Archive for mars 2022

Attention, passage de canards…

29 mars 2022

A l’heure où les habitants de Marioupol se terrent dans leurs habitations pour se protéger des bombardements de l’aviation russe, d’autres s’inquiètent plus prosaïquement de la sécurité de leurs canards qui risquent la mort en traversant la route nationale… L’enjeu peut paraître dérisoire, sauf bien sûr pour cet agriculteur dont la ferme se trouve juste à face de la mare aux canards de Loueuse, une petite commune de l’Oise, située au nord-ouest de Beauvais. Car la route principale qui traverse ce petit village de 150 habitants se situe précisément entre l’entrée de la ferme et la mare en question où les palmipèdes adorent venir prendre un petit bain digestif.

De la mare aux canards à la ferme, il n’y a que la route à traverser… (photo © Bastien Roques / Radio France)

Bien évidemment, ces multiples allers-retours ne sont pas sans dangers et la traversée de la route est périlleuse pour ces canards distraient qui se dandinent en secouant leurs plumes pour regagner leurs pénates sans trop se préoccuper des camions qui défilent à toute allure à travers ce petit bourg rural tranquille. Excédé par ces accidents en série où les pauvres canards ont rarement le dessus, le maire,de Loueuse, Pierre des Courtils, élu sans étiquette mais non sans idées, a décidé qu’on ne pouvait plus continuer ainsi à faire le canard et qu’il fallait prendre le taureau par les cornes.

Profitant du temps libre offert par la période de confinement pour cause de pandémie de Covid, la municipalité de Loueuse a donc décidé de créer un passage clouté pour protéger les canards des automobilistes inconscients. Une des élues a confectionné des pochoirs en forme de pattes de canard et ce sont les enfants du village qui ont été mis à contribution pour dessiner à la bombe de peinture blanche les empreintes de palmipèdes selon deux files parallèles qui leur permettent en principe et sous réserve qu’ils traversent bien dans les clous, de rejoindre la mare sans se faire écrabouiller au passage.

Traverser dans les clous, un apprentissage difficile pour les canards de Loueuse (photo © Bastien Roques / Radio France)

Un habitant du village a même dessiné un panneau spécial, pas vraiment homologué, mais qui a le mérite de prévenir les automobilistes distraits de la traversée probable de canards dans les clous, ou pas trop loin.

Un panneau de signalisation pas (encore ?) homologué par la Sécurité routière mais efficace (photo © Bastien Roques / Radio France)

Dans un autre village de l’Oise, à Villotran, qui s’étend de part et d’autre d’une route départementale particulièrement fréquentée, le maire avait déjà eu l’idée en 2013 de repeupler les mares à canards encore présentes de part et d’autre de la Grand’Rue, histoire d’inciter les automobilistes à lever le pied pour ne pas faire trop de dégâts parmi les volatiles qui s’ébattaient joyeusement sur la chaussée au péril de leur vie. Une initiative qui avait suscité des protestations virulentes de la part des associations locales de défense de la cause animale, jugeant que les canards n’avaient pas à être ainsi exposés en jouant involontairement le rôle de ralentisseurs. De fait, quelques pertes avaient été enregistrées parmi ces pauvres canards quelques peu indisciplinés et ceci malgré la présence d’un panneau avertisseur. Le maire avait juste oublié de prévoir un passage clouté ad hoc…

A Loueuse en tout cas, cette initiative porte ses fruits car il semblerait que les accidents graves de canards finissant sous les roues d’un camion trop pressé soient devenus moins fréquents depuis. L’affaire, même si elle ne casse pas trois pattes à un canard, a en tout cas beaucoup fait parler de ce petit bourg rural de Picardie et attire la curiosité de nombreux automobilistes qui du coup ralentissent pour bien repérer le panneau insolite et ce passage protégé peu usuel.

Un bon point donc pour la sécurité routière des canards de Loueuse, mais aussi pour celle des autres habitants pour qui la traversée de la route n’est pas sans danger non plus…

L. V.

Australie : après le feu, le déluge…

27 mars 2022

L’Australie n’en finit pas de subir catastrophe naturelle sur catastrophe naturelle. Entre juin 2019 et février 2020, le sud-est du pays avait été littéralement ravagé par une série d’incendies. Des feux de brousse habituels en cette saison mais dont l’ampleur avait été catastrophique du fait de l’extrême sécheresse et des fortes températures qui régnaient alors. Les bilans font état de pas moins de 186 000 km² partis en fumée en quelques mois, soit l’équivalent d’un tiers de la superficie de la France ! Près de 6000 bâtiments ont été détruits dont 2800 maisons d’habitation et le bilan humain fait état d’au moins 34 morts carbonisés directement auxquels s’ajoutent quelques 445 décès consécutifs aux inhalations de fumées…

Incendie en Australie en janvier 2020 (source © capture écran Twitter / Australia-Australie)

Le bilan environnemental de ces gigantesques incendies est catastrophique également puisqu’on estime que de l’ordre de 3 milliards d’animaux ont péri tandis que la NASA estime la quantité de C02 émise dans l’atmosphère par ces seuls feux de forêt à 306 millions de tonnes, ce qui est quasiment du même ordre de grandeur que l’empreinte carbone annuelle d’un pays comme la France.

Et la série continue depuis avec de nouveau de gigantesques incendies qui ont touché fin 2021 la côte ouest de l’Australie, dans la région très touristique de Margaret River où l’on avait enregistré des températures assez inhabituelles dépassant les 40 °C, tandis que, dans le même temps, la côte orientale de l’Australie subissait des inondations cataclysmiques. La zone sud-est de l’Australie, au sud de Sidney, celle-là même qui, il a a deux ans à peine, était la proie de flammes gigantesque ; a vu s’abattre un véritable déluge avec localement jusqu’à 400 mm de pluie en 24 h. En trois jours, Brisbane a enregistré un cumul de précipitation équivalent à 80 % de ce qui tombe en moyenne sur toute l’année ! A Lismore, une ville particulièrement touchée où la rivière a atteint une cote historique de 14 m, on a enregistré des pluies d’intensité exceptionnelle atteignant 181 mm en 30 mn.

Maisons inondées à Lismore, en Nouvelles-Galles du Sud, le 28 février 2022 (photo © Bradley Richardson / AFP / Le Monde)

Du coup, les dégâts liés à ce déluge de pluie qui a atteint son paroxysme début mars 2022, sont considérables. Plus de 200 000 personnes ont dû être évacuées en catastrophe de leurs maisons et beaucoup ont tout perdu. Le 9 mars 2022, le bilan officiel et encore provisoire était déjà de 22 morts tandis que 60 000 personnes étaient priées fermement d’évacuer leur habitation dans la ville même de Sidney. Le toit d’un supermarché s’est effondré et le barrage de Manly, situé au nord de la ville de Sidney, menaçait de céder. De nombreuses routes et infrastructures ont été endommagées par ces inondations cataclysmiques et on ne compte pas le nombre d’habitations noyées sous des déluges d’eau boueuse.

Déplacement en kayak dans les rues de Milton, dans la banlieue de Brisbane, près d’un bus submergé, le 28 février 2022 (source © Défi Média)

Cette série de catastrophes est incontestablement liée au dérèglement climatique en cours qui se manifeste actuellement via le phénomène que les météorologues appellent La Niňa, liée à une anomalie thermique de l’Océan pacifique et qui avait déjà causé des inondations dévastatrices en 2010-2011. Ce lien entre catastrophes naturelles et réchauffement climatique global est particulièrement net en Australie.

