La Métropole étrillée par la Chambre régionale des comptes

25 octobre 2020 by

C’est un véritable pavé dans la mare que vient de lancer la Chambre régionale des comptes (CRC) en rendant public le 15 octobre 2020 son rapport d’observation qui porte sur le fonctionnement de la métropole Aix-Marseille-Provence (AMP) depuis sa création le 1er janvier 2016. Un pavé qui ne manquera pas d’éclabousser fortement Martine Vassal qui vient tout juste d’être réélue à la tête de l’institution et qui s’est empressée de rassurer les maires des communes périphériques en leur redonnant l’essentiel des pouvoirs décisionnels qui auraient dû progressivement être transférés à l’échelon métropolitain : exactement l’inverse de ce que prônent les magistrats de la CRC à l’issue de leur analyse !

Assemblée communautaire de la Métropole Aix-Marseille-Provence en 2019 (photo © Emilio Guzman / Marsactu)

Ces derniers rappellent en effet que la métropole avait été créée précisément pour permettre aux six intercommunalités préexistantes, dont la communauté urbaine Marseille Provence Métropole à laquelle était rattachée Carnoux, d’unir leurs forces et de mettre en commun leurs ressources pour agir enfin à la bonne échelle et mettre en place les projets structurants tant attendus en matière notamment de transports publics, d’habitat, de développement économique, de protection de l’environnement et de lutte contre la pollution de l’air. Mais les maires du périmètre étaient et sont toujours quasi unanimement opposés à cette construction métropolitaine de crainte qu’elle ne vienne empiéter sur leurs prérogatives. Ils ont donc tout fait pour en plomber la construction : le constat de la CRC vient confirmer qu’ils ont magistralement réussi…

Manifestation d’élus locaux contre la création de la métropole (source © Marsactu)

Les anciennes intercommunalités, devenues conseils de territoires auraient dû s’effacer progressivement en ne gardant qu’un rôle purement consultatif. Mais ils sortent encore renforcés des dernières élections municipales et ont conservé de fait l’essentiel de leurs prérogatives, via des conventions par lesquelles la métropole leur délègue la quasi totalité de ses compétences, à tel point que l’essentiel des crédits d’investissement continuent à être gérés au niveau de ces anciennes intercommunalités au lieu d’être utilisées pour la mise en œuvre de projets structurants à l’échelle métropolitaine.

Au moment de la création de la métropole, les intercommunalités se sont dépêchées de voter en masse toute une flopée de nouveaux projets, à charge pour la métropole, destinée à prendre le relai, d’en assumer le coût financier tant pour leur réalisation que pour leur exploitation future. Un tour de passe-passe qui a conduit la métropole, à peine née, à devoir assurer des engagements financiers colossaux, au risque de voir son taux d’endettement exploser et ses marges de manœuvre considérablement réduites pour mener à bien des projets d’intérêt véritablement communautaire.

Un dessin signé Red, réalisé en 2015 à l’initiative du Conseil de développement de l’ex Communauté urbaine MPM

Et ce n’est pas tout puisque les communes ont organisé délibérément une augmentation substantielle des attributions de compensation qui leur sont reversées par les intercommunalités pour compenser les transferts de compétence vers ces dernières. Une augmentation chiffrée à 220 millions d’euros entre 2012 et 2016, date de la création de la métropole, alors que la CRC considère que 80 % de cette augmentation artificielle ne correspond à aucun transfert de charge effectif. Mais une augmentation bien opportune pour les communes qui aspirent, par ce biais, l’essentiel des ressources de la métropole. Selon la CRC, celle-ci reverse ainsi aux communes plus des trois-quarts des impôts qu’elle perçoit, alors qu’une métropole comme celle du Grand-Lyon en conserve plus de la moitié, ce qui lui permet de mettre effectivement en œuvre des politiques publique efficaces à l’échelle du territoire, ce dont AMP est bien incapable.

De surcroît, plusieurs des intercommunalité préexistantes se sont fortement endettées juste avant la création de la métropole, assurées qu’elles étaient de pouvoir transmettre à la future métropole le remboursement de cette dette, ou comment socialiser les pertes… C’est le cas notamment de l’ancienne communauté d’agglomération du Pays d’Aix, dont la dette a été multipliée par 2,5 entre 2013 et 2015, ou celle du Pays d’Aubagne et de l’Étoile qui a augmenté de 45 % sur la même période.

Fin 2018, la métropole s’est ainsi retrouvée avec une dette globale de 2,79 milliards d’euros, soit 1451 € par habitant. Un chiffre qui n’a rien d’inquiétant en soit, sauf lorsqu’on le traduit en termes de capacité de désendettement (8 ans pour AMP, soit deux fois plus qu’à Lyon et 4 fois plus qu’à Bordeaux!) ou qu’on le met en regard des recettes de fonctionnement de la métropole (2 fois plus qu’à Nantes ou Lille, 3 fois plus qu’à Lyon et 4 fois plus qu’à Bordeaux).

Et cette dette n’en finit pas d’augmenter puisqu’elle n’était que de 2,28 milliards en 2016 : la métropole emprunte en moyenne 40 % de plus que ne le faisaient les anciennes intercommunalités, creusant son déficit sans pour autant être en capacité de réaliser les investissements structurants, tant attendus pour répondre aux difficultés quotidiennes de ses habitants en matière de logement, d’emploi et de déplacement, sans même parler de préparer ce vaste territoire aux défis qui nous attendent en termes de transition écologique et d’adaptation au changement climatique.

Rééquilibrer et développer la construction de logements sociaux sur le territoire métropolitain, un enjeu majeur… (source © Agir pour la métropole)

Le regard porté par la CRC sur le fonctionnement de la métropole AMP est donc particulièrement sévère, d’autant qu’il ne se résume pas à ces quelques points. L’analyse portée sur l’évolution de la masse salariale qui continue à augmenter dans les communes alors même qu’elles ont transféré l’essentiel de leurs compétences à la métropole n’est pas des plus rassurantes. De même que l’examen de la politique métropolitaine en matière de logement, jusqu’à présent des plus embryonnaires, la métropole n’ayant même pas été en capacité de faire adopter son Plan local de l’habitat et se trouvant totalement dépourvue de la moindre vision programmatique globale face à une multitude de bailleurs sociaux plus ou moins coopératifs. Pa étonnant que dans ces conditions il soit si difficile de se loger sur le territoire métropolitaine où la production de logements sociaux et la lutte contre l’habitat indigne dans les centres-villes dégradés (dont celui de la ville-centre Marseille) sont à la peine…

L.V.

Le rapport complet de la CRC et une analyse plus complète de son contenu sont notamment accessibles sur le site carnouxcitoyenne, créé par les deux élus d’opposition de Carnoux : bonne lecture !

Liberté d’expression et fait religieux

23 octobre 2020 by

Les événements tragiques qui viennent de se dérouler récemment mettent en premier plan la remise en cause de la liberté d’expression. Celle-ci englobe de multiples champs permettant l’expression de nos conceptions tant politiques, que culturelles (sciences, arts, modes de vies..) ou spirituelles (croyances religieuses).

La contestation de cette liberté s’est immiscée dans la sphère de l’enseignement public, plus particulièrement dès lors que l’enseignement aborde le « fait religieux ». Car l’amalgame est très rapidement fait entre étude du « fait religieux » et « vérité religieuse ». Comment expliquer cette sensibilité de certains à faire prévaloir leurs convictions religieuses sur la tolérance que notre République laïque promeut?

Des pratiques rituelles de nos lointains ancêtres à la fondation des religions telles que nous les avons vu apparaître depuis l’Antiquité, il y a un lien commun. Le nom de religion porte en lui, de par son étymologie latine, sa définition de « relier », qui exprime un besoin de communiquer avec des forces qui dépassent l’ordre de l’univers. Les religions sont donc inhérentes aux préoccupations des hommes.

Le fait religieux ne relève pas uniquement du passé. Il est toujours présent. Il est donc indispensable que l’étude du fait religieux fasse partie du programme de l’enseignement public, laïque et obligatoire.

Enseigner les faits religieux en collège (photo © Jeff Pachoud / AFP / Le Point)

Mais qu’est-ce qui doit être enseigné ? Et à qui doit s’adresser cet enseignement qui peut être perçu différemment selon le niveau de compréhension de celui qui le reçoit et son niveau de maturité ?

Cet enseignement se doit d’être impartial, sachant qu’il existe des religions du Livre (christianisme, judaïsme, islam) et d’autres qui n’en ont pas (shinto japonais), des religions avec des fondateurs (Bouddha, Jésus, Mahomet) et des religions qui en sont dépourvues (taoïsme chinois), des religions avec des sacrements (christianisme) et la plupart qui n’en ont pas…

Alors pourquoi cette question alors que le fait religieux est déjà enseigné au sein de l’école de la République et que les principes d’application ont été abordés dans le rapport Debray en 2002 ? N’est-ce pas alors plutôt les difficultés que rencontrent les enseignants à aborder ce sujet dans une situation de remise en cause du contenu des programmes et donc de la laïcité par une partie de la population qui ne distingue pas le fait religieux de l’interprétation religieuse ?

L’enseignement du « fait religieux », en France, n’est pas un enseignement religieux comme dans d’autres pays. Il est, et doit être abordé, comme toute autre matière, avec un caractère scientifique prenant en compte tous les faits de civilisations. Ce sont les programmes d’histoire, de philosophie qui traitent principalement de ces faits dans un esprit de neutralité. Les faits religieux sont des conséquences de l’histoire, ce ne sont pas des éléments d’un « catéchisme ».

Un dessin signé Deligne (source © La Croix)

Or le système éducatif public, lorsqu’il aborde l’influence des religions, depuis leur émergence jusqu’à aujourd’hui dans différentes sociétés, en les traitant sur le même pied d’égalité, heurte certains qui voudraient faire prévaloir la supériorité de leurs interprétations religieuses. Soit le contraire du principe de laïcité qui veut que « les convictions religieuses n’ont pas à s’exprimer dans l’école publique ».

C’est avec rigueur scientifique et rationalité qu’est dispensé l’enseignement. Les croyances n’y ont pas leur place. Cependant, dispenser un enseignement en excluant toute référence au fait religieux serait contre productif, alors qu’il s’agit d’ouvrir l’esprit des élèves à une compréhension objective et diverse d’une vision du monde passé et présent.

En effet, confronter les élèves aux différentes cultures sans aborder l’influence des religions dans la création de ces cultures et les faits historiques qui en sont constitutifs, semble n’être pas objectif alors que dans le monde actuel chacun est confronté au quotidien à des influences et des interprétations partisanes, voire dogmatiques.

Régis Debray en 2017 (photo © Francesca Mantovani / Gallimard / Le Monde)

C’est ce que le rapport Debray aborde en proposant douze recommandations concernant l’évaluation et la cohérence des programmes dispensés durant la scolarité des élèves au collège et au lycée et insiste sur la formation des enseignants, dans les UIFM et au cours de stages abordant l’enseignement de la laïcité et l’histoire des religions.

Clarifier l’enseignement pour mieux comprendre le fait religieux nécessite l’apprentissage de l’histoire des religions car comment comprendre la crise du Proche-Orient si l’on ne connaît pas la rivalité qui oppose sunnites et chiites, l’histoire de l’islam, les origines de ce schisme. Les exemples abondent dans ce domaine : luttes contre les hérétiques, apparition du protestantisme avec la Réforme….

Comment ne pas évoquer la richesse historique de l’apport des religions dans la création artistique et les constructions architecturales inspirées par la foi ?

L’enseignement du fait religieux ne se justifie que s’il conduit à la tolérance, à la prise en compte de la diversité et à des attitudes pacifiques. Evidemment on ne peut pas aborder les événements historiques, politiques, économiques uniquement sous l’angle d’une interprétation religieuse. C’est donc un exercice difficile que de vouloir appliquer les principes de la laïcité dans l’approche des faits religieux à l’école dans un esprit de tolérance face à la spiritualité de chaque élève. C’est donc le plus tôt possible que doit être abordé cet enseignement afin de désamorcer toutes futures tensions autour de ce sujet.

C’est bien le respect de la liberté de conscience qui prévaut à l’école de la République, telle que le précise la charte de la laïcité en vigueur à l’école publique : « aucun sujet n’est à priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique. Aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester à un enseignant le droit de traiter une question au programme ».

Un dessin signé Rémi Malingrey (source © The Conversation)

Mais cela suppose aussi la formation des enseignants dans l’approche du fait religieux dans notre société où la pratique religieuse est en recul, où la majeure partie des élèves sont éduqués en dehors de toute option religieuse. Avant tout, le principe de laïcité doit dominer cet enseignement : la laïcité n’est pas l’ennemi des religions, elle garantit l’exercice des cultes mais de tous les cultes.

Aborder les faits religieux s’avère donc nécessaire, ne pas le faire serait laisser leur interprétation aux seuls tenants revendiquant le monopole de cet enseignement au domaine exclusif de la religion. Dans l’école républicaine l’épanouissement de l’élève, futur citoyen, passe par son éveil à l’universel où la dimension spirituelle de l’homme est un sujet de réflexion mais dans le respect de la paix scolaire et des principes républicains intransigeants face à l’obscurantisme.

CM

Sur les chemins de la Barasse

21 octobre 2020 by

C’est une initiative remarquable qu’ont prise trois associations marseillaises, Les clés de la Cité, Robins des Villes et Les amis de l’Huveaune, en animant, avec d’autres associations locales et des habitants des quartiers de Saint-Marcel et de la Barasse, une démarche participative destinée à mettre en valeur le patrimoine industriel et naturel de ce coin de Marseille qui gagne à être connu. Ce collectif a eu l’idée de créer un carnet de ballade pour faire découvrir à tout un chacun les richesses de ce massif de toute beauté qui s’étend en limite nord du cœur du Parc National des Calanques. S’inscrivant dans le programme pédagogique Éducalanque porté par le Parc National, ce carnet a pu ainsi être édité à 4000 exemplaires et est téléchargeable gratuitement sur le site du Parc.

Cet outil permet au randonneur seul, en groupe ou en famille, de se repérer sur ce sentier qui s’étend sur un domaine dont le Département des Bouches du Rhône est en grande partie propriétaire et qui permet plusieurs variantes sous forme de boucles plus ou moins longues. L’accès est très aisé : en venant de Carnoux, il suffit de prendre l’autoroute A50 jusqu’à la Valentine puis de traverser l’Huveaune au niveau du cinéma des trois Palmes : le départ de la ballade se fait depuis le petit parking qui se trouve au pied des anciens fours à chaux, à l’extrémité du chemin du vallon de la Barasse.

En suivant le carnet de ballade dans le vallon de la Barasse (photo © CPC)

Dès le début du circuit, on se retrouve plongé dans le passé industriel de ce quartier périphérique de l’Est marseillais où s’était implanté en 1903, l’une des trois grandes usines de production d’alumine, avec celle de Saint-Louis des Aygalades et celle de Gardanne, alimentée par les mines de bauxite d’Allauch puis du Var. Les vestiges des immenses fours à chaux dont il ne reste plus que le soubassement à côté du terrain de pétanque, servaient au traitement industriel de l’alumine et étaient eux-mêmes alimentés par le calcaire extrait d’une carrière située en tête du vallon et dont on ne voit plus que les fronts de taille et les gradins enherbés.

L’usine elle-même, qui appartenait au groupe Péchiney, comme celle de Gardanne, et qui se situait en contrebas, dans la vallée de l’Huveaune, a été démantelée en 1988. Elle a notamment laissé la place au domaine de la Vallée Verte mais il subsiste toujours l’ancien site de stockage des boues rouges sous forme d’un vaste talus végétalisé coincé entre la route départementale et l’Huveaune. Jusqu’en 1948, c’est là qu’étaient mis en décharge les résidus de l’activité industrielle de l’usine, jusqu’à ce qu’une crue de l’Huveaune en 1943 ne vienne remobiliser ces déchets riches en oxydes de fer et d’aluminium, mais aussi en métaux lourds divers et en résidus de soude, provoquant une grave pollution en aval.

Vue du bassin de stockage des boues rouges dans le vallon de la Barasse avec l’usine d’alumine en contrebas (photo © Louis Scarli / Tourisme Marseille)

L’industriel a alors transféré l’entreposage de ses résidus pollués dans le vallon de la Barasse, en plein cœur du massif de Saint-Cyr, en arrière d’une digue édifiée à l’aide de scories issues des fours à charbon de l’usine et qui étaient acheminées jusqu’en haut du vallon, juste au dessus de la carrière de calcaire, à l’aide d’un téléphérique. Un tunnel avait été creusé entre l’usine et le bas du vallon. Les scories y étaient acheminées par wagonnets, lesquels étaient ensuite hissés jusqu’en haut du vallon par un téléphérique dont on repère encore quelques vestiges, puis déversés pour barrer le vallon, formant une digue qui atteint 60 m de hauteur. Les boues rouges étaient apportées sur place par une canalisation qui empruntait sensiblement le même chemin et venait se déverser en tête du vallon, venant remplir progressivement la totalité du cirque rocheux, sur 60 m d’épaisseur donc.

Vue actuelle du crassier de boues rouges de l’ancienne usine d’alumine après végétalisation (photo © CPC)

Ce n’est qu’en 1966 que ce site a finalement été abandonné lorsque Péchiney a obtenu l’autorisation de relarguer ses boues rouges directement en mer, après avoir construit sa fameuse canalisation qui part de Gardanne et rejoint la mer à Port-Miou avant de se déverser en amont du canyon de la Cassidaigne. Une branche spécifique avait été réalisée pour permettre aux rejets de la Barasse d’emprunter le même chemin, et ceci jusqu’à la fermeture de l’usine. Au début des années 1990, Péchiney a épandu 2 à 3 m de terre végétale par dessus le remblai de boues rouges et a missionné l’ONF pour y replanter différentes espèces arborées avant de revendre le terrain au Département afin de dégager sa responsabilité quant à l’entretien de ce site définitivement pollué. En 2004, de forts ravinements ont commencé à affouiller une partie du terril et il a fallu réaliser de gros travaux pour canaliser les eaux de ruissellement en amont du vallon afin d’éviter qu’elles ne viennent mettre en péril la stabilité de la digue et risquer de remobiliser les 2,5 millions de m³ de boues rouges entassées. Le site est toujours suivi via un dispositif d’auscultation et sa revégétalisation permet une intégration paysagère plutôt réussie.

