitution afin de redonner aux vestiges anciens leur apparence d’antan, quitte à se laisser aller à quelques libertés d’interprétation.

Blog222_PhArdesende

Dans le village galicien d’Ardesende, au nord de l’Espagne, certains se sont montrés encore plus audacieux. Une vieille dalle de granite recouverte de mousse reposait à côté du village, encadrée de deux autres blocs mal équarris. Les employés communaux de Cristovo de Cea, dont dépend le site, croyant bien faire, ont évacué ces vieux rochers malcommodes et les ont remplacés par une belle table de pique-nique en béton flambant neuve, sans se rendre compte que ce mobilier usagé et vieillot était en réalité un tumulus du néolithique qui datait de plus de 6000 ans !

Blog222_PhTumulus

C’est un groupe de militants écologistes qui a révélé l’histoire aux journalistes du Huffington Post. Ce tumulus funéraire, désigné localement sous le nom de Mámoa, avait été dûment répertorié par les archéologues il y a une dizaine d’années et faisait l’objet d’une protection officielle par la loi sur le patrimoine historique espagnol. Le ministère de la Culture a d’ailleurs ouvert une enquête pour comprendre comment on a pu en arriver là, dans un secteur où pas moins de 25 tumulus préhistoriques sont identifiés, dont certains présentent un intérêt majeur.

En tout cas, les dégâts causés par la dalle en béton, coulée en lieu et place de l’ancienne tombe néolithique, sont irrémédiables. Les esprits progressistes se réjouiront sans doute que cette relique de croyances ancestrales désuètes soit remplacée par un mobilier urbain moderne qui permettra aux familles un confort incomparable pour leurs pique-niques à venir. Il n’en demeure pas moins que nos lointaines ancêtres préhistoriques doivent se retourner dans leur tombe à l’idée des générations de gamins turbulents qui vont venir grignoter leur paquet de chips sur leur domaine (le dolmen, lui, ayant été sans doute évacué en décharge…). En Galice comme ailleurs, on n’arrête pas le progrès !

L.V.  LutinVertPetit

Enquête publique sur les rejets d’Alteo : c’est le moment de s’exprimer !

27 août 2015

Depuis le 17 août 2015, l’enquête publique est ouverte qui va permettre de recueillir les avis du public avant que ne soit prise la décision d’accorder ou non à Alteo, exploitant actuel de l’ancienne usine Péchiney d’alumine basée à Gardanne, le droit de rejeter, en plein cœur marin du Parc national des Calanques, et ceci pendant encore 30 ans, plusieurs millions de m3 chaque année d’effluents liquides non traités, dont personne ne connaît bien la composition (pas même l’exploitant !), mais dont on sait seulement qu’ils sont particulièrement riches en soude, fer, aluminium, mercure, titane, chrome, cadmium, arsenic, et autres bagatelles.

Blog221_PhBombardJusqu’à présent, le dossier ne semblait guère mobiliser les foules. On était loin de l’agitation créée dans les années 1960, à l’instigation d’Alain Bombard, Paul Ricard et Emmanuel Agostini, alors maire de Cassis, au moment où Péchiney venait d’avoir l’idée lumineuse d’expédier directement en mer, via une simple canalisation, la totalité des boues rouges, résidus du traitement de son usine d’alumine et qu’il ne savait plus où stocker à terre.

Alors que le décret préfectoral de 1996, pris en application de la fameuse convention de Barcelone, prévoyait pour fin 2015 l’arrêt total des rejets en mer de déchets toxiques issus de l’usine de Gardanne, voilà en effet qu’Alteo, actuel propriétaire du site demande benoîtement, à quelques mois de l’échéance, une nouvelle dérogation pour poursuivre ses rejets pendant encore au moins 30 ans. Bien sûr, une partie des boues sera à l’avenir extraite avant rejet (même si le dernier des filtres-presses prévu à cet effet est toujours en construction…), mais les effluents liquides gardent vraisemblablement une très haute toxicité pour le milieu marin, même si l’on manque manifestement de certitudes en la matière.

 

Construction d'un filtre-presse sur le  site de Mange-Garri à Gardanne (photo Alteo)

Construction d’un filtre-presse sur le site de Mange-Garri à Gardanne (photo Alteo)

De ce point de vue, la masse des documents qui sont offerts à la curiosité du public désireux de se forger un avis sur le dossier est proprement effarante :

Les dossiers soumis à consultation du public : bonne lecture !

Les dossiers soumis à consultation du public : bonne lecture !

ce sont plusieurs dizaines de classeurs épais qui sont amassés sur le bureau du commissaire enquêteur dans chacune des 27 communes concernées, comme si l’on cherchait à faire croire que tout avait été parfaitement étudié et était totalement sous contrôle… Or, ces études se résument en réalité à trois expertises indépendantes réclamées par le ministère de l’écologie, suite aux doutes soulevés par Ségolène Royal en personne.

Blog221_PhBRGML’expertise de l’IFREMER n’apporte guère d’éléments supplémentaires par rapport aux suivis scientifiques déjà rapportés par Alteo. Celle du BRGM, dont le rapport (RapportBRGM2014) est désormais public, s’attache uniquement à vérifier si les affirmations d’Alteo, selon lesquelles il n’existe aucune autre possibilité que de rejeter directement en mer ces effluents sans traitement, est bien fondée. Son point de vue est en réalité beaucoup plus nuancé que ne l’affirme Alteo. Il confirme certes que la solution proposée par Alteo est la seule à même de garantir la continuité de production du site au delà de fin 2015, ce qui n’est pas étonnant vu comme l’industriel a joué la montre jusque là : ce n’est évidemment pas en quelques mois qu’il va mettre au point une solution alternative adaptée après avoir ignoré le problème pendant des décennies !

Mais le BRGM confirme que des solutions sont possibles et même économiquement viables. Elles consistent à traiter les effluents résiduels par un procédé combiné (neutralisation à l’acide puis filtration après décantation), mais ceci suppose une phase préalable expérimentale pour rendre le procédé parfaitement opérationnel. La logique voudrait donc qu’Alteo s’engage sans tarder dans cette voie et que la dérogation demandée ne lui soit accordée que pour une courte période transitoire en attendant…

Schéma de principe d'une des solutions de traitement proposé par le BRGM

Schéma de principe d’une des solutions de traitement proposé par le BRGM

Quant aux investigations lancées par l’ANSES pour évaluer les répercussions des rejets sur la santé humaine via les produits de la pêche, ses conclusions remettent très largement en cause les affirmations rassurantes colportées par Alteo, au point de justifier de nouvelles campagnes de pêche suivi d’analyses afin d’y voir plus clair. Les prélèvements ont bien été faits, mais les résultats ne sont pas encore connus : il est donc demandé de se prononcer en toute confiance, sans connaître l’impact véritable de ces rejets sur le milieu naturel ni sur la chaîne alimentaire…

Tract diffusé par Collectifs littoral

Tract diffusé par Collectifs littoral

Face à un tel contexte et alors que la société Alteo, aux mains d’un fonds d’investissement américain peu soucieux de faire de gros investissements sur un site dont les jours sont probablement comptés, se contente de jouer la carte classique du chantage à l’emploi, il n’est pas étonnant que la mobilisation s’organise peu à peu. Une première pétition a été initiée par un groupe d’association environnementales. Une seconde a été lancée par la ville de La Ciotat, qui a déjà recueilli près de 4000 signatures. Une troisième (au moins) circule à l’initiative d’un collectif d’associations locales, regroupées sous le nom de Collectifs littoral.

