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Les bassines assassines de Sainte-Soline

6 novembre 2022

Les violents affrontements qui ont eu lieu samedi 29 octobre 2022 à Sainte-Soline, petit village de 353 habitants du Sud-Est des Deux-Sèvres, a marqué les esprits. Environ 4000 manifestants s’y sont affrontés à 1500 gendarmes mobiles, pour protester contre le projet de création d’une nouvelle retenue de substitution de 16 hectares à usage agricole. Plusieurs organisations écologistes étaient à l’origine de cette manifestation interdite par la Préfecture et de nombreux leaders politiques dont Philippe Poutou, Yannick Jadot ou encore Marine Tondelier, candidate à la direction du parti Europe Ecologie – Les Verts, étaient présents sur place, de même que la députée européenne des Vert Lisa Belluco qui s’est pris quelques coups de matraque malgré son écharpe de députée.

Banderole déployée à Sainte-Soline ce 29 octobre 2022 (photo © Pascal Lachenaud / AFP / Novethic)

Les gendarmes ont fait largement usage de gaz lacrymogène mais les manifestants n’ont pas fait dans la dentelle non plus et l’on a vu nombre de jeunes activistes, encapuchonnés et masqués, à la manière des black blocs, désormais habitués des débordements violents en marge des manifestations, lancer des pierres et des cocktails Molotov sur les forces de l’ordre avant de se ruer pour arracher les barrières de sécurité du projet et même s’attaquer à des canalisations d’eau.

Le bilan de ce week-end champêtre qui s’est soldé par l’édification, le dimanche, d’un camp et de tours de guet, prémices d’une future ZAD, n’est pas anodin puisque la gendarmerie fait état de 66 blessés dont 22 assez graves et les manifestants d’une bonne cinquantaine de blessés dans ses rangs. On a pu y constater à quel point les militants écologistes mobilisés étaient déterminés, chauffés à blanc par le dirigeant du NPA, un Philippe Poutou déchaîné se faisant applaudir à tout rompre quand il affirme : « la question de la lutte violente se pose ». Un climat quasi insurrectionnel dans lequel l’ex-candidat à la présidentielle, Yannick Jadot, n’a pas réussi à faire entendre son discours plus modéré, retrouvant même, en fin de manifestation, sa propre voiture vandalisée par un amical « crevure ! » écrit rageusement à la peinture blanche sur sa carrosserie…

Gendarmes mobiles faisant face aux manifestants anti-bassines à Sainte-Soline le 29 octobre 2022 (photo © Thierry Olivier et Hans Lucas / AFP / France TV info)

Un climat de forte tension, qui a bien évidemment incité notre ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, jamais en retard d’une provocation, à traiter les manifestants d’ « éco-terroristes » qui « s’opposent à l’État de droit et tombent dans l’ultra-violence » tout en assurant avoir identifié parmi eux la présence d’une quarantaine de fichés S, issus de l’ultra-gauche. A se demander comment on a pu en arriver à une telle tension pour une simple retenue d’eau destinée à arroser des champs de maïs dans ce coin perdu du Poitou…

Bien sûr, cet affrontement autour de la gestion de l’eau pour l’irrigation n’est pas le premier du genre et l’on se souvient de ces manifestations violentes qui avaient conduit à la mort du botaniste de 21 ans, Rémi Fraisse, tué par une grenade offensive le 26 octobre 2014 lors des manifestations contre le projet de barrage de Sivens. Depuis des années, le climat se tend entre certains agriculteurs productivistes soutenus par le syndicat majoritaire qu’est la FNSEA, à la tête de la plupart des chambres d’agriculture et largement implanté dans les arcanes du ministère, et les défenseurs d’une gestion plus raisonnée des ressources naturelles. Mais ces derniers ont de plus en plus l’impression que l’État est impuissant face au lobby de la FNSEA comme l’a montré le passage en force ayant construit à l’édification en toute illégalité du barrage de Caussade.

Des affrontements violents déjà le 26 mars 2022 à La Rochénard (Deux-Sèvres) entre forces de l’ordre et manifestants anti-bassines (photo © Sébastien Salom-Gomis / AFP / L’Express)

Pire : en Poitou-Charente, c’est l’Agence de l’Eau Adour-Garonne qui finance largement à hauteur de 60 %, avec l’argent du contribuable, ces centaines de projets de retenues de substitution destinées exclusivement à sécuriser les grandes monocultures intensives qui détruisent les haies et polluent les nappes phréatiques à grands renforts de nitrates et de pesticides. Une hérésie technique puisque le rôle des Agences de l’Eau est justement de tout faire pour préserver la ressource en eau tant en quantité qu’en qualité. Or, outre le fait que ces aménagements coûteux, réalisés à force de terrassement et d’étanchéification par des géomembranes à base de plastique, freinent la transition écologique vers une agriculture plus durable, la plus grosse critique est qu’elles peuvent mettre en danger la ressource en eau elle-même.

Capter l’eau de pluie et de ruissellement lorsque celle-ci est abondante et la stocker pour arroser en période de sécheresse relève du bon sens même. C’est le principe des retenues collinaires qui permettent en hiver d’intercepter une partie des écoulements excédentaires en amont des bassins versants et de stocker cette eau le temps nécessaire, contribuant par là même à protéger l’aval des risques d’inondation. Mais le mode de fonctionnement des retenues de substitution en cours de développement dans plusieurs bassins versants de la Vienne, des Deux-Sèvres et de Charente-Maritime est tout différent. Il vise purement et simplement à contourner les restrictions administratives de prélèvement d’eau instaurées en été lorsque les cours d’eau s’assèchent et que les nappes souterraines sont trop basses pour continuer à les alimenter naturellement.

Retenue de substitution de La Laigne en Charente-Maritime (photo © Xavier Léoty / Sud-Ouest / Sciences et avenir)

Du coup, les agriculteurs ont imaginé de pomper dans les nappes en hiver, lorsque rien ne vient limiter ces prélèvements, de stocker l’eau à l’air libre, quitte à en perdre une partie par infiltration et surtout par évaporation, et ensuite d’utiliser leurs bassines pour arroser à gogo en plein été en faisant fi des restrictions d’usage qui s’appliquent alors de plus en plus fréquemment du fait du réchauffement climatique. Un raisonnement qui a du sens s’il est géré de manière rigoureuse avec un suivi strict des niveaux de nappe et des débits en rivière, et dans le cas de nappes à faible inertie qui réagissent très vite après une période de pluie. Mais ce n’est pas le cas général, loin s’en faut, et l’administration n’a ni les ressources ni même la volonté d’exercer un contrôle adapté pour suivre l’impact de tels prélèvements privés totalement anarchiques.

La plupart de ces « bassines », pourtant financées par l’argent public et au bénéfice d’une poignée de gros agriculteurs, présente donc une accumulation d’impact négatifs majeurs : elles exigent un investissement initial colossal, consomment beaucoup d’électricité tant pour leur remplissage par pompage que pour leur vidange pour irriguer, encouragent le développement d’une agriculture productiviste qui fait des ravages sur l’environnement et pollue les nappes et les cours d’eau, gaspillent de l’eau par évaporation et contribuent à vider les nappes sans tenir aucun compte de leur dynamique propre. Dans de nombreux cas en effet, les nappes présentent une très forte inertie, l’eau de pluie mettant de long mois avant de rejoindre la nappe. Les pompages qui se font en hiver, au moment où la nappe est la plus basse, vont alors impacter directement la capacité de la nappe à alimenter les cours d’eau, l’été suivant. En pays calcaire, surtout karstifié, il ne faut en effet jamais oublier que l’essentiel du débit des cours d’eau en période estivale provient des apports des nappes qui ont emmagasiné de l’eau durant l’hiver et la restituent progressivement aux rivières.

Le cours de la Dive totalement sec en août 2019, dans la Vienne : tous les poissons sont morts suite à l’arrêt de l’alimentation de la rivière par la nappe souterraine, trop basse… (photo © Sophie Goux / France Télévision)

Il serait grand temps de revenir à des relations plus constructives entre exploitants agricoles et militants écologistes plutôt que de s’enferrer dans ce type de confrontations stériles dans lesquels l’État, au lieu de jouer son rôle d’arbitre, de garant technique et de stratège sur le long terme, a trop tendance à se laisser manipuler par un lobby agricole obnubilé par le rendement à court terme, dans le cadre d’un marché spéculatif mondialisé. Un autre modèle agricole est heureusement possible et le développement de l’agriculture biologique et des circuits courts va assurément dans le bon sens mais restera marginale tant que la France ne sort pas de cette logique de libéralisme économique inadapté à la production agricole.

Un débat qui se concentre en France sur cette question de l’irrigation mais que l’on retrouve dans toute l’Europe, notamment aux Pays-Bas, chantre d’une agriculture hyper intensive et ultra polluante, deuxième exportateur agricole mondial derrière les États-Unis où l’on dénombre 11 millions de cochons et 100 millions de volailles pour 18 millions d’habitants. Le gouvernement tente tant bien que mal d’y réduire la production azotée qui empoisonne le pays, mais se heurte de front au lobby agricole, là aussi très puissant. On n’a pas fini de parler des bassines de Sainte-Soline et de l’avenir de nos exploitations agricoles…   

L. V.

Waterloo : l’urne trop pleine s’est vidée…

4 septembre 2022

Qui n’a pas appris dans ses jeunesse ces alexandrins du grand poète Victor Hugo rendant hommage à sa manière, quelque peu dithyrambique, à cette bataille dantesque qui s’est déroulée le 18 juin 1815 et qui fut la dernière à laquelle prit part Napoléon, contraint d’abdiquer définitivement 4 jours plus tard :

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !

Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,

Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons

La pâle mort mêlait les sombres bataillons.

Composé quarante ans après les événements, ce poème des Châtiments, titré L’expiation, traduit bien la fascination morbide que cette bataille homérique qui opposait la France au reste de l’Europe a suscité parmi ses contemporains. Victor Hugo lui-même a visité en 1860 le champ de bataille, situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Bruxelles, sur le plateau de Mont-Saint-Jean, après avoir écrit ces vers célèbres et pour les besoin de son roman Les Misérables.

L’infanterie française conduite par Jérôme, le frère de Napoléon, attaque le château d’Hougoumont à Waterloo, peinture de l’artiste américain Mark Churms (source © Cranston Fine Arts)

Celui-ci comprend un livre entier consacré à cette bataille mémorable dans laquelle Hugo décrit la fureur des combats lors de la charge des cuirassiers français qui se brise sur les carrés de l’infanterie britannique, avant d’évoquer le soldat Thénardier occupé à piller les cadavres au soir de la bataille et qui se retrouve récompensé pour avoir sauvé un général alors qu’il s’apprêtait à le dépouiller sans la moindre vergogne…

Comme après chaque bataille de cette ampleur, les vautours étaient nombreux à rôder une fois la mitraille apaisée, pour récupérer tout ce qu’ils pouvaient sur les cadavres encore chauds des soldats tombés au combats. Et Waterloo fut probablement une des pires boucheries de l’époque, pourtant riche en batailles sanglantes après 20 ans d’affrontements consécutifs à la Révolution française et aux guerres de conquête napoléoniennes. Selon les historiens, le bilan des 4 jours que dura la campagne de Belgique qui se solda par la bataille rangée de Waterloo, serait d’au moins 23 700 morts (certains avancent plutôt le chiffre de 40 000 tués !) et quelques 65 400 blessés toutes armées confondues, sans compter quelques 12 000 chevaux tombés au champ d’honneur.

La bataille de Waterloo, lithographie de William Holmes Sullivan datant de 1898 (source © Meisterdrucke)

Du côté français qui avait mobilisé plus de 71 000 hommes, on dénombre au minimum 11 500 tués dont 14 généraux et près de 34 000 blessés. C’est donc un véritable carnage, d’autant que les armées alliées, commandées par le duc de Wellington, sont presque aussi nombreuses et présentent des pertes encore supérieures. Cette coalition européenne mobilisée contre l’armée napoléonienne rassemble pour sa part des troupes venues de Grande-Bretagne, des États allemands de Hanovre, de Brunswick et du Nassau, mais aussi des Belges, des Néerlandais et des Prussiens (les fameux renforts commandés par Blücher, qui font basculer le sort des armes).

Charge de la cavalerie française contre les carrés anglais, tableau du peintre français Emmanuel Philippoteaux, conservé au Wellington Museum, à Londres (source © site sur la bataille de Waterloo)

Et pourtant, curieusement, les quelques fouilles qui ont été réalisées sur le champs de bataille qui a été laissé grosso modo laissé en l’état depuis 1815, ont révélé excessivement peu de restes humains. En 2015, un squelette humain a bien été mis à jour à l’occasion du chantier de construction d’un parking près du musée, et en 2019, les archéologues ont exhumé un os de jambe amputée en fouillant les vestiges de ce qui fut le principal hôpital de campagne des armées coalisées. Voilà qui paraît bien peu au vu du gigantesque charnier que tous les contemporains décrivent à l’issue de cette bataille dantesque et effroyable…

Un des carrés anglais sur lequel vient se briser la cavalerie française : le 28e régiment à Quatre Bras, peint par Elizabeth Thomson en 1875 (source © Slate)

A tel point que certains historiens s’interrogent sur le devenir de tous ces cadavres tombés dans cette morne plaine. A l’instar de l’Écossais Tony Pollard, directeur du Centre for Battlefield Archaeology à l’Université de Glasgow et qui a notamment publié en juin dernier, dans la revue scientifique Journal of Conflict Archeology une étude pour le moins surprenante. Il s’est notamment intéressé aux témoignages des très nombreux contemporains qui, souvent par simple curiosité morbide, se sont précipités sur le champ de bataille de Waterloo sitôt éteint le son de la mitraille. Leur intention n’était pas, comme la crapule de Thénardier, de venir détrousser les cadavres, mais simplement de se rendre compte par eux-mêmes de ce choc de titans qui venait de sceller le sort de l’empire napoléonien et de changer fortement le destin de l’Europe.

Plusieurs de ces témoignages émanent de Britanniques venus en nombre dans les jours qui ont suivi la bataille et qui relatent les opérations d’évacuation des blessés, dans les premiers jours, et l’ensevelissement des morts qui a pris une bonne dizaine de jours au total, sans compter le pillage qui s’est poursuivi pendant des mois.

Crémation des corps de soldats morts à Waterloo, devant le château d’Hougoumont, peint par James Rouse et publié en 1817 par William Mudford (source © Journal of Conflict Archeology)

Selon ces écrits, les innombrables cadavres d’hommes et de chevaux qui jonchaient le champ de bataille ont dû être brûlés pour tenter de réduire le volumes de corps à ensevelir. De nombreuses fosses ont été creusées à la hâte mais les monceaux de corps étaient tels que du bois était disposé au sommet de ces tas pour poursuivre la crémation et faciliter ensuite l’ensevelissement des restes, le tout en plein été, dans une puanteur que tous les témoins décrivent comme atroce…

Enterrement de soldats dans des fosses communes à la Haye sainte, peinture de James Rouse (source © Journal of Conflict Archeology)

Curieusement, malgré ces témoignages illustrés, aussi précoces que multiples, et malgré les campagnes d’investigation qui ont été menées sur le terrain, aucune de ces fosses communes n’a pu être retrouvée par les archéologues que cette disparition ne manque pas d’intriguer : que sont donc devenus les ossements des dizaines de milliers de cadavres tombés à Waterloo et enterrés sommairement sur place ?

Selon Tony Pollard, la raison principale de cette disparition étrange serait due au fait que les cadavres en question ont été en grande partie recyclés ! On savait déjà que les dents des soldats tombés à Waterloo avaient fait l’objet d’un pillage à grande échelle qui serait même à l’origine de l’essor des prothèses dentaires, les premières implantées n’étant autres que ces « dents de Waterloo » prélevées sur des cadavres…

Mais on apprend désormais que le champ de bataille de Waterloo, comme les autres lieux de confrontation majeure de l’épopée napoléonienne, ont servi en réalité dans les années 1820, de réserve de matière première pour la fabrication d’engrais agricole. Ce n’est en effet qu’en 1840 que le chimiste français Frédéric Kuhlmann a développé un procédé industriel permettant de synthétiser les superphosphates et répondre aux énormes besoins en fertilisant des gros producteurs de betterave à sucre du nord de la France. Mais, jusque-là, on avait beaucoup recours, pour la production de ces phosphates dont l’agriculture est friande, à la récupération des ossements (animaux en principe, mais aussi humains quand l’occasion se présentait), réduits en farine et exportés ensuite, notamment vers les îles britanniques.

La poudre d’os, un fertilisant naturel toujours aussi recherché… (source © Market on the web)

Un article publié dans The London Observer en novembre 1822 faisait état de ce trafic peu ragoûtant, reconnaissant qu’un soldat mort était une source de commerce des plus lucratifs puisque ses ossements, soigneusement récoltés sur les grands champs de bataille du continent étaient ensuite importées à grands frais pour être broyés et revendus aux agriculteurs du Yorkshire. Le journaliste allait même jusqu’à s’étonner que la Grande-Bretagne ait ainsi envoyé tant de jeunes soldats se faire tuer en Europe pour ensuite devoir importer leurs restes afin de fertiliser ses sols agricoles : l’économie du recyclage, qui revient fort à la mode de nos jours, ne date finalement pas d’hier…

L. V.

Plus d’investissements pour l’eau !

2 septembre 2022

La tribune suivante, publiée le 21 août 2022 par le média numérique GoMet qui traite de l’actualité sur l’espace métropolitain marseillais, a été rédigée par Jacques Boulesteix, conseiller municipal démissionnaire de Carnoux, ancien président du Conseil de développement de Marseille Provence Métropole et ex président de Paca Investissement ou encore président fondateur du pôle Optitec. Un avis tranché qui a le mérite d’ouvrir le débat après la période de sécheresse intense qu’a connu la France cet été.