Cette ballade qui nous replonge dans le passé industriel et agricole de ce quartier périphérique de Marseille, permet de repérer les traces d’autres pollutions, dont celle de l’usine Nestlé de Saint-Menet qui venait déverser dans ce même vallon ses camions chargés de marc de café, jusqu’à ce qu’un orage violent ne vienne déstabiliser tout le remblai, entraînant là aussi une grave pollution en aval… Mais ces collines du massif de Saint-Cyr ne servaient pas que de dépotoir. On y trouve aussi, au fil de la ballade les vestiges d’une ancienne bergerie, des restanques autrefois cultivées et dont certaines sont encore ensemencées par les chasseurs, mais aussi une flore méditerranéenne particulièrement riche et bien préservée.

Vue sur la vallée de l’Huveaune depuis la croix de Saint-Marcel (photo © CPC)

La vue sur la vallée de l’Huveaune et sur toute la ville de Marseille est à couper le souffle (surtout par vent violent…). Mais le passionné d’histoire y traversera aussi avec émotion le mur d’enceinte de l’ancienne propriété de la célèbre famille de Forbin dont plusieurs membres ont présidé le Parlement de Provence au XVIIe siècle et dont l’un des représentants, Claude de Forbin, officier de marine de Louis XIV, parvint à s’échapper en 1699 des geôles anglaises en compagnie de Jean Bart, avant de finir sa vie dans son château de Saint-Marcel bien visible en contrebas.

Vue du castrum de Saint-Marcel avec les tours des Néréides en contrebas (photo © CPC)

De même d’ailleurs que le castrum de Saint-Marcel sur lequel la vue est imprenable. C’est un ouvrage défensif initialement édifié par les Romains pour surveiller l’arrivée d’envahisseurs depuis la mer comme depuis la vallée de l’Huveaune. Il est resté un enjeu stratégique majeur jusqu’au XVe siècle, tout comme son vis-à-vis, bien visible également depuis la croix de Saint-Marcel, édifié sur l’autre rive de l’Huveaune, à l’emplacement d’un ancien oppidum celto-ligure. Détruit par les Sarasins en 723, le château a été reconstruit en 1059 par l’évêque de Marseille, puis de nouveau détruit, probablement en 1423 lors du sac des Catalans. On voit encore néanmoins les vestiges des trois tours d’origine, qui voisinent avec les villas modernes édifiées à la va-vite le long de l’ancien rempart et les tours des Néréides juste en contrebas. A Marseille, vestiges historiques, friches industrielles, espaces naturels et barres d’immeubles coexistent et s’entremêlent : c’est peut-être ce qui fait le charme de cette ville, tout compte fait…

L. V.

L’obscurantisme a encore frappé…

18 octobre 2020 by

On pensait révolus ces temps-là où le fanatisme religieux poussait certains à massacrer leur prochain. On alors, réservé à des contrées lointaines où l’éducation populaire peine encore à se généraliser et où le poids de la coutume exerce encore une emprise sociale dont il reste bien difficile de se dégager. En France, au pays de Descartes et de Voltaire, on espérait que la Raison avait fini par triompher définitivement de l’obscurantisme et du fanatisme religieux. On n’est plus à la fin du XIXe siècle, alors que les instituteurs de la République ferraillaient pour imposer une éducation laïque face au catholicisme encore solidement ancré dans les têtes, surtout en milieu rural.

Voltaire, en pointe contre le fanatisme religieux, il y a plus de 250 ans
déjà… (source © Culture access)

Jamais sans doute les Français dans leur ensemble n’ont bénéficié d’un niveau de formation et d’éducation aussi élevé. Même si beaucoup critiquent, souvent avec raison, la baisse du niveau d’exigence scolaire dans notre système éducatif, force est de constater que nous avons connu, en quelques générations, une démocratisation et un élargissement inimaginable du niveau global d’éducation. Près de 80 % d’une classe d’âge arrive désormais à décrocher le baccalauréat, alors qu’au sortir de la dernière guerre, au début des années 1950, cette proportion ne dépassait pas 5 % ! Et que dans les années 1980, elle stagnait encore autour des 30 %, avant la création des bac professionnels qui ont permis une très sensible amélioration.

L’école laïque, un combat permanent ? (source GDB blog)

Au-delà de ce niveau d’éducation qui s’est diffusé rapidement dans toute la population, jamais l’accès à l’information n’a été aussi facile. Il suffit désormais d’un clic sur son smartphone, dont les trois-quarts des Français et la quasi totalité des jeunes générations sont désormais équipés, pour avoir accès à une masse d’informations que les Encyclopédistes du Siècle des Lumières auraient été bien en peine de rassembler. Pour qui se montre un peu curieux, le savoir est à la portée de tous, ce qui devrait être un gage d’ouverture d’esprit dans un monde où chacun sait comment vit son prochain, même à l’autre bout de la planète.

Comment dès lors peut-on expliquer que l’on assiste encore en France, à des comportements aussi irrationnels et qui relèvent d’une intolérance fanatique digne de l’Inquisition, que cet acte insensé qui vient de se dérouler ce vendredi 16 octobre 2020, quand un jeune de 18 ans, réfugié russe d’origine tchétchène mais ayant grandi en France vient attendre un professeur d’histoire-géographie à la sortie de son collège pour le décapiter froidement, avant de diffuser sur son compte Twitter la photo de son forfait accompagné, selon Le Monde, d’un message dans lequel il écrit notamment : « Au nom d’Allah, le très miséricordieux, (…) à Macron, le dirigeant des infidèles, j’ai exécuté un de tes chiens de l’enfer qui a osé rabaissé Muhammad, calme ses semblables avant qu’on ne vous inflige un dur châtiment ».


En classe, certains enseignants s’inquiètent pour leur sécurité… Un dessin signé Emmanuel Chaunu (source © Instagram)

Une telle violence et un tel déferlement de haine envers un représentant du corps professoral que ce jeune ne connaissait même pas, justifié qui plus est au nom d’une religion, quelle qu’elle soit, voilà qui qui rappelle les heures les plus sombres de nos guerres de religion, sans remonter jusqu’aux croisades et à leur déchaînement fanatique. Un tel comportement paraît totalement anachronique dans une société comme la notre, largement sécularisée et où la liberté de pensée comme d’ailleurs la liberté de culte est totale. Quel degré d’embrigadement et de frustration peuvent ainsi pousser un jeune de 18 ans, à l’aube de sa vie d’adulte, à commettre un geste aussi absurde et aussi violent, au point d’ailleurs que les policiers venus l’arrêter ont été obligés de l’abattre ?

Couverture de Charlie Hebdo, illustrée par Cabu, le 8 février 2006 (source © L’Express)

Au delà de ce geste individuel, l’affaire, qui émeut la France entière, est d’autant plus inquiétante qu’elle s’inscrit dans une suite de forfaits qui montrent tous une poussée de radicalisation religieuse d’une partie de la jeunesse, certes souvent issue de l’immigration, mais qui pour l’essentiel a grandi et a été scolarisée en France. Elle illustre comment certains ressortissants français s’emparent de la religion, en l’occurrence islamique, comme une arme de revendication identitaire pour refuser la loi commune et imposer leur propre vision de la société.

On y a vu en effet un parent d’élève, dont la fille n’avait même pas assisté au cours incriminé, qui portait précisément sur la liberté d’expression, déposer plainte contre l’enseignant, accompagné par un militant islamiste bien connu pour ses actes de provocation. Le professeur en question, avait pourtant jugé bon de s’excuser auprès des parents d’élèves mais il avait été rappelé à l’ordre la semaine suivante par un inspecteur de l’Éducation Nationale venu lui rappeler « les règles de laïcité et de neutralité ». Même si l’enseignant n’a pas été sanctionné et qu’il bénéficiait, semble-t-il du soutien de la principale du collège et des associations locales de parents d’élèves, on aurait pu espérer un soutien un peu plus ferme de la part de sa hiérarchie.

Samuel Paty, l’enseignant sauvagement assassiné à Conflans Sainte-Honorine le 16 octobre 2020 pour avoir enseigné à ses élèves la liberté d’expression (source © Twitter / Sud Info)

Certains évoquent désormais de faire entrer au Panthéon la dépouille de Samuel Paty, ce professeur décapité le 16 octobre 2020 pour avoir tenté d’expliquer à ses élèves ce qu’est la liberté d’expression. Le symbole serait fort en effet mais, au-delà des symboles, il serait peut-être temps que chacun à son niveau se mobilise au quotidien dans ce combat éternel de la raison contre l’obscurantisme et le fanatisme religieux qui continuent à tuer. Voltaire sans doute a dû se retourner dans sa tombe en ce sombre jour d’octobre 2020…

L. V.

Torrents de boue et de malversations dans les Alpes-Maritimes

17 octobre 2020 by

Chacun a vu dans les médias ces images spectaculaires de coulées d’eau boueuse chargées de troncs d’arbres et parfois de carcasses de voitures dévalant à vive allure des reliefs escarpés de l’arrière-pays niçois, dévastant tout sur leur passage à l’occasion des fortes intempéries qui se sont abattues sur le secteur, le 2 octobre 2020.

En se décalant vers l’Est, la tempête Alex qui avait déjà ravagé les côtes du Morbihan la veille, provoque ce jour-là un épisode méditerranéen d’une rare violence. On relève plus de 500 mm de précipitation en 24 h à Saint-Martin de Vésubie et les dégâts sont considérables, en particulier dans les vallées de la Tinée, de la Vésubie et de la Roya, près de la frontière italienne. Des centaines de maisons souvent construites trop près des cours d’eau ou sur de fortes pentes sont endommagées, emportées par les flots ou par des glissements de terrain. Plusieurs personnes sont portées disparues. Des ponts sont littéralement coupés en deux et de nombreuses routes deviennent impraticables, coupant du monde des villages entiers.

Glissement de terrain à Saint-Martin de Vésubie le 3 octobre 2020 (photo © Valéry Hache / AFP / La Provence)

Un véritable cataclysme pour les habitants de ces vallées où ne coule souvent qu’un mince filet d’eau mais où les flots boueux, grossis de manière très inhabituelle et charriant des tonnes de matériaux arrachés à la montagne, ont en quelques heures permis aux rivières d’occuper toute la largeur de leur lit majeur. Comme dans le haut bassin de l’Argens en juin 2010, ces cours d’eau habituellement très modestes, se sont brusquement métamorphosés en torrents de boue impétueux, arrachant tout sur leur passage, affouillant les berges et déracinant les arbres, quitte à grignoter bâtiments et infrastructures qui s’étaient imprudemment implantées dans la vallée au fil des ans.

Un rappel à l’ordre douloureux pour les riverains, peu habitués à de tels caprices de la nature qui n’interviennent statistiquement que rarement et que l’on a tôt fait d’oublier, la mémoire humaine étant par nature fort sélective… Espérons du moins que cette tempête spectaculaire et si dévastatrice aidera les responsables politiques et les promoteurs locaux à mieux prendre en compte à l’avenir le risque d’inondation et de mouvements de terrain, dans un secteur où les pentes sont fortes et les épisodes climatiques d’automne parfois violents.


La Vésubie a largement pris ses aises et confortablement élargi son cours, grignotant les infrastructures qui l’enserraient de trop près… (photo © Valéry Hache / AFP / France 3 Régions)

Un rappel à l’ordre qui survient curieusement juste après un autre, d’une toute autre nature, mais qui concerne également les Alpes-Maritimes. Il ne s’agit plus en l’occurrence de torrents de boues mais plus prosaïquement de pratiques frauduleuses qui touchent certains élus locaux, sévèrement épinglés par la Chambre régionale des comptes (CRC), comme le relate notamment Médiapart dans un article publié le 1er octobre 2020, juste avant que le ciel ne s’abatte sur la tête des habitants de l’arrière-pays niçois.

Selon le rapport d’observation rendu public le 28 septembre dernier par la CRC, certains élus locaux avaient eux aussi largement pris leurs aises dans leur pilotage du Centre départemental de gestion de la fonction publique territoriale des Alpes-Maritimes (CDG 06), un établissement public administratif investi de missions en matière de gestion des ressources humaines et auquel sont obligatoirement affiliés les collectivités et établissements publics territoriaux de moins de 350 agents.

Les conclusions du rapport ne sont pas tendres pour la gestion de cette structure dont le président, depuis mars 2015 et jusqu’à ce jour, n’est autre que Christian Estrosi, par ailleurs maire de Nice et président de la Métropole Nice Côte d’Azur, et qui à l’époque était en outre député et sur le point d’accéder au fauteuil de président de la Région PACA. Les magistrats de la CRC s’étonnent notamment de la structure de financement de cet organisme, alimenté principalement par les cotisations des petites communes alors qu’elle bénéficie très largement aux plus grosses collectivités de son périmètre. Ils s’interrogent aussi sur les généreuses rémunérations accordées en toute illégalité aux 4 vice-présidents, Christian Estrosi ne pouvant les toucher lui-même car il crève déjà le plafond autorisé, du fait de ses nombreux cumuls de fonctions.


Christian Estrosi réélu pour la troisième fois maire de Nice le vendredi 3 juillet 2020 (photo © Frantz Bouton / Nice Matin)

Une situation dont bénéficie largement le premier vice-président, Alain Frère, un notable local de 85 ans, qui touche ainsi 2 677 € par mois pour cette seule mission, tout en bénéficiant d’une voiture de fonction et d’un chauffeur mis à disposition par le Conseil départemental alors qu’il n’y est plus élu. Un chauffeur dont nul n’est en mesure de contrôler la réalité de son travail puisque son patron ne tient aucun agenda, mais qui émarge quand même à 3 400 € par mois grâce à de nombreuses heures supplémentaires accordées sans barguigner, même s’il a finalement été mis fin à cette situation en 2019.

La CRC s’est aussi quelque peu étranglée en découvrant que le CDG 06 rémunère certains proches de Christian Estrosi alors que la réalité de leur activité au sein de l’établissement semble bien difficile à caractériser. Cela concerne en particulier un certain Pierre-Paul Léonelli, qui était déjà directeur de cabinet du sulfureux Jacques Médecin, lorsque ce dernier a nommé Christian Estrosi adjoint aux sports en 1983. Léonelli fait partie de ces élus locaux qui cumulent les fonctions et a su se rendre indispensable. Adjoint au maire de Nice, en charge de la propreté, mais aussi conseiller métropolitain et président du groupe LR à la Région PACA, il est surtout le président de l’Association des amis du maire de Nice, la structure de financement politique de Christian Estrosi.


Pierre-Paul Léonelli, le 17 décembre 2018, à l’occasion de son élection à la tête de la Fédération des entreprises publiques locales de la Région PACA (photo © Fédération des EPL)

Un homme clé donc, qui en 2014 était à la fois conseiller métropolitain élu, et en même temps fonctionnaire territorial, directeur général des services de la commune de La Trinité, dans la métropole, deux fonctions rigoureusement incompatibles. Son exfiltration vers le CDG 06 lui a permis de jouer son rôle d’élu tout en étant généreusement rémunéré par le CDG à hauteur de 6 500 € par mois, comme directeur de cabinet du président. Titulaire d’une carte d’essence et de péage autoroutier, il n’hésitait pas à l’utiliser pour faire le plein pendant ses vacances en Corse, ce que les magistrats de la CRC n’ont, semble-t-il, guère apprécié…

Lauriano Azinheirinha, en avril 2015, alors en compagne pour les élections départementales (source : Facebook)

Un autre personnage pointé du doigt par ce rapport au vitriol est un autre haut fonctionnaire territorial, Lauriano Azinheirinha, actuel directeur général des services de la ville de Nice et de la métropole, et à ce titre patron d’une armée de près de 13 000 fonctionnaires. Avant d’être recruté à ce poste en juin 2017, il occupait les fonctions électives d’adjoint au maire, d’élu départemental et de conseiller métropolitain. Mais en juin 2015 et pendant 16 mois jusqu’à fin 2016, la CRC a eu la surprise de découvrir qu’il était aussi appointé comme chargé de mission auprès du directeur du CDG 06. Un poste où il ne semble guère avoir eu le temps de s’investir au vu des rares traces qu’a pu en identifier la CRC. Sans doute parce qu’il était accaparé à cette période par la campagne des élections régionales, comme responsable de l’action militante du candidat Christian Estrosi, une campagne brillamment menée d’ailleurs puisqu’elle a permis l’élection triomphale de ce dernier à la tête de la Région PACA en décembre 2015.

Jean-Christophe Picard, conseiller municipal d’opposition à Nice et chevalier blanc de la lutte contre la corruption (photo © Cyril Dodergny / Nice-matin)

Les traces des inondations du 2 octobre 2020 vont sans doute rapidement disparaître comme après chaque nouvelle catastrophe naturelle, chacun s’efforçant de nettoyer toute trace de boue et les médias braquant rapidement leurs projecteurs vers d’autres sujets. Gageons qu’il en sera de même pour cette ténébreuse histoire de petits arrangements entre amis sur le dos du contribuable, même si le 30 septembre 2020, un autre conseiller municipal de Nice, Jean-Christophe Picard, un ancien président de l’association Anticor, n’a pas hésité à faire un signalement auprès du Procureur de la République de Nice sur la base des observations du rapport de la CRC. Une affaire qui vient s’ajouter à celle des emplois familiaux de la ville de Nice, pour laquelle une enquête préliminaire est ouverte depuis le 8 octobre 2018. Décidément, le début du mois d’octobre est souvent pourri sur la Côte d’Azur…

L . V.