Permanence du commissaire enquêteur à Carnoux le 27 août 2015

Permanence du commissaire enquêteur à Carnoux le 27 août 2015

Pourtant, un passage à la mairie de Carnoux où se tenait ce matin la première permanence du commissaire enquêteur oblige à constater que la mobilisation sur le sujet reste modeste. Comme l’information sur la tenue de ces permanences est particulièrement discrète à Carnoux, rappelons que la prochaine aura lieu le mercredi 16 septembre de 14h à 17h en mairie et qu’une réunion publique sur le dossier sera organisée à Gardanne le vendredi 11 septembre à 18h30 : il est donc encore temps de s’informer et de se prononcer !

L.V.  LutinVertPetit

Plats cuisinés : mais d’où vient la viande ?

25 août 2015

Blog220_PhFindusSouvenons-nous du scandale des lasagnes au bœuf à base de viande de cheval : c’était en février 2013 et nous avons déjà largement oublié… Oublié en particulier que ce sont tous les grands noms de l’agro-alimentaire et de la grande distribution avec ses propres marques de distributeurs qui ont été concernés et qui ont dû retirer à la hâte leurs produits truffés de cheval de réforme d’origine roumaine : Findus, bien sûr, mais aussi Nestlé, Panzani, Thiriet, Picard, Auchan, Casino, Carrefour, Cora, Monoprix, Système U…

Un telle fraude aurait dû pourtant déclencher une réaction massive des consommateurs et des responsables politiques qui d’ailleurs à l’époque réclamaient tous en chœur une traçabilité plus rigoureuse de la viande utilisée dans les plats cuisinés. François Hollande lui-même, en visite au salon de l’agriculture, avait appelé de ses vœux la mise en place sans délai d’un étiquetage approprié.

Benoît Hamon, ancien ministre de la consommation

Benoît Hamon, ancien ministre de la consommation

Quelques mois plus tard, en juin 2013, le député socialiste Germain Peiro, très remonté sur le sujet, déposait un amendement en ce sens. Et là, surprise : Benoît Hamon, alors ministre délégué à la consommation, s’opposait à cet amendement, de peur de heurter le très libéral José-Manuel Barroso, qui en tant que président de la Commission européenne, avait légèrement froncé les sourcils… « Si le signal donné est de voter une disposition contraire aux textes européens, cela mettra le gouvernement français en difficulté » s’était ainsi justifié le ministre… Si son but était de rendre encore plus détestable l’Union européenne aux yeux des consommateurs français, il ne pouvait pas mieux dire !

En octobre 2013, alors qu’étaient inculpés d’anciens cadres de la société Spanghero, largement impliquée dans le trafic de ce fameux minerai de viande de cheval qui a servi à assaisonner une bonne partie des lasagnes européennes du moment, le gouvernement français se voit obligé de se montrer plus favorable à une nouvelle initiative parlementaire issue des rangs du sénat et visant à indiquer sur les plats cuisinés l’origine des produits carnés utilisés, mais cette initiative fera long feu…

Installations de l'ex société Spanghero (photo Rumeau)

Installations de l’ex société Spanghero (photo Rumeau)

Depuis, la société Spanghero, vendue puis mise en redressement judiciaire, a changé de raison sociale et s’appelle désormais La Lauragaise. Poursuivis pour escroquerie et trafic en bande organisée, deux anciens cadres de la société attendent toujours d’être jugés. Un trafic qui a porté quand même sur 50 000 t de viande de cheval vendue frauduleusement pour du bœuf à travers toute l’Europe (dont 800 t en France) !

Fin 2013, une nouvelle directive européenne a finalement été prise pour tenter de répondre au scandale qui venait de secouer le petit monde de l’agro-alimentaire. Cette directive, qui est entrée en vigueur à compter du 1er avril 2015, impose désormais d’indiquer le lieu d’élevage et d’abattage (mais pas de naissance) des animaux (porc, mouton et volaille) dont la viande est vendue emballée, fraîche comme surgelée, étendant en cela la pratique déjà imposée depuis 2002 pour la viande de bœuf suite à la crise de la vache folle.

Les choses progressent donc, mais rien n’est encore fait pour la viande utilisée dans les plats cuisinés. Aux yeux de la Commission européenne, obliger les industriels à indiquer l’origine de la viande qu’ils emploient serait en effet excessivement coûteux et contraignant. Les consommateurs devront donc refréner leur curiosité et se contenter d’avaler ce qui se présente sans trop se poser de questions…

 Blog220_PhDessin

Certes, la loi consommation, adoptée en France le 17 mars 2014, prévoit, parmi un ensemble d’autres mesures, de rendre obligatoire l’indication d’origine de la viande dans les plats cuisinés, mais on attend toujours la parution du décret d’application qui la rendrait exécutoire ! Il est décidément bien difficile pour le consommateur de savoir ce qu’il mange à partir du moment où il s’en remet à l’industrie agro-alimentaire et à ses petits plats mitonnés…

L.V.  LutinVertPetit

Rejets en mer des effluents d’Alteo : l’enquête est ouverte !

23 août 2015
Usine d'alumine Alteo à Gardanne

Usine d’alumine Alteo à Gardanne

Dans le Parc national des Calanques, le feuilleton des rejets en pleine mer des déchets d’exploitation de l‘usine d’alumine Alteo (ex Péchiney) basée à Gardanne se poursuit… Nous avons déjà évoqué ici comment cette usine, qui produit depuis 1894 de l’alumine à partir de bauxite (initialement extraite en Provence et désormais importée de Guinée), rejette dans la baie de Cassis depuis maintenant 50 ans ses déchets d’exploitation, les fameuses boues rouges, un cocktail peu ragoûtant fortement concentré en soude, et riche en fer bien sûr (qui lui donne cette belle coloration éclatante), mais aussi en aluminium, titane, chrome, cadmium, mercure, arsenic, etc.

Jusqu’à présent, ces boues rouges sont directement déversées en mer sans le moindre traitement, par l’intermédiaire d’une immense conduite de 47 km (dont 33 km en souterrain) qui court de Gardanne jusqu’à la calanque de Port-Miou à Cassis en traversant la commune de Carnoux. Les déchets se déversent ensuite dans un puits et sont alors conduits au large par une autre conduite de 7 km posée au fond de la mer jusqu’au canyon de la Cassidaigne où ils sont tout simplement rejetés dans l’eau, à 320 de profondeur, en plein cœur marin du Parc national des Calanques.

Emprise observée des dépôts de boues rouges en mer selon Alteo (en vert : limite des périmètres des parcs nationaux des Calanques et de Port-Cros)

Emprise observée des dépôts de boues rouges en mer selon Alteo (en vert : limite des périmètres des parcs nationaux des Calanques et de Port-Cros)

Depuis 1966, date de mise en service de la canalisation, personne ne sait exactement quelle quantité de boues rouges ont ainsi été déversées en pleine mer, dans ce canyon qui est considéré comme une des deux zones de la façade méditerranéenne française les plus riches en matière de biodiversité marine. Si l’on en croit les chiffres diffusés par l’industriel, les flux annuels de rejets approchaient les 900 000 t de résidu solide dans les années 1970 et ce sont au minimum 20 à 30 millions de tonnes de matériaux pollués qui ont ainsi été déversés au fond de la mer. Cette masse énorme de sédiments instables s’est étalée et on la retrouve désormais jusqu’au large de Fos-sur-Mer à l’ouest, en face de Hyères à l’est. Les jours de mistral, les sédiments remontent en surface et on les retrouve en suspension à faible profondeur, ce qui contribue à leur dispersion. Les pêcheurs de Cassis quant à eux constatent que la profondeur à laquelle leurs filets raclent les boues rouges est de plus en plus faible, ce qui confirme que la fosse abyssale se remplit…

Quantité de boues rouges rejetées annuellement en mer depuis 1966 selon Alteo (fraction solide)

Quantité de boues rouges rejetées annuellement en mer depuis 1966 selon Alteo (fraction solide)

Soumis à un contrôle de plus en plus strict de la part des services de l’État avec la mise en place d’un comité scientifique de suivi à partir de 1997, ces volumes de rejet ont peu à peu diminué et sont passés pour la première fois en 2004 sous la barre des 300 000 t/an après avoir flirté plusieurs années de suite au dessus des seuils autorisés qui avaient progressivement été abaissés. Actuellement, le flux maximum des rejets est estimé par Altéo à 270 m3/h, ce qui représente un flux annuel moyen de l’ordre de 1,5 millions de m3 rejeté en mer. La concentration du matériau étant évaluée à 120 mg/l, cela représente donc 180 000 t de résidu solide déversé annuellement, à peine moins que le seuil désormais autorisé.