Ainsi, une étude publiée en novembre 2021 par des chercheurs de l’organisme public CSIRO (Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation) analyse les feux de brousse survenus en Australie au cours des 90 dernières années. Elle met ainsi en évidence que sur les 11 années où plus de 500 000 km² de forêt sont partis en fumée sous l’effet de méga feux de brousse, 9 se sont produites depuis 2020, à une période donc où le réchauffement climatique est le plus manifeste. Certes, de multiples facteurs expliquent l’origine et le développement de ces gigantesques incendies, mais les chercheurs confirment que le facteur climatique est celui qui explique cette accélération du phénomène.

Des incendies de plus en plus fréquents avec le réchauffement climatique, ici à Charmhaven (Nouvelle-Galles du Sud), le 30 décembre 2019 (photo © Twitter NSW Rural Fire Service / AP / SIPA / 20 minutes)

Pourtant, le gouvernement australien continue de nier cette évidence et maintient que ces feux de brousse ont toujours existé et que leur aggravation serait uniquement lié à un débroussaillement insuffisant, tout comme les inondations ne seraient que le fruit du hasard climatique. Paradoxalement, alors que l’Australie est peut-être l’un des pays où les effets du changement climatique sont les plus évidents, sans même parler du blanchiment de la Grande barrière de corail qui meurt à petit feu sous l’effet de l’augmentation incessante de la température marine, c’est aussi l’un de ceux dont les dirigeants persistent à nier l’évidence du lien avec nos propres émissions de gaz à effet de serre.


Le Premier ministre australien Scott Morrison (à gauche) aux côtés de Donald Trump à la Maison Blanche en septembre 2019 (photo © AAP Image / The Kidsnews)

Il faut dire que le premier ministre actuel, Scott Morrison, un chrétien évangéliste pentecôtiste ultra conservateur issu de l’aile la plus à droite du Parti libéral, est un climato-sceptique notoire. Entré au gouvernement en 2013 comme Ministre de l’immigration et de la protection des frontières, il est devenu chef du gouvernement fin août 2018, après que son prédécesseur a été renversé pour avoir annoncé sa volonté de respecter les termes de l’Accord de Paris sur le climat ! Dès le mois de septembre 2018, son pays fat face à une canicule et une sécheresse exceptionnelles : le thermomètre atteint 49,5 °C à Adelaïde et l’État du Queensland est ravagé par des incendies auxquels succèdent des inondations dévastatrices qui entraînent des pertes importante de cheptel dans cette zone d’élevage.

Seulement voilà : l’Australie est le quatrième plus gros producteur de charbon et le deuxième pays exportateur mondial : le charbon fournit 80 % de l’électricité nationale et rapporte chaque année 50 milliards de dollars à l’export, vers les pays asiatiques pour l’essentiel. Depuis 1990, l’Australie peut ainsi se targuer d’avoir augmenté ses propres émissions de gaz à effet de serre de 46,7 % !

Exploitation de charbon par le groupe Rio Tinto sur le Mont Thorley, dans la Vallée de l’Hunter en 2014 (source © Flickr / Global Voices)

Malgré les manifestations d’une partie de la jeunesse en faveur d’une meilleure prise en compte des enjeux environnementaux, le gouvernement de Scott Morrison bénéficie d’un large soutien de l’opinion qui voit d’abord les bénéfices économiques de cette exploitation minière du charbon qui contribue largement à la prospérité du pays. Les médias, détenus à 70 % par le climato-sceptique revendiqué, Rupert Murdoch, contribuent d’ailleurs largement à façonner cette popularité. Ainsi, en novembre 2019, alors que les incendies faisaient rage dans le Queensland et en Nouvelle-Galles du Sud, le vice-Premier ministre Michael McCormack déclarait publiquement que le changement climatique ne préoccupe guère que des « tarés de gauche dans les centres urbains »… C’est dit !

A l’occasion de la COP 26 pour le climat, l’Australie s’était vaguement engagée, sous la pression internationale, à viser la neutralité carbone d’ici 2059, mais s’est fermement opposée à l’idée d’un accord pour réduire l’exploitation du charbon qui assure sa prospérité. Un choix largement conforté par les électeurs au moins dans le secret de l’isoloir, à défaut de l’assumer tous publiquement dans les sondages d’opinion, comme tous les votes un peu honteux, d’abord guidés par l’intérêt individuel : ainsi va le Monde…

L. V.

Intel : pourquoi une telle subvention européenne ?

24 mars 2022

Le gouvernement américain tente actuellement, vaille que vaille, de faire pression sur certains pays asiatiques dont l’Inde et surtout la Chine, pour qu’ils ne profitent pas de la tension actuelle pour se rapprocher de la Russie et l’aider à contourner les sanctions économiques mises en place suite à l’invasion de l’Ukraine. Et pendant ce temps-là, une entreprise américaine fait pression sans la moindre vergogne, sur les pays européens en leur réclamant pas moins de 8 milliards d’euros de subvention publique pour pouvoir installer en Europe une usine de semi-conducteurs, faute de quoi l’entreprise californienne Intel Corporation, deuxième producteur mondial de microprocesseurs derrière Samsung, menace de s’implanter en Asie pour de strictes raisons de compétitivité économique.

Intel emploie déjà 10 000 personnes en Europe (photo © Intel / Glassdor / L’Usine digitale)

Ainsi va le monde des affaires… Pendant que certains se battent pour défendre leur liberté et les frontières de leur pays, au nom de certaines valeurs universelles dont le droit des peuples à l’autodétermination, d’autres cherchent uniquement à profiter des subventions publiques pour maximiser leur profit et celui de leurs actionnaires !

Il faut dire que cette idée de vouloir augmenter la production en Europe de semi-conducteurs indispensables à l’industrie moderne et qu’il faut pour l’essentiel importer d’Asie, répond à une véritable demande politique européenne, formulée il y a déjà un an par le commissaire européen au Marché intérieur, Thierry Breton, à Pat Gelsinger, alors nouvellement nommé PDG d’Intel. La pénurie actuelle de puces électronique qui handicape fortement la reprise économique et allonge démesurément les délais de fabrication de la moindre voiture, s’explique en effet par le fait que l’Europe ne produit que moins de 10 % de ses besoins quand le seul Taïwanais TSMC en représente 70 % !

Les semi-conducteurs, un maillon clé de l’industrie à base d’électronique (source © TSMC / L’Usine digitale)

Et les besoins ne cessent de s’accroître puisqu’on prévoit qu’ils devraient doubler d’ici 2030 pour un marché qui devrait représenter alors pas moins de 1000 milliards de dollars. Pour atteindre l’objectif ambitieux fixé par Thierry Breton de produire en Europe 20 % de ses besoins, il faudrait donc multiplier par 4 les moyens de production européens. Ambitionnant de devenir le futur leader des puces électroniques dont la finesse de gravure descend en dessous de 5 (voire 2) nanomètres, le nec plus ultra de la technologie de demain, l’Europe sort donc le chéquier pour attirer les Américains sur son territoire !

L’Europe ne manque pourtant pas d’industriels qui seraient en capacité de développer eux-mêmes ces produits de haute technologie dont le monde a besoin. Les trois principaux d’entre eux qui continuent à assurer une production européenne sont l’Allemand Infineon Technologies, le Néerlandais NXP et le franco-italien STMicroelectronics, issus eux-mêmes des grands groupes d’électricité Siemens, Philips et Thomson. Seulement voilà, ces grandes entreprises pourtant autrefois leader dans le domaine, ont été prises de vitesse dans la course au développement technologique et ne sont pas en capacité de produire ces micro-processeur avec une finesse de gravure inférieur à 7 nm qui représente le standard désormais recherché.