Quand les betteraviers se sucrent sur le dos des abeilles

12 octobre 2020 by

La date du 1er septembre 2018 était restée dans les mémoires de nombre de défenseurs de l’environnement comme celle d’une victoire importante contre les lobbies de l’agroalimentaire industriel. Depuis cette date en effet, les insecticides à base de néonicotinoïdes sont interdits en France. Selon Le Monde, celle qui était alors ministre de la santé du gouvernement d’Édouard Philippe, Agnès Buzyn, s’en félicitait chaudement en twittant : « Cette interdiction place notre pays en précurseur pour la protection des pollinisateurs, de l’environnement et de la santé ».

On connaissait l’effet de la nicotine comme protection des cultures contre certains insectes depuis les travaux de l’agronome français Jean-Baptiste de la Quintinie, vers 1690, mais il a fallu attendre le début des années 1990 pour voir la commercialisation massive par Bayer et Syngenta de molécules plus efficaces car plus stables et possédant un effet systémique sur les plantes. En quelques années, ces familles d’insecticides se sont imposées comme la panacée universelle pour débarrasser les agriculteurs de toutes les attaques de chenilles, pucerons, cochenilles et autres insectes capables de s’attaquer aux champs de blé comme aux cultures maraîchères ou même aux plants de vigne. Au point de devenir les insecticides les plus vendus dans le monde.

Quelques flacons d’insecticides à base de néonicotinoïdes (source © Environnement et énergie)

Sauf que les apiculteurs se sont très rapidement rendus compte que ces insecticides font des ravages en s’attaquant au système nerveux des insectes pollinisateurs dont les abeilles et les bourdons, provoquant, même à très faibles doses, une désorientation des abeilles, incapables de revenir vers leur ruche, mais aussi une baisse drastique de leur capacité de reproduction. Face à un véritable effondrement des colonies d’abeilles mellifères, les études scientifiques qui se sont succédé ont rapidement montré les effets nocifs de cette famille d’insecticides utilisés principalement pour enrober les semences mais dont les molécules actives se retrouvent ensuite dans le pollen qui les dissémine bien au-delà du champ, tandis que ces mêmes molécules se diffusent dans le sol et les nappes phréatiques, menaçant bien d’autres espèces vivantes qui participent à entretenir la richesse des sols.

La mortalité des abeilles au moins en partie due à l’usage immodéré des insecticides néonicotinoïdes (source © Les lignes bougent)

Cette catastrophe écologique est parfaitement documentée depuis des années par une multitude d’études scientifiques internationales qui détaillent de manière très claire les ravages que peut causer l’usage de ces insecticides sur la biodiversité déjà gravement menacée par de multiples autres facteurs. Dès 2012, l’INRA notamment avait parfaitement mis en évidence l’impact catastrophique de ces substances sur les insectes pollinisateurs, y compris les colonies d’abeilles sauvage, au point qu’en 2013, sur les recommandations de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, l’Union européenne restreint l’utilisation de certains néonicotinoïdes sur les cultures telles que colza, maïs ou tournesol, susceptibles d’attirer les abeilles. En avril 2018, l’Europe avait finalement consenti à décider la quasi-interdiction de trois de ces insecticides sauf dans les cultures sous serres. En France, c’est un décret du 30 juillet 2018, pris en application de la loi de 2016, dite de  « reconquête de la biodiversité », défendue par une certaine Barbara Pompili, qui fixe une liste de 5 insecticides néonicotinoïdes dont l’usage est donc totalement prohibé en plein champ à partir du 1er septembre 2018.

Barbara Pompili, actuel ministre de la transition écologique (photo © Tristan Reynaud / SIPA / L’Internaute)

Mais, comme souvent, la résistance est rude. Bayer, désormais fusionné avec Monsanto, a engagé de multiples recours en justice pour imposer à l’Europe de maintenir l’autorisation d’utiliser ses produits phares. Et maintenant, c’est le lobby de l’industrie agro-alimentaire qui monte au créneau. Confronté au printemps 2020 à une période de sécheresse, les gros agriculteurs betteraviers du nord de la France ont réussi à convaincre le gouvernement français que si leurs rendements étaient en baisse, c’était à cause de l’impossibilité qui leur était faite de recourir au traitement des semences par des néonicotinoïdes de nature à protéger leurs cultures contre la jaunisse de la betterave, un virus véhiculé par des pucerons et qui bloque la photosynthèse, freinant ainsi le développement de la plante.


Culture de betterave sucrière (source © Institut technique de la betterave)

La Confédération générale des planteurs de betterave, qui défend les intérêts des quelques 26 000 agriculteurs qui cultivent en 2020 pas moins de 423 000 hectares de betterave sucrière, a donc tiré la sonnette d’alarme, invoquant une perte de revenu de l’ordre de 10 % pour l’ensemble de la filière, avec des rendements qui seraient les plus faibles enregistrés depuis une quinzaine d’année. Un appel qui a été reçu cinq sur cinq par le gouvernement et même par l’actuelle ministre de l’écologie, Barbara Pompili, toujours elle !, par ailleurs député de la Somme, un des principaux départements de culture de la betterave, qui a donc fait une croix sur ses ambitions environnementales pour demander au Parlement d’adopter une dérogation autorisant aux betteraviers le recours aux néonicotinoïdes, au moins pour quelques années encore, et tant pis pour la biodiversité…

Une décision forte qui restera dans l’Histoire : un dessin signé Sanaga (source ©
Blagues et dessins)

Les néonicotinoïdes ? « Nous sommes tous contre » a déclaré lundi 5 octobre son collègue, Julien Denormandie, actuel ministre de l’agriculture, tout en encourageant les députés à voter comme un seul homme en faveur de leur réautorisation : ne cherchez pas la cohérence ! Officiellement, seuls les cultivateurs de betterave pourront, bien entendu, bénéficier de cette mesure d’exception qui est présentée comme une simple dérogation, un petit retour en arrière pour prendre de l’élan et tenter enfin le grand saut que réclament depuis des années tous ceux qui se préoccupent de la dégradation spectaculaire de la biodiversité. Sauf que le texte de loi ne le précise même pas, histoire d’éviter toute rupture d’égalité avec les céréaliers ou la filière oléagineuse qui risquent donc de s’engouffrer dans la brèche à leur tour…


Champ de betterave atteint de jaunisse (source ©
Institut technique pour la betterave / L’Oise agricole)

Pourtant, les quelques exploitants qui cultivent la betterave sucrière en agriculture biologique, une filière qui ne représente en France qu’à peine 0,5 % des surfaces ensemencées à cette fin et qui peine à se développer faute de débouchés adaptés, font remarquer que leurs champs n’ont pas été attaqués par la jaunisse. Un agriculteur bio du Nord, observe ainsi que son champ de betterave n’a jamais été aussi beau, même en l’absence totale d’insecticide, mettant l’absence de pucerons sur le compte de la présence de nombreux autres insectes prédateurs dont de multiples coccinelles.

Une observation évidemment battue en brèche par les porte-paroles officiels de la filière qui ne conçoivent pas qu’on puisse encore compter sur la nature pour se prémunir contre les attaques de nuisibles, ni bien sûr qu’on puisse encore tolérer, au XXIe siècle, qu’une filière agro-industrielle, soit à la merci, même a minima, des aléas climatiques ou du bon vouloir d’un simple puceron… Deux logiques qui s’affrontent, une fois encore. Heureusement, notre ministre de l’écologie, après avoir dit tout le bien qu’elle pensait du recours au néonicotinoïdes malgré leurs petits inconvénients, n’a pas hésité à signer le fameux « appel des coquelicots » dans lequel il est écrit : « Nous exigeons de nos gouvernements l’interdiction de tous les pesticides en France. Assez de discours, des actes ». Voilà qui est bien ambitieux…

L. V.

Haut-Karabagh, un conflit d’un autre âge ?

8 octobre 2020 by

En ces temps de pandémie mondiale, de crise économique généralisée et de menace majeure quant à la survie même de l’humanité du fait du changement climatique global et de la perte sévère de biodiversité, on ne peut que s’étonner de voir surgir, dans cette contrée lointaine et reculée du Haut-Karabagh, un conflit nationaliste qui paraît d’un autre âge…


Monastère arménien de Tatev, dans le Haut-Karabagh (source © Explo)

La Haut-Karabagh, c’est grosso-modo 4400 km², soit la taille d’un petit département français comme les Alpes-Maritimes, avec une population estimée à 146 000 habitants, soit moins que la Haute-Corse, c’est tout dire…Cette région de hauts-plateaux dont l’altitude moyenne est de 1100 m, soit probablement davantage que les Hautes-Alpes, avec des sommets culminant à plus de 3700 m d’altitude, ne fait pas partie des plus hospitalières du monde même si elle bénéficie d’un climat sensiblement plus tempéré que celui de l’Arménie voisine.

Carte de situation (source © Wikipédia)

Quant à son histoire, elle n’est pas des plus simples, d’autant que l’occupation humaine y est ancienne avec des vestiges d’hominidés datant du Pléistocène moyen, soit il y a environ 300 000 ans ! Les historiens s’accordent pour considérer que la région a été rattachée entre le 4e et le 2e siècle avant Jésus-Christ au royaume d’Arménie, au sein de la province historique d’Artsakh. Vers 450 ap. JC, alors que le christianisme est bien implanté localement, la région se trouve en butte aux attaques du royaume Perse avant de tomber sous la domination du Califat. Disputé au 18e siècle entre Russes et Iraniens, la région est finalement annexée en 1805 par l’Empire russe, puis disputée après la révolution russe de 1917, entre la République démocratique d’Arménie et celle voisine d’Azerbaïdjan.

Quartiers arméniens de Shusha totalement détruits par les soldats azerbaïdjanais en 1920 (photo archive source © Wikipédia)

A l’époque, les Britanniques qui sont maîtres du secteur, arbitrent en faveur de l’Azerbaïdjan, lequel déclenche des massacres d’Arméniens dès 1919, entraînant l’intervention armée de l’Arménie voisine et la création d’une brève République arménienne de la montagne. L’armée rouge de Staline vient y mettre bon ordre et décide en 1921 le rattachement du Nagorny Karabagh à la République socialiste soviétique de l’Azerbaïdjan, une situation qui gèlera le conflit pendant 65 ans, jusqu’à l’éclatement de l’URSS.

Dès 1988, profitant de la Pérestroika, la région s’autoproclame république à part entière, tandis que l’Azerbaïdjan réclame à Gorbatchev le retour dans le giron azerbaïdjanais bien que le recensement de 1989 montre que la région est peuplée de seulement de seulement 41 000 Azéris pour 141 000 Arméniens. Des progroms éclatent, y compris à Bakou, et depuis lors, la paix n’est jamais vraiment revenue. Le 2 septembre 1991, le Haut-Karabagh proclame de nouveau son indépendance et organise un référendum qui confirme très largement cette volonté d’autonomie. Mais les troupes d’Azerbaïdjan entrent en action et la guerre fait fureur avec les voisins arméniens venus au secours de la jeune république, faisant au moins 25 000 morts et plus d’un million de réfugiés, et se traduisant par une avancée significative de l’armée aménienne en territoire azéri.


Pendant la guerre du Haut-Karabagh entre 1991 et 1994 (photo © Armineh Johannes / Le Journal International)

Un cessez-le-feu est proclamé en 1994 grâce aux efforts diplomatiques du groupe de Minsk auquel participe la France aux côtés de la Russie et des États-Unis. En 2016, les hostilités reprennent suite à une initiative armée de l’Azerbaïdjan et le 27 septembre 2020 donc, tout recommence avec de nouveau bombardements azéris sur la capitale régionale Stepanakert. Le président d’Azerbaïdjan, Ilham Alyev, signe le même jour une déclaration de guerre, fort du soutien inconditionnel de l’armée turque de Recep Tayyip Erdogan, ravi d’en découdre sur tous les fronts, et renforcé par les investissements massifs d’armement effectués ces dernières années, grâce à la manne pétrolière dont dispose ce pays. Israël en particulier reconnaît être un gros pourvoyeur d’armes modernes à l’Azerbaïdjan, voyant en lui un allié contre l’ennemi iranien…

Une guerre meurtrière avec les armements les plus modernes engagés (source © Ministère de la défense de l’Azerbaïdjan / Reuters / RFI)

Les dirigeants du Haut-Karabagh, devenu en 2017 au détour d’une réforme constitutionnelle, la République d’Artsakh, un pays que personne n’a reconnu officiellement, décrètent à leur tour la loi martiale et la mobilisation générale, suivi dans la foulée par l’Arménie qui en fait autant. Depuis, c’est l’escalade et les combats font rage, attisés qui plus est par la présence de mercenaires syriens recrutés par Ankara. Selon Le Monde, des vols d’avions gros porteurs se sont succédé ces derniers jours pour approvisionner Bakou en matériel militaire depuis la Turquie et Israël qui se vante en particulier d’avoir fourni des drones kamikaze derniers cris qui font des ravages sur le terrain.

Des soldats azerbaidjanais en action le 28 septembre 2020 dans le Haut-Karabagh (source © Ministère de la défense de l’Azerbaïdjan / France TV Info)

L’avenir dira si la diplomatie et la raison arriveront de nouveau à calmer les esprits sur ce bout de confetti du Caucase qui vient de s’embraser pour la n-ième fois sous l’effet de pulsions nationalistes qui paraissent d’un autre âge mais sur lesquelles nombre de régimes continuent de s’appuyer fermement et avec succès pour asseoir leur pouvoir. Et pendant ce temps-là, « notre maison brûle » comme disait l’autre…

L. V.

Les Carnussiens, adeptes des déplacements en voiture

6 octobre 2020 by

L’INSEE PACA vient de publier en septembre 2020 des informations très intéressantes sur les déplacements domicile-travail, qui représentent 46 % de tous les déplacements dans la métropole Aix Marseille Provence.


Les principaux déplacements pendulaires dans la métropole AMP (source : Livre blanc des déplacements de la métropole / Transport Urbain)

800 Carnussiens se déplacent chaque jour à Marseille pour leur travail

Ces « navettes » domicile-travail concernent plus de 2000 Carnussiens sur les 2800 actifs répertoriés dans la commune. Environ 36 % des déplacements pour aller travailler se font à l’intérieur de la commune, 40 % avec Marseille, 18 % avec la zone d’Aubagne et 6 % avec d’autres bassins d’emplois qui ne sont pas détaillés.

Comme à Roquefort-la-Bédoule, seul un habitant sur trois exerce une activité professionnelle dans sa commune de résidence. Cassis semble bénéficier d’une économie locale plus active puisque 6 habitants actifs sur 10 y travaillent sur la commune.

Toujours selon l’INSEE, 85 % des déplacements domicile-travail se font en voiture et les déplacements Carnoux-Marseille ont augmenté en 12 ans de 10 %, que l’on retrouve bien évidemment sur les autoroutes et les transports ferroviaires.

Le PDU n’a pas fixé d’objectifs à l’inflexion de la croissance des déplacements

Le Plan de Déplacements Urbains (PDU) métropolitain ne s’est pas fixé d’objectifs pour diminuer le nombre global de déplacements, ce qui est regrettable. Il n’a établi qu’un scenario sur un rééquilibrage de la répartition des modes de transport, la voiture passant de 54 % à 45 % entre 2017 et 2030 et la pratique du vélo étant multipliée par 5 (c’est vrai que le vélo est encore peu répandu ici, si on compare aux agglomérations strasbourgeoise ou bordelaise). Ainsi la croissance de la circulation routière est estimée, sur la même période, à + 7 %, ce qui correspond à la croissance démographique attendue puisque le nombre de déplacements par personne restera stable (3,5 par jour).

Evolution prévisionnelle des modalités de déplacement dans le territoire métropolitain entre 2017 et 2030 selon le projet de PDU

 Limiter les déplacements subis et mutualiser ceux qui peuvent l’être

Il est pourtant indispensable de commencer à limiter les déplacements subis et mutualiser ceux qui peuvent l’être. L’espace et la durée des déplacements journaliers ne peuvent croître indéfiniment. Quelques pistes ont été souvent avancées :

  • offre de logements public ou privé en meilleure adéquation avec les zones d’activité
  • facilité de recrutement des conjoints sur une même zone économique
  • limitation de l’étalement urbain
  • recours plus important aux transmissions haut débit (consultations diverses, télétravail, …)
  • plans de mobilité d’entreprises
  • limitation par la règlementation du recours au travail fractionné (ex: 2h le matin, 3h le soir)
  • développement des services publics sur les lieux de travail
  • crèches et conciergeries sur les lieux de travail
  • covoiturage
  • pedibus pour se rendre à l’école
  • livraisons groupées à domicile
Les bouchons sur l’autoroute entre Aubagne et Marseille, le lot quotidien de nombreux Carnussiens allant travailler en voiture (photo © Philippe Laurenson / La Provence)

Car la rupture passe aussi bien par la diminution des déplacements subis journaliers que par la seule diminution du tout automobile. Nous plaidons pour un accompagnement du PDU par des politiques publiques et d’entreprises qui aillent bien au-delà du simple volet des déplacements et des transports. Dans la métropole Aix-Marseille, comme ailleurs, l’aménagement du territoire, les conditions de travail et l’aide à l’émergence de nouveaux comportements sociaux sont la clé d’une véritable mobilité durable.

Jacques Boulesteix – Conseiller municipal de Carnoux

Ce texte est extrait du site Carnoux Citoyenne qui permet à chaque habitant de dialoguer avec les deux élus de la liste Carnoux citoyenne, écologique et solidaire et de suivre leur action au sein du Conseil municipal de Carnoux-en-Provence

CEM : une écologie brute de décoffrage…

4 octobre 2020 by

Les blasés et les conservateurs vont s’en donner à cœur joie ! Tous les contempteurs viscéraux de l’écologiste chevelu, héritier du mouvement hippie et grand défenseur des petites fleurs et des oiseaux, ne manqueront sans doute pas de ricaner en découvrant la photo d’accueil qui orne le site des Chantiers écologistes massifs : on y voit un groupe de jeunes gens hilares et poing levé, brandissant vers le ciel leur pelle de camping au milieu de nulle part, perdus sur un talus herbeux et embrumé, le tout souligné d’un slogan à l’humour ravageur : « Prends ta pelle et viens on CEM »…

Il ne s’agit pas bien évidemment pas d’un appel à l’amour libre façon Woodstock même si l’image y fait inévitablement songer. Pas question de se rouler une pelle en toute liberté mais bien de se retrousser les manches et de travailler ensemble, au service, ni plus ni moins, « de la Sécurité alimentaire nationale » dans le cadre d’un chantier écologique massif, un CEM donc dans la novlangue adéquate, pour laquelle est fourni tout un lexique pour permettre au béotien de comprendre ce dont il s’agit.