Il faut dire que la France a ratifié en 1978 la convention de Barcelone destinée à protéger la mer Méditerranée contre les pollutions de toutes sortes. En application de cet engagement international, un arrêté préfectoral a été pris le 1er juillet 1996 au terme duquel il est imposé à Péchiney (alors exploitant du site) l’arrêt total des rejets de boues rouges en mer au delà du 31 décembre 2015.

Filtre-presse installé sur le site de l'usine Alteo à Gardanne

Filtre-presse installé sur le site de l’usine Alteo à Gardanne

Depuis, l’industriel joue la montre. Il a fallu attendre 2007 pour que le site s’équipe d’un premier filtre-presse permettant de déshydrater partiellement les boues rouges pour les transformer en une matière potentiellement valorisable sous le nom commercial de Bauxaline. En 2012, selon Le Monde, le député local a même fait passer un amendement spécifique pour consentir à l’industriel une ristourne substantielle sur sa redevance pour rejet d’eau polluée dans le milieu naturel, lui permettant ainsi d’économiser plus de 10 millions d’euros sur sa facture 2014. Malgré le manque à gagner ainsi consenti par la collectivité, l’Agence de l’Eau, toujours bon prince vis-à-vis des plus gros pollueurs, a même ajouté une aide supplémentaire de 15 millions d’euros pour aider Alteo à s’équiper de deux filtres-presses supplémentaires. Le troisième de ces filtres-presses, prévu sur le site de stockage de Mange-Garri, n’est pourtant toujours pas opérationnel, à quelques mois seulement de l’échéance fixée il y a plus de 20 ans, et l’industriel reconnaît n’avoir même pas de budget dédié à la recherche pour tenter de trouver des débouchés à sa Bauxaline, ce qui est révélateur !

Quelle stratégie alors pour la gestion de ces volumes énormes de déchets après 2015 ? Pour Alteo, les choses sont simples : après étude des différentes alternatives possibles, la meilleure solution est aussi la plus économique et elle consiste à rejeter à la mer la totalité de ses eaux polluées après en avoir extrait grâce à ses filtres-presses la majeure partie des résidus solides en espérant pouvoir un jour les valoriser. La concentration des eaux de rejets serait ainsi ramenée à 35 mg/l au lieu des 120 g/l actuels, mais les volumes annuels resteraient comparables. Des traitements complémentaires de ces eaux polluées pour les rendre conformes aux normes environnementales avant rejet en milieu naturel seraient envisageables, mais l’industriel considère que ce serait un surcoût inutile : pourquoi payer pour épurer cette eau alors qu’on peut la rejeter directement en mer en l’état, sans que personne n’y trouve à redire ?

Le seul hic de cette méthode, désarmante de simplicité, est que l’eau rejetée reste un déchet industriel. Il respecte certes la teneur maximale autorisée pour les matières en suspension, mais il déroge aux normes environnementales pour plusieurs paramètres dont le pH (à cause de la concentration énorme en soude résiduelle) mais aussi certains métaux dont le fer, l’aluminium et l’arsenic, excusez du peu !

Formation d'hydrotalcite en mer (extrait de l'étude d'impact Alteo)

Formation d’hydrotalcite en mer (extrait de l’étude d’impact Alteo)

Aux yeux de l’industriel, tout ceci n’est pas très grave car la mer est vaste ce qui permet d’équilibre la teneur en soude par dilution et que, justement, en présence d’eau de mer, son effluent liquide forme un précipité stable d’hydrotalcite jugé relativement inerte qui se dépose au fond en emprisonnant tous les métaux lourds considérés comme indésirables. La nature est vraiment bien faite et il serait déraisonnable de se priver de son concours en engageant des frais inconsidérés de traitement de ces eaux industrielles avant rejet en mer.

Circulez, il n’y a rien à voir. D’ailleurs, comme cela avait déjà été évoqué ici, le conseil d’administration du Parc national des Calanques, a déjà donné son feu vert en septembre 2014 pour qu’Alteo puisse poursuivre ainsi pendant au moins 30 ans ses rejets en mer via les installations existantes. Certes, la ministre de l’écologie, Ségolène Royal, a bien toussé un peu en apprenant la nouvelle et elle a confié au BRGM, à l’IFREMER et à l’ANSES des investigations complémentaires pour essayer d’en savoir davantage.

Du coup, l’enquête publique qui aurait dû être lancée en avril a été annulée en catastrophe par le Préfet, le temps que les esprits se calment, que la torpeur estivale s’installe et qu’Alteo adapte sa stratégie de communication. Et voilà donc que la fameuse enquête publique est relancée, par un nouvel arrêté préfectoral pris le 15 juillet, pour une durée de 40 jours à partir du 17 août, jusqu’au 25 septembre donc.

Blog184_PhPanneauCette enquête qui est désormais en cours concerne 27 communes dont celle de Carnoux où le commissaire enquêteur a prévu de tenir deux permanence le jeudi 27 août matin et le mercredi 16 septembre après-midi. Ne cherchez-pas l’avis officiel annonçant cette enquête publique sur la commune, sauf si vous avez un goût particulier pour les jeux de piste : comme l’arrêté annulant la précédente enquête, il a été soigneusement dissimulé sur le support d’un panneau publicitaire à un endroit où normalement personne n’est en mesure de le repérer. Même le site officiel de la commune ne l’évoque pas…

L’enjeu est pourtant de taille et plusieurs associations de protection de l’environnement viennent de lancer une pétition pour protester contre ces méthodes quelque peu cavalières… Reste à voir si leurs craintes trouveront un écho auprès de la population et si les habitants de Carnoux, Cassis et La Ciotat, les premiers concernés, feront ou non l’effort de consulter les documents accessibles sur le site de la Préfecture et d’émettre un avis sur ce sujet qui touche à notre environnement proche. C’est le principe des enquêtes publiques : ceux qui s’expriment ne sont pas toujours sûrs d’être entendus mais qui ne dit mot consent !

L.V.  LutinVertPetit

Enfin, la fin des sacs plastiques ?

18 août 2015

Depuis le temps qu’on en entend parler, enfin la fameuse loi sur la transition énergétique, portée par Ségolène Royal, a été adoptée définitivement à l’Assemblée nationale le 22 juillet 2015 puis validée dans sa quasi-totalité par le Conseil constitutionnel le 13 août. Sans être la révolution copernicienne qu’espéraient ceux qui se préoccupent un tant soit peu de l’avenir de notre planète et des humains pas toujours très responsables qui l’habitent, ce texte présente de multiples évolutions législatives a priori positives, dont une série de mesures qui pourraient avoir un effet immédiat sur notre environnement.