Usine de puces électroniques d’Intel dans l’Oregon (source © Intel Corporation / L’Usine nouvelle)

L’objectif est donc de relancer les efforts de recherche pour tenter de se replacer dans le peloton de tête des puces du futur, celles de 2 ou 3 nm, qui permettront de placer plus de 30 milliards de transistors sur une plaquette de la taille d’un ongle. Et pour cela, l’Europe mise sur ses fameux partenariats public-privé via la création d’une nouvelle entité, Key Digital Technologies, doté d’un budget de 1,8 milliard d’euros, en lieu en place de l’entreprise Ecsel, créée en 2014 mais qui n’a pas tenu toutes ses promesses.

Reste que, en attendant ces lendemains qui chantent, l’Europe n’a guère d’autres solutions que de se tourner vers le géant américain Intel pour tenter de produire sur son sol les puces dont elle a tant besoin. Oublié donc l’amende record de 1 milliard d’euros que la Commission européenne avait voulu infliger à Intel en 2008 pour abus de position dominante… Intel vient donc d’annoncer que les principaux bénéficiaires européens de sa future implantation, pour laquelle il prévoit d’investir pas moins de 33 milliards d’euros sur le Vieux Continent, seront, comme on aurait pu s’y attendre, l’Allemagne et l’Irlande !

La principale usine de semi-conducteur, qui représente un investissement de 17 milliards d’euros à lui tout seul, sera en effet implantée à Magdebourg, dans le Land de Saxe-Anhalt, à 130 km à l’ouest de Berlin. L’usine devrait être mise en service d’ici 2027 et devrait permettre de créer 3000 emplois permanents, ce qui paraît peu vu les montants investis, mais ne faisons pas la fine bouche… L’usine Intel déjà présente en Irlande bénéficiera, elle-aussi d’un investissement significatif de 12 milliards d’euros pour augmenter ses capacités de production, tandis qu’une usine d’encapsulement des puces électroniques sera implantée en Italie, permettant d’y créer 1500 emplois à partir de 2025. D’autres investissements sont aussi annoncés en Pologne et en Espagne.

Laboratoire du fabricant STI Microelectronics à Grenoble (photo © Jean-Pierre Clatot / AFP / Le Monde)

La France, quant à elle, n’a pas été complètement oubliée, bien qu’elle n’accueillera aucune usine, fidèle en cela à sa tradition désormais bien ancrée de désindustrialisation, mais elle devrait néanmoins héberger un centre européen de recherche-développement, sur le plateau de Saclay, avec 1000 emplois à la clé dont 400 dès 2024 si tout va bien. A défaut de produire, la France reste malgré tout un pays attractif pour la recherche de haut niveau : on se console comme on peut…

L. V.

Après l’Ukraine, Paris sous les bombes ?

22 mars 2022

Un mois après le début de l’offensive militaire russe en Ukraine, les habitants de plusieurs viles vivent sous la terreur permanente des bombardements. Selon les Nations-Unies, plus de 6,5 millions d’Ukrainiens auraient déjà fui leur foyer pour se réfugier dans d’autres régions jugée moins exposées tandis que 3,3 millions de femmes et d’enfants auraient quitté le pays pour se réfugier à l’étranger depuis le début du conflit. Mais tous n’ont pas pu se résoudre à quitter leur foyer et nombre d’entre eux se retrouvent, jour après jour, exposés aux bombardements russes.

Incendie de l’école de Merefa, près de Kharkiv, après un bombardement le 17 mars 2022 (photo © AFP/State Emergency Service of Ukraine / Le Parisien)

Selon le gouvernement ukrainien, plus de 1400 raids aériens ont déjà été dénombrés et près de 300 tirs de missiles, faisant de nombreux morts parmi les populations civiles. A Kiev même, des immeubles d’habitation ont été touchés par des tirs de missiles dès les premiers jours de l’offensive. A Marioupol, port stratégique sur la Mer d’Azov, assiégé depuis le premier jour de la guerre, le 24 février 2022, l’artillerie russe a déjà fait des dégâts considérables. Privés d’eau et d’électricité depuis le 1er mars, les habitants se terrent dans les caves. La maternité a été bombardée le 9 mars et l’université touchée le 13 mars.

Explosion dans un immeuble après le tir d’un tank russe à Marioupol le 11 mars 2022 (photo © Evgeniy Maloletka / AP / SIPA / 20 minutes)

A cette date, on dénombrait déjà plus de 2000 civils morts sous les décombres des frappes russes. Le 16 mars une bombe larguée par un avion russe détruisait le théâtre d’art dramatique où des centaines d’habitants avaient trouvé refuge. Le dimanche 20 mars, c’était au tour d’une école d’art où plus de 400 civils avaient trouvé refuge d’être bombardée par l’aviation russe. Le même jour, un bombardement ciblé prenait pour cible une des plus grande usine sidérurgique d’Europe, le complexe industriel Azovstal, situé en périphérie de Marioupol.

Des scènes d’horreur qui se reproduisent dans d’autres villes du pays comme à Tchernihiv, dans le nord de l’Ukraine, où me maire déplore une « catastrophe humanitaire absolue » dans sa ville où « les tirs d’artillerie indiscriminés dans les quartiers résidentiels se poursuivent, des dizaines de civils sont tués ». Dans la ville de Mykolaïev, à une centaine de kilomètres à l’Est d’Odessa, des bombardements ont notamment détruit un centre de cancérologie et un hôpital d’ophtalmologie. La deuxième ville du pays, Kharkiv, dans le nord-est de l’Ukraine, a également fait l’objet d’intenses bombardements russes, et ceci depuis le 1er mars.

Après un bombardement dans les rues de Kharkiv, deuxième plus grade vile d’Ukraine, le 3 mars 2022 (photo © Sergey Bobok / AFP / Le Devoir)

On apprend même que l’armée russe a utilisé à plusieurs reprises des missiles hypersoniques de type Kinjal, quasiment indétectables, pour détruire un stock souterrain d’armement et important dépôt de carburant, tandis que des missiles ont détruit une usine d’armement le 18 mars, près de Lviv, une ville située pourtant à l’extrémité ouest du pays, près de la frontière polonaise : un message clair pour affirmer que tout le pays est désormais à la portée de l’artillerie de Vladimir Poutine…

Dans ce contexte, le gouvernement ukrainien appelle désespérément à l’aide, par l’intermédiaire notamment de son président, Volodymir Zelenski, que l’on voit sur tous les fronts. Et il n’hésite pas à faire appel à tous les moyens de communication pour frapper les esprits et mobiliser la solidarité internationale. Une de ses initiative est cette courte vidéo très étonnante de 45 secondes, postée le 11 mars 2022 au nom du Parlement ukrainien, et qui montre la ville de Paris touchée par des bombardements aériens spectaculaires !

Une vidéo choc saisissante de réalisme, présentée comme un montage de scènes prises sur le vif par des habitants eux-mêmes, avec des impacts sur la Tour Eiffel elle-même, mais aussi notamment dans le quartier de l’Opéra d’où s’élèvent d’impressionnantes volutes de fumée… Le réalisateur qui revendique ce montage spectaculaire est un Français vivant à Kiev, Olia Barco, scénariste et producteur de cinéma, persuadé que cette invasion de l’Ukraine n’est que le prélude à une troisième guerre mondiale, et que l’opinion occidentale doit se préparer à vivre sur son sol ces scènes de dévastation qui sont devenu le quotidien des Ukrainiens depuis bientôt un mois.