On y découvre ainsi qu’un CEMeur est un « volontaire engagé sur un CEM » comme son nom l’indique, qu’une CEMence est « un collectif citoyen qui organise un CEM », il suffisait d’y penser, qu’une abeille est quelqu’un qui « fait connaître les CEM et mobilise les troupes », tandis qu’une fourmi est « pilote d’une équipe sur le CEM » et qu’un ambassadeur est le « référent territorial pour la dynamisation des CEM ». Et au passage qu’Etika Mondo est l’association porteuse du programme.

Chantier école sur l’écolieu d’Etika Mondo dans les Cévennes (source © Etika Mondo)

Un coup d’œil sur le site de cette structure et sur sa page Facebook permet d’apprendre que l’association a été créée par deux passionnés d’écologie et de permaculture, Boris Aubligine et Émilie Doom, qui ont acquis en 2018 un domaine agricole en déshérence de 56 ha, perdu dans les collines cévenoles, sur le territoire communal du Vigan (Gard) pour le transformer en « écolieu » et y instaurer un « Éco-hameau du futur ». Depuis 2019, ils y accueillent chaque été des stagiaires en grand nombre venus se ressourcer dans la nature sauvage du Parc National des Cévennes et s’adonner pendant 5 jours à des travaux manuels pour remonter les murets en pierres sèches des anciennes restanques, restaurer à l’ancienne les bâtiments en ruine du domaine, construire des toilettes sèches ou encore cultiver le potager en permaculture.

Une expérience qui attire manifestement de nombreux citadins en mal de lien avec la nature et désireux de retrouver, à l’occasion d’une petite semaine de vacances et dans une ambiance ultra conviviale, l’impression de sortir de la société de consommation et de retrouver un rythme et une ambiance plus rurale et plus en accord avec les valeurs de respect de l’environnement.

Un succès qui amène à voir les choses en grand et à engager ces fameux chantiers écologiques massifs dont le principe consiste à rassembler sur un même lieu plusieurs centaines de bénévoles afin d’utiliser cette énorme force de travail pour aménager en quelques jours une bonne partie de l’infrastructure nécessaire pour aménager une « ferme écologique de proximité ». Une idée d’autant plus lumineuse qu’elle s’est télescopée, lors de son lancement début 2020, avec la crise sanitaire du Covid-19, à l’occasion de laquelle les autorités ont elles-mêmes lancé un appel à toutes les bonnes volontés citadines et plus ou moins désœuvrées, confinement oblige, pour venir prêter main forte aux agriculteurs privés de main d’œuvre saisonnière.

On sait que cette initiative n’a pas rencontré le succès escompté et que la plupart des agriculteurs qui en ont bénéficié ont vite compris qu’il ne fallait pas trop compter sur cette main d’œuvre citadine et bénévole, pleine de bonne volonté mais vite lassée et fortement sujette aux ampoules et aux lumbagos, pour venir ramasser les fraises ou les haricots en plein champ. Mais les initiateurs d’Etika Mondo restent pourtant convaincus que c’est de là que viendra le salut de l’agriculture nationale et surtout la garantie de notre subsistance alimentaire.

Selon eux en effet, l’heure est grave et la « rupture alimentaire est imminente ». Persuadés que les prix du pétrole sont sur le point de s’envoler à plus de 200 dollars le baril, ils en déduisent que dans un futur très proche tous les tracteurs seront à l’arrêt, les magasins en rupture totale d’alimentation faute de transport et que seul une agriculture d’autosubsistance de proximité permettra de sauver le pays d’une famine inéluctable. Il faut donc sonner la mobilisation générale et envoyer tous les citadins travailler bénévolement dans les champs, un peu comme Mao Zedong l’avait instauré à partir de 1968 dans la Chine communiste, mais pour des raisons idéologiques très différentes.


Volontaires travaillant sur le site du Champ de la Garde à Nanterre le 7 juin 2020 (photo © Florence Hubin / Le Parisien)

Le mouvement reconnaît certes qu’il faut compter quatre bénévoles citadins pour faire le travail d’un salarié agricole expérimenté mais passe quelque peu sous silence le fait que les travaux des champs, bien que fortement saisonniers, demandent malgré tout un investissement dans la durée et pas seulement un gros coup de collier pendant quelques jours par an. Il s’interroge au passage sur le fait que la législation française ne permet pas (encore) de recourir à la force de travail bénévole pour une activité de production dont le but lucratif ne peut être totalement ignoré, sans même aborder la question de la protection sociale de ces travailleurs bénévoles occasionnels exposé comme tout un chacun à des accidents du travail.


Travaux dans les champs dans une AMAP en région parisienne (source © AMAP des Volontaires)

La démarche est assurément fort sympathique et ne manquera pas de rencontrer un assentiment naturel au sein d’une partie de la population citadine, comme le montre le succès du concept de CEM plébiscité par un vote participatif organisé par la Région Occitanie. L’idée de développer sur l’ensemble du territoire national un maillage de fermes pratiquant l’agriculture biologique, la protection de la biodiversité et le respect de leur environnement, ne peut bien évidemment qu’être encouragée au vu de la crise dans laquelle se débat l’agriculture intensive et l’impact écologique très négatif de cette filière depuis les années 1960. Le fait même de rapprocher citadins et agriculteurs et de développer un lien plus court et plus direct « de la fourche à la fourchette » répond à un réel besoin comme en témoigne le succès récent des Associations de maintien de l’agriculture paysanne (AMAP) ou des jardins partagés comme à Carnoux.


Bénévoles en cours d’aménagement du jardin collectif de Carnoux en octobre 2017 (source © Un jardin se crée à Carnoux)

Pour autant, l’agriculture reste une activité qui exige un minimum de professionnalisme et les exploitations agricoles, pour être durables et même si elles s’inscrivent dans un mouvement vertueux de moindre impact écologique, doivent s’insérer dans un modèle économique dans lequel la force de travail mérite d’être justement récompensée par le fruit des récoltes. Si l’agriculture française connaît une telle crise actuelle, avec une diminution toujours croissante du nombre d’exploitations, des surfaces cultivées et du nombre d’actifs employés, ce n’est pas parce qu’elle manque de bras mais c’est avant tout parce que l’organisation des marchés, soumis à la mondialisation et au diktat de la grande distribution, ne permet plus à l’activité d’être rémunératrice tout en étant respectueuse de l’environnement. Les exploitations qui se développent en agriculture biologique ont sans doute davantage besoin de débouchés rémunérateurs et stables que d’une main d’œuvre bénévole volatile et inexpérimentée…

L. V.

Élection sénatoriale : surprise, surprise !

2 octobre 2020 by

En France, on se demande souvent à quoi peuvent bien servir les sénateurs, parlementaires élus au suffrage indirect et dont on n’entend rarement parler sinon à l’occasion de la publication épisodique d’un rapport de mission d’information sur les sujets les plus improbables ou parce qu’il a réussi à bloquer une réforme constitutionnelle, ce qui semble être, de fait, son pouvoir le plus manifeste.

Emmanuel Macron en a fait les frais, lui dont la réforme constitutionnelle annoncée lors de sa campagne présidentielle et visant à réduire le nombre de parlementaires et à introduire une dose de proportionnelle, n’a jamais pu être examinée. Tout comme d’ailleurs celles imaginées par son prédécesseur François Hollande concernant notamment l’indépendance du Parquet, le statut juridique du Chef de l’État ou la déchéance de nationalité. Même le Général de Gaulle qui avait vainement tenté en 1969 de réformer le Sénat par voie de référendum s’y est cassé les dents et a préféré claquer la porte de dépit…

Une caricature du dessinateur Chaunu, publiée le 22 mars 2019 dans Ouest-France (source ©
Pinterest)

Si le Sénat n’a pas très bonne presse dans l’opinion publique, c’est sans doute parce que, non seulement ses représentants sont grassement rétribués sans qu’on sache trop bien à quoi ils servent réellement en dehors de ce pouvoir de blocage qu’on leur reconnaît bien volontiers, mais aussi parce que cette institution vénérable, issue de la Convention de 1795, défraie régulièrement la chronique par les petits arrangements entre amis qui s’y produisent épisodiquement. La distribution généreuse de subventions via la réserve parlementaire sénatoriale s’y est longtemps apparentée à un clientélisme électoral à peine déguisé. La recherche de l’immunité parlementaire fait toujours partie des bonnes raisons pour se présenter à l’élection sénatoriale et chacun a encore en tête l’affaire croustillante du détournement par des sénateurs UMP, dont l’ancien maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, des enveloppes destinées à rémunérer leurs collaborateurs.

Tout ceci explique sans doute pourquoi les Français ne se sont guère passionnés pour les élections sénatoriales qui viennent tout juste de se tenir, dimanche 27 septembre 2020. Cette élection concernait pourtant 172 des 348 sièges de sénateurs, désormais élus pour 6 ans et renouvelés par moitié tous les 3 ans. Mais le déficit de notoriété de cette élection atypique vient aussi de son caractère indirect. Seules 87 000 personnes étaient habilitées à se prononcer pour cette élection, pour l’essentiel des élus municipaux, départementaux ou régionaux, à l’exception de certaines grandes villes où le conseil municipal a la faculté de choisir des électeurs supplémentaires pour rétablir un minimum d’équité avec les petites communes rurales évidemment surreprésentées dans ce corps électoral très particulier.

Répartition politique des sénateurs à l’issue des élections de 2020 (source © Le Monde)

Cette élection sénatoriale, comme les précédentes, s’est donc jouée bien à l’abri des regards du citoyen lambda et la campagne s’est faite de manière feutrée, par l’intermédiaire de repas au restaurant et de réunions à huis clos, entre élus locaux de connivence. C’est ce qui explique que les notables et les barons locaux finissent toujours par tirer leur épingle du jeu, en mettant en avant leur capacité à drainer les subventions dont les maires de petites communes ont bien besoin, quand ce n’est pas leur aptitude à débloquer telle ou telle investiture ou soutien politique.

C’est ainsi que, par la grâce du vote à bulletins secrets, on a pu assister à la réélection très confortable, dans le département des Bouches-du-Rhône, du sénateur sortant Jean-Noël Guérini, élu à ce poste pour la première fois en 1998, dans la foulée de son arrivée à la tête du Conseil départemental, et constamment réélu depuis. Et ceci malgré son absentéisme chronique, son exclusion du Parti socialiste et ses trois mises en examen successives depuis 2011, notamment pour prise illégale d’intérêt, trafic d’influence, association de malfaiteurs, détournement de fonds publics et corruption passive. Des broutilles qui ne l’ont pas empêché d’obtenir 538 voix en sa faveur lors de ces récentes élections, soit près de 16 % des suffrages exprimés : un véritable exploit pour ce grand brûlé de la vie politique, en attente de son procès qui se profile en 2021 et dont le parti, La Force du 13, ne compte que très peu d’élus. Ceci prouve à quel point est éternelle la reconnaissance des élus locaux de tous bords qui ont profité de ses largesses financières lorsqu’il détenait encore les cordons de la bourse du Département, principal pourvoyeur de l’aide à l’investissement des communes.


Jean-Noël Guérini en 2015 (photo © Boris Horvat / AFP / 20 minutes)

Un levier dont n’a pourtant pas bénéficié l’un de ses challengers à cette élection, l’autre sénateur sortant des Bouches-du-Rhône, le frontiste Stéphane Ravier, élu maire d’arrondissement dans les quartiers nord de Marseille en 2014 mais battu aux municipales de 2020 et qui ne bénéficiait que d’un très maigre réservoir de voix issus du Rassemblement National. Mais cela ne l’a pas empêché d’être réélu malgré tout avec pas moins de 303 voix, là où le candidat de La République en Marche, Jean-Pierre Serrus, arrivait tout juste à rassembler 25 voix sur 3 441 suffrages exprimés ! A partir du moment où nos élus locaux n’ont pas à dévoiler le contenu de leur vote, la démocratie représentative peut réserver bien des surprises !

Pour ce qui est des Bouches du Rhône, les six autres sièges se répartissent plus traditionnellement et à parts égales entre gauche et droite. Du côté LR, le Sénat voit ainsi arriver Patrick Boré qui abandonne donc ses fonctions de maire de La Ciotat et profite de la place laissée vacante par Sophie Joissains, préférant elle s’investir à la mairie d’Aix-en-Provence et surtout à la métropole. Un petit arrangement entre collègues, de même que pour Valérie Boyer qui quitte son poste à l’Assemblée Nationale pour entrer au Sénat, non pas que la place y soit meilleure, mais parce qu’il fallait en urgence trouver un refuge avec immunité parlementaire à la clé pour le soldat Julien Ravier, ex maire des 11e et 12e arrondissement de Marseille et aux prises avec la Justice pour une affaire de fausses procurations lors des dernières municipales.

Un dessin signé Sanaga (source © Blagues et dessins)

Au delà de ces quelques péripéties, ces élections sénatoriales n’ont pas apporté de réel bouleversement politique dans une assemblée où tout mouvement semble d’ailleurs soigneusement amorti. La parité y progresse un peu puisque les femmes représentent désormais un tiers des sénateurs. Un petit jeune de 26 ans, Rémi Cardon, élu sur une liste d’union de la gauche dans la Somme, fait son entrée dans une assemblée où la moyenne d’âge reste néanmoins de 61 ans… Mais les grands équilibres restent inchangés avec une forte prédominance de la droite, notamment LR, qui engrange une dizaine de sièges supplémentaires, ce qui a permis à l’inamovible Gérard Larcher, d’être réélu sans difficulté Président du Sénat pour trois ans supplémentaires, le 1er octobre 2020.

Gérard Larcher, largement réélu à la présidence du Sénat le 1er octobre 2020 (photo © Thomas Coex / AFP / Vosges Matin)

Le parti présidentiel LREM, bien que faiblement implanté à l’échelle locale, sauve finalement les meubles avec 19 élus contre 23 dans l’assemblée sortante, mais n’en sort pas grandi. Les socialistes perdent quelques sièges malgré l’entrée au Sénat de l’ancienne ministre Marie-Arlette Carlotti, élue dans les Bouches du Rhône sur une liste d’union de la gauche, aux côtés du communiste Jérémy Bacchi et de l’écologiste Guy Benarroche. La bonne surprise vient d’ailleurs du côté écologiste où 6 nouveaux sénateurs font leur entrée, rejoignant leurs 5 collègues EELV déjà élus en 2017, ce qui permettra aux écologistes de reconstituer un groupe politique distinct à la Haute-Assemblée, en attendant une éventuelle scission ?

L. V.

Port-Miou, le château restauré à neuf

29 septembre 2020 by

Entrée de la calanque de Port-Miou le long de la Presqu’île (source © JCF Boat)

La calanque de Port-Miou, la plus à l’Est du massif des Calanques, est en fait la seule calanque du massif qui se situe non pas sur le territoire marseillais mais sur celui de sa voisine Cassis. Formant un abri naturel idéal sous forme d’un long bassin étroit de 1,4 km de longueur dont l’entrée est largement protégée par le promontoire que constitue la Presqu’île, cette calanque a servi de tout temps de port. D’où son nom d’ailleurs, qui viendrait, paraît-il du latin Portum Melior, autrement dit le meilleur port, bien meilleur en tout cas que celui de Cassis même, qui, au XVIIe siècle, était tellement mal entretenu que les navires préféraient aller se charger dans la calanque voisine où les galères royales avaient aussi habitude de faire escale.

La calanque de Port-Miou et ses rangées de bateaux de plaisance (source © Sun plaisance Location)

Vers 1630 y est installée une madrague, autrement dit un filet fixe de grandes dimensions, qui servait alors pour la pêche côtière au thon. A partir de 1720, l’exploitation des carrières destinées à extraire la pierre de Cassis commence à se développer dans le secteur. Ce calcaire urgonien dur et compact, renfermant de nombreux moules de rudistes et qui forme une bonne partie des falaises du massif est alors très prisé pour la construction en pièce de taille. Ce matériau servira notamment pour l’édification du phare de Cassis ou celui du Planier à Marseille, mais aussi pour une partie des quais d’Alexandrie et la voûte du tunnel du Rove. En revanche, la légende selon laquelle le socle de la statue de la Liberté à New-York serait en pierre de Cassis est bien entendu une pure galéjade…

Vestige des trémies de chargement à la Pointe de Cacau, Cassis (source © Mapio)

A Port-Miou toutefois, l’exploitation de pierres de tailles est restée assez modeste. Des trémies de chargement de blocs de pierre y ont bien été construits vers 1850 mais c’est à partir de 1895 que le site connaît un début d’exploitation industrielle majeure avec l’arrivée du groupe belge Solvay qui se porte acquéreur de toute la rive nord de la calanque. Alors en pleine guerre économique avec les soudières locales fonctionnant selon le procédé inventé en 1791 par le chimiste français Nicolas Leblanc, le Belge Ernest Solvay, inventeur en 1860 d’un procédé concurrent de fabrication de la soude à l’ammoniac visait le marché florissant des savonneries de Marseille, mais aussi l’exportation vers les savonneries espagnoles et italiennes. Il construit une usine à Salin-de-Giraud, à proximité de celle de son concurrent Péchiney et il démarre à Port-Miou, à partir de 1907, l’exploitation du calcaire.