Jacques Boulesteix, conseiller municipal démissionnaire de Carnoux (source © Carnoux-citoyenne)

L’absence de précipitations et le niveau historiquement bas des cours d’eau nous interrogent sur notre capacité à prévoir et réaliser des équipements majeurs pour faire face à une situation météorologique nouvelle qui devrait logiquement s’aggraver dans les années à venir. La chaleur et la sécheresse sont des maux qui peuvent pourtant être gérés pour peu que l’on consente des travaux conséquents.

Durant des siècles, les chutes de pluie et de neige étaient supposées, en France, offrir suffisamment de ressources pour satisfaire les besoins d’eau à usage domestique, agricole, industriel et énergétique. L’aménagement ancien des cours d’eau n’était guidé que par la nécessité de contenir les inondations et par le besoin de navigabilité des voies fluviales.

Le barrage de Serre-Ponçon mi-juillet 2022, à 13 m sous sa cote d’exploitation normale (photo © Vincent Ollivier / Le Dauphiné Libéré)

Les retenues artificielles, en général concédées à EDF, visaient d’abord la production d’électricité. Les plus récentes sont cinquantenaires. L’irrigation, pourtant essentielle dans le midi, n’en était qu’un bénéfice induit. La donne a changé.

La région Provence-Alpes-Côte-d’Azur abrite historiquement les deux plus volumineuses retenues artificielles de France, Serre-Ponçon (1960) et Sainte-Croix (1974), et les centrales hydroélectriques sont nombreuses.

Pour autant, l’électricité hydraulique ne représentait plus, en 2021, que 22 % des besoins électriques. Elle était même en baisse de 15 % sur un an en raison du manque de précipitations, mais également de la diminution rapide des glaciers, véritables réservoirs naturels contribuant à l’approvisionnement en eau durant tout l’été.

Le lac de Serre-Ponçon le 19 juillet 2022, à un niveau exceptionnellement bas… (photo © Catherine Jagu / Twitter / Futura Science)

A la mi-août, le niveau de la retenue de Serre-Ponçon est 16 mètres en dessous du niveau nominal, celle de Sainte-Croix, à plus de 6 mètres. Nous ne manquons globalement pas d’eau, mais nous n’avons pas encore assez investi pour la réguler…

Sommes-nous donc condamnés, dans les années à venir, à un rationnement de l’eau et à une diminution de fait de notre confort et des activités agricoles ou industrielles ? Certainement si nous n’investissons pas aujourd’hui d’une manière importante dans la régulation de cette ressource si vitale. Nous l’avons bien fait en son temps avec le canal de Marseille (1850), puis le canal de Provence (1960), et c’est heureusement un grand atout aujourd’hui.

Mais, alors que la population de la région a augmenté de 30 % en 50 ans, que les activités agricoles et industrielles se sont développées, nous n’avons plus investi dans de nouveaux barrages ou retenues d’eau. Nous manquons aujourd’hui de réserves en été. Contrairement à l’idée reçue, nous ne manquons globalement pas d’eau de pluie (ou de neige). 66 cm de hauteur par an en Provence Alpes Côte d’Azur, contre 90 cm en Irlande : ce n’est pas si mal. Simplement, seulement 17 % de cette eau tombe en été, au moment où l’évaporation est la plus forte. Mais même en tenant compte de cette évaporation, le rapport entre la quantité de pluie annuelle et la consommation totale en région Paca est supérieur à 10 (15 fois en France).

Le Glacier Blanc, le plus grand des Alpes-du-Sud, en cours de régression accélérée ces dernières années (source © Parc National des Écrins / France 3 Région)

Côté équipements, il est donc indispensable de créer des retenues petites ou grandes, publiques ou privées, afin de stocker, en prévision des étés, une plus grande partie des précipitations annuelles. Trop peu d’investissements ont été réalisés ces dernières décennies. En première urgence, il faudrait au moins compenser la perte de volume de nos glaciers qui fondent encore plus rapidement dans les Alpes du Sud. 90 % de nos glaciers auront disparu en 2100… L’idée de pomper dans les nappes phréatiques serait la plus mauvaise solution : l’apport naturel d’eau de pluie ne correspond qu’à 6 % de leur volume. De même, la limitation des usages, même si elle est appréciable lors des crises, peut difficilement combler le déficit pluviométrique estival : la consommation domestique des ménages français, qui avait évolué durant le 20e siècle deux fois plus vite que la croissance démographique, a plutôt tendance à diminuer depuis les années 2000 et ne représente que 25 % du bilan, deux fois moins que pour l’agriculture.

Irrigation gravitaire dans la Crau au sud-ouest d’Arles, à partir du canal de Craponne (source © DRAAF PACA)

Alors, bien sûr, on peut toujours encourager les économies. Mais rien ne remplacera le recyclage de l’eau. Une eau usée reste une eau utilisable après traitement. Recycler et réutiliser les eaux usées, plutôt que les rejeter à la mer, est aujourd’hui indispensable. Même si des progrès sanitaires considérables sont aujourd’hui faits, une eau usée recyclée trouverait toute sa place dans l’irrigation et l’industrie, pour peu que la réglementation évolue.

Autre chance : la rivière souterraine de Cassis, qui déverse 220 millions de m3 d’eau douce par an dans les Calanques, correspond à une consommation d’eau potable domestique de 4 millions d’habitants… A ce jour, aucun projet n’a encore été sérieusement envisagé pour exploiter cette exsurgence de Port-Miou. Augmenter les capacités de réserves, retraiter les eaux usées, capter les exsurgences, les possibilités sont nombreuses en Provence pour répondre au déficit croissant des précipitations estivales. Cela nécessite des investissements importants. Cela exige surtout une vision, une volonté et des priorités, si nous voulons que notre région reste agréable à vivre et éviter qu’elle ne périclite.

JBx

La mer Morte est-elle menacée de mort ?

4 août 2022

Cléopâtre et la reine de Saba déjà l’avaient remarqué en leur temps : la mer Morte est particulièrement riche en sels minéraux et notamment en potassium, si bien que les boues issues de ses rives étaient déjà réputées pour leurs bienfaits thérapeutiques et cosmétiques dès l’Antiquité. Une tradition qui perdure et qui continue à drainer des milliers de touristes venus faire des cures thermales et surtout flotter comme un bouchon en faisant la planche tout en lisant le journal. Une capacité portante exceptionnelle liée à cette forte teneur en sels qui peut atteindre jusqu’à 340 g/l alors que celle de la Méditerranée ne dépasse pas 38 à 40 g/l et que celle de la mer Rouge atteint tout au plus 50 à 58 g/l. Aucun animal marin ni même les algues ne peuvent survivre dans un tel milieu, ce qui lui vaut d’ailleurs son nom de mer Morte…

Les eaux turquoise de la mer Morte, tellement salées qu’on y flotte sans peine (source © Get your guide)

Sauf que rien n’est totalement immuable et que la reine de Saba ne reconnaîtrait pas les rives de la mer Morte si d’aventure elle devait repasser par là… En l’espace de 50 ans, cette mer fermée a perdu un tiers de sa superficie, tout comme la mer d’Aral ou le lac Tchad, et son niveau baisse en moyenne de 70 cm par an, une baisse qui s’est encore accélérée depuis et peut atteindre jusqu’à 1,45 m par an ! En 1900, la surface de l’eau était à – 390 m sous le niveau des mers et elle se trouve désormais à – 426 m, soit une baisse de près de 40 m depuis…

Le lac de Tibériade et ses berges verdoyantes (photo © AFP / i24)

Bien entendu, le réchauffement climatique n’améliore pas la situation en augmentant les périodes de forte chaleur qui accentuent l’évaporation, la mer Morte n’étant que l’exutoire ultime du Jourdain, ce fleuve biblique issu du lac de Tibériade et dont les eaux viennent se perdre dans la mer Morte où elles s’évaporent naturellement. Mais la cause de cet assèchement brutal est principalement liée à l’activité humaine. Dans les années 1960, l’État d’Israël, en plein expansion a eu besoin d’énormes quantités d’eau pour alimenter ses colonies de peuplement et assurer la mise en culture du désert du Néguev. Un barrage a alors été construit au sud du lac de Tibériade et plus des trois-quarts de son débit est depuis purement et simplement détourné pour les besoins des Israéliens, ne laissant plus qu’un débit qui ne dépasse pas celui de la Seine à Paris !

Vue aérienne de la mer Morte en voie d’assèchement, avec à gauche la partie sud exploitée en bassins de décantation pour extraire la potasse (source © France TV Info)

Depuis lors, les apports du Jourdain ne suffisent plus à compenser l’évaporation de la mer Morte qui s’assèche à vue d’œil. En parallèle, Israéliens et Jordaniens se sont mis à exploiter la potasse contenue dans les eaux de la mer Morte pour en faire des engrais agricoles. Toute la partie sud de la mer Morte a été transformée en gigantesques bassins de décantation pour extraire le précieux minerai, ce qui accentue fortement la vitesse de réduction du plan d’eau qui rétrécit comme peau de chagrin.

En se retirant, la mer laisse des dépôts souterrains de sols riches en sels. Le ruissellement sur les rives vient dissoudre peu à peu ces poches souterraines de sels et on assiste depuis des années à d’innombrables effondrements qui viennent miner les berges : plus de 6000 cratères d’effondrement, dont certains atteignent plusieurs kilomètres de diamètre, se sont ainsi formés, transformant les abords de la mer Morte, en de nombreux endroits, en un paysage lunaire traversé de multiples crevasses, routes et infrastructures étant peu à peu englouties au fur et à mesure que la mer se retire et que les berges s’effondrent.

Cratères d’effondrement et recul du rivage sur les berges de la mer Morte (source © Pour la science)

Pour pallier cette situation catastrophique, personne n’envisage de réduire les prélèvements en eau dans une région qui en manque déjà cruellement. En 2006, sous l’égide de la Banque Mondiale, c’est un autre projet pharaonique qui a vu le jour, consistant à construire une immense usine de dessalement d’eau de mer sur les rives de la mer Rouge, puis à creuser un gigantesque canal à travers le désert pour conduire vers la mer Morte les saumures issues du traitement, espérant que ces eaux permettraient de réalimenter suffisamment le plan d’eau en cours d’assèchement.

Les bords de la mer Morte devenue un haut lieu du tourisme également fort gourmand en eau potable (photo © You matter)

Les études ont néanmoins permis de cerner les coûts pharamineux d’un tel projet estimé à près de 10 milliards de dollars, et surtout les risques écologiques majeurs induits. Il aurait fallu pomper l’eau à plus de 120 m de profondeur pour ne pas aspirer toute la vie organique excessivement riche associée aux récifs coralliens de la mer Rouge, et sans garantie que les saumures déversées dans la mer Morte ne viennent rapidement faire virer au blanc (du fait de précipités de gypse) ou au rouge (par suite du développement de micro-algues associées aux milieux lagunaires sursaturés) les eaux de la mer Morte réputées pour leur belle couleur turquoise… Par ailleurs, la canalisation souterraine de 180 km de long envisagée pour transporter les saumures vers la mer Morte risquait fort de se rompre en cas de séisme, fréquent dans la région, au risque de rendre définitivement impropre à tout usage la nappe souterraine exploitée le long de son tracé !

La ville israélienne d’Eilat et sa voisine jordanienne d’Aqaba, au bord de la mer Rouge (photo © Hadas Parush / Flash 90 / Times of Israel)

En juin 2021, les apprentis sorciers ont finalement renoncé au projet mais la Jordanie a alors annoncé officiellement qu’elle lançait le projet de construction d’une usine de dessalement sur les rives de la mer Rouge, dans le golfe d’Aqaba, afin de fournir au pays 250 à 300 millions de m³ d’eau potable par an d’ici 2026. Un projet chiffré à 1 milliard de dollars en comptant tout le réseau de distribution d’eau à réaliser, la ville d’Aqaba étant situé à l’extrémité sud du pays, à plus de 300 km de la capitale Amman… En parallèle, la Jordanie va tenter de limiter l’urbanisation sur les zones côtières et Israël envisage de taxer les industries minières pour freiner l’extraction de la potasse.

Reste à mettre en point le dispositif pour développer une usine de dessalement d’une telle ampleur en essayant de privilégier le recours à l’énergie solaire car les conditions d’ensoleillement sont idéales pour cela en Jordanie qui par ailleurs manque de ressources énergétiques propres et produit déjà 20 % de ses besoins énergétiques à base de renouvelable. A défaut de freiner l’évaporation des eaux de la mer Morte, le soleil contribuera du moins à favoriser l’approvisionnement des Jordaniens en eau potable…

L. V.

Alerte sur les abeilles au Maroc !

14 avril 2022

Le Maroc ne fait pas partie des principaux producteurs mondiaux de miel. Avec une production annuelle estimée à un peu moins de 7500 tonnes de miel en 2021, on est bien loin des 450 000 tonnes de la Chine, premier producteur mondial devant la Turquie et l’Argentine ! Même la production française, qui dépasse les 17 000 tonnes par an, est très nettement supérieure. Pourtant le potentiel apicole de ce pays caractérisé par une très grande variété de paysages, des conditions climatiques favorables et une grande richesse floristique, est incontestable.

Apiculteurs marocains dans la forêt de Mesguina, près d’Agadir (source © Good planet)

La pratique de l’apiculture y est ancienne et bien implantée dans les traditions séculaires de nombreuses régions marocaines, tandis que la consommation de miel y est forte : il suffit de voir les pâtisseries traditionnelles en cette période de Ramadan pour s’en convaincre… Différents systèmes de ruches traditionnelles en roseaux, en vannerie, en liège voire en poterie se retrouvent selon les régions, même si les ruches modernes à cadres sont désormais prépondérantes.

Le miel, un ingrédient indispensable de la pâtisserie marocaine (source © apiculture.net)

On y trouve même, notamment dans la région d’Argana, au sud de Marrakech, des ruchers collectifs en pisé et en bois constitués de multiples étagères dans lesquelles sont entreposées les ruches cylindriques et qui sont recouvertes de terre et de branchage pour militer l’effet de l’insolation. Un des plus spectaculaires est celui d’Inzerki, un village chleuh de la province de Taroudant. Construit au XVIe siècle et toujours actif, il comporte environ 1000 alvéoles, disposées sur un versant orienté au sud, à près de 1000 m d’altitude, dans un secteur très riche en arganiers, chênes verts, genévriers, acacias, lavande et thym.

Fortement endommagé par des crues violentes en 1990 et 1996, ce rucher collectif emblématique est désormais gravement menacé par les effets de la sécheresse et les colonies d’abeilles ont perdu 30 % de leurs effectifs en quelques années. Une évolution qui reflète malheureusement l’état général de l’apiculture marocaine, qui a observé cette année un véritable effondrement de ses populations d’abeilles, alors qu’il était jusqu’à présent plutôt préservé de ce phénomène qui touche l’ensemble des régions mellifères.

Le rucher collectif d’Inzerki, menacé par la mortalité des abeilles (source © Argana 92 / Le Progrès)

Dans le nord du pays, le fief des abeilles noires, réputées plus agressives et davantage propices à l’essaimage, ce sont incontestablement les effets de l’agriculture intensive et du développement des pesticides, qui constituent une des causes de cette disparition des abeilles. Mais les effets du réchauffement climatique, avec son lot de canicules accentuées, sont aussi largement évoqués comme l’une des causes de cette catastrophe écologique et économique, en particulier dans la bande située au sud et à l’est du pays, là où est prépondérante la race endémique d’abeilles jaune d’or,  Apis mellifica sahariensis.

Mais bien d’autres facteurs contribuent sans doute à expliquer ces difficultés de l’apiculture marocaine. Pratiquée de manière traditionnelle ou selon des techniques modernes importées mais pas toujours bien maîtrisées, la pratique soufre trop souvent d’un manque de formation pour faire face à des contraintes de plus en plus fortes. La tendance à regrouper les ruches dans des espaces retreints accentue ces difficultés lorsqu’il faut faire face à des conditions climatiques plus sévères qui se traduisent par une forte compétition entre colonies. C’est aussi un facteur défavorable lorsque les ruches sont attaquées par des parasites comme le Varroa, désormais très présent au Maroc malgré les températures estivales élevées, et contre lequel les apiculteurs locaux utilisent des traitements chimiques à base d’Amitraz, une molécule cancérigène qui a tendance à provoquer des phénomènes de résistance…

Nettoyage de cadres dans une coopérative apicole à Tizi Ntakoucht, au sud Maroc (source © PPI Oscan)

Dans certains pays, ce sont les agriculteurs qui incitent les apiculteurs à venir installer leurs ruches à proximité de leurs plantations fruitières pour y favoriser la pollinisation. Mais au Maroc, il faut souvent dédommager les agriculteurs, pour pouvoir y implanter des ruches, en particulier près des vergers d’orangers pour un produire un miel particulièrement prisé. Or les arboriculteurs imposent de regrouper les ruches en périphérie des plantations pour que leurs ouvriers ne soient pas gênés par les abeilles, ce qui réduit considérablement les possibilités de production car le rayon d’action de ces insectes reste très limité, et cette pratique favorise la concentration des ruches avec les risques associés de concurrence et de transmission des parasites.

Le gouvernement marocain a réagi, dans le cadre du Plan Maroc Vert, pour tenter d’améliorer les conditions de production apicole, via des formations et des financements mais le chantier est vaste et, en attendant, on assiste à un véritable effondrement des colonies d’abeilles, constaté officiellement fin janvier 2022 par l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires, ce qui a déclenché un plan d’aide à hauteur de 130 millions de dirhams.