Images extraites de la vidéo postée sur Twitter par le Parlement ukrainien le 11 mars 2022 (source © France Inter)

Le message qui accompagne ces images choc est limpide puisque la vidéo se termine par cette interrogation : « Demandez-vous ce qu’il se passerait si cela se passait dans une autre capitale européenne ? », suivie de cette injonction qui ne fait que reprendre les suppliques du président ukrainien : « Fermez le ciel au-dessus de l’Ukraine, ou donnez-nous des avions de combat. Si nous tombons, vous tombez ». Les députés du Parlement ukrainien, qui ont largement contribué à la diffusion de cette vidéo, insistent d’ailleurs lourdement sur cette idée que le sort des autres pays européens dépend de ce qui se joue actuellement sur le sol ukrainien, affirmant : « Aujourd’hui c’est l’Ukraine, demain ce sera toute l’Europe. La Russie ne reculera devant rien ». Un message sans doute excessif au vu de la situation géopolitique de l’Ukraine, mais l’Histoire a déjà montré que la lâcheté était rarement bonne conseillère face aux régimes à visée impérialiste…

L. V.

Martine Vassal, nouvelle réfugiée politique ?

20 mars 2022

Alors que l’invasion russe se poursuit en Ukraine et que femmes et enfants fuient en masse ce pays pour tenter de se mettre à l’abri, les collectivités territoriales rivalisent d’imagination, une fois n’est pas coutume, pour exprimer leur solidarité et faciliter l’aide à ces réfugiés. Des actions fleurissent un peu partout pour susciter la générosité du public et recueillir matériels et produits de première nécessité destiné à être acheminés au plus près des zones frontalières tandis que les initiatives se multiplient pour accueillir le plus dignement possible ces familles qui fuient la guerre.

La Ville de Marseille est en pointe dans ce combat, qui a organisé rapidement une collecte ouverte aux habitants et ouvert un gymnase pour faciliter l’accueil des réfugiés ukrainiens venant chercher refuge auprès de connaissances ou pris en charge par les services de l’État dans des établissements hôteliers ou des hébergements temporaires.

Gennadiy Trukhanov, le maire d’Odessa, dans une vidéo diffusée lors du Conseil municipal de Marseille le 4 septembre 2022 (source capture d’écran © Ville de Marseille)

Une solidarité qui s’est exprimée fortement en introduction du dernier conseil municipal en date, le 4 mars 2022. Le maire d’Odessa, Gennadiy Trukhanov, s’y est exprimé par vidéo auprès de l’assemblée, dans un discours émouvant rappelant que sa ville est jumelée depuis 50 ans à Marseille et remerciant les Marseillais pour leur élan de générosité et leur soutien infaillible, que son homologue, Benoît Payan a réaffirmé avec solennité après avoir fait copieusement applaudir le courage des Ukrainiens déterminés à résister à l’invasion russe.

Les différents ténors de l’assemblée municipale se sont tous exprimés dans une belle unanimité pour confirmer ce soutien partagé au peuple ukrainien assiégé, dont le drapeau flottait d’ailleurs dans l’hémicycle aux côtés de ceux de la France et de l’Europe. La présidente du Département et de la Métropole, Martine Vassal, arborant elle-même ce drapeau en pin’s au revers de sa veste, y est allé de son discours empreint de gravité sur cette « situation exceptionnelle qui s’impose à nous », cette « menace pour la stabilité européenne », appelant à « faire preuve d’unité au-delà de nos différences politiques » et à « faire corps » tout en se présentant comme une « résistante » déterminée.

Martine Vassal, annonçant son ralliement à Emmanuel Macron en plein conseil municipal, le 4 mars 2022 (source capture d’écran © Ville de Marseille)

Une belle envolée lyrique, destinée en réalité à introduire une annonce toute personnelle, puisqu’il s’agissait pour elle de profiter de cet instant solennel pour déclarer tout simplement qu’elle se rangeait aux côtés d’Emmanuel Macron dans la perspective des élections à venir ! Partant du principe que « le Président de la République a su faire preuve de lucidité et d’anticipation au travers de sa gestion de la crise », et reconnaissant que « le Président ne nous a pas oublié, avec le plan Marseille en grand », Martine Vassal annonce tout bonnement, sous les huées de ses pairs : « Alors, oui, j’ai donc décidé de soutenir Monsieur Emmanuel Macron à la Présidence de la République ».

Martine Vassal, à Marseille le 2 septembre 2022, déjà avec Emmanuel Macron mais masquée… (photo © Ludovic Marin / AFP / BFM TV)

Reconnaissant ainsi faire fi de ses « convictions politiques » et même de ses « amitiés personnelles », la présidente de la Métropole n’hésite donc pas à tourner publiquement sa veste dans un hémicycle où elle annonce avec fierté siéger « depuis 21 ans », toujours sous les mêmes couleurs politiques, tout simplement parce que « on ne change pas un capitaine pendant la tempête ». A se demander même d’ailleurs s’il est encore bien raisonnable, au vu de la gravité de la situation, d’oser encore envisager des élections présidentielles dans un tel contexte !

Les démocrates sincères reconnaîtront sans conteste dans cette déclaration spectaculaire et ce ralliement téléphoné, bien que quelque peu hors de propos dans une telle instance, un acte de résistance extraordinairement courageux à quelques semaines d’une élection jouée d’avance dans laquelle tous les sondages annoncent le président sortant réélu dans un fauteuil, tandis que la championne LR, Valérie Pécresse, est en perdition dans les sondages…

Martine Vassal, en mars 2019, avec Valérie Pécresse, en présence de Bruno Gilles et Sabine Bernasconi : des amitiés politiques fluctuantes… (photo © JY Delattre / GoMet)

Bien entendu, une telle annonce a quelque peu perturbé le déroulement de ce conseil municipal, en partie déserté par les élus LR absorbés par ce petit cataclysme dans le microcosme. Le positionnement de Martine Vassal est d’ailleurs ambigu puisqu’elle affirme : « je ne vois pas pourquoi je quitterai LR » tout en annonçant sa démission de ses fonctions de présidente de la fédération de ce parti dans les Bouches-du-Rhône, position qui lui a permis de peser sur les investitures LR aux prochaines législatives.

Les instances du parti Les Républicains voient bien sûr les choses d’un œil un peu différent et considèrent donc qu’elle s’est auto exclue, Christian Jacob désignant dans la foulée l’ancien maire de Rognac, le sénateur Stéphane Le Rudulier, un proche d’Eric Ciotti, pour reprendre en main la Fédération locale. Martine Vassal se débarrasse ainsi à bon compte de ses anciennes attaches un peu encombrantes avec un parti LR largement discrédité, pour rejoindre avec le même enthousiasme que ses anciens camarades Renaud Muselier, Christian Estrosi, Hubert Falco ou encore Lionel Royer-Perreaut, l’étoile Emmanuel Macron au firmament de sa gloire.

Martine Vassal chantant la Marseillaise aux côtés d’Hubert Falco et de Renaud Muselier, au meeting de soutien à Emmanuel Macron, le 12 mars 2022 (photo © Coralie Bonnefoy / Marsactu)

Un positionnement qui s’est concrétisé dès le samedi 12 mars 2022, à l’occasion du grand meeting organisé à Marseille par la majorité présidentielle, sans le grand homme lui-même, retenu par la gestion des menues affaires du Monde, mais en présence de son Ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, de passage localement pour poser la première pierre d’un commissariat de quartier dans un terrain vague du 13e arrondissement. Les macronistes de la première heure se serrent pour faire une place à tous ces ralliés issus des rangs de la droite, il y a encore peu critiques inconditionnels et adversaires politiques d’Emmanuel Macron, mais désormais sous le charme du héros national. Un journaliste de Marsactu s’y amuse d’entendre une militante LREM s’écrier en voyant Martine Vassal fendre la foule pour aller chanter la Marseillaise, la main sur le cœur, derrière une banderole géante proclamant fièrement « Les Marseillais avec Emmanuel Macron » : « Oh ! Une réfugiée politique »… On ne saurait mieux dire !