Manifestation contre la carrière Solvay de Port-Miou en 1910 (source © Cassis Forum)

A l’époque, le carbonate de calcium extrait à Cassis était concassé sur place puis chargé via une trémie dans des chalands qui transportaient les blocs jusqu’à l’usine de Salin-de-Giraud. Après mélange, en présence d’ammoniac, au chlorure de sodium extrait localement dans les salines de Camargue, le procédé permet d’obtenir du bicarbonate de sodium puis, après chauffage, de la soude. Cette technique, qui est toujours utilisée de nos jours, est moins polluante que le procédé Leblanc, d’autant qu’elle permet de recycler l’ammoniac et d’obtenir comme sous-produit du chlorure de calcium utilisé comme sel de déneigement.

Malgré son avantage technique, le baron Solvay se heurte néanmoins à une forte opposition locale avec même, le 13 mars 1910, une manifestation rassemblant 3000 personnes, défenseurs de l’environnement avant l’heure, l’accusant de venir saccager la beauté de ce site naturel préservé. Cela n’empêcha pas Solvay d’extraire bon an mal an, de l’ordre de 80 000 puis, mécanisation aidant, 100 000 tonnes de calcaire par an et ceci jusqu’en fin 1982. A partir de 1975 en effet, la municipalité alors dirigée par Gilbert Rastoin, fait pression pour que cesse l’exploitation jugée gênante pour les activités touristiques en plein essor.

Photo d’archive du château de Port Miou (source © Fondation du Patrimoine)

La rive nord de la calanque, qui sert de passage à des centaines de milliers de randonneurs chaque année, se rendant vers la calanque voisine de Port Pin ou vers celle d’En Vau, appartient toujours à Solvay. Mais, l’issue de longues batailles juridiques et d’une expropriation, la Ville de Cassis a finalement racheté en 2010 la vieille bâtisse qui s’y trouve et que l’on appelle localement « château » du fait de sa tour carrée arrogante. Édifié en 1810 par un ancien marquis cassidain, paraît-il dans le but d’y loger sa maîtresse, le bâtiment a longtemps servi à abriter la douzaine d’ouvriers en charge de l’exploitation de la carrière. Fortement dégradé au fil du temps, le bâtiment menaçait ruine, même s’il servait encore d’annexe à la capitainerie du port de plaisance qu’est devenue la calanque de Port-Miou avec ses 455 anneaux.

Le château avant les travaux de restauration (source © Fondation du Patrimoine)

En mai 2017, des travaux de restauration de cet étrange édifice ont donc été engagé, pilotés par Acta Vista, une association qui développe depuis 2002 des chantiers d’insertion et de formation qualifiante aux métiers du patrimoine, dédiés aux personnes les plus éloignées de l’emploi. Le projet de restauration a duré 3 ans et vient tout juste de s’achever, permettant à l’ancien château de Port-Miou de retrouver tout son éclat.

Le rez-de-chaussée du bâtiment continuera à être utilisé comme annexe de la capitainerie tandis que le premier étage entre les bureau administratifs de la capitainerie et des locaux pour différentes associations environnementales œuvrant sur place. Le deuxième étage quant à lui constituera la première maison du parc car le Parc National des Calanques, pourtant créé en 2012, n’en est toujours pas pourvu.

Travaux de rénovation du toit de la tour (source © Acta Vista)

Le coût global du chantier s’est élevé à 2, 3 millions d’euros selon TPBM, financé largement par de multiples fondations d’entreprises ainsi que la Fondation du Patrimoine qui a royalement apporté 9 000 €. Une quarantaine de salariés en formation s’est investi sur le chantier dans le cadre d’une formation qualifiante. Les deux premières années, le groupe encadré par un maçon tailleurs de pierre et un accompagnateur socio-professionnel, s’est chargé de la maçonnerie et du gros œuvre avant de s’attaquer en troisième année aux aménagement intérieur tandis que d’autres groupes se formaient sur la menuiserie et la métallerie.

Vue du château de Port Miou restauré (source © Acta Vista)

Les deux niveaux inférieurs ont été entièrement rénovés ainsi que les façades, la maçonnerie extérieure, la toiture, les portes et fenêtres, mais aussi les planchers et les ouvrages annexes. Un vrai coup de neuf donc pour le château de Port-Miou, et un beau coup de pouce pour ces stagiaires devenus de vrais professionnels à l’issue de ce chantier mené qui plus est dans un cadre idyllique !

L. V.

Les maquereaux de la pêche industrielle

27 septembre 2020 by

Ce vendredi 25 septembre 2020, ce sont deux visions radicalement différentes de la pêche qui se sont affrontées dans le port de Concarneau, dans le Finistère. Ce jour-là en effet avait lieu l’inauguration en grandes pompes d’un chalutier géant de 81 m de longueur et 17,50 m de largeur, un véritable mastodonte capable de traîner un chalut de 350 m de long et de 100 m d’ouverture. Un navire ultra moderne à propulsion mixte diesel et électrique, avec pont arrière semi fermé et salle de sport à bord pour l’équipage de 35 marins, équipé de la technologie dernier cri et destiné à aller aspirer les bancs de poisson pour les stocker dans ses immenses cales de congélation à -25 °C.

Le Scombrus dans le port de Concarneau en septembre 2020 (photo © Le Télégramme de Brest)

Le Scombrus, ce navire-usine tout frais sorti des chantiers navals norvégiens, tire d’ailleurs son nom de celui du maquereau commun Scomber scombrus selon son appellation scientifique. Un maquereau géant donc qui est destiné à aller écumer les bancs de maquereaux, mais aussi de sardines, harengs, merlans bleus et chinchards, dans les eaux communautaires de l’ouest de l’Écosse au golfe de Gascogne, ce que n’autorisent pas les licences des pêcheurs côtiers. Un bateau de pêche qui bat pavillon français, justement pour pouvoir se servir sur les quotas de pêche nationaux, mais d’un gabarit assez exceptionnel puisque la flotte de pêche française, composée à plus de 85 % de bateau de moins de 12 m, ne comporte qu’une petite douzaine de tels monstres des mers.

L’immense chalut du Scombrus, le 24 septembre à Concarneau (photo © Fred Tanneau / AFP / Le Monde)

De quoi inquiéter les pêcheurs plus traditionnels qui voient d’un très mauvais œil débarquer dans le port de Concarneau ce fleuron de la pêche industrielle déjà à l’œuvre dans les eaux communautaires depuis le 1er août 2020 et qui prélève en moyenne 120 tonnes de poisson par jour, jusqu’à 200 tonnes les bons jours, alors qu’un chalutier local n’est autorisé à pêcher qu’une soixantaine de tonnes par an ! Le poisson ainsi pêché est ensuite vendu, à quelques centimes le kilo, en Afrique, Asie du Sud-Est et en Europe de l’Est.

Le chalutier Sandettie dans le Golfe de Gascogne (photo © Vincent Le Breton / Pleine Mer / Pêche en mer)

L’affrontement n’est certes pas nouveau. En mars 2016, les pêcheurs du Golfe de Gascogne avaient déjà eu la désagréable surprise de voir débarquer dans leur secteur de pêche un autre de ces navires-usines, le Sandettie, battant lui aussi pavillon français et immatriculé à Fécamp. Ce bateau avait même déjà eu maille à partir en mars 2013 avec des pêcheurs opérant au large de L’île d’Oléron, exaspérés de voir ce géant de 86 m de long et capable de congeler 100 tonnes de maquereau par jour, aspirant des bancs de poissons à moins de 30 km seulement des côtes.

En octobre 2019, selon La Voix du Nord, c’était un autre mastodonte de 6 200 tonnes, le Margiris, 142,80 m de long et 18,30 m de large, qui semait l’émoi en évoluant dans la Manche, près des côtes françaises après avoir écumé les zones de pêche britanniques. Battant pavillon lituanien, ce chalutier-usine qui peut pêcher jusqu’à 250 tonnes de poisson par jour, est armé par la société néerlandaise Parveliet & Van des Plas. Le poisson ramassé sans aucune distinction dans les filets est trié à bord et congelé immédiatement puis débarqué à Harringhaven, l’avant-port d’Amsterdam.

La pêche industrielle écume les océans (source © Le Journal de l’environnement)

Le Scombrus, quant à lui, tout comme d’ailleurs le Sandettie dont il prend désormais la place, fait partie du groupe Cornelis Vrolijk, l’autre géant néerlandais de la pêche industrielle, qui accapare l’essentiel des quotas européens. En réalité, c’est la société France Pélagique, une filiale de Cornelis Vrolijk, qui est propriétaire du Scombrus. L’Armement France Pélagique a été créé en 1988, à Concarneau justement, par Antoine Dhellemes, issu d’une dynastie de marins-pêcheurs locaux mais qui s’est associé avec les financiers hollandais de Cornelis Vrolijk pour pouvoir investir dans des chalutiers congélateurs gigantesques, dont le Sandettie et le Prins Bernhard. Toujours vice-président du Comité National des Pêches, mais aussi président de l’Organisation de Producteurs FROM Nord, et président de l’association nationale des OP, Antoine Dhellemes a passé en 2018 les rênes de l’entreprise à son fils Geoffroy pour limiter quelque peu les accusation de collusion auxquelles il s’exposait en participant à toutes les négociations sur la répartition des quotas de pêche

Pêche industrielle et pêche artisanale (dessin © Tom Morgan-Jones / Greenpeace

En ce 25 septembre 2020 en tout cas, tout le gratin de la pêche industrielle financiarisée était présent pour assister à la bénédiction religieuse du nouveau chalutier congélateur géant. Pour l’occasion, Cornelis Vrolijk avait même invité, outre plusieurs ministres et le Directeur des pêches, les dirigeants de son principal concurrent Parveliet & Van des Plas, confirmant s’il en était besoin qu’au paradis de la concurrence libre et non faussée, la courtoisie est de règle avec ses principaux rivaux économiques et néanmoins alliés.

Pour ne pas gâcher les festivités, la tempête qui sévissait la veille a eu le bon goût de s’apaiser juste à temps et la Préfecture du Finistère a même cru bon d’interdire la petite manifestation que les pécheurs locaux avaient tenté d’organiser avec le soutien, une fois n’est pas coutume, de plusieurs associations qui prêchent dans le désert depuis des années en faveur d’une pêche plus durable, parmi lesquelles Bloom et Pleine Mer, qui invitaient à se recueillir en hommage à ces «  Funérailles de la pêche artisanale (40 000 ans avant J.-C. – 25 septembre 2020) ».

Manifestation devant le Scombrus le 25 septembre 2020 (photo © Fred Tanneau / AFP / Sud Ouest)

Un logo bien peu discriminant, accordé à France Pélagique…

Une petite centaine de personnes dont plusieurs pêcheurs venus de Normandie, des Hauts-de-France, de Bretagne et même des Pyrénées-Atlantiques ou du Var, a quand même tenu à manifester son attachement à une pêche artisanale moins dévastatrice, ainsi que son inquiétude face à ce triomphe de la pêche industrielle. Ses tenants étalent désormais sans vergogne leur opulence financière et se soucient comme d’une guigne de son impact sur la biodiversité marine.

Ils se contentent, comme le Scombrus, de mettre en avant le petit bijou de technologie que constitue son système d’émission acoustique ou « pinger » qui permet, paraît-il d’éloigner les dauphins et autres cétacés pour éviter qu’ils ne se retrouvent piégés dans l’immense chalut qui ramasse tout ce qui se présente sans la moindre distinction. France Pélagique se gargarise d’ailleurs de disposer du label de « Pêche durable MSC », de quoi rassurer ses détracteurs, sans aucun doute…

L. V.

Ces banques française qui financent la déforestation

25 septembre 2020 by

On parle beaucoup actuellement de la déforestation à l’œuvre en Amazonie, largement encouragée ces dernières années par le président brésilien Jair Bolsonaro. Selon Le Monde qui s’appuie sur les observations satellitaires de l’Institut national de recherche spatiale du Brésil, ce sont pas moins de 326 km² de forêt tropicale qui auraient ainsi été rasés au cours du seul mois de mars 2020, soit 30 % de plus que sur la même période en 2019, en profitant du fait que les patrouilles de surveillance de la police environnementale se sont relâchées du fait de la crise sanitaire de Covid-19 !

Déforestation de la forêt amazonienne au Brésil (photo © AFP / La Voix du Nord)

Durant l’année 2019, ce sont près de 10 000 km² de forêt tropicale brésilienne qui sont ainsi partis en fumée pour laisser la place à des friches agricoles, soit l’équivalent de près de deux fois la superficie des Bouches-du-Rhône. Cela représentait quasiment le double de la surface défrichée en 2018, ce qui montre bien une accélération très rapide du phénomène, sous l’effet de mesures nettement plus permissives mises en place par l’actuel gouvernement.

Élevage bovin dans le Mato Grosso au Brésil, extrait du film Alma de Patrick Rouxel (source © Une plume pour la Terre)

Dans le bassin amazonien, on considère que 80 % de cette déforestation qui détruit à grande vitesse ce qu’il reste du principal poumon vert de la planète est occasionné par des projets d’élevage extensif de viande bovine. Un secteur où les banques investissent massivement car le prix de la viande de bœuf a augmenté de 58 % ces deux dernières années, une aubaine pour les éleveurs brésiliens, alors même qu’en France la filière d’élevage bovin est à l’agonie. La banque semi publique Banco do Brasil aurait ainsi investi pas moins de 30 milliards de dollars entre janvier 2016 et avril 2020 pour des projets qui se traduisent directement par une extension de la déforestation en vue d’y implanter des fermes d’élevage bovin, mais aussi des cultures de soja, ou des plantations de palmiers à huile.

Ces chiffres proviennent d’une étude très fouillée menée par une coalition d’ONG et d’instituts de recherche regroupée sous le nom de Forests and Finance, une étude dont le magasine Marianne s’est notamment fait l’écho. Une étude d’autant plus inquiétante qu’elle a débuté au lendemain de l’accord de Paris, dans le sillage de la COP 21, alors que la planète entière s’était engagée à préserver les forêts pour tenter de lutter contre le réchauffement climatique global.

Concession de Karya Makmur Amadi à Kalimantan (Indonésie) en 2014 déboisée pour l’aménagement d’une plantation de palmiers à huile (photo © Abay Ismoyo / AFP / Asia Lyst)

Seulement voilà : depuis cette date, les grands établissements bancaires de la planète ont augmenté de 40 % le montant des crédits accordés à des sociétés qui exploitent directement la forêt tropicale ou la réduisent en cendre, et ceci dans les trois grands bassins forestiers encore existant, en Amazonie mais aussi en Afrique et en Asie du Sud-Est. Dans cette dernière région, c’est évidemment la culture du palmier à huile qui constitue la principale cause de disparition des derniers lambeaux de forêt primaire, en Indonésie mais aussi en Malaisie, en Thaïlande, au Cambodge, au Laos ou encore au Vietnam. En 20 ans, ce sont pas moins de 25 millions d’hectares de forêt tropicale qui ont ainsi été rasés dans la seule Indonésie, soit davantage que la superficie de tout le Royaume Uni !

BNP Paribs en tête des banques françaises qui continuent à financer la déforestation (photo © P Cruciatti / Shutterstock / Info Durable)

Et l’Afrique n’est pas en reste avec notamment une extension spectaculaire des plantations d’hévéas destinées à produire du caoutchouc en lieu et place de la forêt tropicale, grâce à des financement issus pour l’essentiel de banques chinoises. Mais les banques françaises sont loin d’être exemplaires en la matière puisque selon cette étude, le principal groupe bancaire français, BNP Paribas se classe à la sixième place mondiale des banques qui ont le plus investi des des activités industrielles et agricoles ayant un impact direct sur la déforestations de ces trois grands bassins forestiers menacés.

Sur la période étudiée, BNP aurait ainsi accordé pas moins de 4,9 milliards de dollars de crédits dans ces trois régions du globe et investi pour 36 millions de dollars dans des sociétés impliquées directement dans la déforestation. Cette même banque s’était d’ailleurs fait épinglé par une autre ONG, Global Witness, pour avoir coordonné en juillet 2019 une émission d’obligations à hauteur de 500 millions de dollars en faveur de Marfrig, le géant brésilien de la viande bovine.

Natixis, bien placé dans la course au financement de la déforestation… (photo © François Mori / AP / SIPA / 20 minutes)

Et les autres banques françaises ne sont pas en reste, à l’image du Crédit agricole qui a investi à hauteur de 127 millions de dollars principalement pour la production de pâte à papier et qui est également le principal soutien financier de la société Halcyon Agri, une entreprise qui exploite une plantation de caoutchouc au Cameroun sur des terres ayant fait l’objet de déforestation dans le passé. Quant au groupe BPCE (Banque populaire, Caisse d’épargne, Natixis…), il se distingue lui aussi puisque la banque d’investissement Natixis a apporté un montant considérable, à hauteur de 50 millions de dollars, pour une facilité de crédit renouvelable de trois ans destinée à Olam International, une entreprise qui, depuis 2012, a déboisé pas moins de 20 000 hectares de forêts au Gabon.

Plantations de palmiers à huile au Gabon en 2014 par le géant singapourien de l’agroalimentaire OLAM (photo © AFP / The Straits Times)

Ces pratiques bancaires sont d’autant plus inquiétantes qu’une loi française sur le devoir de vigilance a été adoptée le 27 mars 2017, obligeant les sociétés à identifier et à prévenir toute atteinte aux droits humains et à l’environnement résultant de leurs activités et de celles des sociétés qu’elles contrôlent, ainsi que des activités de leurs filiales, sous-traitants et fournisseurs. Une mesure que certains de nos grands établissements bancaires semblent avoir quelque peu oublié, sans doute emportés dans leur enthousiasme à participer ainsi au financement de cette grande activité lucrative du moment qui consiste à faire brûler les derniers arpents de forêt tropicale pour y implanter les champs de soja et les élevages bovins destinés à envahir les rayons boucherie de nos grandes surfaces, accélérant ainsi la disparition de la filière d’élevage française : une belle œuvre progressiste assurément et qui fait honneur au génie français de la finance…

L. V.

Tunnel Schloesing, nouvelle polémique ?