Blog217_PhLoiRoyal

Outre les mesures qui visent à favoriser la part des énergies renouvelables et l’isolation thermique de nos bâtiments, un des volets de cette loi vise à modifier durablement la filière des sacs plastiques à usage unique, ces poches plastiques multicolores que continuent de distribuer à foison la plupart des commerçants et qui finissent leur vie accrochés aux branches des arbres les jours de mistral, ou flottant négligemment sur les bords de rivières et dans la mer où ils contribuent à asphyxier poissons et tortues un peu myopes.Blog217_PhTortue

Dénoncée depuis des décennies par toutes les organisations de défense de l’environnement, cette invasion des sacs plastiques est devenue une véritable plaie. Rien qu’en France et pour la seule année 2013, cinq milliards de sacs plastiques ont encore été distribués aux caisses des magasins, ainsi que 12 milliards de sacs pour le seul emballage des fruits et légumes, ce qui représente quand même un total de 80 000 t de plastique ! Ces sacs à usage unique ne sont pas recyclables et finissent dans le meilleur des cas dans les centres d’enfouissement de nos ordures ménagères ou dans les incinérateurs, mais une part importante s’envole dans la nature, dégrade nos paysages et provoque une forte mortalité parmi la faune sauvage.

Rappelons qu’il faut pas moins de 400 ans pour qu’un sac plastique se dégrade dans la nature, et probablement bien davantage une fois qu’il traîne au fond des océans à l’abri de la lumière. Dans les pays sahéliens où la collecte des ordures ménagères n’est pas toujours optimale, ces sacs plastiques envahissent tout et seraient à l’origine de 30 % de la mortalité du bétail qui les ingère sans trop y prendre garde, et ceci sans compter leur effet aggravant sur la prolifération du paludisme car chaque sac constitue en saison des pluies un véritable nid à moustiques.

Décharge d'Entressen (photo AFP / A.C. Poujoulat)

Décharge d’Entressen (photo AFP / A.C. Poujoulat)

Blog217_PhPanneauIl n’en reste pas moins qu’il n’est pas facile de se passer de ces sacs plastiques malgré leur impact environnemental catastrophique. Majoritairement fabriqué par extrusion et gonflage de polyéthylène d’origine pétrolière, ces sacs sont une véritable prouesse technologique car capables de transporter une charge deux mille fois supérieure à leur propre poids ! Face à leur effet nocif sur l’environnement, le Danemark a instauré dès 1994 une taxe sur ces sacs pour tenter d’en limiter la prolifération, suivi par l’Irlande en 2002, avec dans ce cas un véritable effet dissuasif puisque la consommation de ces sacs y aurait baissé de 90 %. La même année, le Bangladesh a carrément interdit ces sacs jugés responsables d’une aggravation des inondations à Dacca car ils contribuent fortement à boucher les canalisations d’évacuation des eaux pluviales.

« Les sacs en plastique à usage unique doivent être interdits ou supprimés rapidement partout », affirmait, dès 2009 le directeur du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Certains pays du sud ont suivi cette injonction, dont le Togo en 2011, mais ces mesures ne semblent pas avoir d’effet très spectaculaire. D’autres approches axées davantage sur l’amélioration de la collecte et le tri des ordures ménagères semblent d’ailleurs plus adaptées dans ce contexte. Citons à ce sujet l’expérience de l’ONG Gevalor qui a initié à Madagascar un projet semi-industriel de recyclage des sacs plastiques souillés en les utilisant comme liant pour fabriquer des briques et des pavés !

Blog217_PhTignousEn France, la Corse a été précurseur avec la campagne lancée dès 1999 dans le cadre du Festival du vent à Calvi et son affiche dessinée par le regretté Tignous : depuis 2003, la distribution de sacs plastiques à usage unique y est interdite dans les supermarchés de l’île, et il en est de même à Mayotte depuis 2006. Une loi votée en 2005 avait d’ailleurs prévu d’interdire à partir de 2010 la distribution de sacs plastiques non biodégradables sur le territoire national, mais cette loi n’est jamais entrée en vigueur, pas plus que la taxation qui avait été décidée via la loi de finances 2010…

En 2013, l’Union européenne a enjoint ses membres à réduire de 50 % d’ici 2019 l’utilisation des sacs plastiques sans toutefois imposer la manière d’y parvenir. L’Italie a donné l’exemple en interdisant dès 2011 l’utilisation des sacs à usage unique et la France vient donc de lui emboîter le pas en adoptant cette même mesure dans le cadre de la récente loi de transition énergétique : à compter du 1er janvier 2016, les sacs de caisse en plastique seront désormais interdits (sachant qu’ils sont désormais de plus en plus largement remplacés par des sacs payants plus durables, pour le plus grand bénéfice des grandes surfaces). Blog217_PhPlage

La loi prévoit aussi qu’à compter du 1er janvier 2017, tous les sacs d’emballage de fruits et légumes devront être obligatoirement biodégradables. Il va donc falloir ressortir paniers et cabas pour aller faire ses courses, comme s’y emploie à convaincre la campagne « Ban the bags » soutenue notamment par Surfrider. L’usage massif des sacs en papier en remplacement n’apporterait en effet aucun gain écologique car ce type de sac n’est pas réutilisable et son bilan environnemental est déplorable… Mais changer les usages prend du temps et le consommateur lambda n’est pas forcément prêt à abandonner ses habitudes du sac jetable. Il va donc falloir développer la filière des sacs en matière végétale qui soient réellement bio-dégradables, y compris dans un composteur individuel. Or, ceci n’est pas forcément aussi simple qu’il n’y paraît…

Photo © C. Magdelaine / notre-planete.info

Photo © C. Magdelaine / notre-planete.info

Pour bénéficier de l’appellation « bio-sourcée » exigée par la loi, un sac doit contenir au moins 40 % de plastique végétal, généralement issu d’amidon ou d’huiles. Le reste est en principe formé de plastique fossile biodégradable (le polycaprolactone, développé dans les années 1960, ou un polyester mis au point par la firme allemande BASF) mais parfois aussi de simple polyéthylène, si bien que sa dégradation produit une multitude de paillettes non dégradables dont l’effet sur l’environnement peut être encore pire ! La loi adoptée cet été en France prend en tout cas clairement le parti des sacs bio-sourcés à base d’amidon de maïs ou de pomme de terre qui peuvent être compostés (au moins dans des installations industrielles soigneusement régulées) contre celui des sacs dits  « oxo-dégradables » qui se décomposent au contact de l’air et de la lumière mais se fragmentent alors en une multitude de micro-particules plastiques.

Espérons que cette loi facilitera une évolution de nos comportements de consommateurs et se traduira effectivement par moins de déchets plastiques dans nos milieux naturels, ce qui n’est pas forcément automatique et suppose de véritables modifications de nos habitudes : ce n’est pas gagné d’avance !