L. V.

Ukraine : un conflit religieux ?

16 mars 2022

Et si le conflit qui fait rage en Ukraine depuis le début de l’invasion russe le 24 février 2022 et aurait déjà fait plus de 2,5 millions de réfugiés et sans doute déjà plusieurs milliers de morts de civils, avait aussi des répercussions, voire des racines religieuses ? Selon des enquêtes menées par le centre ukrainien d’études Razoumkov, 70 % des 44 millions d’habitants de l’Ukraine se déclarent croyants, quand cette proportion est désormais inférieure à 40 % en France. Et la très grosse majorité de ces croyants ukrainiens dit adhérer à l’église chrétienne orthodoxe.

À Irpin, près de Kiev, des personnes fuient après la destruction d’un pont par l’armée russe, mercredi 9 mars 2022 (photo © Mikhail Palinchak / Reuters / Ouest France)

Une tradition ancienne puisqu’elle remonte à Vladimir 1er, qui, devenu en 980 « Grand prince de toute la Russie kiévienne » se fait baptiser en 988 avant de convertir tout son peuple au christianisme de rite byzantin. Au XVe siècle, les métropoles de Kiev et de Moscou se séparent et la première tente de se rapprocher de Rome. Mais l’élite cosaque reste fidèle à l’orthodoxie orientale et, au XIXe siècle, le Tsar finit par interdire cette Église gréco-catholique qui tentait de s’émanciper.

Baptême de Vladimir 1er : peinture murale de 1880 dans la cathédrale de Kiev (source © Eglise russe)

Après la période soviétique et depuis le renouveau religieux qui a caractérisé les anciens pays slaves, une nouvelle Église orthodoxe ukrainienne a émergé à partir de 1991, en opposition à l’Église orthodoxe russe. Considérée comme schismatique, il lui a fallu attendre jusqu’en 2018 pour pouvoir s’ériger en église autocéphale, rattachée au patriarcat de Constantinople, dirigée par Bartholomée 1er. Il existe de fait pas moins de 16 Églises orthodoxes autocéphales de par le monde, la plupart rattachées au patriarcat œcuménique de Constantinople. Une situation qui crée des tensions entre les différentes Églises orthodoxes qui balancent entre le patriarcat de Moscou et celui de Constantinople…

Bartholomée 1er, patriarche de l’Église orthodoxe de Constantinople, à Istanbul (photo © Tolga Bozoglu / EPA / La Croix)

Un schisme qui n’est bien évidement pas dénué d’intention politiques, on s’en doute… D’autant que le « patriarche de Moscou et de toute la Russie », Kirill, intronisé depuis février 2009 après avoir été agent du KGB dans les années 1970, est un très proche de Vladimir Poutine, qui se déclare ouvertement en faveur de l’intervention militaire en Ukraine, affirmant publiquement que « la Russie ne conduit pas en Ukraine un combat physique mais métaphysique contre les forces du mal », rien de moins… Obsédé par la grandeur de son Église qui revendique plus de 100 millions de fidèles, le patriarche Kirill s’est souvent fait remarqué pour son train de vie assez ostentatoire et ses prises de positions très conservatrices.

Le patriarche Kirill, primat de l’Église russe orthodoxe à Moscou, le 27 février 2022 (photo © Igor Palkin Russian orthodox church presse SE via AFP / France TV Info)

Pour autant, ses positions belliqueuses envers l’Ukraine trouvent un écho très favorable parmi les dignitaires de l’Église serbe et de celle d’Albanie, où l’on se refuse clairement de parler d’invasion ou même de guerre pour désigner les « opérations militaires spéciales » qui se déroulent actuellement sur le sol ukrainien. Il en est d’ailleurs de même au sein de l’Église orthodoxe de Jérusalem où l’on évoque une simple « crise » sans jamais citer la Russie tant on craint de froisser les très nombreux Russes orthodoxes qui viennent en pèlerinage en Terre sainte et constituent une manne touristique non négligeable.

En revanche, cette guerre provoque de véritables remous au sein du clergé ukrainien, y compris parmi ceux qui avaient choisi de rester fidèles à l’Église orthodoxe russe et dont certains commencent à se détourner pour se rapprocher du patriarcat de Kiev. Cet affrontement militaire est donc en train d’alimenter des dissensions d’ordre religieux, et ceci se répercute même en dehors des frontières ukrainienne, notamment au sein de l’Église orthodoxe grecque.

Filaret, le patriarche de Kiev et de toute la Rus’ Ukraine (photo © Ganya Savilov / AFP / L’Orient – Le Jour)

Traditionnellement proche du patriarcat de Moscou, cette dernière a tardé à condamner l’invasion russe, alors même que le gouvernement grec avait réagi immédiatement en fustigeant justement « des bombes orthodoxes qui tuent des civils orthodoxes ». L’unanimité est loin de régner à ce sujet entre les différents popes de l’Église orthodoxe grecque, mais celle-ci s’est finalement ouvertement rangée du côté du patriarcat de Kiev, rejoignant en cela ses consœurs de Roumanie, du Monténégro, des États-Unis ou même d’Alexandrie en Afrique.

Une position qui rejoint finalement celle de l’Église catholique puisque le pape François a dénoncé d’emblée cette guerre qui « sème la mort » et provoque « des flots de larmes et de sang », tout en apportant son soutien au peuple ukrainien et en proposant ses services pour une médiation diplomatique.

Au delà de cet affrontement militaire, le conflit en Ukraine laissera très certainement des traces profondes au sein du monde orthodoxe déjà profondément divisé, la religion n’étant, comme souvent, que l’un des aspects qui traduit les divisions politiques et territoriales à l’œuvre dans tous les conflits depuis que l’humanité existe…

L. V.

Greenwashing : le retour des indulgences…

14 mars 2022

Alors que le conflit en Ukraine fait flamber les prix des carburants et que le réchauffement climatique nous pousse à revoir complètement nos modes de consommation pour tenter de limiter, s’il en est encore temps, nos émission de gaz à effet de serre, on se demande bien comment certains peuvent encore prendre l’avion qui reste l’un des modes de transport le plus impactant pour notre environnement. D’ailleurs, le confinement mondial lié à la pandémie de Covid-19 avait fait chuté le trafic mondial de passagers qui avait baissé de 75 % en 2020 selon l’Association internationale du transport aérien (IATA) et de 50 % pour les vols domestiques. Une tendance qui s’est poursuivie en 2021 puisque, selon l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), le nombre de passagers qui ont pris l’avion en 2021 est deux fois plus faible qu’en 2019, où il avait atteint le chiffre astronomique de 4,5 milliards !