22 septembre 2020 by

Les têtes de liste du Printemps marseillais alors en campagne le 22 février 2020 : Michèle Rubirola entourée d’Olivia Fortin et Benoît Payan (photo © Gérard Julien / AFP / Libération)

A Marseille, décidément, l’achèvement de la période électorale n’a pas marqué la fin des tensions politiques. Les grands débats engagés lors de la campagne entre la municipalité sortante et ses challengers du Printemps marseillais au sujet de plusieurs projets structurants n’en finissent pas de jouer les prolongations. Ils opposent désormais les nouveaux élus de la Ville à ceux de la Métropole, toujours dirigée par Martine Vassal et ses affidés.

De nombreux sujets sont concernés, depuis les projets de lutte contre l’habitat indigne et de rénovation urbaine du centre ville jusqu’au Boulevard urbain sud, le fameux BUS, dont l’avenir fait l’objet de sérieuses controverses, en passant par les projets de valorisation du patrimoine municipal dont la Villa Valmer. Mais bien d’autres dossiers sont sur le tapis, parmi lesquels celui du tunnel Schloesing, un vieux serpent de mer qui n’en finit pas de venir pointer sa tête et d’empoisonner les discussions entre partenaires locaux.

Emplacement du futur tunnel sous le parc du XXVIe centenaire (en vert), à partir du tunnel Prado sud (TPS), lui-même dans le prolongement du tunnel Prado-Carénage (TPC) (source © Made in Marseille)

L’idée de ce petit tunnel urbain de 495 m de longueur, réservé aux seules voitures et qui relierait le tunnel actuel du Prado sud au boulevard Schloesing en passant sous le Parc du XXVIe centenaire et la place du Général Ferrié, paraît pourtant assez séduisante de prime abord. Cela permettrait de fluidifier de manière significative la circulation vers les quartiers sud de Marseille en diminuant le trafic sur la partie nord du boulevard Rabatau ainsi que sur le chemin de l’Argile qui longe le parc dans un secteur qui s’est désormais transformé en zone résidentielle.

Cela permettrait surtout de désengorger ce nœud routier cauchemardesque qu’est devenue la place Ferrié et de supprimer enfin ces passerelles routières hideuses qui surmontent la place et dominent une partie des boulevards Schloesing et Rabatau. Or ce démontage des passerelles est une condition préalable indispensable pour permettre au futur tramway T3 de se frayer enfin un chemin entre le parc du XXVIe centenaire et le pôle d’échange de Dromel / Sainte-Marguerite.

La place du général Ferrié avec ses passerelles routières (source © La Provence)

Un projet mirifique donc et qui ne présente a priori que des avantages en termes d’aménagement urbain, y compris dans une optique de revégétalisation partielle de ces grands boulevards, à ce jour dédiés exclusivement à la circulation automobile. Les plus optimistes pourraient même rêver à une renaturation du Jarret, ce cours d’eau totalement canalisé dans un corset de béton et qui se fraye difficilement un chemin au milieu de cet entrelacs d’immeubles, de murs en béton, de chaussées bitumées et d’autoponts.

Le futur tramway T3 au passage de la place du général Ferrié après réaménagement, d’après les esquisses d’EGIS et Carta associés (source © Made in Marseille)

Le projet est d’autant mieux parti qu’il est très largement soutenu par la Métropole et les services de l’État, sa réalisation ayant fait l’objet d’un deal avec la Société marseillaise du tunnel Prado-Carénage (SMTPC), une société privée dont les deux-tiers de l’actionnariat sont partagés entre les deux géants du BTP, Eiffage et Vinci. C’est cette société qui gère en concession le tunnel Prado-Carénage depuis sa mise en service en 1993 et encaisse les juteux bénéfices de ce qui a été longtemps considéré comme le péage le plus cher de France, à raison de 2,90 € le droit de passage pour moins de 2,5 km !

En 2018, la société SMTPC a ainsi engrangé pas moins de 17,2 millions d’euros de recettes, ce qui permet de verser de très confortables dividendes aux heureux actionnaires de cette véritable poule aux œufs d’or. Comme pour les autoroutes, dont Eiffage et Vinci sont également des concessionnaires comblés, tout l’enjeu est de faire en sorte que cette situation de rente se prolonge le plus longtemps possible, pour le plus grand bonheur de ceux qui s’en mettent ainsi plein les poches. D’où les tractations engagées depuis des années par Eiffage et Vinci pour prolonger la concession en échange de quelques menus travaux de BTP qui sont justement leur spécialité.

En 2016, la SMTPC réclamait une rallonge de 11 ans au-delà de 2025, date à laquelle la concession était sensée prendre fin et le tunnel revenir dans le giron de la collectivité. Le Préfet a un peu toussé car le coût des travaux, estimé à 47,2 millions d’euros, selon Made in Marseille, représente moins de 3 ans de recette de la SMTPC. Après ajustement, on s’est finalement entendu sur une prolongation de la concession jusqu’en 2033, soit un peu moins de 8 ans, ce qui reste une très belle affaire pour les deux géants du BTP, d’autant que la SMTPC va, par la même occasion, récupérer, moyennant le versement d’une somme de 49,8 millions d’euros, la concession de la partie nord du tunnel Prado sud, soit 360 m jusqu’à l’embranchement avec la nouvelle portion à réaliser.

Le parc du XXVIe centenaire aménagé en 2005 sur le site de l’ancienne gare désaffectée du Prado (source © Marseille 13)

Un tour de passe-passe un peu curieux en apparence, mais tout cela se fait en famille puisque la société Prado sud, créée en 2008 pour bénéficier pendant 47 ans de la concession de ce nouveau tunnel (dont le droit de péage est désormais de 2,20 € pour parcourir à peine 1500 m !) est détenue à 58,5 % par Eiffage et à 41,5 % par Vinci…

Toujours est-il que ces petits arrangements entre amis finissent par agacer quelque peu certains contribuables locaux, sans compter les riverains qui s’inquiètent de voir cette future autoroute urbaine qui, en réalité, passera non pas en tunnel sous le parc du XXVIe centenaire mais en tranchée, éventrant complètement ce jardin public déjà peu reluisant. Un choix évidemment dicté par l’économie et la facilité, y compris pour le rejet dans l’atmosphère des gaz d’échappement…

Arbres coupés en bordure du parc le long de l’avenue Jules Cantini, en mai 2020, en prévision des travaux du futur tunnel Schloesing (photo © Alexande Desoutter / GoMet)

La nouvelle municipalité, frontalement opposée à ce projet, et les associations de riverains, comptaient bien faire entendre leurs observations à l’occasion de l’enquête publique associée au projet. Pour éviter toute discussion, le Préfet a donc préféré décider, dès 2018, de ne pas exiger d’étude d’impact. Une décision pour le moins étonnante concernant un projet urbain d’une telle ampleur. Décision qui a donc été fort logiquement attaquée devant le tribunal administratif. Le jugement est encore en délibéré mais l’audience qui vient d’avoir lieu, mi septembre 2020, ne laisse guère de doute sur son issue, d’autant que les travaux ont déjà commencé, en pleine période de confinement, par l’abattage des arbres d’alignement sur le boulevard Jules Cantini.

Les riverains devront sans doute s’y résoudre : le tunnel passera coûte que coûte. Il en faut bien davantage pour empêcher Eiffage et Vinci de continuer à s’enrichir sur le dos des citoyens et avec la complicité de la Métropole…

L. V.

Pluies d’automne : vigilance requise

20 septembre 2020 by

C’est la fin de l’été et comme chaque année, c’est la période des grosses pluies qui revient dans tout l’espace méditerranéen. En ce samedi 19 septembre 2020, ce sont des trombes d’eau qui se sont abattues sur les Cévennes gardoises, sur la moitié ouest du département. On a enregistré des cumuls de précipitation de 718 mm en 24 heures sur la commune de Valleraugue, avec une pointe horaire de 138 mm entre 10 h et 11 h, selon le site Keraunos, et un cumul de 360 mm en 3 heures.

Fortes précipitations à Valleraugue dans le Gard le 19 septembre 2020 (photo © David Trial / MétéoLanguedoc / France3 Régions)

Un épisode cévenole particulièrement intense comme cette région a l’habitude d’en connaître périodiquement et qui n’est pas sans rappeler les gros orages qui s’étaient abattus sur cette même commune située au pied du Mont Aygoual dans la nuit du 28 au 29 septembre 1900. A l’époque, l’instituteur de la commune avait enregistré un cumul de 950 mm tombé là aussi pour l’essentiel en une dizaine d’heures, un record à ce jour pour la région et qui avait occasionné de très gros dommages, y compris très en aval, à Remoulins qui a vu surgir une crue subite du Gardon.

Ce week-end, les dégâts ont aussi été intenses même si les dispositifs de prévision et d’alerte ont fait de gros progrès depuis le début du siècle dernier. L’Hérault, qui passe à Valleraugue, est monté de plus de 5 m en l’espace de quelques heures seulement, tandis que le Gardon à Saint-Jean du Gard est monté de près de 4 m en 30 mn ! Tous les cours d’eau ont réagi très rapidement et de nombreuses routes ont été rapidement coupées à la circulation. Dans l’après-midi, une centaine de maisons situées dans la partie basse d’Anduze ont dû être évacuées. Des dizaines de sauvetages ont été organisés par quelques 650 pompiers et secouristes mobilisés, dont au moins 6 hélitreuillages par hélicoptère. Deux personnes étaient encore portées disparues le lendemain, dont une personne vraisemblablement emportée alors qu’elle circulait en voiture dans le secteur de Pont-d’Hérault.

Après la décrue le nettoyage des maisons, ici à Anduze le 19 septembre 2020 (photo © Nicolas Tucat / AFP / Le Parisien)

Ce premier épisode cévenole de la saison n’est pas fini et on annonce encore des précipitations potentiellement importantes dans les jours à venir, non seulement dans les Cévennes mais aussi dans les Bouches-du-Rhône, le Var ou les Alpes-Maritimes. Comme chaque année à cette époque de l’année, les conditions météorologiques sont réunies, avec une mer encore très chaude à cette saison, pour que de gros épisodes pluvieux stationnaires se développent sur tout l’arc méditerranéen.

Depuis 2017, une mission interrégionale pour la coordination de la prévention des inondations sur l’arc méditerranéen (MIAM) d’ailleurs été créée, précisément pour développer l’information préventive et les outils de protection contre ces phénomènes météorologiques qui peuvent être à l’origine de crues dévastatrices, surtout dans des secteurs désormais très urbanisés, où le ruissellement peut être très rapide. Cette structure a produit en quelques années un grand nombre d’outils pédagogiques, clip vidéo, plaquettes, concours photos et autres recueils des bonnes pratiques pour rappeler à tout un chacun les réflexes à mettre en œuvre lorsqu’on est pris dans ce type d’évènement, pour éviter toutes ces victimes noyées simplement parce qu’elles n’avaient pas conscience du risque qu’elles prenaient en voulant à tout prix s’engager en voiture sur une route inondée, aller chercher leur véhicule dans un parking souterrain, ou s’approcher trop près d’un cours d’eau en crue. Autant de comportements imprudents et inappropriés qui sont encore causes de décès simplement par méconnaissance des risques encourus.

Livret pédagogique sur 150 ans d’inondations dans l’arc méditerranéen

Pour tenter de rappeler à chacun la nature du risque lié à ces inondations, la MIAM vient ainsi d’éditer avec le cabinet Sud Aléa un ouvrage qui revient sur 150 ans d’inondations dans l’arc méditerranéen. Photos d’archives à l’appui, ce petit livret pédagogique accessible gratuitement sur le site de la MIAM et destiné à être diffusé largement se donne pour but de rappeler à tout un chacun que ces inondations méditerranéennes dont les conséquences peuvent être dramatiques de par leur violence et leur soudaineté, peuvent surgir à tout moment et qu’il vaut mieux en avoir conscience pour éviter de construire n’importe où et ne pas se mettre en danger en cas de crise par des comportements inadaptés.

Bien entendu, la sélection n’est pas exhaustive. On n’y retrouvera pas l’orage du 26 août 1986 qui avait vu un jeune homme se noyer à la sortie de Carnoux-en-Provence, sur la route de Roquefort-La Bédoule. On n’y évoque pas non plus les récents épisodes pluvieux qui font régulièrement déborder le Vieux Port à Marseille comme celui qui avait fait trois morts le 19 morts le 19 septembre 2000 et a été suivi de plusieurs autres évènements tragiques très comparables depuis.

On y retrouve en revanche des épisodes anciens largement oubliés comme cette crue du Vénazobre, un petit affluent de l’Orb, ce fleuve côtier qui traverse Béziers, dans l’Hérault. Le 12 septembre 1875, à la suite de violents orages, la rivière déborde brutalement et engloutit la petite cité médiévale de Saint-Chinian sour 1,50 m d’eau, entraînant la mort de 97 personnes, détruisant entièrement 149 maisons et faisant pourrir sur pied les récoltes.

Le Gardon en crue à Alès le 16 octobre 1907 (source © Archives départementales du Gard)

Il y est aussi question des crues à répétition de 1907, qui, entre septembre et novembre, ont fait au moins 25 victimes dans plusieurs départements de l’arc méditerranéen, avec, comme en septembre 2020, des flux particulièrement dévastateurs dans le Gard. Un bilan qui sera encore bien plus lourd, 50 ans plus tard, le 29 septembre 1958, à la suite d’un nouvel épisode cévenole au cours duquel on enregistra 429 mm de précipitation en 48 h à Saint-Jean-du-Gard. Quatre ponts seront détruits durant cette crue et on recensera pas moins de 35 morts, parmi lesquels, signe des temps, 21 automobilistes, emportés par les flots.

Le photographe de presse Hervé Collignon dans les rues inondées de Nîmes le 5 novembre 1963 (source © Archives municipales)

Début novembre 1963, c’est de nouveau le Gard qui est touché, avec notamment une forte inondation du centre-ville de Nîmes, du fait de la mise en charge des cadereaux, ces anciens thalwegs naturels par où s’écoule l’eau en crue et qui ont été imprudemment recouverts dans les années 1950 pour permettre le développement urbain. C’est comme une répétition de de qui adviendra 25 ans plus tard, le matin du 3 octobre 1988, lorsque des flots d’eau boueuse dévalent des collines et envahissent tout le centre-ville de Nîmes, poussant devant elles un enchevêtrement de voitures. Le bilan sera de 9 morts mais les dégâts matériels seront considérables, pris en charge pour la première fois par le régime d’assurance des catastrophes naturelles, récemment instauré, à l’initiative d’Haroun Tazieff.

Depuis, bien d’autres catastrophes ont endeuillé l’arc méditerranéen, avec quelques jalons bien connus dont celui des crues de l’Ouvèze qui, le 22 septembre 1992, dévaste le secteur de Vaison-la-Romaine et occasionne 38 morts, celui des 8 et 9 septembre 2002 qui est à l’origine de 23 décès et 800 millions d’euros de dégâts dans le Gard encore, ou encore celui du 10 juin 2010 dans le bassin varois de l’Argens, qui se solde par 26 morts et un milliards d’euros de dommages matériels.

Affouillement des berges de la Nartuby sur la commune de la Motte, dans le Var après la crue du 10 juin 2010 (source © DDTM du Var)

Depuis, les évènements s’enchaînent avec leur lot de victimes emportées, de lotissements ravagés et de routes détruites, en 2011 et 2014 dans le Var, le 3 octobre 2015 sur la Côte d’Azur, du côté de Cannes et Mandelieu, ou encore dans l’Aude, le 15 octobre 2018 où l’on déplore encore 14 victimes, 20 ans après la précédente catastrophe des 12 et 13 novembre 1999 qui avait déjà fait 35 morts. Année après année, on ne peut s’empêcher de se désoler d’un tel décompte aussi macabre, comme si l’homme avait du mal à se souvenir que dans ces régions méditerranéennes au climat habituellement si clément et où l’on a tendance à se préoccuper plus naturellement du manque d’eau et du risque d’incendie, les inondations peuvent causer des dégâts majeurs si l’on ne met pas un place des politiques de prévention adaptées…

L. V.

Alinéa : la famille Auchan sauve les meubles

18 septembre 2020 by

Un dessin signé du dessinateur JM (source © Actu en dessin)

C’est le quotidien régional La Provence qui a lâché l’information le vendredi 15 mai 2020 : l’enseigne Alinéa est en faillite ! Créée en 1989 à Avignon, pour tenter de concurrencer la toute puissance mondiale du géant suédois de l’ameublement Ikéa, cette enseigne se présente sur son site comme une marque française de décoration d’intérieur aux accents méditerranéen. Un positionnement stratégique qui mise donc sur la fibre patriotique des clients, lassés de commander des meubles en kit aux noms imprononçables et qui préfère acheter des assiettes ornées de feuilles d’olivier plutôt que de têtes de rennes.

Alexis Mulliez, le patron de l’enseigne Alinéa (photo © Gabriel Noé / Le Figaro)

L’affaire était plutôt bien partie puisque dès 1996, Alinéa ouvrait un second magasin à Montpellier et qu’en 2015, la firme pouvait enorgueillir d’un chiffre d’affaire de 520 millions d’euros avec 26 magasins répartis dans toute la France. En avril 2017 cependant, le rapport du groupe Auchan, fait état de 176 millions d’euros de pertes cumulées depuis 2012, ce qui n’est pas très rassurant pour une enseigne dont le directeur n’est autre qu’Alexis Mulliez et les actionnaires l’Association familiale Mulliez, celle-là même qui est aux manettes de la galaxie Auchan et ses innombrables marques commerciales qui envahissent toutes les entrées de villes françaises. Clasée 6e fortune de France en 2020 par le magazine Challenge, la famille Mulliez serait à la tête d’une fortune professionnelle estimée à 26 milliards d’euros, une paille…

En octobre 2017, une nouvelle société avait été créée, toujours dirigée par Alexis Mulliez et dont le siège social est désormais implanté à Aubagne, dans la zone des Paluds, à proximité des autres enseignes du groupe (Auchan, Norauto, Décathlon, Leroy-Merlin, Flunch, Jules, Kiabi, Boulanger, etc.) et sur des terrains détenus par la foncière Immochan : ici, le commerce se fait en famille… L’objectif de cette nouvelle société était d’ailleurs clairement de sortir Alinéa et ses pertes abyssales du groupe Auchan, même si l’association familiale reste actionnaire à 100 % d’Alinéa qui compte désormais 30 magasins (dont 4 en franchise) et près de 2000 salariés, dont 250 sur le site d’Aubagne.