La mortalité des abeilles, un problème préoccupant au Maroc désormais (source © Maroc hebdo)

Pas sûr que cette aide soit suffisante pour faire face à une crise manifestement systémique et dont une des causes majeure semble bien être le réchauffement climatique, à l’origine de sécheresses plus intenses et plus fréquentes comme celle qu’a justement connu le Maroc en 2021, à l’issue de laquelle les abeilles n’ont pas été en mesure de reconstituer des réserves de pollen suffisantes pour passer l’hiver. Malheureusement, ce n’est pas une simple conférence ministérielle, même assortie d’une aide financière ponctuelle qui pourront résoudre un problème de cette ampleur…

L. V.

Une nouvelle forêt au nord de Paris ?

5 mars 2022

On a un peu tendance à l’oublier, mais la gestion de l’eau dans une grosse agglomération urbaine est toujours un casse-tête. Alimenter les habitants avec une eau potable de qualité n’est déjà pas simple, mais évacuer et traiter les eaux usées et les eaux pluviales l’est souvent encore moins.

Paris ne fait pas exception et a longtemps été victime de son accroissement démographique effréné. Dès 1778, la Compagnie des Eaux de Paris, créée par les frères Périer, permet d’installer un premier réseau de distribution d’eau « potable » (pompée directement dans la Seine) par canalisations enterrées, tandis que la mise en service du canal de l’Ourcq en 1822 améliore considérablement la quantité d’eau mise à disposition des habitants, mais en 1832, une épidémie de choléra cause plus de 18 000 morts dans la capitale !

Nouveau collecteur sous le boulevard Sébastopol inauguré en 1858 (source © Le Monde illustré / Aimable faubourien)

C’est à cette époque que le réseau d’égouts commence vraiment à s’étendre sous Paris pour remplacer peu à peu les fosses d’aisance peu étanches et qu’il fallait curer régulièrement, la matière étant ensuite séchée puis revendue aux agriculteurs comme engrais. A partir de 1894, le préfet Eugène Poubelle interdit de déverser ses ordures et eaux usées en dehors du réseau d’égouts alors bien développé grâce aux travaux remarquables de l’ingénieur Belgrand. L’année suivante, l’émissaire de Clichy est prolongé jusqu’à Asnières, en aval de Paris.

A l’époque, les eaux usées ne subissent aucun traitement et sont directement déversées dans les champs, dédiés principalement à la culture maraîchère pour alimenter la capitale. Trois vastes plaines d’épandage voient ainsi le jour. La première, celle d’Achères, dans les Yvelines, en rive gauche de la Seine, est exploitée dès 1895. A partir de 1899, l’épandage se fait aussi en rive droite, toujours dans les Yvelines, entre les communes de Carrières-sous-Poissy et Triel-sur-Seine. La troisième plaine d’épandage, la plus étendue couvre plus de 2000 ha au nord de la Seine, dans le Val d’Oise, entre Pierrelaye et Méry-sur-Oise.

Vestige du dispositif d’épandage des eaux usées sur la plaine de Pierrelaye (source © Paris myope)

Sur cette dernière, les eaux usées brutes sont déversées directement dans les champs sans le moindre traitement de 1899 jusqu’en 1998, soit pendant près d’un siècle ! A partir de 1999, la pratique se poursuit mais en utilisant désormais des eaux partiellement traitées, issues de la station d’épuration de Colombes puis, depuis 2007, de celle d’Achères aval.

Entre temps, l’activité maraîchère de cette vaste plaine agricole proche de Paris a été largement rattrapée par l’urbanisation. Les anciens champs copieusement arrosés par les égouts de la capitale laissent peu à peu la place à des lotissements qui poussent comme des champignons. Dès 2004, plus de la moitié des surfaces agricoles qui servaient de plaine d’épandage depuis 1899 ne sont plus cultivées et sont désormais recouvertes de pavillons et de bâtiments commerciaux et industriels.

Pierrelaye. 13 familles d’un lotissement tranquille situé rue des Saules à Pierrelaye ont assigné en justice leur promoteur immobilier. Ils lui reprochent de leur avoir caché la pollution de leurs terrains lors de la vente.

Dès la fin des années 1990, certaines associations s’inquiètent des pollutions apportées par cette pratique prolongée et intensive de l’épandage d’eaux brutes. Des analyses de sol sont effectuées et bien évidemment elles mettent en évidence la présence massive de différents résidus peu ragoûtants dont beaucoup de métaux lourds : plomb, cadmium, mercure, arsenic, et on en passe… Une étude de 2001 indique que les accumulations représentent pas moins de 8 kg de cadmium et 1,6 tonnes de zinc à l’hectare, sans parler des résidus d’antibiotiques présents en masse ! Il n’y a pas que sur les anciens sites industriels des calanques que l’on trouve de telles polluants dangereux pour la santé humaine, en particulier pour les jeunes enfants et certaines populations vulnérables.

D’ailleurs, dès 1999, un arrêté préfectoral interdit la commercialisation des productions maraîchères issues de ces zones d’épandage, suivi en mars 2000 d’un second arrêté interdisant cette fois la production de toute culture légumière ou aromatiques dans les secteurs concernés : après avoir fait la richesse de ces terres agricoles, l’épandage des eaux usées parisiennes en provoque la ruine ! Que faire alors de cette vaste plaine de Pierrelaye, traversée par l’autoroute A15 mais devenue suspecte pour bien des usages ? Les études se succèdent au fil des années, tandis que la plaine se couvre de dépôts de déchets sauvages et sert d’implantation pour une forte population de gens du voyage.

Dépôt sauvage sur l’ancien centre équestre de Bessancourt, dans la plaine de Pierrelaye (source © La Gazette du Val d’Oise)

Peu à peu émerge, à l’initiative du SMAPP (syndicat mixte d’aménagement de la plaine de Pierrelaye) un projet qui consiste à construire des habitations en périphérie et à reboiser la partie centrale pour reconstituer une véritable forêt reliant l’Oise à la Seine sur pas moins de 1350 ha. On parle d’un million d’arbres à planter pour un coût total d’aménagement estimé à 85 millions d’euros, financés en grande partie par la société du Grand Paris qui veut en profiter pour y stocker une partie des déblais issus des immenses chantiers de terrassement occasionnés par les nouvelles lignes de métro en construction.

Emprise de la future zone reboisée entre Oise et Seine dans la plaine de Pierrelaye (source © Valparisis)

L’affaire n’est pas simple, d’autant que le secteur concerné est morcelé en plusieurs milliers de propriétaires qui ne voient pas tous d’un très bon œil ce projet très parisien. Certains préfèrent vendre leurs parcelles aux gens du voyage déjà bien implantés avant que ne se mette en place la procédure d’expropriation, à l’issue d’un interminable processus d’enquêtes publiques et d’études en cascades, notamment par l’ONF qui cherche à sélectionner les espèces de feuillus les plus adaptées y compris dans un contexte de réchauffement climatique.

Cérémonie de plantation du premier arbre, le 25 novembre 2019, en présence de nombreuses personnalités dont Valérie Pécresse (photo © Antoine Chéret / ONF)

Enfin, le 25 novembre 2019 a lieu la cérémonie de plantation des premiers arbres, en présence notamment du Préfet de région Michel Cadot, de la présidente du Conseil régional, Valérie Pécresse, et du président du SIAAP, le syndicat interdépartemental d’assainissement de l’agglomération parisienne, le gestionnaire des eaux usées de la capitale. Pas de chance, l’été qui suit s’avère particulièrement sec et, malgré tous les efforts engagés par les techniciens de l’ONF pour choisir, en fonction des natures de sol, les espèces les plus aptes à résister, un bon tiers des sujets plantés durant l’hiver sur 14 ha au total, ont séché sur pied.

Inspection d’une parcelle reboisée en 2019 (photo © MB / ONF)

Cette première expérience confirme néanmoins la bonne adaptation de certains espèces, dont l’érable. Dès l’année suivante, ce sont à nouveau 22 000 plants qui sont mis en terre, sur 8,8 ha tandis que se poursuivent les opérations de nettoyage pour enlever quelque 13 000 tonnes de déchets accumulés ! Et l’opération devrait ainsi se poursuivre pendant encore une bonne dizaine d’années, à raison de 240 000 nouveaux plants par an dès cette année. Un effort de reboisement gigantesque qui pourrait permettre à terme de voir se développer une nouvelle forêt entre celle de Montmorency, au nord, et celle de Saint-Germain-en-Laye, au sud. En espérant que les arbres s’accommodent de tous les résidus polluants accumulés dans le sol à l’issue d’un siècle d’épandage à tire larigot…

L. V.

Camp de Sarlier à Aubagne : un patrimoine historique réapparaît…

30 décembre 2021

L’histoire ancienne de la ville d’Aubagne reste encore largement à écrire. On s’accorde certes à reconnaître que le nom de la ville apparaît pour la première fois dans différentes chartes de l’abbaye de Saint-Victor, datées du tout début du XIe siècle, dont l’une mentionne dès 1005 un lieu de culte « in villa que vocatur Albanea », ce nom d’Albanea étant l’origine du vocable actuel de la commune. Mais, si au Moyen-âge la ville tend à se développer sur les hauteurs, en surplomb de l’Huveaune, à l’époque gallo-romaine, le site était probablement plutôt caractérisé par un habitat dispersé au milieu d’une vaste plaine agricole. On a ainsi retrouvé quelques vestiges d’implantation de fermes romaines près de la gare et dans les secteurs de Napollon et de la Font de Mai.

Lors du siège de Marseille en 49 avant J.-C., Jules César mentionne la présence, dans le massif du Garlaban, de montagnards albiques, une tribu celto-ligure établie entre le Luberon et les monts de Vaucluse, venue prêter main forte à ses alliés marseillais assiégés par l’armée romaine et qui donnera bien du fil à retordre aux légions de César. Lui-même avait d’ailleurs donné le nom d’Albania à cette zone située au pied du Garlaban, ce qui pourrait être une des origines possibles du nom actuel de la localité.

Toujours est-il que des fouilles archéologiques récentes, effectuées entre mars et novembre 2021 sous la direction de Denis Dubesset à la demande du Service régional d’archéologie, sur 9000 m² sont en voie d’apporter de nouvelles informations sur l’histoire ancienne d’Aubagne.

Vue panoramique de la zone de fouille du Camp de Sarlier à Aubagne ( photo © Denis Dubesset / INRAP)

Le site ainsi exploré se situe au lieu dit Le camp de Sarlier, un vaste terrain d’une vingtaine d’hectares, en forme de triangle qui se développe à l’entrée est de la ville, coincé entre la voie ferrée et la RD 43a côté ouest, l’autoroute A 52 et la zone des Paluds côté est, et la RD2 ainsi que l’Huveaune au nord. Ce secteur est traversé par le Fauge (appelé ici la Maïre), un petit ruisseau qui dévale depuis le parc de Saint-Pons, est busé sous le village de Gémenos et la zone commerciale des Paluds avant de finir en fossé pluvial très dégradé qui vient se jeter dans l’Huveaune à l’ouest d’Aubagne après avoir été rejoint par le Merlançon qui vient de Roquefort-La Bédoule et de Carnoux.

Vue aérienne du site du Camp de Sarlier, à l’est d’Aubagne (source © Modification 3 du PLUi d’Aubagne / Carnoux citoyenne)

Autrefois cultivées, ces terres alluvionnaires très fertiles sont désormais parsemées de friches, de quelques maisons d’habitation dans la partie nord et d’entrepôts industriels et commerciaux épars. Un nouveau complexe de bureaux y a été édifié sur 2 ha, au nord-est de la zone, le long de l’autoroute, à l’emplacement d’une ancienne boîte de nuit, l’Alta Rocca, qui a donné son nom à ce nouveau pôle d’activité ouvert en 2019 après 3 ans de travaux. Comportant 7 bâtiments conçus par l’architecte Franck Gatian, dont un hôtel, ce centre est exclusivement dédié aux activités tertiaires et médicales, pour ne pas gêner les commerces du centre-ville, déjà bien mis à mal par la concurrence redoutable des Paluds, même si le projet des Gargues , toujours dans les cartons, n’a pas encore vu le jour.

Le centre d’affaire Alta Rocca à Aubagne, achevé depuis fin 2019 (source © Ville d’Aubagne)

C’est d’ailleurs la même société, Foncière GM, gérée par Pierre Meguetounif, qui se lance désormais dans une extension de ce projet, toujours le long de l’autoroute, dans le prolongement sud des premiers bâtiments, déjà tous occupés. Le Patio de l’Alta qui devrait s’étendre sur 1,2 ha, comprendra 4 nouveaux bâtiments, offrant 9200 m² supplémentaires de bureaux dans un secteur particulièrement bien desservi, y compris demain par le futur Chronobus, un bus à haut niveau de service qui devrait relier, d’ici 2024, la gare d’Aubagne au pôle d’activité de Gémenos.

Le futur Chronobus qui devrait relier en 2024 sur 6,5 km la gare d’Aubagne au pôle d’activité de Gémenos (source © Façonéo)

C’est donc en prévision de ce nouveau chantier que l’INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives) s’est vu confier la réalisation de fouilles archéologiques. Et les résultats dépassent toutes les espérances, comme le relate un article très documenté publié par La Marseillaise le 21 décembre dernier.

Article paru dans La Marseillaise le 21 décembre 2021

Les fouilles ont en effet mis à jour de nombreux vestiges d’une implantation du Néolithique moyen, il y a peut-être plus de 4 000 ans avant notre ère. L’emplacement des anciens poteaux permet de reconstituer la trace d’au moins un vaste bâtiment d’habitation et de nombreux silos et greniers servant à stocker les récoltes dans cette zone alors déjà bien cultivée. Un grand foyer aménagé avec un lit de pierres chauffées sur la braise prouve que nos lointains ancêtres étaient déjà de grands amateurs de pierrade… Des sépultures et des fragments de céramique ont aussi été datés de cette époque préhistorique.

Foyer à pierres chauffantes du Néolithique en cours de dégagement (photo © Denis Dubesset / INRAP)

Une nécropole plus récente datant de la fin de l’âge du Bronze (entre 900 et 600 av. J.-C., avant donc l’arrivée des Phocéens) a aussi été exhumée sur ce même site, avec notamment un tumulus enfermant 6 corps. Des éléments de parures métalliques en alliage cuivreux y ont été retrouvés, même si ces sépultures anciennes ont pour certaines été manifestement remaniées voire pillées. Outre ces restes de bijoux, une épée datant du tout début de l’âge du Fer, a pu être exhumée, encore protégée dans son fourreau d’origine.

Sépulture datant du premier âge du Fer découverte au Camp de Sarlier (photo © Nicolas Bourgarel / INRAP)

Les archéologues ont aussi mis au jour un tronçon de voie romaine dégagée sur une petite centaine de mètres de longueur et qui pourrait avoir été aménagée par les armées de César, lors du siège de Massalia, en 49 av. J.-C. comme en témoigne la date des nombreuses pièces de monnaie qui ont pu y être récoltées.

Vestiges de l’antique voie romaine dans le secteur du Camp de Sarlier en bordure de l’autoroute A52 (photo © Denis Dubesset / INRAP)

Large de 12 à 13 m entre ses deux fossés bordiers, cette voie a manifestement servi au passage de lourds convois car on y a retrouvé de très nombreux hipposandales, ces protections métalliques que les Romains attachaient sous les sabots de leurs chevaux de trait. A l’époque de Jules César, le tracé de l’autoroute différait donc légèrement de l’actuel et ce n’était pas Vinci qui percevait les péages, mais la circulation y était déjà intense…

L. V.

Steiner : spiritualisme intuitif ou fumisterie sectaire ?

30 septembre 2021

Il est des noms qui provoquent inévitablement la controverse. Celui de Rudolph Steiner et de ses fameuses écoles en fait assurément partie. Régulièrement, les médias de tous pays s’interrogent sur les fondement de ces fameuses écoles Steiner-Waldorf qui ne touchent pourtant qu’une infime minorité d’élèves. On compterait ainsi en France pas plus de 22 écoles affiliées à ce mouvement, avec de l’ordre de 2500 élèves concernées, 3 seulement de ces établissements étant sous contrat avec l’État et la plupart d’entre eux s’arrêtant au stade de l’enseignement primaire voire du jardin d’enfant. Au Québec, où l’enseignement Steiner fait l’objet de vives polémiques, seules 4 écoles sont concernées, tandis qu’on en recense 119 aux États-Unis et jusqu’à 232 en Allemagne où elles sont plutôt bien intégrées dans le système éducatif officiel.

Dans les écoles Steiner, l’accent est mis sur les activités artistiques et ludiques (source © Fédération des écoles Rudolf Steiner de Suisse / Le Courrier)

En 2000, un rapport de la Mission interministérielle de lutte contre les sectes, se basant sur une inspection des écoles françaises qui se réclament de cette approche pédagogique, pointait notamment des risques d’endoctrinement ainsi qu’un taux de vaccination anormalement bas au sein de ces établissements. Un ancien professeur d’une école Steiner, Grégoire Perra, publie de son côté depuis 2009 un blog critique sur l’approche anthroposophique et ses « délires cosmologiques » qui sous-tendent les enseignements dispensés dans ces écoles, dont la dimension spirituelle, qui mélange allégrement concepts hindous, influence chrétienne et théories new age, n’est pas forcément explicite pour les parents d’élèves.

Rudolf Steiner sur la colline de Dornach lors de la construction du Goetheanum (source © Société anthroposophique de France)

Pour comprendre l’origine de ce mouvement anthroposophique dont l’influence va bien au-delà des seuls écoles Steiner, il faut sans doute remonter à l’histoire même de son fondateur, Rudolf Steiner, né en 1961 en Croatie, alors partie intégrante de l’empire austro-hongrois. Étudiant à l’École supérieure technique de Vienne, il ne termine pas ses études, s’intéresse à la philosophe, puis s’attache à l’exégèse des œuvres scientifiques de Goethe avant de soutenir en 1891 son doctorat de philosophe sous le titre pompeux de « Vérité et science ». Installé à Berlin comme journaliste et conférencier, il s’imprègne des milieux littéraires bohèmes d’avant-garde, du mouvement ouvrier naissant et des approches religieuses réformatrices au sein de la Société théosophique, devenant en 1907 le dirigeant du rite de Memphis-Misraïm en Allemagne.