L’aérogare d’Orly déserté et même fermé pendant le confinement à partir du 31 mars 2020 (photo © Noémie Bonnin / Radio France / France TV Info)

Les compagnies aériennes auraient ainsi perdu 342 milliards de dollars en 2021, qui s’ajoutent aux 372 milliards de manque à gagner déjà enregistrés en 2020. Une situation qui a de quoi apporter de l’eau au moulins des lobbies qui militent avec succès jusqu’à présent pour poursuivre le subventionnement très généreux du secteur de l’aviation civile par des aides publiques et empêcher la mise en place d’une taxation du kérosène. De telles mesures iraient pourtant de soi si l’on souhaitait réellement se conformer aux engagements de l’Accord de Paris qui vise à réduire nos émissions de gaz à effet de serre pour tenter de limiter à 1,5 °C le réchauffement climatique global…

Seulement voilà, avec la reprise économique, les affaires reprennent et chacun se précipite de nouveau à l’aéroport pour un petit vol, symbole de confort et de liberté… Mais les communicants ont vu le vent tourner et désormais les compagnies aériennes rivalisent d’imagination pour faire croire à leurs clients que prendre l’avion n’a strictement aucun impact sur le climat et qu’il s’agit d’une activité totalement neutre en carbone. C’est le cas de cette publicité de la compagnie britannique low cost Easy Jet qui promet ni plus ni moins à ses clients « des vols zéro émission de CO2 d’ici 2050 », en précisant bien (en plus petit…) « dès que les technologie innovante nous le permettront ».

Publicité d’Easy Jet épinglée par Jean-Marc Jancovici

Une belle promesse de Gascon, qui ne manque pas de faire réagir le scientifique Jean-Marc Jancovici, lequel, du coup s’engage lui-aussi, non sans une pointe d’humour : « dès que j’ai autant d’argent qu’Elon Musk je m’engage à acheter l’Amazonie pour la préserver ». Un argument commercial qui, de fait, n’engage pas vraiment le transporteur aérien puisqu’il repose uniquement sur un hypothétique développement scientifique qui permettrait un jour de faire voler des avions sans la moindre émission de CO2 : qui pourrait croire à une telle fable ?

D’autant que cette compagnie aérienne n’est pas la seule à mettre en avant ce type d’arguments, quelque peu fallacieux. Le 4 octobre 2021, lors de son assemblée générale qui s’est tenue à Boston, l’IATA a ainsi adopté une résolution qui fixe une objectif de neutralité carbone, autrement dit un solde nul de ses émissions de gaz à effet de serre pour toute l’industrie mondiale du transport aérien d’ici 2050. Un objectif particulièrement ambitieux et qui suppose des gains considérables dans la productivité des motorisations ainsi qu’un recours massif à des systèmes de propulsion alternatifs, via le recours aux moteurs à hydrogène notamment.

Les avions s’envolent vers la neutralité carbone pour 2050, vraiment ? (source © Shutterstock / L’Info durable)

Sauf que pour atteindre la neutralité carbone, il ne suffit pas de réduire ses émissions, même de manière drastique, il faut aussi les compenser en absorbant les gaz à effet de serre émis. Et pour cela, les industriel comptent sur un mécanisme très ingénieux qui est celui des compensations carbone. Une idée pas tout à fait neuve puisqu’elle remonte au protocole de Kyoto en 997 et qui consiste à acheter des droits à polluer auprès d’autres acteurs qui développent des actions permettant de réduire eux-mêmes leurs émissions de gaz à effet de serre, voire à les absorber.

Avec un peu de chance, les grandes compagnies aériennes qui s’engagent à exploiter des avions moins gourmands en carburant, vont ainsi générer en interne des systèmes de compensation qui vont permettre de couvrir leurs propres besoins et dont elles pourront même revendre les surplus à d’autres, dégageant au passage un petit bénéfice supplémentaire : il n’y a pas de petit profit !

La compensation carbone, le B-A, BA de la communication moderne d’entreprise (source © BP Superfioul)

Mais la planète ne s’en portera évidemment guère mieux car force est de constater que ces dispositifs de compensation carbone ne règlent rien. Il ne suffit pas de payer un tiers pour planter des arbres ou développer des projets de distribution de foyers améliorés dans les pays où l’on cuisine encore au feu de bois, pour que, comme par enchantement, les colossales émissions de gaz à effet de serre de nos sociétés modernes soient absorbées. Rien ne prouve d’ailleurs que les arbres plantés grâce aux surplus que vous aurez payé en achetant votre billet d’avion, ne seront pas rasés avant même d’arriver à maturité et de compenser par leur cycle végétatif l’énergie dépensée pour les mettre en terre…

Une forêt ne pousse pas du jour au lendemain et il faut des décennies avant qu’elle ne crée un écosystème prenne et équilibré qui permet effectivement de capter de manière durable du CO2 (qui, rappelons-le au passage, est restitué à l’atmosphère lorsque les arbres meurent ou sont brûlés). Une étude publiée en janvier 2021 dans la revue Nature, indiquait ainsi que le bilan carbone de la forêt amazonienne s’était très fortement amenuisé avec une émission annuelle de 1,1 milliards de tonnes de CO2 (pour une séquestration quasi équivalente de 1,2 Gt) liée aux incendies, à la déforestation et au développement de l’élevage. Quant aux forêts du Sud-est asiatique, elles ont perdu ces 20 dernières années leur pouvoir absorbant de CO2 et sont désormais une source d’émission de gaz à effet de serre !

Les forêts, poumon inépuisable de l’absorption des gaz à effet de serre, est-ce si simple ? (source © Ecotree)

Acheter des compensations carbone comme le proposent désormais la plupart des industriels est donc largement un leurre commercial, comme le dénonçait déjà en juin 2019 le PNUE (Programme des Nations-Unies pour l’environnement), rappelant que l’objectif à atteindre pour respecter l’Accord de Paris est de diminuer de 45 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, sans attendre donc les futurs moteurs propres que les compagnies aérienne appellent de leurs vœux pour 2050 ! Il faut bien entendu continuer à planter des arbres, protéger les forêts et les tourbières, mais il faut surtout changer nos modes de consommation pour réduire nos émissions…

Ces compensations carbone ressemblent fort à un alibi que les industriels mettent en avant pour donner bonne conscience à leurs clients et continuer le « business as usual ». Il n’est pas sans rappeler le dispositif des indulgences, développé par l’Église catholique, pour permettre de réintégrer les âmes déviantes dans le giron des croyants, moyennant la réalisation d’un acte de piété, et qui a fini par dériver vers une forme de commerce très lucratif, au point d’ailleurs de constituer l’un des points de critiques majeurs mis en avant par la Réforme calviniste. Réciter des Ave Maria n’a jamais permis de réparer les conséquences d’un acte délictueux et tout porte à croire que payer des compensations carbone ne nous permettra pas davantage de lutter efficacement contre le réchauffement climatique planétaire…

L. V.

Conseil de territoire : un enterrement de première classe…

12 mars 2022

Ce n’est un secret pour personne : la Métropole Aix-Marseille-Provence, accouchée aux forceps et dans la douleur au 1er janvier 2016, malgré l’opposition frontale de la plupart des élus des 92 communes qui le composent, n’est pas au mieux de sa forme… La nouvelle loi 3DS (qui signifie « différenciation, déconcentration, décentralisation et simplification », ça ne s’invente pas !), adoptée le 22 février 2022, à l’instigation de l’ancienne ministre des Relations avec les collectivités territoriales, Jacqueline Gourault, aussitôt recasée au Conseil Constitutionnel, prévoit notamment la fin des fameux Conseils de Territoires, appelés à disparaître définitivement le 1er juillet prochain.