Magasin Alinéa d’Aubagne (source © Alinéa)

Du coup, le chemin vers la faillite annoncée était tout tracé. Les raisons invoquées lors du dépôt de bilan étaient bien sûr conjoncturelles, liées à la crise des gilets jaunes, aux mouvements de grèves occasionnés par la réforme des retraites, et bien entendu à la crise sanitaire qui avait obligé l’enseigne à fermer momentanément ses magasins pour les transformer en drive.

C’est donc le tribunal de commerce de Marseille qui a placé Alinéa en redressement judiciaire, le 13 mai dernier. Une audience s’est tenue le 31 août dernier au cours de laquelle, selon les informations recueillies par Marsactu, ont été listées les quelques 80 sociétés qui tentent de se faire payer leur dû, parmi lesquelles de grosses entreprises comme Onet ou Véolia mais aussi la SACEM qui réclame le versement des droits pour la diffusion de musiques d’ambiance dans les magasins du groupe…

Toujours est-il que le tribunal n’a eu à examiner qu’une seule et unique offre de reprise, laquelle se propose de céder 17 des 26 magasins détenus en propre, n’en conservant donc que 9 et de licencier au moins 1000 salariés, soit plus de la moitié des effectifs. Une offre, validée par le jugement rendu le 14 septembre 2020 par le tribunal de commerce de Marseille, qui ressemble donc beaucoup à une liquidation déguisée, et qui émane tout simplement des dirigeants actuels d’Alinéa, soit Alexis Mulliez en personne et son association familiale richissime. Un beau tour de passe-passe pour ces derniers qui, grâce à ce coup de maître, effacent la totalité de leurs dettes auprès de leurs fournisseurs mais aussi de l’État et des organismes sociaux, tout en virant une bonne partie de leur personnel et en fermant tous les sites peu rentables.

Un magasin Alinéa en grève près de Troyes, fin juillet 2020, pour protester contre sa fermeture annoncée (source © L’Est éclair)

Mais que l’on se rassure, ceci n’a rien à voir avec une faillite frauduleuse comme certains mauvais esprits pourraient le laisser entendre. Tout ceci est en effet parfaitement légal, par la grâce d’un décret très opportuniste, publié le 20 mai 2020 dans le contexte de la crise économique consécutive à la période de confinement : ce texte autorise en effet explicitement les propriétaires d’une société à la reprendre eux-même après un dépôt de bilan qui leur permet d’effacer toutes les dettes non remboursées, une solution qui était jusque-là laissée à la discrétion du juge et pour des cas très particuliers.

La famille Mulliez réussit donc un coup de maître en se débarrassant ainsi à moindres frais d’une enseigne qui perdait structurellement de l’argent depuis des années, tout en restant aux manettes… Une situation qui suscite d’autant plus d’interrogations que fin 2017, alors que la situation commençait à se dégrader sérieusement, Alinéa avait fait le choix étrange de céder les murs de la plupart de ses magasins à une société immobilière ad hoc, Aline Immo, laquelle appartient bien entendu à 100 % à la famille Mulliez. Du coup, depuis cette date, les charges d’Alinéa ont augmenté dans des proportions conséquentes. L’enseigne verse désormais un loyer élevé, de l’ordre de 13 millions d’euros par an selon Libération, ce qui assèche sa trésorerie et plombe ses coûts fixes, tout en fragilisant la structure puisqu’elle ne bénéficie plus de ce patrimoine immobilier comme garantie potentielle, alors que sa valeur était tout de même estimée à 150 millions d’euros.

Un magasin Alinéa dans la banlieue de Rennes, le 18 août 2020 (photo © Damien Meyer / AFP / Le Monde)

Une situation assez inédite donc et pas très rassurante pour les employés d’Alinéa qui s’en sortent nettement moins bien que leurs patrons. Une mauvaise nouvelle aussi pour la collectivité qui va devoir payer près de 22 millions d’euros pour le licenciement des 1000 salariés, une somme qui sera à la charge de l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés (AGS). Mais ni le maire d’Aubagne, Gérard Gazay, ni le député Bernard Deflesselles, ne semblent pour l’instant avoir réagi sur ce dossier qui concerne pourtant directement leur périmètre… Business as usual !

L. V. 

Marseille : des plongeurs qui comptent

16 septembre 2020 by

En ces temps de pandémie virale où certains rechignent à porter le masque alors qu’il est désormais obligatoire dans tous les espaces publics de Marseille, s’il est des Marseillais pour lequel le port du masque ne pose aucun problème, ce sont bien les plongeurs. Et tout particulièrement cette petite centaine de plongeurs bénévoles et passionnés qui viennent de participer à l’opération « Des espèces qui comptent ». Une action scientifique participative, organisée en lien avec la Fédération française d’études et de sports sous-marins, qui fait appel aux bonnes volontés et se déroule chaque année, depuis plus de 15 ans, sur le littoral marseillais, désormais dans le cœur du Parc national des Calanques.

Opération Des espèces qui comptent en 2018 (photo © Georges Robert / La Provence)

Pour cette 17e édition qui s’est déroulée samedi 5 septembre 2020 autour de l’archipel du Riou, mobilisant 95 participants répartis sur une dizaine de bateaux, les cibles visées étaient les trois espèces marqueurs, toutes protégées et emblématiques du littoral méditerranéen, à savoir le corb, le mérou brun et la grande nacre. Les deux premiers sont des poissons prédateurs emblématiques des eaux méditerranéennes.

Affiche pour la 13e édition de l‘opération en 2016 (source © Plongez)

Le corb est un poisson brun avec des reflets métalliques, de 30 à 40 cm, qu’on rencontre en petits bancs toujours près des rochers, et dont les populations ont diminué de 70 % en l’espace de 25 ans dans l’est de la Méditerranée, sous l’effet de la pêche commerciale. Le mérou brun est spectaculaire par sa tête massive et ses yeux proéminent mais surtout par sa taille qui peut atteindre jusqu’à 1,40 m et sa longévité puisque certains individus peuvent vivre jusqu’à 50 ans. Il fréquent plutôt les fonds rocheux accidentés avec de grottes ou des anfractuosité où il peut se camoufler.

Quant à la grande nacre, parfois appelée « jambonneau hérissé », c’est un coquillage bivalve de couleur rougeâtre, fiché verticalement dans les fonds sableux d’herbiers à posidonies et dont la taille peut atteindre 1 m de long. Protégée en France depuis 1992, cette espèce a été presque entièrement décimée par les effets combinés de la pollution des eaux, de la réduction des herbiers saccagés par le chalutage et les ancrages de bateaux, mais aussi par la pêche de plongeurs avides de rapporter une trouvaille originale.

Lors de la dernière édition de cette opération, en octobre 2019, seules deux grandes nacres dont une morte avaient pu être recensées, confirmant que cette espèce est en grand danger, soumise de plus aux attaques d’un parasite apparu sur les rivages espagnols en 2016 et qui fait des ravages depuis. Heureusement, selon le biologiste Nardo Vicente, il semblerait que les nacres présentes dans les étangs littoraux comme celui de Thau soient pour l’instant préservées de ces attaques parasitaires.

Grande nacre (source © FFESSM Corse)

Cette année, les enjeux de cette action d’observation scientifique participative étaient particuliers puisque les fonds marins prospectés, autour des îles du Frioul, avaient pu bénéficier d’une accalmie pendant toute la période de confinement généralisé entre mi-mars et début juillet, sans compter que le procès retentissant à l’encontre des braconniers qui pillaient ouvertement ces fonds marins à grande échelle et depuis des années, avait pu avoir aussi un effet dissuasif et calmé les ardeurs de certains plongeurs peu scrupuleux.

Les scientifiques espéraient que cette période de relative quiétude, assez inhabituelle dans un littoral aussi urbanisé et fréquenté, avait pu permettre à la faune marine de prospérer davantage. Mais ils redoutaient aussi les effets de la fréquentation exceptionnelle qu’a connue le littoral marseillais à l’occasion de cet été post-déconfinement. Entre le 15 juin et le 1er septembre, ce sont en effet pas moins de 3,5 millions de personnes qui se sont entassés sur les plages et les criques du secteur, un chiffre supérieur de 60 % à celui enregistré habituellement. Une bonne nouvelle pour les hôteliers et les restaurateurs marseillais, mais une catastrophe pour ceux qui ont eu à endiguer ce flot totalement inédit, en particulier sur les chemins du massif des calanques et dans les criques elles-mêmes, totalement prises d’assaut par une population venue faire la fête, bronzer et se baigner sans trop se soucier des impacts de sa présence dans un milieu naturel vulnérable.

Mais tout compte fait, les résultats des observations 2020 sont plutôt encourageants avec 217 mérous observés et 51 corbs. Les premiers sont en nombre comparable à ceux dénombrés en 2018, 2019 ayant été une année atypique avec un nombre de sites plus réduit. Les corbs eux semblent en nette augmentation et confirment une tendance déjà amorcée en 2019. Les plongeurs bénévoles ont aussi compté de l’ordre de 300 barracuda, une autre espèce endémique de Méditerranée et même 2 sars tambours, devenus extrêmement rares dans la zone.

Des observations précieuses qui alimenteront aussi les projets de recherche engagés pour mieux suivre les évolutions du milieu marin méditerranéen confronté au changement climatique global. C’est le cas en particulier du projet européen MPA Engage, lancé début 2020 pour 3 ans, qui vise l’adaptation des aires marines protégées, et auquel participe le Parc national des Calanques. Les enjeux sont particulièrement importants pour une mer fermée comme la Méditerranée dont les eaux se réchauffent 20 % plus vite que celles des autres océans. Une évolution aussi rapide des conditions du milieu naturel risque de se traduire par des bouleversement pour les espèces endémiques soumises notamment à des attaques parasitaires inédites ou à l’arrivée de populations invasives concurrentes.

Certaines espèces des eaux tropicales comme la rascasse volante ou le poisson-lapin, qui broute les prairies d’algues et de posidonies, sont déjà présentes en Méditerranée orientale après avoir franchi le Canal de Suez, et pourraient demain faire leur apparition sur nos côtes marseillaises. L’adaptation des colonies de corail rouge et de gorgones, est aussi un sujet d’étude et, là encore, des plongeurs citoyens sont mis à contribution pour observer ces populations et leur capacités d’adaptation en cas de transplantation, au sein cette fois de l’association Septentrion environnement.

La science participative a décidément de beaux jours devant elle et permettra peut-être de réconcilier les citoyens avec les chercheurs, pour le plus grand bien de la planète !

L. V.

Éthiopie : une Renaissance tumultueuse

14 septembre 2020 by

Palmeraies et champs dans la vallée du Nil (source © Voyages)

Dans l’antiquité égyptienne, le Nil, deuxième plus long fleuve du Monde après l’Amazone, était considéré comme une divinité nourricière, source d’eau et de vie. Ses crues annuelles déposaient un limon fertile, la fameuse « terre noire » qui a donné son nom de Kemet à l’Égypte antique, ce long ruban vert cultivé intensivement depuis des temps immémoriaux au cœur d’une région quasi désertique.

Depuis, les hommes ont appris à maîtriser les flots majestueux qui sont issus de la rencontre du Nil blanc et du Nil bleu, lesquels se rejoignent à Khartoum, au Soudan, avant d’entamer leur longue traversée du désert égyptien jusqu’à leur embouchure en mer Méditerranée via un immense delta. Le Nil Blanc prend sa source dans le lac Victoria, le plus grand lac d’Afrique, aux confins de l’Ouganda, du Kenya et de la Tanzanie, tandis que le Nil bleu est issu du lac Tana qui s’étend sur les hauts plateaux du nord de l’Éthiopie.

Les chutes du Nil bleu sur les hauts plateaux éthiopiens, à Tis Abay (photo © Pascal Maitre / Paris Match)

Un tel fleuve, dont les eaux constituent une ressource stratégique et vitale dans ces contrées, ne peut que faire l’objet de convoitises et de rivalités. Les puissances coloniales s’étaient déjà déchirées à son sujet à la fin du XIXe siècle et il s’en est fallu d’un cheveu que les Britanniques ne mettent en œuvre le plan diabolique qu’ils avaient conçu lors de la crise du canal de Suez, en représailles contre l’Égypte de Nasser, prévoyant ni plus ni moins que l’assèchement du fleuve à partir du barrage des chutes d’Owen en Ouganda.

Carte de localisation du barrage de la Renaissance sur le Nil bleu (source © Notre Planète Info)

Un accord signé en 1959 entre l’Égypte et le Soudan a permis à ces deux pays de se partager plus des trois-quart des ressources en eau disponibles, sans trop se préoccuper des besoins des huit autres pays riverains situés plus en amont du bassin versant. Une répartition basée sur des considérations historiques mais qui a été progressivement remise en cause à partir de 1999 au sein de la Nile Basin Initiative, aboutissant en 2010 et malgré l’opposition catégorique de l’Égypte et du Soudan, à un nouveau traité autorisant des projets d’irrigation et d’hydroélectricité, confirmant s’il en était besoin à quel point il est délicat de se partager une ressource lorsqu’elle est aussi rare que vitale.

Dès 2011, l’Éthiopie pose donc la première pierre d’un gigantesque barrage sur le Nil bleu, à 15 km seulement de la frontière avec le Soudan, dans la région de Benishangul-Gumuz, sur un site que les Américains avaient déjà repéré et étudié à la fin des années 1950. D’abord étudié sous le nom de « projet X », puis dénommé « Barrage du Millénaire », l’ouvrage est devenu depuis le « Grand barrage de la Renaissance éthiopienne » et n’a plus rien à voir avec le projet d’origine.

Il s’agit d’un barrage poids réalisé en béton compacté au rouleau, de 155 m de hauteur et 1780 m de longueur, délimitant une retenue de 74 millions de m³, soit presque l’équivalent du lac Léman et plus de la moitié du lac Nasser qui s’étend en amont du haut barrage d’Assouan. Conçu avant tout pour développer l’agriculture irriguée en Éthiopie qui en est quasi dépourvue, mais surtout pour produire de l’électricité, le projet a beaucoup évolué depuis ses débuts. La puissance électrique installée sera finalement de 6450 MW, trois fois plus que celui d’Assouan, ce qui en fait le plus gros barrage hydroélectrique d’Afrique et l’un des plus importants du monde.

Vue aérienne du chantier en avril 2017 (source capture écran video / studio Piatrangeli / Notre Planète Info)

La Banque mondiale ayant refusé de financer le projet, faute d’étude d’impact et d’entente préalable avec les pays riverains, le gouvernement éthiopien a décidé de faire cavalier seul. Il a appelé chaque citoyen à y contribuer financièrement via des souscriptions volontaires et une baisse généralisée des salaires de tous les fonctionnaires, transformant ce projet en un élément de fierté nationale. Ce sont néanmoins les banques chinoises qui financent les turbines et les équipements électriques, une bonne affaire pour Alstom qui doit fournir 8 des 16 turbines Francis de 350 MW chacune. Pour ce pays émergent, dont la moitié des habitants n’a pas accès à l’électricité alors que son taux de croissance est de l’ordre de 8 %, cet investissement considérable va coûter près de 15 % du PIB. Mais il va aussi permettre d’exporter des quantités importantes d’électricité vers les pays voisins, dont le Soudan et Djibouti, ce qui devrait générer des rentrées d’argent non négligeables pour ce pays déjà gros exportateur d’or et de café.

C’est sans doute la raison pour laquelle l’Éthiopie n’a pas hésité à financer seul cet énorme projet, chiffré à 4,8 milliards de dollars, et à en confier la réalisation à la société italienne Salini Impreglio, déjà maître d’œuvre des études de conception, sans même passer par un appel d’offre. L’ouvrage lui-même a été surdimensionné afin de produire le maximum d’électricité pendant les 3 mois de crue, au risque que la moitié des turbines installées ne servent à rien le reste de l’année lorsque le débit du fleuve est trop bas, ce qui est assez inhabituel dans le dimensionnement de ce type d’ouvrage.

En mai 2013, le cours du Nil bleu a été détourné pour permettre la poursuite des travaux alors que le chantier était déjà bien avancé avec déjà plus de 4 millions de m³ de béton coulé, soit 40 % du volume total à prévoir. Mais en 2018, les tensions avec le puissant voisin égyptien étaient devenues telles, avec des menaces de conflit armé à peine voilées, que le chantier a dû s’interrompre pour tenter de renouer le fil des négociations.

Tensions autour du partage des eaux du Nil, déjà du temps d’Hosni Moubarak, président de l’Égypte jusqu’en 2011 (dessin de Nayer, Soudan / Cartoon Movement / Courrier international)

En 2019, les discussions sont dans l’impasse car l’Égypte craint que le remplissage du barrage ne vienne assécher son approvisionnement en eau alors que plus de 80 % du flux du Nil en période de crue provient du Nil bleu. Après avoir tenté en vain de demander un arbitrage de la part de la Banque mondiale, les autorités égyptiennes proposent de se tourner vers les États-Unis comme médiateur, mais l’Éthiopie finit par calquer la porte, agacée par le positionnement très orienté des Américains.