C’est en 1913 que le docteur Steiner, qui multiplie les conférences un peu partout dans le monde, quitte ce mouvement pour fonder la Société anthroposophique, dont le siège se trouve, aujourd’hui encore au Goetheanum à Dornach, près de Bâle en Suisse, dans une sorte de temple en béton armé, reconstruit à partir de 1925 sur la base de plans dessinés par Steiner lui-même, après que le premier bâtiment ait été détruit par un incendie criminel. C’est d’ailleurs à Dornach que Steiner s’est éteint, en mars 1925, laissant inachevée le rédaction de son autobiographie…

Façade du Goetheanum à Dornach en Suisse (source © Société d’histoire de Mutzig)

Il est bien difficile aujourd’hui de faire abstraction dans l’approche anthroposophique de ce qui relève des croyances et connaissances de l’époque, la dimension raciste par exemple n’étant pas absente de la pensée de Steiner et certaines de ses affirmations pseudoscientifiques faisant forcément sourire. Chez Steiner, la dimension spirituelle, qui est très marquée, découle principalement de la réalité perceptible par les organes sensoriels de l’homme mais est prédominante sur la rationalité matérielle. Il est persuadé qu’il existe, derrière le monde visible, un monde invisible, de prime abord inaccessible aux sens, et il croit fermement en la réincarnation, au karma, et à l’unité du cosmos. Selon lui, la nature de l’homme est une combinaison de son corps physique, soumis au lois mécaniques du règne minéral, de son corps de vie, où opèrent les forces de la croissance et de la reproduction comme dans le règne végétal, de son corps astral occulte, animé par les pulsions, désirs et passions du règne animal, et enfin son corps individuel qui se réincarne.

Steiner était notamment persuadé que chacun peut, par la méditation, accéder aux mondes supérieurs de la pensée. Au cours de son apprentissage, l’élève abandonne la forme conceptuelle de la pensée ordinaire et atteint le stade intuitif de la « vision claire et exacte ». C’est cette intuition qui a guidé Rudolf Steiner dans tous les domaines où il a tenté de s’investir, la pédagogie n’étant que l’un d’entre eux. C’est en 1919, dans l’ambiance révolutionnaire qui règne alors dans l’Allemagne en crise, qu’il inaugure ainsi un établissement scolaire mixte à Stuttgart, pour 256 élèves issus principalement des familles ouvrières de la fabrique de cigarettes Waldorf-Astoria.

Projet de nouvelle école Steiner à Saint-Genis-Laval près de Lyon (source © Pierre Piessat – Tectus Architectes / La Tribune)

Cet établissement, dont la première promotion prépare le baccalauréat lorsque Steiner disparaît en 1925, connaîtra finalement un incontestable succès. Les premières années sont basées sur un enseignement avant tout oral, symbolique et artistique, l’apprentissage de la lecture et de l’écriture étant volontairement repoussés à plus tard et les notions abstraites dont les mathématiques pas introduites avant l’âge de 12 ans alors que l’apprentissage des langues étrangères débute dès 7 ans. Les matières scientifiques sont abordées principalement par l’observation et le vécu, mais il est couramment reproché à cet enseignement de ne pas accorder la place nécessaire à certaines théories scientifiques de base comme le modèle physique de l’atome, la théorie de l’évolution ou la tectonique des plaques.

Mais Rudolf Steiner a abordé bien d’autres domaines que l’élaboration de cette approche pédagogique particulière et qui fait débat, beaucoup y voyant une pratique plutôt fructueuse basée sur des bases théoriques très douteuses. Il est notamment à l’origine d’une véritable médecine anthroposophique non conventionnelle, dans laquelle les maladies infantiles sont considérées comme « dette karmique », ce qui justifie le refus de la vaccination. Le cancer y est traité à l’aide d’un extrait de gui blanc, sur la foi d’une intuition de Rudolf Steiner, produit commercialisé par l’entreprise suisse Weleda, fondée en 1921, qui continue à développer des produits cosmétiques mais aussi à visée pharmaceutique et diététique, toujours selon les préceptes de l’anthroposophie.

Champ de vigne en biodynamie (source © Bio à la une)

Steiner s’est aussi aventuré dans le domaine de l’agriculture en inventant la biodynamie, système de production agricole dont il a posé les bases dogmatiques en 1924. Réfutant a priori toute vérification expérimentale, la biodynamie se contente d’ajouter à l’agriculture biologique classique certains principes ésotériques liés notamment à l’influence supposée des rythmes lunaires et planétaire, qui relèvent simplement de la pensée magique et dont nul n’a jamais pu démonter l’efficacité. Cela n’empêche pas qu’en France, l’association Demeter, créée en 1979, annonce avoir certifié en 2019 pas moins de 400 exploitations en biodynamie, dont les deux-tiers en viticulture : un beau succès pour ce qui ne repose que sur de simples intuitions d’un philosophe autrichien du siècle dernier, largement autodidacte en la matière, et dont les conceptions spirituelles paraissent pour le moins étranges à un esprit rationnel contemporain…

L. V.

Les chèvres déboulent à Septèmes-les-Vallons

22 septembre 2021

Le feu qui s’est déclaré le 16 août 2021 sur la commune de Gonfaron, à proximité d’une aire d’autoroute et qui a ravagé une partie du département du Var, détruisant plus de 7000 ha de forêts et de cultures, causant deux morts, obligeant à évacuer plus de 10 000 personnes en urgence et mobilisant pendant 10 jours plus de 1000 pompiers, n’a pas laissé que des cendres et des carcasses d’arbres calcinés. Il a aussi provoqué une belle polémique comme on les adore en France, déclenchant la colère de certains habitants et élus locaux toujours prompts à dénoncer les excès de zèle de l’administration et des écologistes qui s’acharnent depuis des années à préserver ce qu’il subsiste des zones naturelles du Massif des Maures.

Incendie d’août 2021 près de Gonfaron, dans le massif des Maures (photo © Nicolas Tucat / AFP / France TV Info)

Ce massif, qui doit son nom à la forêt sombre qui le recouvre, s’étend sur une soixantaine de kilomètres entre Hyères et Fréjus. Faiblement habité sinon par quelques villages comme Collobrières, et bien que très régulièrement ravagé par des feux de forêt dont celui de 2003 qui a réduit en cendres de l’ordre de 17 000 ha, le massif forestier a su conserver une végétation arborée dense où dominent notamment le chêne-liège et le châtaigner, mais aussi de nombreux pins d’Alep et pins maritimes, beaucoup plus vulnérables aux incendies.

Créée en 2009, la Réserve nationale naturelle de la Plaine des Maures, qui s’étend sur plus de 5000 ha au nord du massif dans des habitats très variés, dont ceux de la fameuse tortue d’Hermann, est gérée depuis cette date par le Conseil départemental du Var sous la responsabilité de l’État. Et forcément, les gestionnaires de la réserve se retrouvent désormais sous le feu roulant des critiques des riverains, des agriculteurs et de certains élus locaux qui dénoncent les règlements tatillons et les contrôles sévères opérés sur le territoire de la réserve pour protéger la flore locale au détriment des activités économiques.

Zone boisée dans la Plaine des Maures (photo © V. Damourette / Cœur de nature / SIPA / Réserves Naturelles de France)

Dans ce contexte, l’incendie du mois d’août ne pouvait que mettre le feu aux poudres, chacun s’épanchant dans Var-Matin contre ces défenseurs de l’environnement qui rendent le débroussaillement « ultra-limité, voire interdit », s’opposent au pastoralisme hivernal et freinent l’entretien des pare-feu et des pistes de défense contre les incendies. Comme toute polémique, l’affaire a du moins le mérite d’amener les gestionnaires de massifs forestiers en zone méditerranéenne, traditionnellement fortement vulnérables au risque de feu de forêt, a fortiori dans le contexte actuel de réchauffement climatique, à s’interroger sur la recherche de cet équilibre nécessaire entre préservation de l’environnement et travaux de débroussaillement pour faciliter la lutte contre l’incendie.

Après le passage du feu dans le massif des Maures (photo © Florian Escoffier / ABACA / Paris Match)

La réponse est loin d’être simple. Certes, le pastoralisme est une réponse intéressante, chèvres et moutons pouvant contribuer à maintenir ouverts certains milieux forestiers, à condition qu’il soit pratiqué de manière contrôlée. Mais le contexte économique de l’élevage en France ne rend pas la choses aussi simple qu’on pourrait le croire. De ce point de vue, l’expérience menée depuis quelques années sur la commune de Septèmes-les-Vallons, aux portes de Marseille, mérite d’être soulignée.

En 2002, un premier chevrier, Guy Chauvelot, s’était installé dans le vallon de Freyguières alors que la Ville réfléchissait depuis des années à l’idée de relancer le pastoralisme dans ce secteur, suite au gigantesque incendie de 1989, suivi en 1997 par un autre incendie, parti également de la même décharge de Septèmes-les-Vallons et qui ravage 4650 ha de forêts en 3 jours. Dès cette époque, une étude du CERPAM, le Centre d’études et de réalisation pastorales Alpes-Méditerranée, s’intéresse à la faisabilité de développer l’élevage caprin dans le secteur. L’intérêt économique du projet n’est pas démontré et, dix ans plus tard, lorsque le chevrier passe la main à son successeur, Eric Prioré, la ville en profite pour confier à ce dernier un troupeau de chèvres du Rove, mises à disposition pour faciliter l’écopâturage du massif.

En 2014, la municipalité décide d’aller plus loin en lançant la construction d’une chèvrerie municipale, sur une parcelle appartenant au comité d’entreprise de la RTM et mis à disposition dans le cadre d’un bail de longue durée. Pour un budget global de 380 000 €, très largement subventionné par la région et le Département, la Ville mène à bien la construction du bâtiment édifié à base de pins d’Alep, en faisant participer les jeunes de la commune dans le cadre de chantiers participatifs.

La chèvrerie de Septèmes-les-Vallons et une partie du troupeau de chèvres du Rove (source © Ville de Septèmes-les-Vallons)

Les objectifs du projet sont multiples. Il s’agit bien sûr de contribuer à l’entretien des ouvrages de défense contre les incendies dans ce secteur forestier particulièrement exposé en bordure du massif de l’Étoile, mais aussi de participer au maintien de milieux ouverts qui favorisent la biodiversité et l’entretien des paysages. Au delà, l’objectif est aussi économique, en facilitant le développement de l’activité fromagère, le lait produit étant principalement transformé en brousse du Rove et en fromages vendus pour l’essentiel en circuits courts sur place et via plusieurs AMAP locales. Enfin, le but est pédagogique, la chèvrerie servant de vitrine pour permettre aux enfants des écoles de découvrir le fonctionnement d’une fromagerie et les enjeux liés au pastoralisme en zone périurbaine boisée.

Les chèvres du vallon de Freyguières, sur les chemins du massif de l’Étoile (source © Département des Bouches-du-Rhône)

Depuis 2017, la chèvrerie de Septèmes-les-Vallons abrite ainsi un troupeau de 130 chèvres et accueille chaque année une vingtaine de classes. Cette année, une extension des bâtiments a même vu le jour, édifiée à l’aide de pins d’Alep issus de la forêt locale, pour stocker le foin et abriter les boucs et les chèvres malades. Et la commune ne compte pas en rester là puisqu’elle envisage désormais de développer aussi le maraîchage sur son territoire où cette activité avait quasi totalement disparu dans les années 1980, souhaitant participer ainsi, via une production locale relancée, à l’approvisionnement des cantines de la Ville.

Un bel exemple qui pourrait aisément être suivi par notre commune de Carnoux, soumise aux mêmes contraintes, et qui pourrait également développer, sur le terrain de l’ancien arboretum en déshérence, et à côté du jardin partagé déjà aménagé, une activité agricole et pastorale, permettant de participer à l’entretien de la forêt aux alentours, en lieu et place des coûteux marchés d’entretien confiés à l’ONF : une idée à creuser pour les années à venir ?

L. V.

Végétalisation, phylogénie et Charlemagne…

7 septembre 2021

Pourquoi ces termes hétéroclites rassemblés dans ce titre ? Car un lien existe bien entre ces sujets, rattachant le présent, la botanique et le passé.

Végétalisation : un récent article paru sur ce blog évoquait un aspect d’une reconquête des espaces urbains afin de répondre à la prise de conscience des enjeux de développement durable, liés en particulier au dérèglement climatique et à la perte de biodiversité en milieu urbain. Les arguments écologistes prennent un relief nouveau avec ces tentatives de végétalisation. De New York à Marseille, de Madrid à Milan, dans de nombreuses métropoles on assiste à un verdissement des villes sous l’impulsion des municipalités, des collectivités ou d’initiatives d’associations locales. C’est même le cas à Carnoux-en-Provence avec « Un jardin se crée à Carnoux » qui contribue à l’initiation des jeunes élèves, à la découverte des plantes de notre région, en plantant divers végétaux faisant découvrir, avec les enseignants de l’école élémentaire, à l’occasion d’ateliers, les vertus de la permaculture et des différentes techniques de jardinage.

Exemple d’agriculture urbaine en toiture, la ferme Nature Urbaine (photo © Remon Haazen / SIPA / Madame Figaro)

Pour les citadins il est difficile de s’adonner au jardinage, l’espace foncier étant limité, mais des solutions ont été trouvées et nombreux sont les toits terrasses, toits de parkings, balcons, bacs dans les cours d’immeubles qui permettent des cultures hors sol, pour un simple agrément personnel ou exploiter un potager ou fournir des herbes aromatiques.

Mais, savons-nous comment nos plantes actuelles sont apparues et ont évolué pour fleurir nos jardins ou participer à notre alimentation?

Phylogénie : c’est l’étude des liens de parenté (relations phylogénétiques ou phylétiques) entre les êtres vivants et ceux qui ont disparu. C’est ainsi que les botanistes, à partir du classement des familles de végétaux par leurs caractéristiques, ont pu remonter le temps et estimer l’apparition des premiers végétaux terrestres à environ 500 millions d’années. Une équipe scientifique britannique fonde ses hypothèses sur l’horloge moléculaire, c’est-à-dire sur le fait que les génomes de différentes espèces divergent en raison des mutations génétiques à une vitesse constante. C’est en combinant les données génétiques des espèces actuelles et en reliant leur histoire à celles des fossiles, connus et datés, que les chercheurs ont été conduits à revoir la chronologie des plantes terrestres. Ainsi selon Mark Puttick, biologiste évolutionniste, « nos résultats montrent que l’ancêtre des plantes terrestres était vivant au milieu de la période cambrienne, ce qui correspond à un âge similaire à celui des premiers animaux terrestres connus ».

Une liste exhaustive classe selon une hiérarchie codifiée (ordre, famille, genre, espèce) les végétaux qui existent sur notre terre. Dès l’Antiquité les hommes ont accordé une grande importance aux végétaux qui assurent leur nourriture. Dans la Bible, le livre des Nombres – chapitre 11, verset 5 – évoque ainsi « les concombres, les melons, les poireaux, les oignons et l’ail ».

Détail d’une fresque murale égyptienne datée du XIII au XIe siècle avant notre ère, évoquant les premières cultures céréalières (source © Le Point)

Des vertus autres que nourricières sont accordées aux plantes. Le poireau était cultivé dans l’Égypte ancienne où il symbolisait la victoire : le pharaon Kheops en offrait à ses meilleurs guerriers. Hérodote rapporte que le premier conflit social connu de l’histoire de l’humanité fut provoqué par la ration d’ail supprimée aux ouvriers égyptiens construisant la pyramide de Khéops.

La joubarbe ou « barbe de Jupiter » (plante à fleurs roses), d’après une croyance populaire suggérait que la plante éloignait la foudre, attribut de Jupiter; c’est pourquoi la joubarbe des toits était plantée sur les toits des habitations autrefois.

La Joubarbe des toits, Sempervivum tectorum (source © Wikipedia)

L’histoire démontre que les hommes ont toujours voulu, par nécessité, au cours du temps développer l’agriculture, que se soit dans les champs ou dans de simples potager, leur survie en dépendait. Certains monarques éclairés, dans le passé ont encouragé le perfectionnement des techniques agricoles tandis que bien des responsables politiques contemporains modernes cherchent désormais à favoriser le « verdissement » des villes. Ainsi, à Lyon, dans l’entre-deux-guerres, les architectes Tony Garnier (bien connu à Carnoux) et Le Corbusier prônent un verdissement massif et indifférencié de l’environnement des villes, dans le cadre d’une politique sociale visant à améliorer les conditions de vie des classes populaires.

Beaucoup plus loin dans le passé Charlemagne fut un de ces monarques attaché au bien-être de ses sujets en assurant leur subsistance…

Charlemagne, l’empereur à la barbe fleurie, selon un portait de Louis-Félix Amiel peint en 1837 (source © L’Histoire par l’image)

Charlemagne : empereur à « la barbe fleurie ». Serait-ce là son seul lien à la végétalisation des espaces, celle de sa pilosité ? Non, « fleurie » signifiait dans les textes anciens « blanche ». Alors quel rapport avec nos espaces contemporains à verdir ?

Charlemagne est aussi le nom de l’un des quatre prestigieux lycées d’État créés en 1804 sur ordre de Bonaparte (loi du 11 floréal an X -1er mai 1802). Les bâtiments du lycée sont ceux de l’ancienne maison professe des Jésuites, construite à partir de la fin du XVIe siècle et qui fut le quartier général de la Ligue ainsi qu’un foyer d’intrigues contre Henri III. Située dans le Marais, rue Saint-Antoine, dans le 4ème arrondissement de Paris, cette bâtisse a ainsi été le témoin du passage d’illustres ecclésiastiques qui ont marqué l’Histoire de France au temps de l’Ancien régime et, depuis le début du XIXe siècle, a vu passer de nombreux élèves qui ont ensuite laissé leur nom dans la politique, les lettres, l’art, la science….