Jacqueline Gourault en visite dans une école de Marseille aux côté de Benoït Payan en mai 2021 (source © Made in Marseille)

Ces entités qui n’existent nulle part ailleurs sont en fait des survivances des six anciennes intercommunalités qui préexistaient avant la mise en place de la Métropole. C’est le cas notamment du CT1 qui regroupe les 18 communes, dont Marseille, qui formaient l’ancienne communauté urbaine Marseille Provence Métropole. Logiquement, cette structure aurait dû disparaître avec la constitution de la nouvelle Métropole en 2016, mais 6 ans après elle existe toujours même si plus personne ne sait très bien à quoi elle sert.

Martine Vassal, réélue à la tête de la Métropole en juillet 2020 malgré sa sévère défaite aux élections municipales, en a même renforcé les compétences. C’est par exemple le CT1 qui continue à gérer la piscine de Cassis mais c’est lui aussi qui gère la distribution de l’eau potable ainsi que l’assainissement, la voirie ou encore la collecte des ordures ménagères, à se demander d’ailleurs à quoi peut bien servir la Métropole elle-même. C’est d’ailleurs bien la raison pour laquelle ces Conseils de territoire sont enfin amenés à disparaître, d’autant que certains commençaient à trouver un peu étrange que l’essentiel des service publics de grosses agglomérations comme Aix-en-Provence et Marseille soient entre les mains de maires de petites communes périphérique. C’est le cas notamment du CT1, qui regroupe plus de 1 million d’habitants et qui est présidé par Roland Giberti, élu à Gémenos qui compte 6137 paroissiens…

Roland Giberti, président du Conseil de territoire Marseille Provence (source © Le Méridional)

Du coup, à quelques mois de la disparition de ces derniers vestiges du passé, c’est une ambiance funèbre qui règne au sein de cette instance dont la dernière séance, lundi 7 mars 2022, ne restera guère dans les annales, d’autant que le Conseil métropolitain qui devait se tenir dans la foulée, jeudi 10 mars, n’a pas eu lieu, se résumant à une réunion du seul Bureau métropolitain, comme si cette Métropole à l’agonie et où tout est à reconstruire n’avait plus rien à se dire…

En l’absence de son président, Roland Giberti, officiellement souffrant, c’est le premier vice-président du CT1, le maire de Carnoux, Jean-Pierre Giorgi en personne, qui a dû se coltiner d’animer cette séance qui s’est tenue en visio-conférence et que tout un chacun peut visionner sur le site du Conseil de territoire, mais qui ne donne pas une image très dynamique de notre démocratie locale. Entre cafouillages techniques, écho impromptu et mouvements erratiques de la caméra, aide en coulisse pour guider l’orateur souvent perdu et enchaînement mécanique des 87 délibérations en près de 2 heures, il faut vraiment être motivée pour suivre ces débats où se prennent pourtant les décisions qui concernent la vie quotidienne de toute l’agglomération marseillaise, de la Côte Bleu jusqu’à La Ciotat !

Le maire de Carnoux-en-Provence, Jean-Pierre Giorgi, préside la séance du CT1 le 7 mars 2022 (source capture d’écran © Marseille Provence)

La séance commence d’ailleurs, comme par hasard, sur une première délibération, on ne peut plus macabre, puisqu’il y est question d’une convention avec la Faculté en faveur de la crémation des restes, en cas de don du corps à la Science. On croirait une blague de potache pour célébrer en grandes pompes l’enterrement programmé de ce défunt Conseil de territoire, mais la mine funèbre du maire de Carnoux prouve qu’il n’en est rien et que l’affaire est sérieuse, sinon capitale pour l’avenir de l’aire métropolitaine… De quoi alimenter l’humour noir de l’opposant Eric Semerdjian qui n’hésite pas à évoquer « un angle mort » tout en appelant de ses vœux un débat démocratique plus vif…

Eric Semerdjian, adjoint au maire de secteur des 4e et 5e arrondissements de Marseille (source capture d’écran © Marseille Provence)

Il faut dire que le spectacle de ces délibérations qui s’enchaînent et que Jean-Pierre Giorgi semble découvrir en séance sans avoir la moindre idée de ce qu’elles recouvrent, comme il le reconnaît d’ailleurs avec candeur, est assez pitoyable. Il en serait même risible si les enjeux financiers et humains qui en résultent n’étaient pas aussi importants… Certains élus s’en offusquent même à l’instar de Denis Rossi qui termine son intervention en regrettant que le président de séance n’ait pas écouté le moindre mot de ce qu’il venait d’exprimer !

Denis Rossi, délégué métropolitain à l’ANRU et à la politique de la ville (source capture d’écran © Marseille Provence)

La plupart des rapports de commissions sont évacués sans le moindre commentaire, certains des présidents de commission n’ayant strictement rien à dire, ou étant même carrément absents, à moins qu’ils n’arrivent tout simplement pas à brancher leur micro : un vrai dialogue de sourds ! Au point que l’élue écologiste marseillaise, Christine Juste, finit par accuser Jean-Pierre Giorgi de « bloquer les micros » pour l’empêcher de s’exprimer, ce à quoi le maire de Carnoux affirme qu’il « ne bloque pas ni ne débloque » : dont acte…

Le maire de Carnoux-en-Provence, Jean-Pierre Giorgi, lors du CT1 le 7 mars 2022 (source capture d’écran © Marseille Provence)

Seuls quelques élus du Printemps Marseillais animent un peu le débat et montrent, contrairement au président de séance, leur véritable connaissance des dossiers, à l’exemple de Patrick Amico, l’adjoint au maire de Marseille en charge du logement, ou de l’élue EELV, Anne Meilhac, qui fustige longuement les retards et les coûts pharamineux du plan métropolitain pour développer les pistes cyclables. C’est le cas aussi de la déléguée marseillaise à l’environnement, Christine Juste, qui s’interroge sur les dysfonctionnements considérables en matière de gestion des ordures ménagères et s’attire les foudres de Roland Mouren, le maire de Châteauneuf-les-Martigues, justement chargé de la collecte des déchets sur le territoire et qui s’est retrouvé en première ligne durant les grèves récentes à répétition qui ont ravagé le centre-ville de Marseille des mois durant.

« Ne me demandez pas en quoi ça consiste, je n’en sait strictement rien » n’hésite pas à avouer benoîtement le maire de Carnoux en mettant aux votes les délibérations. De là à penser que nos élus votent n’importe quoi, il y a un pas qu’il ne faudrait évidemment pas franchir !

L. V.

ITER : y a t-il un risque de dérapage ?

9 mars 2022

Le projet ITER, de réacteur thermonucléaire expérimental international, initié depuis 2006 sur le site de Cadarache, dans le nord des Bouches-du-Rhône, à une quarantaine de kilomètres d’Aix-en-Provence, est souvent présenté comme l’un des plus ambitieux projets de recherche internationaux, comparable à celui de la Station spatiale internationale. Rassemblant pas moins de 35 nations, dont l’Europe, les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud ou encore le Japon, le projet consiste ni plus ni moins qu’à mettre en œuvre un vieux rêve prométhéen qui consiste à reconstituer expérimentalement les conditions de la fusion thermonucléaire contrôlée dans une sorte de soleil miniature.

Vue aérienne du site d’ITER à Saint-Paul-les-Durance en 2020 (photo © drone Riche / France 3 Région)

Une miniature toute relative d’ailleurs car tout est gigantesque sur ce site de 42 ha équipé d’un bâtiment-réacteur pesant 440 000 tonnes, soit 40 fois le poids de la Tour Eiffel ! Le mélange deutérium-tritium doit y être porté à une température dépassant les 150 millions de °C, soit 10 fois la température qui règne dans notre soleil ! Ce plasma profondément instable devra être maintenu en fusion sous une pression énorme dans une chambre torique, le tokamak, équipée d’aimants supraconducteurs permettant de générer un champ magnétique colossal. Le plasma qui s’y formera est une sorte de soupe dans laquelle les atomes voient leurs noyaux s’individualiser, permettant leur fusion pour créer de l’hélium, ce qui libère une énergie considérable, les neutrons venant irradier l’enceinte du réacteur qui emmagasine l’énergie thermique ainsi créée. Le principe est le même que celui de la bombe H que les États-Unis ont fait exploser pour la première fois en 1952, sauf qu’ici la fusion thermonucléaire est supposée être contrôlée et maîtrisée.