L.V.  LutinVertPetit

Turquie : Erdogan jette de l’huile sur le feu…

16 août 2015

En Turquie, le gouvernement encore en place de Recep Tayyip Erdogan, élu en août 2014, dès le premier tour et au suffrage universel, à la présidence de la République mais dont le parti a subi une sévère déroute lors des récentes élections législatives du 7 juin 2015, est en train de se livrer à un double-jeu très dangereux dont le cynisme laisse rêveur…

Le président Recep Tayyip Erdogan avec sa nouvelle garde présidentielle d'opérette (photo AFP)

Le président Recep Tayyip Erdogan avec sa nouvelle garde présidentielle d’opérette (photo AFP)

Membre de l’OTAN depuis 1952 et deuxième armée (en effectifs) de cette organisation après les États-Unis, la Turquie s’était déjà fortement désolidarisée de l’intervention américaine en Irak, craignant que l’autonomie accordée aux Kurdes irakiens ne vienne renforcer les velléités d’indépendance de sa propre population kurde : depuis 1984 et jusqu’au cessez-le-feu obtenu en 2010, les affrontements armés contre le PKK d’Abdullah Öcalan ont fait en effet plus de 45 000 morts dans le pays et l’armée turque n’a eu de cesse de réprimer dans le sang cette volonté d’autonomie des Kurdes. Le leader historique du PKK a d’ailleurs été condamné à la prison à vie en 1999 et les négociations de paix entamées en 2012 restent timides.

Abdullah Öcalan, ex leader du PKK

Abdullah Öcalan, ex leader du PKK

Avec l’entrée en scène des mouvements djihadistes puis la proclamation, le 29 juin 2014, du califat par l’organisation de l’État islamique en Irak et au Levant, souvent désignée par son acronyme en lettres arabes DAESH, la situation se complique dans la région. Les armées de Daesh, réunies sous la bannière du nouveau calife Abou Bakr al-Baghdadi, s’emparent rapidement de secteurs importants dans le nord de l’Irak et dans le Kurdistan syrien, jusqu’aux frontières de la Turquie. En août 2014, les Américains sont contraints d’intervenir de nouveau en Irak pour bombarder les positions de Daesh dont l’expansion semble irrésistible. Une nouvelle coalition se forme, avec l’intervention armée de plusieurs pays européens dont la France, puis l’engagement, à partir de septembre 2014, de pays arabes, dont l’Arabie Saoudite (qui est pourtant largement à l’origine de ces mouvements jihadistes qu’elle n’a pas cessé de soutenir et de financer !), mais aussi les Émirats Arabes Unis, le Qatar ou la Jordanie, qui bombardent les positions de Daesh en Syrie.

Le monde entier a alors les yeux rivés sur la ville de Kobané, à la frontière turco-syrienne, défendue par des forces kurdes du mouvement YPG, branche armée du Parti de l’union démocratique (le PYD, proche du PKK mais côté syrien), qui comportent dans leurs rangs de nombreuses combattantes féminines et ont obtenu le renfort d’étrangers à l’image des fameuses brigades internationales de la guerre d’Espagne. Les Kurdes sont épaulés par des unités de l’armée syrienne libre qui s’était constituée pour tenter de renverser le régime de Bachar el-Assad et leur action est largement aidée par les bombardements alliés. Autour de Kobané, dont Daesh s’est emparé des quartiers sud, les combats font rage dans les premiers jours d’octobre 2014. Le siège de la ville s’enlise pendant l’hiver et, le 27 janvier 2015, les combattants kurdes reprennent enfin le contrôle de la ville.

Combattantes kurdes

Combattantes kurdes

Et la Turquie dans tout ça ? Force est de constater que sa position est parfaitement claire depuis le début. Son but est de renverser le pouvoir de Bachar el-Assad tout en cherchant à affaiblir autant que possible les forces armées kurdes : elle soutient donc sans états d’âme les djihadistes de Daesh, laissant passer (pour ne pas dire facilitant le passage) des volontaires étrangers venus d’Europe grossir les rangs de l’État islamique en Irak et au Levant, et permettant aux djihadistes blessés de venir se soigner dans ses hôpitaux, parfois avec l’aide discrète de l’armée turque. En revanche, le pays ne fait aucun cadeau aux peshmergas kurdes du PKK, bloquant hermétiquement sa frontière pour éviter tout renfort susceptible d’aider la ville de Kobané à résister aux assauts de Daesh…

Combattant kurde dans les ruines de Kobané le 30 janvier 2015 (photo B. Kilic, AFP)

Combattant kurde dans les ruines de Kobané le 30 janvier 2015 (photo B. Kilic, AFP)

Dans ce contexte, le revirement apparent de la Turquie qui s’est finalement rallié à la coalition internationale, autorisant enfin, le 23 juillet 2015, les Américains à utiliser les bases militaires d’Incirlik et Diyarbakir, et procédant à quelques incursions contre les positions djihadistes dans le nord de la Syrie. Officiellement, la Turquie serait prête à collaborer avec les Américains pour tenter de créer, au nord-est d’Alep, une zone tampon de 25 km de largeur, libérée des forces jihadistes et où pourraient venir se réfugier les civils syriens. Cela permettrait à la Turquie de faire meilleure figure vis-à-vis du camp occidental tout en lui permettant de se débarrasser des centaines de milliers de réfugiés syriens qui encombrent le sol turc.

Carte des territoires contrôles par DAESH en Syrie et en Irak (source : France 24, avril 2015)

Carte des territoires contrôles par DAESH en Syrie et en Irak (source : France 24, avril 2015)

Mais le véritable enjeu pour la Turquie semble surtout d’affaiblir durablement les mouvements kurdes de part et d’autre de sa frontière. Pour cela, et en même temps qu’elle lançait quelques offensives parcimonieuses contre les positions de Daesh, l’armée turque n’a pas hésité à bombarder copieusement les bases kurdes dans le nord de l’Irak mais aussi sur son propre territoire, au risque de porter un coup d’arrêt définitif aux négociations de paix avec le PKK et de relancer une véritable guerre civile.

L’événement qui semble avoir déclenché cette nouvelle escalade est un attentat-suicide qui s’est produit le 20 juillet dernier à Suruc, petite bourgade kurde où s’étaient rassemblés de nombreux jeunes turcs souhaitant apporter leur aide à la reconstruction de la ville de Kobané. 32 d’entre eux ont été tués dans cet attentat que le gouvernement turc attribue aux djihadistes mais dont il serait le véritable commanditaire selon le PKK. Cet événement a soulevé les passions, d’autant que 2 jours plus tard deux policiers turcs ont été assassinés par des activistes kurdes, tandis que des soldats turcs étaient tués lors d’un accrochage avec des combattants de Daesh.

Dès le 25 juillet, l’armée turque s’est donc lancée dans une vague d’intenses frappes aériennes contre des positions du PKK dans les montages situées de part et d’autre de la frontière irako-turque, faisant semble t-il de nombreuses victimes civiles. En même temps, plus de 1300 arrestations ont été opérées dans les milieux islamistes, kurdes et d’extrême-gauche. Le gouvernement turc fait ainsi passer le message qu’à ses yeux, djihadistes de Daesh et militants kurdes font peser la même menace contre la Turquie et doivent être combattus de la même manière. Cette attitude est facilitée par le fait que le PKK reste considéré comme une organisation terroriste, pas seulement en Turquie mais aussi en Europe et aux États-Unis.

Le premier ministre turc et leader de l’AKP, Ahmet Davutoglu le 13 août 2015 (photo A. Altan AFP)

Le premier ministre turc et leader de l’AKP, Ahmet Davutoglu le 13 août 2015 (photo A. Altan AFP)

Ce double-jeu est dangereux et incroyablement machiavélique car il risque forte de déboucher sur le chaos, mais tel semble bien être l’objectif d’Erdogan. Lors des récentes élections législatives en juin dernier, ce dernier, au pouvoir depuis 2002 et désigné en Turquie comme « le nouveau sultan », espérait bien obtenir une large majorité lui permettant de faire évoluer la constitution vers un pouvoir présidentiel. Mais l’AKP, son parti, d’obédience très conservatrice, n’a réuni qu’à peine plus de 40 % des voix, un désaveu cinglant pour cet habile politicien en pleine dérive autocratique. Pire, ces élections ont vu l’entrée au Parlement de la branche légale du mouvement kurde, le parti HDP qui a obtenu 13 % des suffrages grâce à son leader charismatique, l’avocat défenseur des minorités Salahatin Demirtas.