Le lycée Charlemagne dispose d’une grande cour, très minérale, avec peu, voire pas d’espaces verts. Dans le cadre des orientations pédagogiques visant à favoriser les initiatives d’éducation au développement durable, la direction du lycée a contacté l’association Veni Verdi afin d’accompagner les élèves dans un projet de végétalisation du lycée, à travers la construction de bacs de culture et la plantation de végétaux comestibles et d’ornement. Ces ateliers consisteront en la construction et l’aménagement de 6 bacs de culture dans la cour principale.

Simulation du volume des bacs prévus dans la cour du lycée Charlemagne (source © VeniVerdi)

Informé de ce projet, un ancien élève du Lycée, issu du Muséum d’Histoire naturelle de Paris, s’est proposé de s’associer à ce projet en suggérant de réintroduire les plantes cultivées à l’époque Carolingienne. Un retour vers futur en quelque sorte !

En effet Charlemagne fit promulguer le Capitulaire de Villis, ou plus exactement le Capitulare de Villis vel curtis imperii qui est un acte législatif datant de la fin du VIIIe siècle ou du début du IXe siècle contenant la liste d’une centaine de plantes, arbres, arbustes ou simples herbes dont la culture est préconisée, ordonnée, dans les jardins du domaine royal. C’est une longue énumération de plantes, d’herbes, d’arbres fruitiers, de plantes textiles et tinctoriales (pour la teinture) que les domaines royaux se doivent de cultiver.

Jardin médiéval de Castelnaud en Dordogne (source © perigord.com)

Pour en citer quelques unes : genévrier sabine, échalote, oignon, ciboule, poireau, ail, ciboulette, scille maritime, glaïeul & iris, lis, ammi élevé, aneth, cerfeuil, céleri, carvi, coriandre, cumin, carotte, fenouil, livèche, panais, persil, anis vert, chervis, maceron, bardane, aurone, estragon, balsamite, tanaisie, souci, chicorée, cardon, laitue, camomille, chou, chou-rave, roquette, cresson, radis & raifort, moutarde, sisymbre, bette, brède, arroche, coloquinte, melon, concombre, gourde, pois chiche, pois, fenugrec, fève, mongette, garance, menthes (mentha & mentastrum), pouliot (peludium), cataire, dictame de Crète, sauge, romarin, sauge sclarée, sarriette, épurge, lin cultivé, guimauve, mauve, mauve musquée, cabaret, pavot, nigelle, roses, rue, joubarbe des toits.

Ce projet de végétalisation de la cour du lycée Charlemagne est l’un des nombreux qui voient le jour dans le monde et dans notre environnement proche. En plus de son intérêt écologique et pédagogique, il nous permet de voyager dans le temps et dans notre histoire, enrichissant nos connaissances d’une façon ludique.

La Couronne de Charlemagne, près de Cassis, et un pied d’Origanum dictamnus

Pour ceux qui auraient l’opportunité de faire une balade au pied de « la Couronne de Charlemagne » (ou « Bau Redon », montagne située dans les Bouches-du-Rhône au dessus de Cassis), ils pourront certainement y trouver une des plantes citées dans le capitulaire de Villis, dont le dictame (Origanum dictamnus) proche de l’origan et de la marjolaine, plante emblématique de la Méditerranée.

C. M.

Les références scientifiques de cet article ont été aimablement fournies par Monsieur Louis Justin Joseph, retraité du Muséum d’Histoire naturelle.

Les lecteurs curieux de connaître la totalité des végétaux cités dans le Capitulaire, et les plantes des jardins médiévaux, peuvent inscrire un commentaire à la fin de cet article et il leur sera répondu.

Ça plane pour le chanvre

3 avril 2021

Le chanvre serait, dit-on, l’une des plantes les plus anciennement cultivée par l’Homme, dès le Néolithique en Asie. Curieusement, elle est presque plus connue désormais sous son nom latin Cannabis sativa, du fait de ses vertus psychotropes, surtout issues du « chanvre indien » qui pousse en climat équatorial et est riche en résine de tétrahydrocannabinol (THC). Cet usage psychotrope, popularisé par la culture hippie dans les années 1960 date en fait de la nuit des temps puisqu’on le trouve mentionné dans des textes égyptiens antiques comme dans d’anciens traités chinois et indiens, même si l’Occident n’en a découvert les vertus thérapeutiques puis récréatives qu’au XIXe siècle…

Culture de chanvre dans la Sarthe (source © La galerie du chanvre)

Mais si le chanvre connaît un tel succès, c’est parce que cette plante possède bien d’autres usages. En fait, comme dans le cochon, tout est bon dans le chanvre ou presque. Ses fibres en particulier ont été utilisées, dès 600 avant J.-C., pour confectionner des vêtements en Chine, usage qui s’est fortement répandue en Europe dès le Moyen-Âge. Le papier à base de fibre de chanvre a aussi été très utilisé jusqu’en 1883 et aurait, paraît-il, servi à imprimer la première Bible sortie des presses de Gutenberg en 1454, avant d’être réservé à l’impression des billets de banques.

Au XVIIe siècle, les fibres de chanvre étaient particulièrement prisées pour la réalisation de cordages. En 1661, Colbert lance ainsi la construction de la Corderie royale de Rochefort pour fabriquer les gros cordages en chanvre de 200 m de longueur destinés à la Marine. Vers la même époque, avec l’installation le long du Vieux-Port de l’Arsenal des galères, se développe à Marseille une véritable industrie de fabrication de cordage et de voiles en chanvre. Après la destruction des remparts de la ville en 1666, la nouvelle rue qui s’étend entre le cours Saint-Louis et l’Arsenal prend naturellement le nom de Canebière justement en référence au chanvre cultivé depuis des siècles dans les marécages du bord de mer dans la partie basse de cette artère popularisée dans le monde entier par la chanson de Vincent Scotto.

Le bas de la Canebière sur le Vieux-Port (source © Mon chanvre)

Et voilà que le chanvre revient en force comme culture industrielle après avoir été quasiment abandonnée, souvent interdite pour limiter la production de marijuana mais surtout à cause du développement d’autres fibres textiles dont le coton, omniprésent avant d’être remplacé par les fibres synthétiques à base de produits pétroliers. Alors qu’on cultivait plus de 175 000 ha de chanvre en France au milieu du XIXe siècle, ces surfaces ne dépassaient pas quelques centaines d’hectares en 1960.

Mais depuis, la culture de chanvre industriel, à très faible teneur en THC, connaît un net regain, d’abord pour un usage papetier, puis pour répondre à différents besoins dont celui des isolants thermiques. Le bois de chanvre, ou chènevotte, issu de la partie centrale de la chanvre, mélangé à de la chaux produit le béton de chanvre, connu depuis l’Antiquité mais qui revient en force en isolation intérieure comme extérieure du fait de son grand pouvoir de « respiration » naturelle. La laine de chanvre est également un excellent isolant thermique qui concurrence très favorablement d’autres produits plus traditionnels comme les laines minérales.

C’est d’ailleurs principalement ce nouveau marché de l’isolation des bâtiments qui a permis un important développement de la culture de chanvre ces dernières années. La Champagne en particulier s’en est fait une véritable spécialité en devenant la première région productrice en Europe. La France est d’ailleurs leader européen en la matière avec plus de 83 000 tonnes de fibres et étoupe de chanvre produits en 2017.

Culture de chanvre en Camargue (photo © Jérôme Rey / La Provence)

Mais les Bouches-du-Rhône renouent désormais avec la culture du chanvre pratiquée à Marseille depuis l’époque des Gaulois. En 2019, deux entrepreneurs, cofondateurs de la société ABC Chanvre, implantée à Trets, ont lancé leur propre filière de développement du chanvre avec 25 ha cultivés entre la Camargue et les Alpilles. Une surface qu’ils ont doublé dès cette année, avec pour débouché visé principalement le textile et le béton de chanvre. Leur objectif est d’atteindre les 500 ha dès 2023, ce qui permettrait de rentabiliser une unité fixe de transformation industrielle de la fibre.

Contrairement à d’autres cultures, celle du chanvre est parfaitement adaptée à l’agriculture biologique du fait de la robustesse de la plante qui ne nécessite pas de pesticides. Une culture qui est donc bien dans l’air du temps et qui permet d’offrir de très nombreux débouchés. Outre celui du bâtiment, on peut bien sûr citer celui du textile puisque l’on voit désormais apparaître de nombreuses marques qui commercialisent des vêtements bio-sourcés et de sacs à base de chanvre. Les fibres de chanvre sont aussi utilisées comme renfort pour alléger les carrosseries de certaines voitures, dans la lignée de Ford aui avait expérimenté dès 1940 la construction d’une voiture à carrosserie de chanvre.

Feuilles de Cannabis sativa (source © La fleur de Jack)

La chènevotte est aussi utilisée comme litière absorbante pour animaux ou comme paillage pour les cultures maraîchères, tandis que les graines de chanvre, dites chènevis, sont particulièrement riches en protéines et en huile. Consommées couramment en France jusqu’au XIXe siècle, elles reviennent à la mode, du fait de la forte teneur en oméga 3 et 6 et de la faible concentration en acides gras saturés de l’huile de chanvre. Cette dernière, qui a d’ailleurs aussi été utilisée comme combustible automobile bien avant le gazole, présente bien d’autres usages, notamment dans la fabrication de peintures, vernis, encres et cosmétiques.

Le chanvre, après avoir été une des plantes les plus anciennement cultivées, serait-il en train de redevenir un élément majeur de l’agriculture de demain ?

L. V.

Nitrate d’ammonium : une situation explosive ?

3 février 2021

L’explosion d’un stock de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium qui a ravagé une partie de la ville de Beyrouth, le 4 août 2020, a jeté une lumière inquiétante sur les stockages de ce type. Déjà secouée par l’explosion de l’usine AZF qui avait fait 31 morts le 21 septembre 2001 à Toulouse, à cause également d’un entrepôt où étaient conservés 300 à 400 tonnes de nitrates d’ammonium, la France n’est en effet pas à l’abri d’un nouvel accident technologique de ce genre. C’est en effet ce que révèle une enquête très documentée réalisée par Benoît Collombat pour la Cellule investigation de Radio France, rendue publique le 20 janvier 2021.

Quartiers de Beyrouth soufflés par l’explosion d’un stock de nitrate d’ammonium le 4 août 2020 (photo © Anwar Amro / AFP / Le Parisien)

De par son appétence particulière pour une agriculture intensive et mécanisée à outrance, la France est de fait le premier consommateur de nitrate d’ammonium en Europe et le deuxième au monde. Mais ce produit qui sert de base pour de nombreux engrais azotés, demande à être manipulé avec précaution. Mélangé avec un peu d’hydrocarbure et moyennant l’usage d’un détonateur, c’est un explosif puissant et très facile à se procurer, qui a la faveur de nombreux activistes et groupes terroristes, ceux de l’IRA s’en étant fait une spécialité, au point que l’usage de ce produit reste interdit en Irlande.

Sacs de nitrate d’ammonium (photo © Claude Prigent / Le Télégramme)

Son stockage doit être particulièrement surveillé car ce produit est un oxydant puissant qui accélère fortement la combustion d’autres substances inflammables et qui explose lorsqu’il est mélangé à d’autres substances ou exposé à une forte chaleur. Les engrais de type ammononitrates qui contiennent plus de 24,5 % d’azote, soit plus de 70 % de nitrate d’ammonium, sont supposés être particulièrement surveillés car les plus sensibles au risque d’explosion. Les autres ne sont pas anodins non plus car ils dégagent des gaz toxiques en cas d’élévation de la température et, pour certains, présentent un risque de décomposition auto-entretenue qui se traduit par une combustion en masse lente mais très difficile à maîtriser

La réglementation française au titre des Installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) pour ce type de dépôts classe en risque Seveso seuil haut les dépôts qui dépassent 5000 tonnes de nitrate d’ammonium (selon les catégories) et Seveso seuil bas à partir de 1250 tonnes mais uniquement pour les catégories les plus dangereuses, les autres stockages de cette ampleur étant soumis à simple autorisation. Au delà de 250 tonnes pour la catégorie la plus sensible (et 500 tonnes pour les autres), seule une déclaration en Préfecture est exigée avec des contrôles périodiques. En dessous de ce seuil, aucune réglementation n’est appliquée et donc aucun contrôle spécifique n’est prévu.

Or de très nombreuses coopératives agricoles ou grosses exploitations disséminées sur tout le territoire détiennent des stocks importants d’ammononitrates concentrés en azote, souvent au contact proche d’autres substances inflammables telles que des balles de paille, et parfois avec des installations électriques vétustes et mal sécurisées, le tout sans même la présence de détecteurs d’incendie. Une situation qui peut se révéler particulièrement dangereuse comme cela a été le cas le 2 octobre 2003, à Saint-Romain-en-Jarez, dans la Loire : appelés pour un incendie dans le hangar d’un arboriculteur, 18 pompiers ont été blessés dont certains très grièvement lorsque l’entrepôt qui contenait quelques tonnes seulement de nitrate d’ammonium a brusquement explosé…

Hangar agricole de Saint-Romain-en-Jarez réduit à néant en 2003 après un sinistre impliquant du nitrate d’ammonium (photo
© Philippe Vacher / Maxppp / France Inter)

En France, on recenserait 108 sites classés Seveso du fait des quantités de nitrate d’ammonium stocké dont 16 seuil haut, auxquels s’ajouteraient au moins 180 sites soumis à autorisation de ce fait. Mais bien sûr personne n’est capable de dire combien il en existe qui ne sont soumis à aucun contrôle car supposés contenir moins de 250 tonnes de nitrate d’ammonium.

Un risque d’autant plus important que d’énormes quantités de produit circulent quotidiennement pour approvisionner ces différents entrepôts. Chaque année, c’est ainsi entre 40 000 et 60 000 tonnes de nitrate d’ammonium qui transitent par le seul port de Saint-Malo, même si les autorités affirment que les quantités stockées à cet endroit ne dépassent jamais plus de 7 500 tonnes, trois fois quand même ce qui a été nécessaire pour raser certains quartiers de Beyrouth…

Sacs de nitrate d’ammonium stockés près de la gare de Saint-Malo en 2001 (photo © Grégoire Maisonneuve / AFP / RTL)

France Info pointe également la gare de triage de Drancy, en Seine-Saint-Denis où 2000 trains passent chaque année et 40 000 voyageurs chaque jour via la ligne RER, le tout devant un dépôt de 400 tonnes de nitrate d’ammonium. A Ottmarsheim, en Alsace, c’est la Coopérative agricole de céréales qui inquiète suite aux doutes émis par un inspecteur des risques industriels de la société Groupama. Ce site contient trois entrepôts permettant de stocker chacun 1250 tonnes de nitrate d’ammonium et pas moins de 10 non-conformités ont été relevées par l’inspecteur un peu trop curieux. Une situation d’autant plus inquiétante qu’une explosion pourrait avoir des répercussions sur la centrale nucléaire de Fessenheim située à une dizaine de km de là et devant laquelle passent tous les jours de lourdes péniches chargées à bloc de nitrate d’ammonium. En juin 2018, l’explosion d’un silo à grains dans le port de Strasbourg aurait ainsi pu tourner à la catastrophe si les pompiers en intervention n’avaient eu la présence d’esprit d’enlever immédiatement 447 tonnes de nitrate d’ammonium stockés à proximités sans la moindre déclaration !

Hangar de stockage d’ammononitrate à la CAC d’Ottmarsheim (source © Reporterre)

Une reconversion progressive à une agriculture biologique capable de se passer de ces engrais chimiques azotés serait certainement un pas vers davantage de sécurité pour éviter ce risque d’accident industriel relativement fréquent à l’échelle mondiale et auquel notre pays se trouve tout particulièrement exposé. Des propositions ont d’ailleurs été faites par la Convention citoyenne pour le climat qui préconisait de fixer une redevance sur les engrais azotés. Mais cette proposition a été rejetée par le Ministère de l’Agriculture qui juge que cela viendrait pénaliser les agriculteurs français et aurait pour effet de les inciter à stocker encore davantage avant que cette taxe ne se mette en œuvre. Moyennant quoi, le ministre Julien Denormandie, préfère renvoyer l’adoption d’une telle mesure aux calendes grecques, en attendant la prochaine explosion…

L. V.

Jardins-forêts : des oasis urbaines en devenir

30 janvier 2021

C’est une tendance irrépressible à laquelle on assiste : l’arbre est en train de reprendre sa place en ville. Partout les architectes et les urbanistes ont compris que le citadin avait besoin de retrouver la présence d’un peu de nature entre les immeubles, voire sur la façade même des bâtiments ou sur les toitures… Une tendance qui touche même la ville de Marseille où l’on commence à voir fleurir des terrasses arborées sur la nouvelle résidence construite en face du Conseil Départemental.

Espérons qu’elles dureront davantage que le mur végétalisé qui avait été aménagé en 2009 sur le pignon d’un immeuble du Vieux Port. Son propriétaire, le bailleur social ICF, filiale de la SNCF, avait alors eu l’idée de confier au publicitaire Jean-Claude Decaux l’aménagement d’un vaste mur végétalisé sur l’ensemble de cette façade aveugle.

Marseille 2013 à cœur, la vaste fresque publicitaire aménagée en forme de mur végétalisé sur le Vieux-Port (source © Tourisme Marseille)

Quelques mois à peine après son inauguration en octobre 2009, une bonne partie des 1700 plants d’espèces vivaces méditerranéennes accrochés en façade et arrosés par un dispositif automatique de goutte-à-goutte, étaient déjà desséchées, mais l’œuvre a néanmoins survécu jusqu’en mars 2018, ornée d’un gros cœur rouge et d’une esquisse de la silhouette de Notre-Dame de la Garde pour servir de totem à la manifestation Marseille, capitale de la culture 2013. Elle a depuis laissé la place à de vulgaires bâches publicitaires.