Début juin 2020, alors que la saison des pluies s’installe, les Éthiopiens commencent à remplir le lac de retenue derrière le barrage, avec comme objectif de tester le fonctionnement des deux premières turbines les plus basses. Du coup, l’Égypte en appelle carrément au Conseil de sécurité de l’ONU. L’ Éthiopie de son côté propose la médiation de l’organisation de l’unité africaine (UA), dont le président est le Sud-Africain Cyril Ramaphosa et depuis, les négociations semblent aller grand train, ce qui représente un beau succès diplomatique pour cette organisation panafricaine souvent décriée.

Photographie aérienne prise le 21 juillet 2020 qui montre la mise en eau du Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne (source © AFP / Le Monde)

Les pluies ayant été abondantes, le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a pu annoncer dès le 22 juillet 2020, que la cote de remplissage qui avait été fixée pour cette première phase de test était désormais atteinte, déclenchant aussitôt un tonnerre de protestations côté égyptien. Pour l’instant, seuls 4,9 milliards de m³ sont ainsi stockés en amont de l’ouvrage mais la cote atteinte est suffisante pour permettre de tester les deux premières turbines et commencer à produire de l’électricité avant la fin de l’année. Un beau succès pour l’Éthiopie qui espère remplir totalement la retenue en l’espace de 7 ans, même si les tensions diplomatiques avec les pays riverains sont loin d’être apaisées et si de nombreuses interrogations demeurent quant aux impacts écologiques mais aussi hydrologiques et socio-économique d’un ouvrage aussi gigantesque et réalisé avec aussi peu de concertation. L’avenir dira si cette ouvrage est bien celui de la Renaissance éthiopienne ou une nouvelle source de catastrophe…

L. V.

Ultracrepidarianiste toi-même !

12 septembre 2020 by

Bon, le terme n’est pas encore franchement entré dans la langue courante et fleure bon le pédantisme. Pas si facile de glisser dans la conversation courante ce mot à rallonge qu’est l’ultracrepidarianisme. Même les joueurs les plus avertis auront bien du mal à le caser sur une grille de scrabble avec leur sept malheureuses lettres. On entendra plus fréquemment une cagole marseillaise traiter son vis-à-vis de « bouffon », mais tout compte fait, l’esprit n’est pas si différent, et elle aura nettement plus de chance de se faire comprendre de son interlocuteur…

Portrait de l’essayiste britannique William Hazlitt (source © Wikipédia)

A en croire Wikipedia, la version anglaise du terme, ultracrepidarian, aurait été utilisée pour la première fois en 1819 par le critique littéraire britannique William Hazlitt, en référence à la locution latine quelque peu tombée en désuétude depuis : « Sutor, ne ultra crepidam », autrement dit : « Cordonnier, tiens-t’en à la sandale ». Une expression un peu énigmatique mais qui renvoie à une anecdote savoureuse rapportée par Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle. Il y raconte comment le peintre grec Apelle de Cos s’est retrouvé interpellé par un cordonnier signalant qu’il avait fait une erreur dans la représentation d’une sandale, ce que le peintre corrigea aussitôt. Encouragé, le cordonnier se permit alors de critiquer d’autres éléments de la fresque, ce à quoi le peintre vexé répondit vertement « ne supra crepidam sutor judicaret », ce qu’on pourrait traduire par « un cordonnier ne devrait pas donner son avis au delà de la sandale », à l’origine de la locution latine que le bon sens paysan a transcrit de manière tout aussi imagé par : « chacun son métier et les vaches seront bien gardées ».

Alexandre le Grand et Campaspe dans l’atelier du peintre Apelle, tableau peint vers 1740 par Giambattista Tiepolo (source © Getty Center, Los Angeles)

Toujours est-il que l’actualité médiatique et le développement des réseaux sociaux n’arrêtent pas de remettre au goût du jour cette maxime antique. C’est ainsi que le physicien et philosophe des sciences Étienne Klein consacrait justement sa chronique, le 3 septembre dernier, sur le média en ligne Brut, à cette notion d’ultracrepidarianisme, qui, selon lui, se répand fortement grâce au développement des réseaux sociaux et encore plus à l’occasion des débats scientifiques comme ceux qui agitent la société depuis le début de la crise sanitaire du Covid-19.

« Alors que le confinement avait commencé depuis quelques jours », témoigne ainsi le philosophe, « je voyais des tweets écrits par des personnalités politiques, parfois de très haut rang, qui commençaient par : “Je ne suis pas médecin, mais je pense…” etc. Et, après cette déclaration honnête d’incompétence, s’ensuivaient des injonctions sur ce qu’il fallait faire ou penser à propos de tel ou tel traitement au tout début de l’épidémie. Et ça m’avait étonné qu’on puisse avoir autant d’assurance alors même qu’on vient de déclarer qu’on est incompétent »…

Le philosophe des sciences Étienne Klein (source © France Inter)

Affirmer une opinion sur un sujet auquel on ne connaît pas grand-chose relève de l’activité quotidienne et de l’art même de la conversation entre amis. Il n’en reste pas moins que quand cette affirmation provient de quelqu’un qui fait autorité et qui possède une grande notoriété du fait de ses engagements politiques, de ses exploits sportifs ou de ses succès artistiques ou littéraires, la parole n’a pas le même impact et ses répercussions peuvent même faire des ravages si la personne en question se permet de dire n’importe quoi. Les saillies d’un Jair Bolsonaro ou d’un Donald Trump à l’occasion de cette crise sanitaire en sont de bons exemple, mais de nombreuses personnalités françaises se sont aussi récemment illustrées dans cet exercice…

En poussant le raisonnement, Étienne Klein met justement en avant la prudence qui, par contraste, caractérise généralement la compétence véritable. Un expert scientifique qui connaît parfaitement son sujet mettra justement un point d’honneur à exprimer ses doutes et les lacunes de connaissances ou les points qui restent à établir, tout en sachant définir de manière très précise ce qui relève de la certitude et ce qui reste à démontrer ou à déterminer.

Et force est de constater que ce qui semble évident pour le commun des mortels n’est pas forcément aussi simple qu’il n’y paraît pour qui s’astreint à approfondir le sujet. On se heurte alors rapidement, surtout en matière de risque, qu’il soit sanitaire, naturel, technologique et de tout autre nature à la notion d’incertitude. Comment définir des politiques publiques adaptées, qui soient à la fois efficaces mais aussi acceptables par la société, lorsque l’on ne connaît pas avec certitude l’ampleur du risque et encore moins l’effet des mesures qui sont envisagées ?

Même les sommités scientifiques peuvent être tentées par un peu d’ultracrepidarianisme (dessin signé Antoine Chéreau / source © Urtikan)

Dans son dernier ouvrage publié en juillet 2020, Le goût du vrai, Étienne Klein cite l’exemple d’une vérité scientifique parfaitement contre-intuitive qui explique justement pourquoi le citoyen lambda mais aussi l’homme politique en vue se laisse parfois aller à des affirmations péremptoires qui lui paraissent être basées sur le bon sens même, alors qu’elles relèvent en réalité d’une erreur d’analyse.

Ainsi qu’il l’expose dans un texte accessible sur le site Les mardis de la philo, « Imaginons que dans une population donnée apparaisse une nouvelle maladie, qui affecte une personne sur mille. Les symptômes de cette pathologie n’étant ni visibles ni ressentis, nul ne sait dire qui est malade et qui ne l’est pas. Mais les chercheurs s’activent et finissent par mettre au point un test de dépistage dont l’efficacité est de 95 %. Cela signifie que sur cent personnes positives à ce test, en moyenne quatre-vingt-quinze sont effectivement malades et cinq sont ce qu’on appelle des «faux positifs» (c’est-à-dire sont positifs au test sans être malades). Soit maintenant une personne qui se révèle positive au test : quelle est la probabilité qu’elle soit malade? Si vous réalisez un sondage dans votre entourage, vous constaterez que la proportion de ceux qui répondent «95 %» à cette question est très élevée. Or, la bonne réponse est… seulement de 2 % ! 

Test de dépistage du Covi-19 à Provins : toute ressemblance avec la situation imaginée serait bien entendu purement fortuite… (photo © Arnaud Journois / Le Parisien)

Autrement dit, une personne positive au test a quatre-vingt-dix-huit chances sur cent de ne pas être malade ! Ce résultat violemment contre-intuitif s’obtient à l’issue d’un raisonnement qui est pourtant simple : si l’on applique le test de dépistage à mille personnes, en moyenne 5 % d’entre elles – c’est-à-dire cinquante – seront des faux positifs, alors qu’une seule parmi elles est vraiment malade. La proportion de malades parmi les personnes positives au test sera donc bien égale à un cinquantième, soit 2%. Conclusion : pour le cas de figure ici envisagé (qui ne correspond pas, je le précise, à la situation actuelle), il apparaît qu’un test efficace à 95 %, ce qui semble être un bon score, en réalité ne sert à rien, contrairement à ce que notre cerveau tend à croire spontanément. Preuve que ce dernier peut être victime, ici ou ailleurs, de biais cognitifs. Preuve également que la science ne se confond ni avec la déclinaison en roue libre de l’intuition, qu’elle prend souvent à contre-pied, ni avec le fameux « bon sens », qu’elle contredit presque toujours ».

Une réflexion à méditer et à garder en mémoire lorsque l’on assiste aux débats pseudo-scientifiques qui fleurissent de nos jours sur les médias de toutes sortes…

L. V.

En 1867 déjà, un effondrement rue d’Aubagne

7 septembre 2020 by

A Marseille, chacun se souvient avec effroi de cette date sinistre du 5 novembre 2018 au matin, lorsque deux immeubles anciens de la rue d’Aubagne, dans le quartier de Noailles, en plein centre-ville, se sont brusquement effondrés, ensevelissant sous leurs décombres huit des occupants du n°65. L’émoi engendré par cette catastrophe a été tel que tous les médias nationaux ont immédiatement braqué leurs projecteurs sur ces quartiers paupérisés du centre-ville de Marseille.

Après les effondrements de la rue d’Aubagne en novembre 2018 (photo © Loïc Aedo / Le Moniteur)

Là où des familles vulnérables et souvent désargentées louent à prix d’or des appartements dégradés dans des immeubles mal entretenus. Là où les eaux s’infiltrent à travers la toiture, où les planchers s’affaissent, où les murs s’auréolent du fait de canalisation fuyardes, où les fils électriques pendouillent dans la montée d’escalier, où les fissures s’ouvrent un peu partout, où l’air s’engouffre autour des fenêtres mal ajustées et où les balcons menacent parfois de se détacher…

Les n°63, 65 et 67 rue d’Aubagne avant leur effondrement, des « trois fenêtres marseillais » dégradés (source © Google Street View)

Ces immeubles traditionnels du centre-ville, ces fameux « trois fenêtres marseillais » qui représenteraient de l’ordre de 20 % du bâti dans certains quartiers, correspondent pourtant à un habitat particulièrement adapté au contexte local et qui date souvent de plusieurs siècles, généralisé à partir des années 1850 pour organiser l’urbanisation sous forme de parcelles équitables d’environ 7 m de largeur sur rue et une trentaine de mètres de profondeur, cour ou jardin compris. Les appartements sont traditionnellement traversant, orientés nord-sud, avec un seul appartement par niveau, les chambres disposées côté rue et la cuisine côté cour, ce qui facilite la ventilation naturelle de ces logements.

Les murs porteurs de ces immeubles sont perpendiculaires à la voirie et généralement mitoyens. Ils sont reliés par des poutres et des pannes de 7 m qui déterminent donc la largeur des façades, lesquelles ne sont pas porteuses et constituées d’un remplissage de matériaux hétéroclites. Les cages d’escalier sont accrochées à ces mêmes poutres de liaison et généralement éclairées par des puits de lumière sous forme de verrières. Les cloisons sont en simples briques minces et les planchers sont en bois d’enfustage recouvert de mortier et de tomettes tandis que les plafonds sont un conglomérat de plâtre fixé sur des canisses.

Force est de constater que cette architecture locale, parfaitement adaptée aux conditions climatiques et au mode de vie de l’époque, et qui a globalement bien résisté aux assauts du temps, présente néanmoins des faiblesses lorsque les bâtiments souffrent d’un manque d’entretien voire d’un mode d’occupation mal adapté. Les dégâts des eaux en particulier y font des ravages. Depuis qu’on y a installé des salles d’eau dans chaque logement, il suffit en effet d’une absence de joint autour d’une baignoire pour que l’eau qui s’infiltre fasse pourrir les planchers qui finissent par s’effondrer, surtout si on les a surchargé en ajoutant quelques couches de carrelage successifs pour masquer les tommettes d’origine… Les infiltrations d’eau au pied des immeubles, du fait de canalisations fuyardes ou de descentes de toitures endommagées, sont également redoutables pour la stabilité des murs porteurs mitoyens, surtout si la charge évolue différemment de part et d’autre, au gré de la vie des immeubles voisins.

Plafond endommagé dans un immeuble marseillais de la rue Thubaneau (source © Marsactu)

Pour ce qui est du 63 et du 65 de la rue d’Aubagne qui se sont effondrés brusquement le 5 novembre 2018, après bien des signes précurseurs dont les enquêtes en cours devront déterminer s’ils ont été suffisamment pris en compte par les différents protagonistes, tous ces éléments ont joué un rôle et les infiltrations d’eau dans le n°63 alors sous arrêté de péril et inoccupé ont très certainement contribué à sa fragilisation.

Mais l’Histoire nous rappelle que les trois fenêtres marseillais ne sont pas les seules structures qui présentent localement des faiblesses. En 1822, la municipalité marseillaise lançait dans ce secteur de Notre-Dame du Mont un projet ambitieux consistant à percer une nouvelle avenue pour relier le boulevard Baille à la Canebière. Une première voie avait été ouverte dès 1789 dans la partie sud, près de la place Castellane, sur des terrains appartenant à un certain Lieutaud, fils d’un riche mercier marseillais et qui s’était retrouvé à la tête de la Garde nationale de Marseille pendant la Révolution.

Vue du Cours Lieutaud en contrebas de la rue d’Aubagne (photo d’archives © La Provence)

C’est donc le nom de cet homme qui fut donné à cette nouvelle avenue de 19 m de largeur, qui, jusqu’en 1864 s’arrêtait au niveau du boulevard Louis Salvator. Il faut dire qu’à l’époque les normes en matière d’infrastructures routières étaient déjà draconiennes et que les ingénieurs des Ponts et Chaussées exigent que la nouvelle avenue ne présente pas une pente supérieure à 2 %, afin qu’elle puisse être empruntée aisément par les lourds chariots de marchandises tirés par des chevaux,. L’objectif était en effet que cette nouvelle voie permette de désengorger la circulation devenue infernale dans la rue de Rome parallèle. Il fallait donc raboter la butte de Notre-Dame du Mont et faire passer le nouveau boulevard en tranchée sous la rue d’Aubagne et la rue Estelle.

Les travaux de terrassement nécessaires au percement de cette nouvelle avenue s’accompagnent donc de la réalisation d’un pont destiné à rétablir la continuité de la rue d’Aubagne au dessus du nouveau cours Lieutaud. En cette seconde moitié du XIXe siècle, la mode est au béton, matériau moderne par excellence et à l’origine d’une architecture qui passe du stade artisanal à l’échelle industrielle. Si la fabrication contrôlée de la chaux hydraulique date déjà de 1818, mise eu point par l’ingénieur Louis Vicat, l’utilisation du béton en architecture commence tout juste à s’imposer, sous l’influence notamment de l’industriel lyonnais François Coignet qui construit en 1853 sa maison de Saint-Denis en béton banché et dont le fils sera l’un des précurseur du béton armé et du béton précontraint. L’idée d’insérer des armatures et treillis métalliques dans du béton est à cette époque encore très innovante. C’est le jardinier Joseph-Louis Lambot qui le premier, se hasarda en 1845 à réaliser des pots de fleurs en renforçant le mortier de ciment avec du fil de fer. Brevetée en 1855 sous le nom de ferciment son invention était initialement destinée plutôt à la construction de caisses pour l’horticulture et de coques de navire mais c’est finalement en architecture que l’innovation connut ses plus grands succès.

Effondrement du pont de la rue d’Aubagne en 1867 (gravure d’archive source © Tourisme Marseille)

Un premier ponceau en béton (non armé) avait été édifié dès 1836 sur un ruisseau du Tarn-et-Garonne par l’architecte François-Martin Lebrun, lequel a finalement obtenu l’autorisation de tester sa technique (à ses frais) pour la réalisation d’un pont monolithe à Grisolles, sur le canal latéral à la Garonne. Achevée en septembre 1840, l’arche du pont, dont l’ouverture est de 12 m, reste supportée par son cintre en briques jusqu’en janvier 1841 mais reste intacte lorsque celle-ci est finalement démolie, ce qui vaudra à son concepteur les félicitations de l’Académie des Sciences.

C’est donc sur cette lancée qu’est construit à partir de 1865 le premier pont en béton armé pour permettre le franchissement du cours Lieutaud par la rue d’Aubagne désormais en surplomb. Mais sur ce chantier, les maîtres d’œuvre n’ont pas eu la patience d’attendre et lorsqu’ils procèdent au décoffrage de la voûte, le 5 juillet 1867, l’édifice s’effondre, entraînant la mort de cinq ouvriers.

Un poids-lourd renversé après avoir heurté le pont du cours Lieutaud le 24 juillet 2013 (photo © Patrick Nosetto / La Provence)

Après ce premier drame de la rue d’Aubagne, il est sagement décidé de s’en remettre à une technique plus éprouvée et de reconstruire l’ouvrage en charpente métallique. Ce sera fait dès 1869 sous forme de quatre arches métalliques jumelées de 37 m de portée. Un ouvrage qui est toujours en place mais qui ne compte plus le nombre de camions qui se sont encastrés sous son tablier, y compris un convoi de missiles nucléaires. Élargi en 1955 à 2 fois deux voies, après qu’on eut tronçonné les platanes qui le bordaient, le cours Lieutaud est en effet devenu un des principaux axes routiers de pénétration de la ville mais les travaux de requalification qui sont en cours vont peut-être enfin permettre de lui redonner un aspect urbain plus apaisé…

L. V.