Salahatin Demirtas, un des leaders du HDP

Salahatin Demirtas, un des leaders du HDP

Depuis, la situation est bloquée. Le gouvernement démissionnaire dirigé par Ahmet Davutoglu est toujours en place faute d’arriver à réunir une coalition pour gouverner le pays. Les négociations avec les autres partis ayant échoué, tout indique que de nouvelles élections anticipées vont être prochainement organisées. Recep Erdogan compte bien évidemment sur son récent coup de force contre les kurdes du PKK pour mobiliser en sa faveur les nationalistes de tout poil afin de rafler cette fois la majorité absolue et réaliser son rêve de devenir le nouveau sultan de la Turquie, un cauchemar pour les démocrates turcs…

Quelques références (non exhaustives) d’articles parus dans Libération, Le Monde, La Croix, Marianne, le Huffington Post, l’excellent blog Opinion internationale, et un rapport du Sénat

L.V. LutinVertPetit

À la recherche des cités disparues…

13 août 2015

Blog216_PhLivreAlors que certains nostalgiques d’Indiana Jones cherchent toujours à percer les mystères de la fameuse arche perdue, voici que l’écrivaine Aude de Tocqueville vient de publier un livre admirable dont France Inter s’est fait récemment l’écho. Intitulé « Atlas des cités perdues », cet ouvrage édité en 2014 par Arthaud, propose un tour du monde de 40 villes fantômes, anciennes capitales de royaumes disparues, villes minières retournées à la poussière, oasis millénaires englouties dans les sables ou villes industrielles désertées à la suite d’un accident brutal ou d’une crise économique.

Passionnée d’histoire ancienne, Aude de Tocqueville s’est penchée en priorité sur les cités antiques irrémédiablement détruites. Carthage bien sûr, l’ancienne cité punique que les légions romaines ont fini par anéantir en 146 avant J.C., en réponse aux injonctions répétées du vieux Catilina et son fameux « Carthago delenda est » qui a servi d’exemple grammatical à des générations d’apprentis latinistes… Après trois ans de siège à l’issue de la troisième guerre punique, la cité carthaginoise est prise d’assaut, dévastée et brûlée pendant 17 jours, de sorte qu’il n’en reste plus rien ! Elle sera pourtant reconstruite un peu plus tard par les Romains eux-mêmes et ses ruines restent visibles encore de nos jours…

Blog216_PhCarthage

Il Vesuvio e le rovine di PompeiPompéi bien sûr fait partie de ces villes antiques mythiques, elle qui a été brusquement rayée de la carte, ensevelie sous un déluge de cendres volcaniques issues du Vésuve en 79 après J.C. Exhumée de nouveau, quasi intacte, cette cité disparue est devenue un haut lieu du tourisme internationale et continue à défrayer régulièrement la chronique du fait de son état de délabrement avancé et du peu de moyens que consacre l’État italien à sa sauvegarde. Pompéi est ainsi en passe de devenir le symbole de la ruine italienne de ruines romaines…

Ma’Rib au Yemen © Bernard Gagnon - 2015

Ma’Rib au Yemen © Bernard Gagnon – 2015

Ma’Rib, l’ancienne capitale du Royaume de Saba, dont on retrouve des évocations dans la Bible comme dans le Coran, fait également partie du voyage à remonter le temps. Située dans l’actuel Yemen, à 120 km à l’est de l’actuelle capitale Sana’a, l’antique Ma’Rib présente à proximité les vestiges d’un très ancien barrage construit aux environs de 1500 avant J.C., qui permettait d’irriguer une très vaste surface ceinturée d’une digue de 650 m de longueur : un des plus spectaculaires vestiges d’ouvrage hydraulique ancien connu !

Blog216_PhBam

La ville de Bam au sud de l’Iran, n’est pas vraiment une ville perdue puisque près de 100 000 personnes y vivaient au pied de l’antique citadelle, magnifique forteresse rose bâtie en plein désert, mais la ville a été victime en 2003 d’un terrible séisme qui a quasiment rasé l’ancienne ville et gravement endommagée les parties les plus modernes.

Blog216_PhPripiatAu fil des pages et au travers de multiples exemples de cités au destin tragique, on s’aperçoit ainsi que les villes, comme toutes les constructions humaines, sont en évolution perpétuelle mais qu’elles sont mortelles, tout comme leurs bâtisseurs, et qu’elles peuvent disparaître parfois en quelques minutes seulement ou à la suite d’une longue agonie. Ainsi, la ville de Pripiat, en Ukraine, cité ouvrière florissante située à proximité de la centrale nucléaire de Tchernobyl a été vidée de la totalité de ses habitants en quelques minutes seulement, le 27 avril 1986, plus de 30 heures quand même après l’explosion du réacteur…

Blog216_PhCentraliaEn Pensylvanie, aux USA, la ville de Centralia était bâtie au dessus d’une mine de charbon où s’est déclaré accidentellement un incendie en 1962. Le feu s’est propagé lentement à travers les galeries de l’exploitation souterraine et n’a jamais pu être arrêté : il brûle toujours et sans doute encore pour plusieurs siècles ! Sa propagation a dévasté tout le réseau routier et la quasi totalité des habitations de la ville, déstructurées par les affaissements de sol qui en résultent. La ville a dû être totalement évacuée.

Blog216_PhAngkor

Dans d’autres cas, ce sont des crises écologiques, politiques ou économiques qui sont à l’origine du déclin et de l’abandon de villes pourtant immenses comme celle d’Angkor au Cambodge. Des cites minières ont été abandonnées du jour au lendemain suite à l’épuisement des filons exploités, ainsi celle de Kadykchan en Russie ou d’autres aux USA liées à la ruée vers l’or. Des villes et même parfois des sites antiques fabuleux se sont retrouvées noyés lors de la construction de retenues d’eau après que tous leurs habitants ont été évacués, pas toujours de plein gré. En Espagne, une ville construite à Seseña au sud de Madrid pour accueillir 40 000 habitants est restée inachevée suite à la crise de l’immobilier…

Ville de Hashima au Japon

Ville de Hashima au Japon

Les raisons qui ont conduit à l’abandon de ces cités sont donc très variées, mais le résultat est le même : un lieu de vie où les hommes se regroupent pour vivre, commercer, travailler, échanger, étudier peut se retrouver vidé de ses habitants et mourir ensuite à petit feu tandis que la végétation reprend peu à peu ses droits, confirmant une fois de plus que nos civilisations sont mortelles, mais qui en doute encore ?

L.V. LutinVertPetit

La démocratie participative progresse à La Bédoule, et à Carnoux ?