Mais pour autant, les citadins se montrent de plus en plus friands d’espaces naturels arborés en ville comme l’ont montré les vives réactions de collectifs citoyens marseillais qui se sont récemment mobilisés contre le réaménagement de la place Jean-Jaurès à la Plaine où l’abattage des pins d’Alep autour de la porte d’Aix.

Une tendance que l’on retrouve dans l’autre grande ville méditerranéenne qu’est Montpellier. Un reportage vidéo publié par Actu-Environnement faisait ainsi état récemment d’une nouvelle initiative de l’association Réseau des semeurs de jardins, rassemblée en janvier 2021 sur une petite parcelle publique de 200 m², dans le quartier Malbosc, pour y planter pas moins de 40 arbustes et arbres fruitiers.

La municipalité élue l’an dernier avait donné son accord pour mener à bien ce projet sur l’espace public et a même pris en charge la clôture complète de la parcelle au moyen de solides ganivelles en bois qui resteront en place pour protéger les plantations le temps que les arbres grandissent. Il faut dire que l’association est lauréate du budget participatif de la Région Occitanie et a reçu à ce titre une aide financière de 40 000 €. Six autres parcelles du même type ont ainsi pu être aménagées à Montpellier.

Plantation dans le quartier de Malbosc à Montpellier en janvier 2021 (photo © Baptiste Clarke / Actu-Environnement)

L’originalité de ces micro-forêts installées en site urbain réside dans la prédominance des espèces fruitières qui sont plantées : on sort de la logique des jardins municipaux d’ornement gérés par des professionnels qui changent continuellement les plants pour fleurir l’espace et taillent à tour de bras, pour adopter une démarche d’appropriation citoyenne où les plus motivés se mobilisent pour venir planter eux-mêmes et où chacun pourra, quand les arbres seront à maturité, cueillir une cerise ou un abricot en passant.

Au delà de cette approche participative, l’intérêt de la démarche est aussi de réintroduire en ville, même sur de petites superficies, des espaces naturels fortement végétalisés, source de refuge et de garde-manger pour la biodiversité, et où l’eau peut facilement s’infiltrer, de quoi lutter efficacement à la fois contre les îlots de chaleur en ville et contre le ruissellement urbain qui peut faire des ravages en climat méditerranéen.

Les différentes strates d’un jardin forêt (source © jardin-forêt)

Dans le quartier Malbosc, les semeurs de jardins ont ainsi fait appel aux techniques les plus pointues de l’agroforesterie pour optimiser la disposition dans l’espace des différentes espèces, en tenant compte des exigences de chacune en termes d’exposition à la lumière ou au vent. Comme dans une forêt naturelle, l’agencement se fait selon plusieurs strates, les arbres à plus haute tige allant chercher la lumière au dessus des arbustes et le tout permettant de garder le sol frais et humide même au cœur de l’été.

Jardin des fraternités ouvrières à Mouscron en Belgique (source © Veille permaculture)

Une démarche qui séduit de plus en plus en Europe où l’on connaît des expérience déjà anciennes comme le Jardin des fraternités ouvrières créé il y a plus de 40 ans à Mouscron, en Belgique, sur à peine 1800 m² et cultivé en permaculture. C’est une véritable jungle qui ressemble davantage à une forêt fertile qu’à un jardin classique mais où l’on dénombre plus de 2000 arbres et arbustes fruitiers de 1300 variétés différentes ! Le jardin est d’ailleurs à l’origine d’une grainothèque d’une incroyable richesse puisqu’on y dénombre pas moins de 6500 sortes de semences dont 800 types de tomates…

La notion de forêt-jardin qui paraît totalement naturelle dans bien des contrées où il est habituel de mélanger espèces fruitières arborées et légumes cultivés, est en train de prendre de l’essor dans nos climats tempérés où l’on redécouvre progressivement toutes les vertus de l’agroforesterie après avoir frénétiquement arraché les haies qui délimitaient depuis des générations les jardins et les parcelles agricoles. C’est d’ailleurs le titre d’un livre publié récemment aux éditions Ulmer, signé du Britannique Martin Crawford, directeur de l’Agroforestery Research Trust, et sous-titré « Créer une forêt comestible en permaculture pour retrouver autonomie et abondance ». Une petite révolution culturelle qui séduit bien des urbains mais est aussi en train de se répandre dans le milieu agricole selon le précepte classique que le naturel revient au galop…

L. V.

Quand les betteraviers se sucrent sur le dos des abeilles

12 octobre 2020

La date du 1er septembre 2018 était restée dans les mémoires de nombre de défenseurs de l’environnement comme celle d’une victoire importante contre les lobbies de l’agroalimentaire industriel. Depuis cette date en effet, les insecticides à base de néonicotinoïdes sont interdits en France. Selon Le Monde, celle qui était alors ministre de la santé du gouvernement d’Édouard Philippe, Agnès Buzyn, s’en félicitait chaudement en twittant : « Cette interdiction place notre pays en précurseur pour la protection des pollinisateurs, de l’environnement et de la santé ».

On connaissait l’effet de la nicotine comme protection des cultures contre certains insectes depuis les travaux de l’agronome français Jean-Baptiste de la Quintinie, vers 1690, mais il a fallu attendre le début des années 1990 pour voir la commercialisation massive par Bayer et Syngenta de molécules plus efficaces car plus stables et possédant un effet systémique sur les plantes. En quelques années, ces familles d’insecticides se sont imposées comme la panacée universelle pour débarrasser les agriculteurs de toutes les attaques de chenilles, pucerons, cochenilles et autres insectes capables de s’attaquer aux champs de blé comme aux cultures maraîchères ou même aux plants de vigne. Au point de devenir les insecticides les plus vendus dans le monde.

Quelques flacons d’insecticides à base de néonicotinoïdes (source © Environnement et énergie)

Sauf que les apiculteurs se sont très rapidement rendus compte que ces insecticides font des ravages en s’attaquant au système nerveux des insectes pollinisateurs dont les abeilles et les bourdons, provoquant, même à très faibles doses, une désorientation des abeilles, incapables de revenir vers leur ruche, mais aussi une baisse drastique de leur capacité de reproduction. Face à un véritable effondrement des colonies d’abeilles mellifères, les études scientifiques qui se sont succédé ont rapidement montré les effets nocifs de cette famille d’insecticides utilisés principalement pour enrober les semences mais dont les molécules actives se retrouvent ensuite dans le pollen qui les dissémine bien au-delà du champ, tandis que ces mêmes molécules se diffusent dans le sol et les nappes phréatiques, menaçant bien d’autres espèces vivantes qui participent à entretenir la richesse des sols.

La mortalité des abeilles au moins en partie due à l’usage immodéré des insecticides néonicotinoïdes (source © Les lignes bougent)

Cette catastrophe écologique est parfaitement documentée depuis des années par une multitude d’études scientifiques internationales qui détaillent de manière très claire les ravages que peut causer l’usage de ces insecticides sur la biodiversité déjà gravement menacée par de multiples autres facteurs. Dès 2012, l’INRA notamment avait parfaitement mis en évidence l’impact catastrophique de ces substances sur les insectes pollinisateurs, y compris les colonies d’abeilles sauvage, au point qu’en 2013, sur les recommandations de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, l’Union européenne restreint l’utilisation de certains néonicotinoïdes sur les cultures telles que colza, maïs ou tournesol, susceptibles d’attirer les abeilles. En avril 2018, l’Europe avait finalement consenti à décider la quasi-interdiction de trois de ces insecticides sauf dans les cultures sous serres. En France, c’est un décret du 30 juillet 2018, pris en application de la loi de 2016, dite de  « reconquête de la biodiversité », défendue par une certaine Barbara Pompili, qui fixe une liste de 5 insecticides néonicotinoïdes dont l’usage est donc totalement prohibé en plein champ à partir du 1er septembre 2018.

Barbara Pompili, actuel ministre de la transition écologique (photo © Tristan Reynaud / SIPA / L’Internaute)

Mais, comme souvent, la résistance est rude. Bayer, désormais fusionné avec Monsanto, a engagé de multiples recours en justice pour imposer à l’Europe de maintenir l’autorisation d’utiliser ses produits phares. Et maintenant, c’est le lobby de l’industrie agro-alimentaire qui monte au créneau. Confronté au printemps 2020 à une période de sécheresse, les gros agriculteurs betteraviers du nord de la France ont réussi à convaincre le gouvernement français que si leurs rendements étaient en baisse, c’était à cause de l’impossibilité qui leur était faite de recourir au traitement des semences par des néonicotinoïdes de nature à protéger leurs cultures contre la jaunisse de la betterave, un virus véhiculé par des pucerons et qui bloque la photosynthèse, freinant ainsi le développement de la plante.


Culture de betterave sucrière (source © Institut technique de la betterave)

La Confédération générale des planteurs de betterave, qui défend les intérêts des quelques 26 000 agriculteurs qui cultivent en 2020 pas moins de 423 000 hectares de betterave sucrière, a donc tiré la sonnette d’alarme, invoquant une perte de revenu de l’ordre de 10 % pour l’ensemble de la filière, avec des rendements qui seraient les plus faibles enregistrés depuis une quinzaine d’année. Un appel qui a été reçu cinq sur cinq par le gouvernement et même par l’actuelle ministre de l’écologie, Barbara Pompili, toujours elle !, par ailleurs député de la Somme, un des principaux départements de culture de la betterave, qui a donc fait une croix sur ses ambitions environnementales pour demander au Parlement d’adopter une dérogation autorisant aux betteraviers le recours aux néonicotinoïdes, au moins pour quelques années encore, et tant pis pour la biodiversité…

Une décision forte qui restera dans l’Histoire : un dessin signé Sanaga (source ©
Blagues et dessins)

Les néonicotinoïdes ? « Nous sommes tous contre » a déclaré lundi 5 octobre son collègue, Julien Denormandie, actuel ministre de l’agriculture, tout en encourageant les députés à voter comme un seul homme en faveur de leur réautorisation : ne cherchez pas la cohérence ! Officiellement, seuls les cultivateurs de betterave pourront, bien entendu, bénéficier de cette mesure d’exception qui est présentée comme une simple dérogation, un petit retour en arrière pour prendre de l’élan et tenter enfin le grand saut que réclament depuis des années tous ceux qui se préoccupent de la dégradation spectaculaire de la biodiversité. Sauf que le texte de loi ne le précise même pas, histoire d’éviter toute rupture d’égalité avec les céréaliers ou la filière oléagineuse qui risquent donc de s’engouffrer dans la brèche à leur tour…


Champ de betterave atteint de jaunisse (source ©
Institut technique pour la betterave / L’Oise agricole)

Pourtant, les quelques exploitants qui cultivent la betterave sucrière en agriculture biologique, une filière qui ne représente en France qu’à peine 0,5 % des surfaces ensemencées à cette fin et qui peine à se développer faute de débouchés adaptés, font remarquer que leurs champs n’ont pas été attaqués par la jaunisse. Un agriculteur bio du Nord, observe ainsi que son champ de betterave n’a jamais été aussi beau, même en l’absence totale d’insecticide, mettant l’absence de pucerons sur le compte de la présence de nombreux autres insectes prédateurs dont de multiples coccinelles.

Une observation évidemment battue en brèche par les porte-paroles officiels de la filière qui ne conçoivent pas qu’on puisse encore compter sur la nature pour se prémunir contre les attaques de nuisibles, ni bien sûr qu’on puisse encore tolérer, au XXIe siècle, qu’une filière agro-industrielle, soit à la merci, même a minima, des aléas climatiques ou du bon vouloir d’un simple puceron… Deux logiques qui s’affrontent, une fois encore. Heureusement, notre ministre de l’écologie, après avoir dit tout le bien qu’elle pensait du recours au néonicotinoïdes malgré leurs petits inconvénients, n’a pas hésité à signer le fameux « appel des coquelicots » dans lequel il est écrit : « Nous exigeons de nos gouvernements l’interdiction de tous les pesticides en France. Assez de discours, des actes ». Voilà qui est bien ambitieux…

L. V.

CEM : une écologie brute de décoffrage…

4 octobre 2020

Les blasés et les conservateurs vont s’en donner à cœur joie ! Tous les contempteurs viscéraux de l’écologiste chevelu, héritier du mouvement hippie et grand défenseur des petites fleurs et des oiseaux, ne manqueront sans doute pas de ricaner en découvrant la photo d’accueil qui orne le site des Chantiers écologistes massifs : on y voit un groupe de jeunes gens hilares et poing levé, brandissant vers le ciel leur pelle de camping au milieu de nulle part, perdus sur un talus herbeux et embrumé, le tout souligné d’un slogan à l’humour ravageur : « Prends ta pelle et viens on CEM »…

Il ne s’agit pas bien évidemment pas d’un appel à l’amour libre façon Woodstock même si l’image y fait inévitablement songer. Pas question de se rouler une pelle en toute liberté mais bien de se retrousser les manches et de travailler ensemble, au service, ni plus ni moins, « de la Sécurité alimentaire nationale » dans le cadre d’un chantier écologique massif, un CEM donc dans la novlangue adéquate, pour laquelle est fourni tout un lexique pour permettre au béotien de comprendre ce dont il s’agit.

On y découvre ainsi qu’un CEMeur est un « volontaire engagé sur un CEM » comme son nom l’indique, qu’une CEMence est « un collectif citoyen qui organise un CEM », il suffisait d’y penser, qu’une abeille est quelqu’un qui « fait connaître les CEM et mobilise les troupes », tandis qu’une fourmi est « pilote d’une équipe sur le CEM » et qu’un ambassadeur est le « référent territorial pour la dynamisation des CEM ». Et au passage qu’Etika Mondo est l’association porteuse du programme.

Chantier école sur l’écolieu d’Etika Mondo dans les Cévennes (source © Etika Mondo)

Un coup d’œil sur le site de cette structure et sur sa page Facebook permet d’apprendre que l’association a été créée par deux passionnés d’écologie et de permaculture, Boris Aubligine et Émilie Doom, qui ont acquis en 2018 un domaine agricole en déshérence de 56 ha, perdu dans les collines cévenoles, sur le territoire communal du Vigan (Gard) pour le transformer en « écolieu » et y instaurer un « Éco-hameau du futur ». Depuis 2019, ils y accueillent chaque été des stagiaires en grand nombre venus se ressourcer dans la nature sauvage du Parc National des Cévennes et s’adonner pendant 5 jours à des travaux manuels pour remonter les murets en pierres sèches des anciennes restanques, restaurer à l’ancienne les bâtiments en ruine du domaine, construire des toilettes sèches ou encore cultiver le potager en permaculture.

Une expérience qui attire manifestement de nombreux citadins en mal de lien avec la nature et désireux de retrouver, à l’occasion d’une petite semaine de vacances et dans une ambiance ultra conviviale, l’impression de sortir de la société de consommation et de retrouver un rythme et une ambiance plus rurale et plus en accord avec les valeurs de respect de l’environnement.

Un succès qui amène à voir les choses en grand et à engager ces fameux chantiers écologiques massifs dont le principe consiste à rassembler sur un même lieu plusieurs centaines de bénévoles afin d’utiliser cette énorme force de travail pour aménager en quelques jours une bonne partie de l’infrastructure nécessaire pour aménager une « ferme écologique de proximité ». Une idée d’autant plus lumineuse qu’elle s’est télescopée, lors de son lancement début 2020, avec la crise sanitaire du Covid-19, à l’occasion de laquelle les autorités ont elles-mêmes lancé un appel à toutes les bonnes volontés citadines et plus ou moins désœuvrées, confinement oblige, pour venir prêter main forte aux agriculteurs privés de main d’œuvre saisonnière.

On sait que cette initiative n’a pas rencontré le succès escompté et que la plupart des agriculteurs qui en ont bénéficié ont vite compris qu’il ne fallait pas trop compter sur cette main d’œuvre citadine et bénévole, pleine de bonne volonté mais vite lassée et fortement sujette aux ampoules et aux lumbagos, pour venir ramasser les fraises ou les haricots en plein champ. Mais les initiateurs d’Etika Mondo restent pourtant convaincus que c’est de là que viendra le salut de l’agriculture nationale et surtout la garantie de notre subsistance alimentaire.

Selon eux en effet, l’heure est grave et la « rupture alimentaire est imminente ». Persuadés que les prix du pétrole sont sur le point de s’envoler à plus de 200 dollars le baril, ils en déduisent que dans un futur très proche tous les tracteurs seront à l’arrêt, les magasins en rupture totale d’alimentation faute de transport et que seul une agriculture d’autosubsistance de proximité permettra de sauver le pays d’une famine inéluctable. Il faut donc sonner la mobilisation générale et envoyer tous les citadins travailler bénévolement dans les champs, un peu comme Mao Zedong l’avait instauré à partir de 1968 dans la Chine communiste, mais pour des raisons idéologiques très différentes.


Volontaires travaillant sur le site du Champ de la Garde à Nanterre le 7 juin 2020 (photo © Florence Hubin / Le Parisien)

Le mouvement reconnaît certes qu’il faut compter quatre bénévoles citadins pour faire le travail d’un salarié agricole expérimenté mais passe quelque peu sous silence le fait que les travaux des champs, bien que fortement saisonniers, demandent malgré tout un investissement dans la durée et pas seulement un gros coup de collier pendant quelques jours par an. Il s’interroge au passage sur le fait que la législation française ne permet pas (encore) de recourir à la force de travail bénévole pour une activité de production dont le but lucratif ne peut être totalement ignoré, sans même aborder la question de la protection sociale de ces travailleurs bénévoles occasionnels exposé comme tout un chacun à des accidents du travail.