10 août 2015

C’est un article de La Provence en date du 15 juillet 2015 qui l’annonce : la commune de Roquefort – La Bédoule vient de se doter d’un Conseil de Développement. La Communauté urbaine Marseille Provence Métropole en possède déjà un depuis plusieurs années et l’on s’étonne un peu de ce qui apparaît à première vue comme un doublon, mais force est de constater que cette initiative ne peut que renforcer l’expression de la démocratie locale et on ne fera donc pas la fine bouche…

Une réunion du Conseil de développement de MPM en 2011

Une réunion du Conseil de développement de MPM en 2011

Lancé par la loi Voynet de 1999 qui instaurait les Pays, désormais transformés peu ou prou en communautés de communes ou d’agglomération, les conseils de développement sont des assemblées consultatives librement constituées pour permettre à la société civile de s’exprimer et de participer au développement de son territoire. Les conseils de développement peuvent être consultés par les élus sur des points particuliers mais ont aussi la faculté de s’autosaisir sur des problèmes qui leur tiennent à cœur. Libre ensuite aux élus de suivre ou non leurs recommandations…

Formés de militants associatifs, de personnalités qualifiées et de représentants du monde de l’entreprise, du social ou de la culture, les conseils de développement constituent des assemblées locales informelles qui ne se substituent pas aux instances élues démocratiquement mais qui aident les élus dans leurs choix d’aménagement du territoire et permettent souvent d’approfondir la discussion pour préparer les décisions importantes.

C’est sans conteste un excellent moyen d’amener des citoyens à s’intéresser au débat public et à la gestion des affaires publiques de la cité en leur permettant de s’exprimer en dehors des seules périodes électorales et hors du jeu partisan des partis politiques classiques. A l’heure où chacun se désole du désintérêt croissant pour les enjeux électoraux et des taux d’abstention records en particulier chez les jeunes générations, le conseil de développement est un moyen comme un autre d’inciter les citoyens à s’exprimer et à s’investir dans la vie publique, à condition que leur avis soit écouté !

Extrait d'un article de La Provence du 15 juillet 2015

Extrait d’un article de La Provence du 15 juillet 2015

La commune de Roquefort – La Bédoule, vient en tout cas de franchir le pas en s’engageant sur cette voie de la démocratie participative. Le nouveau conseil de développement ainsi créé, le 23 juin dernier, par le maire, s’est réuni début juillet pour la première fois. Présidé par Nathalie Naissant, il s’est organisé autour de cinq commissions qui couvrent grosso modo tout le champ de la vie locale : transport et aménagement, entreprises et emploi, environnement et agriculture, urbanisme et cadre de vie, sport et vie associative. Chacune de ces commissions est constituée de 8 personnes, un nombre idéal pour permettre des échanges fructueux et un vrai travail de production en commun.

L’avenir dira si cette assemblée consultative joue un rôle effectif dans la vie publique locale ou si elle n’est qu’un simple gadget destiné à occuper l’esprit d’une poignée de citoyens désœuvrés pendant que les élus prennent les décisions importantes sans réelle concertation. En tout cas, l’initiative mérite d’être saluée en espérant qu’elle débouchera sur un réel travail d’appropriation par les membres bénévoles de la nouvelle structure.

L’exemple de notre voisine donnera peut-être des idées au maire de Carnoux, qui sait ? A priori, on peu en douter quant on connaît son peu d’intérêt pour la notion de démocratie participative. A Carnoux, on fait plutôt dans la démocratie représentative : une fois qu’on a délégué son pouvoir à un élu, il va sans dire qu’il a carte blanche pour faire ce qu’il veut pendant les six années de son mandat et tant pis pour ceux qui voudraient avoir leur mot à dire entre deux élections…

Réunion du Conseil municipal de Carnoux-en-Provence le 22 juillet 2015

Réunion du Conseil municipal de Carnoux-en-Provence le 22 juillet 2015

Le dernier conseil municipal qui s’est déroulé le 22 juillet dernier en a encore apporté la preuve. Comme d’habitude, seul le maire s’y est exprimé pour informer le reste du conseil des décisions prises entre deux réunions et pour lire les délibérations qui sont toutes votées comme un seul homme sans la moindre discussion. Comme un groupe de jeunes était exceptionnellement présent dans le public, le maire s’est même cru obligé de leur expliquer qu’à Carnoux, les conseils municipaux ne sont pas un lieu de débat contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, mais une simple chambre d’enregistrement. Si débat il doit y avoir, il se passe avant, en commission, à huis clos, bien à l’abri des regards du simple citoyen : il ne manquerait plus que l’électeur soit témoin d’un débat démocratique sur ce qui engage la vie de sa commune : quelle horreur !

L.V. LutinVertPetit

Exposition universelle de Milan : entre information et propagande…

6 août 2015

Blog213_PhExpoL’exposition universelle 2015 qui se tient en ce moment à Milan, depuis le 1er mai et jusqu’au 31 octobre prochain, s’est choisi pour thème un objectif pour le moins ambitieux : « Nourrir la planète, énergie pour la vie ». Le sujet est vaste et il en va ni plus ni moins du sort futur de l’humanité sur notre Terre : sera t-on capable, en valorisant les ressources naturelles par définition limitées et de plus en plus fragilisées par des années de surexploitation peu responsable, de nourrir à leur faim les 7 milliards et quelques d’hommes et de femmes qui y vivent ainsi que les 2 à 3 milliards supplémentaires attendus dans les toutes prochaines décennies ?

Mais voilà : une exposition universelle est-elle bien le lieu où l’on réfléchit en profondeur et de manière objective à des questions aussi fondamentales ? Depuis la première session qui avait été organisée à Londres en 1851 pour présenter au public les outils de la révolution industrielle en plein essor et pour démontrer au monde entier la suprématie économique du Royaume-Uni alors à son apogée, ces manifestations internationale se sont codifiées, régies depuis 1928 par une Convention et un Bureau international des expositions.

Mais l’état d’esprit général est resté le même : plus que de mettre en commun les intelligences et les inventivités pour faire face aux défis communs auxquels l’Homme est confronté, ce sont avant tout des vitrines où chaque nation, voire chaque entreprise, rivalise pour mettre en valeur ses propres réalisations et ses atouts dans un esprit de compétition assumé.

Blog213_PhSlowFoodDe ce point de vue, et même sur un sujet aussi vital que notre survie future, l’exposition universelle de Milan ne fait pas exception. Certes on y trouve, relégué tout au bout du gigantesque site de 100 hectares, là où seuls quelques courageux ont encore la force de se traîner, à l’extrémité d’une allée couverte de plus d’1 km de longueur, un stand très pédagogique sur l’agriculture biologique et l’importance de préserver la biodiversité, sous l’égide du mouvement « Slow food » qui fait l’éloge d’un retour vers une agriculture paysanne plus respectueuse de l’environnement et plus durable. Certains pavillons nationaux dont ceux du sultanat d’Oman ou de l’Ouganda, mettent bien en valeur les pratiques agricoles traditionnelles, mais présentées davantage comme une activité folklorique que comme l’avenir de l’agriculture mondiale…

Blog213_PhBasmati

Un film présenté dans le pavillon de la France explique également de manière très argumentée que, s’il n’y a pas d’autres solutions pour nourrir toute la planète que d’augmenter la productivité, ce n’est pas pour autant qu’on doit le faire en généralisant les solutions de l’agriculture industrielle qui a déjà fait des ravages. Le dessin animé, support de ce discours officiel du gouvernement français, met en scène Thomas, le céréalier beauceron dont les rendements sont 15 fois supérieurs à ceux de son homologue nigérien Ibrahim. Blog213_PhFilmFrance

Pourtant et contre toute attente (mais que fait donc la FNSEA?), le texte explique doctement que les pratiques qui ont permis l’obtention de tels rendements à coup de remembrement, de mécanisation à outrance et d’utilisation massive de pesticides, ne sont malheureusement pas généralisables en l’état puisque Thomas lui-même (serait-il donc adhérent à la Confédération paysanne?) s’interroge sur leur opportunité face à la pollution des nappes et à l’appauvrissement des sols… Et le film de mettre en avant les solutions de la lutte biologique et de l’irrigation au goutte à goutte pour ne pas épuiser davantage nos ressources naturelles.

Blog213_PhPavillonFranceOn sent derrière cette production les débats homériques entre ministères de l’écologie et de l’agriculture… Ces derniers n’ont d’ailleurs pas totalement rendu les armes car le film met finalement en avant l’intérêt d’une agriculture très industrialisée voire robotisée, bien éloignée de l’agriculture biologique traditionnelle ! Et pour ceux qui n’auraient pas bien compris le message, le reste du stand l’illustre en montrant des cultures hors-sol où tous les apports d’intrants sont réglés par des automates reliés à des capteurs : le rêve du jardinier moderne !

Et le message est peu ou prou le même dans la plupart des autres stands, du moins pour ceux qui traitent effectivement du sujet et qui ne sont finalement pas si nombreux, disséminés entre les vitrines de l’agroalimentaire mondial – Mac Donald’s, Coca Cola et Ferrero en tête- ou du business international -chinois surtout-, et les simples agences de voyage officielles qui vantent les mérites économiques et les charmes touristiques d’une kyrielle de pays, du Turkménistan aux Émirats Arabes Unis en passant par la Birmanie, le Soudan, la Chine ou l’Azerbaïdjan, pas toujours réputés pour leur respect des droits de l’homme ni leur goût immodéré pour la démocratie.Blog213_PhEmiratsArabes

On découvre ainsi que le Maroc est le champion toutes catégories de l’exportation de toute une série de produits agricoles de l’huile d’argan jusqu’aux haricots verts. L’écrin est de toute beauté et les images magnifiques mais on cherche en vain des explications sur la manière dont y sont produites tomates et clémentines qui inondent le marché européen, ainsi que sur les difficultés de l’agriculture vivrière locale.

Le stand de l’Espagne présente des vidéos de promotion à la gloire des crus viticoles les plus prestigieux du pays mais reste étonnamment discret sur les champs de tunnels en plastique d’Alméria. Celui du Qatar montre, à grands renforts de maquettes, comment on parvient à faire de l’agriculture et de l’élevage dans des fermes intégrées ultramodernes au milieu du désert, quitte à désaliniser l’eau de mer une fois qu’on a finit d’épuiser les nappes phréatiques fossiles. Quant aux Pays-Bas, c’est un festival d’agro-technologie qui finirait presque par faire oublier que la production agricole a encore un rapport quelconque avec la nature…

Blog213_PhMurVegetal

Mais trêve de critique ! Malgré ces messages parfois un peu agaçants, la visite de l’exposition universelle de Milan vaut vraiment le détour. La diversité et l’audace architecturale des pavillons sont fabuleuses. Le pavillon de la France, sorte de grande halle en bois, bizarrement coincée entre les stands du Vatican et d’Israël, n’est sans doute pas le plus original mais mérite la visite. La pagode en bois finement sculptée du Népal est somptueuse. Plusieurs murs végétaux et certains massifs fleuris sont superbes. Les sculptures gigantesques inspirées par les œuvres d’Arcimboldo qui accueillent le visiteur à l’entrée du site ne laissent pas indifférent.

Blog213_PhArcimboldo

L’immense vannerie qui surplombe le stand du Qatar attire inévitablement le regard, de même que l’arbre de vie entouré de jets d’eau qui s’illumine chaque soir au rythme d’un spectacle féerique.

Blog213_PhQatar

Bref un beau spectacle et une réussite architecturale incontestable (pour un investissement de 4 milliards d’euros tout de même…) qui vaut vraiment la visite ! Et une belle réussite pour des armées de communicants très compétents, capables de faire passer pour de l’information ce qui ne relève hélas bien souvent que de la vulgaire propagande : chapeau les artistes !

L.V. LutinVertPetit

Yambo Ouologuem, un auteur malien à redécouvrir

3 août 2015
Yambo Ouologuem en 1968

Yambo Ouologuem en 1968

En 1968, alors que la décolonisation des pays africains est toute récente, ce jeune Malien, né au cœur du pays Dogon à Bandiagara d’une famille aisée, ancien élève de l’École normale supérieure et docteur en sociologie après avoir été étudiant au prestigieux lycée Henri IV à Paris, publie son premier roman aux éditions du Seuil : « Le Devoir de violence ». L’ouvrage est salué par la critique et lui vaut le prix Renaudot après avoir manqué de peu le prix Goncourt.

Premier romancier africain à recevoir une telle distinction, ce jeune enseignant de 28 ans, licencié ès lettres, licencié en philosophie, docteur en sociologie et diplômé d’études supérieures d’anglais, est alors promis à un bel avenir. Un an plus tard, il publie sous le pseudonyme d’Utto Rodolph, « Les Mille et une bibles du sexe », un roman érotique qui raconte les aventures sexuelles de quelques 300 couples libertins de la bourgeoisie européenne, un roman transgressif que certains comparent aux œuvres du marquis de Sade.Blog213_PhLivreBible

Pourtant, l’œuvre littéraire de ce romancier brillant connaît alors un coup d’arrêt brutal. Yambo Ouologuem est en effet accusé de plagiat pour avoir dans son premier roman fait figurer des citations d’autres auteurs, ce dont il se défend en accusant l’éditeur de n’avoir pas respecté les guillemets qu’il avait pris grand soin de figurer dans son manuscrit. Mais surtout, il se heurte à la critique de plusieurs intellectuels africains, adeptes de la négritude, Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor en tête, qui lui reprochent de ne pas donner du continent africain l’image idéalisée qu’ils cherchent à imposer pour justifier leurs critiques du colonialisme.

Affecté par ces critiques puis par le revirement de son éditeur qui retire de la vente son premier roman, l’auteur publie l’année suivante « Lettres à la France nègre » suivi de trois autres romans. Mais il décide finalement de rentrer au Mali à la fin des années 1970. Il y vit toujours, retiré en pays Dogon après s’être consacré à la direction d’un centre culturel près de Mopti et à l’édition de manuels scolaires.

Blog213_PhLivreDevoirSi l’on reparle aujourd’hui de cet auteur méconnu, c’est que ses deux ouvrages majeurs ont été réédités coup sur coup et que la critique littéraire redécouvre un écrivain injustement oublié. Réédité en 2015 aux éditions Vents d’ailleurs, son encyclopédie érotique est de nouveau accessible, de même que son fameux premier roman qui a été réédité en 2003 par Le Serpent à plumes et avait à l’époque fait l’objet d’une critique élogieuse dans le Monde Diplomatique.

Blog213_PhEsclavage

« Le Devoir de violence » raconte l’histoire d’un royaume africain fictif où règne la féodalité la plus brutale et l’asservissement cruel. L’esclavage y est pratiqué à grande échelle, avec la complicité des marchands arabes et européens. Une vision dérangeante effectivement qui ne montre pas les dirigeants de l’Afrique pré-coloniale sous leur meilleur jour… Ruse, corruption, ambitions personnelles ne reculant pas devant le recours au crime, guerres tribales, trahisons et manipulation de masse y sont monnaie courante dans ce royaume, mais pas plus dans cette société africaine que dans la plupart des autres qui ont subi un pouvoir autoritaire dépravé à un moment ou à un autre de leur histoire ! C‘est d’ailleurs en cela que ce roman est si universel et intemporel, même s’il a pu heurter lors de sa parution certains intellectuels engagés qui s’évertuaient à vouloir donner du continent africain avant l’invasion coloniale une image apaisée et idyllique.

Un roman contemporain et singulier, œuvre d’un grand écrivain qui mérite d’être redécouvert…

L.V. LutinVertPetit