Travaux dans les champs dans une AMAP en région parisienne (source © AMAP des Volontaires)

La démarche est assurément fort sympathique et ne manquera pas de rencontrer un assentiment naturel au sein d’une partie de la population citadine, comme le montre le succès du concept de CEM plébiscité par un vote participatif organisé par la Région Occitanie. L’idée de développer sur l’ensemble du territoire national un maillage de fermes pratiquant l’agriculture biologique, la protection de la biodiversité et le respect de leur environnement, ne peut bien évidemment qu’être encouragée au vu de la crise dans laquelle se débat l’agriculture intensive et l’impact écologique très négatif de cette filière depuis les années 1960. Le fait même de rapprocher citadins et agriculteurs et de développer un lien plus court et plus direct « de la fourche à la fourchette » répond à un réel besoin comme en témoigne le succès récent des Associations de maintien de l’agriculture paysanne (AMAP) ou des jardins partagés comme à Carnoux.


Bénévoles en cours d’aménagement du jardin collectif de Carnoux en octobre 2017 (source © Un jardin se crée à Carnoux)

Pour autant, l’agriculture reste une activité qui exige un minimum de professionnalisme et les exploitations agricoles, pour être durables et même si elles s’inscrivent dans un mouvement vertueux de moindre impact écologique, doivent s’insérer dans un modèle économique dans lequel la force de travail mérite d’être justement récompensée par le fruit des récoltes. Si l’agriculture française connaît une telle crise actuelle, avec une diminution toujours croissante du nombre d’exploitations, des surfaces cultivées et du nombre d’actifs employés, ce n’est pas parce qu’elle manque de bras mais c’est avant tout parce que l’organisation des marchés, soumis à la mondialisation et au diktat de la grande distribution, ne permet plus à l’activité d’être rémunératrice tout en étant respectueuse de l’environnement. Les exploitations qui se développent en agriculture biologique ont sans doute davantage besoin de débouchés rémunérateurs et stables que d’une main d’œuvre bénévole volatile et inexpérimentée…

L. V.

Ces banques française qui financent la déforestation

25 septembre 2020

On parle beaucoup actuellement de la déforestation à l’œuvre en Amazonie, largement encouragée ces dernières années par le président brésilien Jair Bolsonaro. Selon Le Monde qui s’appuie sur les observations satellitaires de l’Institut national de recherche spatiale du Brésil, ce sont pas moins de 326 km² de forêt tropicale qui auraient ainsi été rasés au cours du seul mois de mars 2020, soit 30 % de plus que sur la même période en 2019, en profitant du fait que les patrouilles de surveillance de la police environnementale se sont relâchées du fait de la crise sanitaire de Covid-19 !

Déforestation de la forêt amazonienne au Brésil (photo © AFP / La Voix du Nord)

Durant l’année 2019, ce sont près de 10 000 km² de forêt tropicale brésilienne qui sont ainsi partis en fumée pour laisser la place à des friches agricoles, soit l’équivalent de près de deux fois la superficie des Bouches-du-Rhône. Cela représentait quasiment le double de la surface défrichée en 2018, ce qui montre bien une accélération très rapide du phénomène, sous l’effet de mesures nettement plus permissives mises en place par l’actuel gouvernement.

Élevage bovin dans le Mato Grosso au Brésil, extrait du film Alma de Patrick Rouxel (source © Une plume pour la Terre)

Dans le bassin amazonien, on considère que 80 % de cette déforestation qui détruit à grande vitesse ce qu’il reste du principal poumon vert de la planète est occasionné par des projets d’élevage extensif de viande bovine. Un secteur où les banques investissent massivement car le prix de la viande de bœuf a augmenté de 58 % ces deux dernières années, une aubaine pour les éleveurs brésiliens, alors même qu’en France la filière d’élevage bovin est à l’agonie. La banque semi publique Banco do Brasil aurait ainsi investi pas moins de 30 milliards de dollars entre janvier 2016 et avril 2020 pour des projets qui se traduisent directement par une extension de la déforestation en vue d’y implanter des fermes d’élevage bovin, mais aussi des cultures de soja, ou des plantations de palmiers à huile.

Ces chiffres proviennent d’une étude très fouillée menée par une coalition d’ONG et d’instituts de recherche regroupée sous le nom de Forests and Finance, une étude dont le magasine Marianne s’est notamment fait l’écho. Une étude d’autant plus inquiétante qu’elle a débuté au lendemain de l’accord de Paris, dans le sillage de la COP 21, alors que la planète entière s’était engagée à préserver les forêts pour tenter de lutter contre le réchauffement climatique global.

Concession de Karya Makmur Amadi à Kalimantan (Indonésie) en 2014 déboisée pour l’aménagement d’une plantation de palmiers à huile (photo © Abay Ismoyo / AFP / Asia Lyst)

Seulement voilà : depuis cette date, les grands établissements bancaires de la planète ont augmenté de 40 % le montant des crédits accordés à des sociétés qui exploitent directement la forêt tropicale ou la réduisent en cendre, et ceci dans les trois grands bassins forestiers encore existant, en Amazonie mais aussi en Afrique et en Asie du Sud-Est. Dans cette dernière région, c’est évidemment la culture du palmier à huile qui constitue la principale cause de disparition des derniers lambeaux de forêt primaire, en Indonésie mais aussi en Malaisie, en Thaïlande, au Cambodge, au Laos ou encore au Vietnam. En 20 ans, ce sont pas moins de 25 millions d’hectares de forêt tropicale qui ont ainsi été rasés dans la seule Indonésie, soit davantage que la superficie de tout le Royaume Uni !

BNP Paribs en tête des banques françaises qui continuent à financer la déforestation (photo © P Cruciatti / Shutterstock / Info Durable)

Et l’Afrique n’est pas en reste avec notamment une extension spectaculaire des plantations d’hévéas destinées à produire du caoutchouc en lieu et place de la forêt tropicale, grâce à des financement issus pour l’essentiel de banques chinoises. Mais les banques françaises sont loin d’être exemplaires en la matière puisque selon cette étude, le principal groupe bancaire français, BNP Paribas se classe à la sixième place mondiale des banques qui ont le plus investi des des activités industrielles et agricoles ayant un impact direct sur la déforestations de ces trois grands bassins forestiers menacés.

Sur la période étudiée, BNP aurait ainsi accordé pas moins de 4,9 milliards de dollars de crédits dans ces trois régions du globe et investi pour 36 millions de dollars dans des sociétés impliquées directement dans la déforestation. Cette même banque s’était d’ailleurs fait épinglé par une autre ONG, Global Witness, pour avoir coordonné en juillet 2019 une émission d’obligations à hauteur de 500 millions de dollars en faveur de Marfrig, le géant brésilien de la viande bovine.

Natixis, bien placé dans la course au financement de la déforestation… (photo © François Mori / AP / SIPA / 20 minutes)

Et les autres banques françaises ne sont pas en reste, à l’image du Crédit agricole qui a investi à hauteur de 127 millions de dollars principalement pour la production de pâte à papier et qui est également le principal soutien financier de la société Halcyon Agri, une entreprise qui exploite une plantation de caoutchouc au Cameroun sur des terres ayant fait l’objet de déforestation dans le passé. Quant au groupe BPCE (Banque populaire, Caisse d’épargne, Natixis…), il se distingue lui aussi puisque la banque d’investissement Natixis a apporté un montant considérable, à hauteur de 50 millions de dollars, pour une facilité de crédit renouvelable de trois ans destinée à Olam International, une entreprise qui, depuis 2012, a déboisé pas moins de 20 000 hectares de forêts au Gabon.

Plantations de palmiers à huile au Gabon en 2014 par le géant singapourien de l’agroalimentaire OLAM (photo © AFP / The Straits Times)

Ces pratiques bancaires sont d’autant plus inquiétantes qu’une loi française sur le devoir de vigilance a été adoptée le 27 mars 2017, obligeant les sociétés à identifier et à prévenir toute atteinte aux droits humains et à l’environnement résultant de leurs activités et de celles des sociétés qu’elles contrôlent, ainsi que des activités de leurs filiales, sous-traitants et fournisseurs. Une mesure que certains de nos grands établissements bancaires semblent avoir quelque peu oublié, sans doute emportés dans leur enthousiasme à participer ainsi au financement de cette grande activité lucrative du moment qui consiste à faire brûler les derniers arpents de forêt tropicale pour y implanter les champs de soja et les élevages bovins destinés à envahir les rayons boucherie de nos grandes surfaces, accélérant ainsi la disparition de la filière d’élevage française : une belle œuvre progressiste assurément et qui fait honneur au génie français de la finance…

L. V.

Canicule : c’est reparti comme en 2003 ?

10 août 2020

La une du Parisien du jeudi 14 août 2003 (source © Le Parisien)

Déjà en juin 2019, alors que les services météorologiques annonçaient une forte vague de chaleur, les journaux titraient, à l’instar du Parisien, « Canicule : une semaine pire qu’en 2003 ? ». Et voilà que l’on voit refleurir dans les médias exactement la même alerte à l’occasion du nouvel épisode caniculaire qui s’est installé sur la France, alors que Météo France plaçait, samedi 8 août 2020, 14 départements en alerte rouge canicule. Le site tameteo.com titre ainsi : « Doit-on craindre la même canicule qu’en 2003 ? ».

Il faut dire que cette canicule qui a sévi pendant 15 jours début août 2003, bien que passée relativement inaperçue dans les médias à l’époque comme le relève fort justement André Larané, sur le site Herodote.net, a fait des dégâts et a laissé des traces. La température y a atteint des records avec 44,1 °C notamment enregistré le 12 août 2003 à Conqueyrac dans le Gard, plus de 40 °C à Auxerre à sept reprises et 9 jours au-delà de 35 °C à Paris même, où les nuits ont été particulièrement étouffantes en centre ville.

Pièce climatisée ou chambre froide : l’arme fatale des EHPAD contre la canicule…(dessin © Félé-dessin Blog)

Des conditions très éprouvantes pour les organismes et qui se sont traduites par une véritable hécatombe auprès des personnes âgées avec probablement près de 20 000 décès supplémentaires liés plus ou moins directement à cette vague de chaleur inhabituelle. Dès le 8 août, la Direction Générale de la Santé publie un communiqué sur les risques de déshydratation encourus par les vieillards, les nourrissons et les personnes vulnérables tandis que le surlendemain, le médecin urgentiste Patrick Pelloux, alors inconnu du public, alarme les médias en avançant le chiffre d’une cinquantaine de morts par déshydratation en île-de-France au cours de la semaine précédente. Il s’avérera que les jours les plus meurtriers ont été les 11 et 12 août 2003, alors que le pic de chaleur se conjugue à des concentrations excessivement élevées en dioxyde d’azote et en ozone dans l’atmosphère des grandes villes.

Le gouvernement à l’époque avait tardé à prendre conscience de cette situation, comme d’ailleurs dans d’autres pays européens, notamment en Italie où il fallu attendre 2005 pour que le pays reconnaisse une surmortalité comparable à celle de la France. Les images du ministre de la santé de l’époque, le médecin marseillais Jean-François Mattei, interviewé au bord de sa piscine le 10 août 2003, lui coûteront d’ailleurs son poste et il ne sera pas reconduit dans le nouveau gouvernement Raffarin constitué en mars 2004.

Campagne municipale d’information durant la canicule de 2019 (source © Commune de Veauche, dans la Loire)

Depuis, l’été 2019 a fait tomber bien d’autres records de température. Météo France n’a pas hésité ainsi à placer 78 départements en alerte canicule orange le 26 juin 2019. La session du Brevet des collèges, prévue les 27 et 28 juin a été reportée à cause de la chaleur. Le 28 juin 2019, le thermomètre indique 46 °C à Vérargues, dans l’Hérault, record absolu de température jamais enregistré en France. Il atteint le même jour 43,5 °C à Montpellier et 44,3 °C à Carpentras, tandis que l’on enregistre, le 25 juillet de la même année, un autre record de 42,6 °C à Paris et de 40,5 °C à Lille…

Contrairement à 2003, le risque sanitaire concernant les personnes les plus fragiles a été mieux pris en compte et il semble que, depuis l’épisode de 2003, l’on n’ait pas enregistré une telle surmortalité liée aux épisodes de canicule en particulier dans les établissements accueillant des personnes âgées. Cette surmortalité ne dépasserait pas 1500 personnes durant l’été 2019. Mais l’analyse historique réalisée notamment par Emmanuel Le Roy Ladurie dans son célèbre ouvrage Histoire du climat depuis l’an mil, montre que les canicules historiques qui ont frappé notre pays bien avant 2003 n’étaient pas indolores, loin s’en faut.

A l’époque, on pourrait penser que le risque principal causé par les pics de chaleur estivaux était surtout la perte des récoltes dû à la sécheresse. Mais avec le recul, il semble en réalité que les faibles rendements à l’origine de véritables disettes étaient beaucoup plus consécutifs aux étés pourris et pluvieux qu’aux périodes de canicules. Un terrible orage comme celui du 13 juillet 1788 faisait alors beaucoup plus de dégâts qu’une vague de chaleur en détruisant une part significative des récoltes de céréales et sa survenance explique en partie le climat de révolte qui préside la période révolutionnaire.

Famine consécutive à une période de sécheresse : gravure du XIXe siècle (source © DeuxSèvres79)

En revanche, les vagues de canicules, provoquant le tarissement des puits et des cours d’eau, avaient alors des connaissances sanitaires redoutables : l’eau devenue rare et souvent croupie permet le développement des germes pathogènes et la dysenterie fait alors des ravages en particulier chez les nourrissons et les jeunes enfants. En 1636, l’année où Corneille écrit Le Cid, Paris et tout le nord de la France sont frappés par un été caniculaire particulièrement torride dont on estime qu’il serait à l’origine d’environ 500 000 morts : une véritable hécatombe, sans comparaison avec ce qu’on a connu en 2003, d’autant qu’à l’époque la France comptait trois fois moins d’habitants que de nos jours !

La canicule parisienne, caricature à la une du Petit Journal le 9 septembre 1895 (source © BNF Paris / Hérodote)

En 1718 et 1719, deux étés très secs se succèdent et on estime le nombre de morts à 700 000 dont 450 000 pour la seule année 1719 où les vagues de chaleurs se succèdent sans discontinuer de juin à septembre et où les chroniqueurs signalent même des nuées de criquets qui ravagent les cultures jusqu’en Normandie. La Seine atteint alors son niveau le plus bas à Paris. Et d’autres été caniculaires surviennent en 1747 et 1779, faisant chacun encore de l’ordre de 200 000 morts, toujours principalement parmi les enfants en bas âge.

Plus près de nous, en 1911, une forte vague de chaleur sévit en France du 5 juillet au 13 septembre. En août, les 35 °C sont dépassés plusieurs jours consécutifs à Paris. Selon la démographe Catherine Rollet, on observe durant cette canicule une surmortalité de 40 000 personnes dont 29 000 nourrissons, alors particulièrement suivis par les inspecteurs des enfants du premier âge, chargés de la surveillance des enfants placés en nourrice à la campagne. Un biais cognitif qui met en exergue ces décès liés notamment aux insolations et aux diarrhées des plus jeunes, lesquelles restent encore redoutables pour les nouveaux nés, mais aussi les effets indirects d’une épidémie de fièvre aphteuse dans les régions d’élevage laitier, entraînant des pénuries de lait qui sont à l’origine de nombreux décès d’enfants en bas âge que l’on nourrit alors avec des produits de substitution mal adaptés.

Une victime d’insolation à la une du Petit Journal le 13 août 1911 (source © Leemage / Le Parisien)

A l’issue de ces observations, une vaste campagne de sensibilisation axée sur la prévention des maladies infantiles est lancée, laquelle portera ses fruits puisque la vague de canicule de l’été 1947 ne met pas en évidence de forte surmortalité infantile. Mais il faudra attendre 2003 pour que les pouvoirs publics prennent conscience que désormais les canicules sont aussi très dangereuses pour les personnes âgées avec des risques de déshydratation mortelle, un phénomène qui était jusque-là sans doute resté masqué par les effets nettement prédominants sur les nourrissons. A chaque crise son enseignement…

L. V.

Agriculture urbaine à Marseille : menace ou renouveau ?

15 juillet 2020

Ce sera finalement l’une des premières décisions annoncée par la nouvelle maire écologiste de Marseille. Après avoir d’emblée enlevé les barrières de protection qui avaient transformé l’hôtel de ville de Marseille en véritable camp retranché pour protéger Jean-Claude Gaudin des manifestants venus troubler sa sieste, Michèle Rubirola laisse entendre que le projet du Boulevard urbain sud (BUS) pourrait avoir du plomb dans l’aile. C’est l’un de ses adjoint, Hervé Menchon, qui l’a annoncé dimanche 12 juillet 2020 au micro de France Bleu Provence, estimant inévitable l’abandon des tronçons encore non réalisés de ce projet pharaonique qui devait relier la L2 à la mer via 8 km de boulevard à 2 x 2 voies.

Boulevard urbain sud : un projet de rocade urbaine quelque peu anachronique (source © Métropole AMP / projet BUS)

Un projet qui bien entendu ne faisait pas l’unanimité alors que la priorité, dans ce site urbain déjà bien saturé est plutôt au développement des transports en commun et des modes de déplacements piétons et cyclistes. Ce vieux serpent de mer qui traînait dans les cartons depuis près d’un siècle et avait été remis au goût du jour avec l’arrivée de la Métropole, désormais compétente en matière de voirie, avait en effet pour objectif principal de faciliter la circulation des voitures en ville, ce qui est pour le moins anachronique…

Tracé du projet de Boulevard urbain sud (source © Made in Marseille)

Comme il fallait s’y attendre, ce projet avait d’emblée suscité une ferme opposition qui mettait aussi en avant les ravages écologiques que risquaient de causer les terrassements routiers dans un secteur déjà largement bétonné. L’association CanBUS (Collectif anti-nuisance) en particulier dénonce depuis 2015 les impacts du projet, générateur de pollution supplémentaire avec un trafic routier prévu de 40 000 véhicules/jour, accentuant encore davantage la pression urbaine vers le milieu naturel des calanques déjà sur fréquentées.

Ses militants insistaient surtout sur la destruction annoncée de 300 pins centenaires au niveau du parc du Roy d’Espagne ainsi que la disparition des deux tiers du jardin public de La Mathilde, seul poumon vert résiduel dans le quartier du Cabot. Mais ils mettaient aussi en avant le risque que faisait courir ce projet sur l’avenir des jardins familiaux Joseph Aiguier.

Vue des jardins de Mazargues, rue Joseph Aiguier, objet d’une pétition en 2016 (source © Mes Opinions)

Créés en 1905 grâce au leg d’un grand patron marseillais, paternaliste et catholique convaincu, ces jardins constituent un véritable havre de verdure entouré d’un mur et de grillage qui l’isole des immeubles avoisinants. Les médecins marseillais y envoyaient jadis certains patients tuberculeux pour une cure d’air pur au cœur de la métropole marseillaise polluée. Désormais aux mains de la Fédération nationale des jardins familiaux, reconnue d’utilité publique, ces 4 hectares de verdure se répartissent en 115 parcelles qui sont louées à l’année pour la modique somme de 200 €, permettant aux habitants du quartier de se transformer en jardinier du dimanche et de faire pousser, sans pesticide évidemment, salades et aubergines en plein centre ville…

L’un des usager des jardins Joseph Aiguier à Marseille (photo © Tony Selliez / Radio France)

Sauf que le futur Boulevard urbain sud doit passer en plein milieu de ce vestige d’une agriculture urbaine déjà quasiment réduite à l’état de vestige résiduel dans la cité phocéenne. Et ce n’est pas le seul terroir agricole qui est menacé par ce projet d’infrastructure urbaine. Le domaine des Charmerettes est également voué à disparaître, non pas du fait du tracé du futur boulevard urbain mais parce que situé à proximité et visé par un ambitieux projet immobilier de 80 logements, pour lequel une demande de permis de construire aurait déjà été déposé selon La Marseillaise.

Bastide des Charmerettes (source © Tourisme Marseille)

Situé sur le chemin de la colline de Saint-Joseph, cette ancienne bastide, entourée d’un vaste parc arboré de 3,5 hectares, est en fait une véritable enclave suisse en territoire provençal, vestige d’une époque révolue où Marseille se montrait accueillante envers nombre de familles suisses venues ici, dès le XVIIe siècle, pour des raisons économiques mais aussi parce que le protestantisme y était largement toléré. A la fin des années 1920, la communauté suisse à Marseille était encore relativement importante et deux familles suisses aisées ont donc acquis cette belle propriété pour y installer un foyer d’accueil pour certains de leurs compatriotes indigents.

Après d’âpres bagarres juridiques entre associations franco-suisses qui revendiquaient cet héritage, le domaine est quelque peu à l’abandon depuis 2012, date du départ des 18 dernières familles pensionnaires, selon Marsactu. Mais une partie des terres abrite une des dernières exploitations agricoles de Marseille, installée ici depuis 1935 et spécialisée dans le maraîchage. Une exploitation idéalement située en plein centre de la métropole marseillaise, à l’heure où chacun ne parle que de circuits courts pour redynamiser l’agriculture urbaine. Un slogan que Martine Vassal n’hésitait pas à faire afficher sur tous les murs de la ville pendant la récente campagne électorale, mais qui reste bien entendu très théorique face à un beau projet immobilier…

Le potager du domaine des Charmerettes (photo © Alain Golea / 4 Suisse)

Mais tout espoir n’est pas perdu et il n’est pas exclu que le changement d’exécutif à la ville de Marseille vienne redonner un nouvel élan à cette exploitation agricole désuète mais idéalement située en cœur de ville. D’autant que fleurissent en parallèle d’autres projets immobiliers qui annoncent vouloir intégrer un volet d’agriculture urbaine. C’est le cas notamment de la ZAC du Vallon Régny, opérée par SOLEAM et située également dans le 9ème arrondissement du Marseille non loin de là.

Selon TPBM, le groupement lauréat en juin 2019 de l’îlot phare de cette ZAC de 34 ha, constitué du promoteur Habside, de la foncière immo Mousquetaires, de l’agence Marciano architecture et du bureau d’études environnement ICHD, se propose en effet de réaliser un véritable projet innovant d’architecture urbaine avec aménagement agricole intégré. Dénommé Le Verger, le projet devrait consister en une tour de 10 étages avec 80 logements et 2 500 m² de commerces et bureaux, mais aussi 1 600 m² de serres de production maraîchère située en toiture et au pied des immeubles. Une grande halle de produits frais gérée par Intermarché permettra de déjeuner sur place avec les poissons et légumes produits sur place, tandis qu’un petit immeuble tertiaire, au nom évocateur de La Ruche, prolongera la vocation agro-écologique du site en accueillant des start-up de la filière agroalimentaire bio.

Maquette du futur Verger à la ZAC Vallon Régny (source © Tourisme Marseille)

Il est envisagé sur ce site la production de 10 tonnes de poisson par an et de 40 t de légumes, si l’on en croit l’appel à candidature que vient de lancer le groupement après 4 ans d’études, en vue de sélectionner un opérateur capable de gérer la future exploitation. De quoi relancer peut-être une véritable filière de production agricole urbaine de qualité, proche des consommateurs, respectueuse de l’environnement et avide de pédagogie en direction des riverains, dans une ville qui était totalement autosuffisante jusque dans les années 1950 : peut-être un renouveau en perspective ?

L. V.

René Dumont, un précurseur de l’écologie politique

13 juillet 2020

Les dernières élections municipales ont montré un réel succès de l’écologie politique puisque sur les 10 plus grandes villes françaises, 4 ont désormais un maire qui se revendique écologiste, à Marseille, Lyon, Bordeaux et Strasbourg. Les écologistes sont aussi partie intégrante des majorités qui gèrent la ville de Paris (où ils sont désormais à la tête d’une mairie de secteur) mais aussi Nantes, Montpellier, Lille et Rennes notamment tandis que des villes majeures comme Grenoble, Poitiers, Tours, Besançon ou Annecy se sont également choisi un maire écologiste.

Michel Rubirola, nouvelle maire écologiste de Marseille (photo © France Keyser / Le Monde / The World news)

Une situation qui était totalement inimaginable en 1974, à une période où l’économie française tournait à plein régime et que les Français étaient, dans leur immense majorité, complètement fascinés par la société de consommation, chacun s’équipant à tour de bras en voiture individuelle, électro-ménager ou téléviseur.

C’est l’époque de l’opulence en Europe et de l’explosion des loisirs alors que les voyages en avion à l’autre bout de la planète se démocratisent à grande vitesse, même si le premier choc pétrolier, qui voit le prix du pétrole multiplier par quatre en quelques mois à partir d’octobre 1973, constituait déjà un sujet d’inquiétude. Les remises en cause de mai 1968 et les réflexions du Club de Rome qui commençait à s’interroger sur les limites d’une telle croissance économiques dans une planète aux ressources limitées, n’émouvaient pas grand monde à cette époque…

Et c’est pourtant précisément en 1974, à l’occasion des élections présidentielles qui succèdent à la mort de Georges Pompidou, qu’émerge sur la scène politique française un acteur qui se revendique ouvertement de l’écologie. Les partis écologistes d’alors ont une audience totalement marginale et le candidat qu’ils se choisissent pour essayer de porter leurs idées à l’occasion de cette échéance nationale est un inconnu du grand public. Il ne fera d’ailleurs qu’un score symbolique de 1,32 % lors du premier tour de ces élections : pas de quoi inquiéter Valéry Giscard d’Estaing qui sera élu chef de l’État à l’issue du suffrage !

Et pourtant, ce candidat voué à l’échec a fortement marqué les esprits grâce à son talent inné de la communication, et a réussi à imposer de manière durable l’écologie dans le paysage politique français, non seulement comme un enjeu sectoriel à prendre en compte, mais d’abord comme une vision globale et cohérente de la société, selon des valeurs très différentes de celles en vigueur dans les partis traditionnels.

René Dumont lors de la campagne présidentielle de 1974 (source © Médias citoyens)

René Dumont, premier candidat écologiste à une élection présidentielle en France, ne passait pas inaperçu avec ses yeux bleus, sa longue crinière blanche et son éternel pull over rouge… Né en 1904, il intègre en 1922 l’institut national agronomique de Paris-Grignon où il deviendra enseignant à partir de 1933 et y dirigera dès 1953 la chaire d’agronomie comparée et de développement agricole qu’il occupera jusqu’à sa retraite, précisément en 1974, mais dont il restera professeur honoraire jusqu’à sa mort, en 2001.

René Dumont à Paris en 1993 (photo © Ulf Andersen / SIPA / Nouvel Obs)

Pacifiste convaincu, le service militaire est pour lui une véritable épreuve. Au lieutenant qui l’interroge sur son premier réflexe s’il se trouve face à une mitrailleuse ennemie, il répond du tac au tac : « je cours mettre les chevaux à l’abri » : pas vraiment la bonne réponse… Il vivra très mal cette épreuve au contact des militaires et ce sentiment pacifiste guidera toute sa vie, lui qui a signé la Déclaration sur le droit à l’insoumission lors de la guerre d’Algérie et qui anima plus tard le Mouvement pour le désarmement, la paix et la liberté. Fortement opposé, comme Théodore Monod, à l’utilisation de la force de frappe nucléaire, il réclamera, durant la campagne présidentielle de 1974, la fin des essais nucléaires et la démilitarisation du plateau du Larzac. Lors de son enterrement en 2001, conformément à l’une de ses dernières volontés, l’on entendit ainsi Boris Vian chanter Le Déserteur

C’est en 1929 que le jeune agronome René Dumont s’embarque pour le Tonkin où il découvre les techniques paysannes locales de culture du riz et se heurte de plein fouet aux autorités coloniales persuadées que ces techniques ancestrales ne valent pas un clou et qu’il faut imposer des approches plus rationnelles pour augmenter la production et alimenter la métropole. Démissionnaire dès 1932, il en tire un ouvrage intitulé La culture du riz dans le delta du Mékong. Le premier d’une très longue série puisque cet auteur prolifique publiera jusqu’à sa mort une quarantaine d’ouvrages et en cosignera de nombreux autres ainsi que d’innombrables notes, rapports et compte-rendus de voyages.

Certains de ses écrits sont devenus des grands classiques comme l’Afrique noire est mal partie, publiée en 1962, Paysans écrasés, terres massacrées (en 1978) ou encore Pour l’Afrique, j’accuse ! (en 1986). Trois de ses ouvrages, dont Terres vivantes. Voyage d’un agronome autour du monde, en 1961, sont publiées dans la collection Terre Humaine, dirigée par l’explorateur polaire Jean Malaurie, ce qui assure une grande audience de ses idées auprès d’un large public.

Agronome mondialement reconnu, René Dumont s’est passionné pour les techniques de cultures adaptées aux différents contextes sociaux, culturels, climatiques, pédologiques, observant sans relâche comment les paysans du monde entier avaient pu adapter leurs pratiques culturales au contexte local afin d’en tirer leur subsistance. Membre éphémère du cabinet de Georges Monet en 1937, alors ministre de l’agriculture du Front populaire, René Dumont réalisera, sa vie durant, d’innombrables missions officielles pour le gouvernement français mais aussi pour plusieurs institutions internationales dont la FAO où il fut expert. Alors qu’il est membre du Comité de direction du Fonds d’aide et de coopération, entre 1959 et 1961, sa liberté de pensée lui vaut une demande de sanction de la part du Premier ministre d’alors, Michel Debré, sanction que son ministre de tutelle, Edgar Pisani, refusera d’ailleurs d’appliquer…

C’est son observation des techniques culturales dans le monde et surtout dans les pays en voie de développement, qui a conduit René Dumont à remettre en cause ce qui ne s’appelait pas encore la mondialisation mais dont les conséquences étaient déjà visibles : productivisme à outrance avec ses effets dévastateurs sur la dégradation des sols, la pollution des eaux, les inégalités de revenus, l’explosion démographique, la désertification des campagnes et le développement des bidonvilles dans les mégapoles.

René Dumont à la télévision en 1974 avec son verre d’eau (source © archives INA / ARTE TV / Agter)

En 1974, alors que les écologistes cherchaient vainement un porte parole pour défendre leurs idées devant l’opinion publique à l’occasion de l’élection présidentielle, Théodore Monod et Jacques-Yves Cousteau ayant décliné, ainsi que le syndicaliste de LIP Charles Piaget, c’est donc cet agronome qui est allé au charbon et qui a su trouver les mots simples pour expliquer aux Français, avec une pomme et un verre d’eau, à quel point nous courrions à notre perte en cherchant toujours plus de croissance économique dans un monde où les ressources naturelles sont par nature limitées. Appuyé par son directeur de campagne, Brice Lalonde, qui reprendra le flambeau plus tard, René Dumont a su alors semé une graine dont on commence seulement à voir les fruits, plus de 45 ans après, à l’occasion de ces récentes élections municipales : le cheminement des idées, même dans une démocratie éclairée, prend assurément du temps…

L. V.

Carnoux : ceci n’est pas une décharge !

21 juin 2020

Depuis maintenant 18 mois au moins, les habitants de Carnoux-en-Provence ont constaté la présence sur le territoire communal d’un énorme tas de gravats, qui plus est sur une parcelle communale, située au cœur même de l’arboretum.

Contrairement aux apparences, ceci n’est pas une décharge… (photo © CPC)

Certes, ce dernier n’est pas le havre de verdure arborée qu’imaginait le Lions Club lors de son aménagement, à deux pas du cimetière et en lisière de la forêt. Les rares arbres qui ont survécu aux conditions pédologiques particulièrement défavorables de cette parcelle, jadis remblayée sur plus d’un mètre d’épaisseur par des déblais de chantier, ont bien du mal à résister au mistral qui balaye et assèche tout sur son passage…

Une mare et des ruches dans le jardin de l’arboretum (photo © Un jardin se crée à Carnoux)

Une partie de la parcelle a néanmoins été confiée depuis 2017 à l’association Un jardin se crée à Carnoux, laquelle a réussi tant bien que mal et à force de terrassements et d’apport de compost, à faire reverdir une petite partie de cette parcelle pour y faire pousser des arbres fruitiers et s’y adonner au maraîchage. Une petit mare artificielle y a même été creusée et deux ruches viennent d’y être implantées.

Le jardin, un oasis de biodiversité au cœur de l’arboretum (photo © Un jardin se crée à Carnoux)

Il est donc pour le moins surprenant qu’un tel terrain communal, où les habitants du quartier viennent quotidiennement se promener ou jardiner, serve ainsi de dépotoir depuis bientôt deux ans, pour des déchets de chantiers issus des travaux d’enfouissement des réseaux dans le cadre de la dernière tranche en cours : gravats, plaques de goudrons et autres déchets de toutes sortes s’entassent ainsi sur plusieurs mètres de hauteur à l’entrée de l’arboretum, sous forme de décharge aussi disgracieuse que polluante.

Bien évidemment, l’entreprise Eiffage qui est à l’origine de ces apports de déchets de chantier, l’a fait avec le plein accord de la commune puisque c’est cette dernière qui est le maître d’ouvrage des travaux et donc son donneur d’ordre.

La pratique est d’ailleurs classique en matière de travaux publics : lorsqu’il s’agit de creuser des tranchées et d’arracher des poteaux en vue de tels travaux d’enfouissement, les entreprises ont tout intérêt à disposer à faible distance d’un terrain permettant d’entreposer provisoirement les matériaux ainsi extraits et les trier pour en réutiliser une partie avant d’évacuer tout ce qui reste en fin de chantier vers une décharge agréée.

Vue aérienne du site avant l’aménagement du jardin en 2017 (source © Google maps)

Généralement et lorsqu’il s’agit comme ici d’une parcelle du domaine public, la collectivité signe avec l’entreprise bénéficiaire une convention d’occupation temporaire, qui précise les modalités de mise à disposition du terrain et surtout de remise en état en fin de chantier, cette convention pouvant même prévoir le versement d’une indemnité pour compenser la perte temporaire de jouissance de la parcelle et les nuisances occasionnées par le stockage temporaire.

Mais à Carnoux où ce dépôt sauvage n’est pas le premier du genre, il semble que rien de tout cela n’ait été prévu et que l’on s’est contenté d’un simple « arrangement » avec l’entreprise qui a donc pu, en toute liberté, déposer régulièrement et stocker ainsi pendant plus d’un an un énorme tas de gravats et de déchets de chantier en plein milieu de l’arboretum.

Pour lui faciliter la tâche, la barrière située à l’entrée du site a même été laissée ouverte, tant et si bien que tout le voisinage, et sans doute quelques entrepreneurs locaux peu regardants, en a déduit qu’une nouvelle décharge gratuite et non réglementée avait vu le jour sur Carnoux, bien pratique pour venir déposer discrètement déchets verts et déblais de démolition, ni vu ni connu.

Après l’enlèvement des déblais par Eiffage, le 19 juin 2020 : et le reste ? (photo © CPC)

Le chantier de terrassement est désormais terminé et Eiffage a replié son chantier. Les services techniques de la mairie lui ayant quand même rappelé que le stockage de ses déchets n’était pas supposé définitif, l’entreprise a fait l’effort de venir récupérer une partie de ses matériaux, après s’être quelque peu fait tirer l’oreille. Mais elle refuse catégoriquement de tout reprendre et a laissé plus de la moitié du tas sur place, considérant que tout les apports ne sont pas de son fait, ce qui est effectivement difficilement contestable, surtout lorsque rien n’a été contractualisé ni surveillé en cours de chantier. Il flotte sur la gestion de cette décharge sauvage, autorisée par la commune, comme un léger parfum d’amateurisme…

L. V.