Schéma de principe du tokamak d’ITER : vue en coupe montrant la chambre à vide, le cryostat et les bobines de champ magnétique (source © ITER / The Conversation)

Mais, comme tout projet expérimental, rien ne se passe exactement comme prévu… ITER devait initialement être mis en service en 2020 pour un coût global qui avait été estimé à 4,5 milliards d’euros. Lors du lancement effectif du projet, en 2006, le coût prévisionnel avait déjà été réévalué à 10 milliards d’euros, et on l’estime désormais à 44 milliards d’euros dont 20 milliards apportés par l’Union européenne. Les Américains, plus réalistes, le chiffrent même à 54 milliards d’euros en y intégrant son coût de fonctionnement et de démantèlement, une fois l’expérience achevée.

Car tout ceci n’est qu’un dispositif expérimental, destiné, au mieux, à démontrer, vers 2035 si tout va bien, une fois achevé l’assemblage du tokamak et après s’être assuré de sa parfaite étanchéité, la capacité à produire effectivement de l’énergie par fusion thermonucléaire contrôlée. Il restera ensuite à passer à la phase du démonstrateur, dont la construction est d’ores et déjà prévue au Japon et dont on espère la première production vers 2050, avant d’envisager ensuite, peut-être, le passage au stade industriel avec la réalisation des premiers prototypes.

Assemblage d’éléments de la future chambre à vide en août 2021 (source © ITER Organization / CERN courrier)

Bref, la fourniture d’électricité à base de fusion thermonucléaire n’est pas pour demain, et certains se demandent même si elle existera un jour. Pour que le dispositif présente un intérêt, il faut en effet que l’énergie produite, à savoir une puissance de 500 MW escomptée pour ITER, soit très supérieure à celle nécessaire pour alimenter le dispositif. Or cette puissance pour les tirs de plasma est évaluée à 50 MW, ce qui représente en effet un ratio particulièrement favorable. Sauf que la puissance totale consommée par l’installation, du fait de son fonctionnement global et des pertes énergétiques, est en réalité plutôt comprise entre 300 et 500 MW qui devront dont être injectés depuis le réseau, ce qui fait douter certains scientifiques de l’intérêt même du procédé…

Ces chiffres, relevés notamment par Reporterre, sont issus directement des données communiquées lors du débat public organisé en 2006, qui précisait que la machine consommera 120 MW en régime de veille puis montera à 620 MW pour chauffer le plasma et redescendra à 450 MW pendant la phase principale de l’opération (prévue pour durer quelques minutes seulement) : des puissances effectivement très proches de la production escomptée et auxquelles il faudra ajouter tout le reste de l’installation environnante. A titre indicatif, une puissance de 600 MW correspond sensiblement aux besoins en électricité d’une agglomération comme Aix-en-Provence.

Outre cette question de fond, certains s’interrogent sur l’impact environnemental d’une telle filière pourtant classiquement présentée comme exempte de tout déchet nucléaire. A titre d’exemple, les 10 000 tonnes des aimants supraconducteurs prévus pour ITER (sans parler donc d’une éventuelle exploitation industrielle à venir) nécessitent à eux-seuls 450 tonnes de niobium, un métal rare extrait pour l’essentiel de quelques mines en Amazonie brésilienne, soit 20 % de la production mondiale actuelle ! La production mondiale d’alliage niobium-étain a d’ailleurs dû être multipliée par 6 pour les seuls besoins d’ITER…

Extraction de niobium à Araxà dans le Minas Gerais au Brésil (source © Revista Decifra-me / Global voice)

Autre point d’inquiétude : le recours massif au béryllium, un métal réfractaire excellent conducteur thermique et ultra résistant, choisi pour recouvrir toute la paroi interne du Tokamak, au contact direct avec le plasma thermonucléaire. Un choix qui interroge quand on sait que ce matériau naturel est l’un des plus toxiques, comparable à l’arsenic et au mercure, fortement cancérigène et s’accumulant à long terme dans l’organisme humain. Alors que la consommation mondiale est de l’ordre de 300 t/an, on a prévu d’en utiliser pas moins de 12 tonnes sur le site d’ITER ! Et cette couverture de béryllium exposée au bombardement de neutrons va s’user rapidement, ce qui suppose d’évacuer, après chaque expérience, la poussière de béryllium fortement radioactive et par ailleurs explosive. Des aspirateurs géants sont imaginés pour cela, conduisant ces poussière dans un four avant de les agglomérer à du ciment pour les fixer dans des fûts.

Un choix technique qui a conduit la toxicologue américaine Kathryn Creek, experte du béryllium, à démissionner d’ITER en février 2020, après avoir tenté en vain de faire évoluer vers davantage de sécurité la conception des cellules où seront traités à la fois les poussières de béryllium irradié et le tritium radioactif. Et elle n’est pas la seule à se heurter ainsi à une sorte d’aveuglement qui semble caractériser le management de ce projet scientifique. Entendu le 28 février 2022 par la Commission de contrôle budgétaire du Parlement européen, l’ex-directeur de la communication d’ITER, Michel Claessens, s’est ainsi montré très critique, estimant, selon Reporterre, que « l’organisation ITER a instauré un mode de management par la peur », évoquant notamment le suicide, en 2021, d’un ingénieur italien de 38 ans au sein de l’agence Fusion 4 Energy qui coordonne le projet, ainsi qu’une tentative de suicide et deux décès par crise cardiaque sur le site même.

Un dessin signé Red (source © L’Âge de faire)

Ces accusations sont plutôt inquiétantes car elle mettent en avant un climat qui empêche toute tentative d’alerte de la part des experts de haut niveau qui interviennent sur ce site expérimental. Les interrogations portent en particulier sur l’étanchéité réelle du bouclier de protection situé autour du tokamak, dont l’efficacité serait moindre que prévu. Un point d’autant plus crucial que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), a constaté, lors d’une inspection en juillet 2021, des falsifications portant sur les certifications des soudures effectuées sur la chambre à vide du réacteur. Fin janvier 2022, le journaliste américain Steven Krivit, révélait d’ailleurs que les travaux d’assemblage étaient interrompus à la demande de l’ASN qui jugeait que « la maîtrise de la limitation de l’exposition aux rayonnements ionisants, enjeu majeur pour une installation de fusion nucléaire », n’était pas démontrée.

Où l’on voit que les projets scientifiques, même les plus prometteurs et les plus collaboratifs, ne sont pas exempts de doute quant à la manière dont ils sont mis en œuvre…

L. V.

La guerre des yachts a commencé…

7 mars 2022

Le lancement de l’offensive russe contre le territoire ukrainien, le 24 février 2022, avec ses attaques coordonnées sur toutes les frontières du pays et ses débarquements de commandos aguerris sur l’aéroport international aux portes de Kiev, laissaient a priori présager une invasion rapide du pays. Pourtant, plus d’une semaine plus tard, Kiev n’est toujours pas tombée aux mains des Russes. L’armée ukrainienne, forte de 200 000 hommes et de 900 000 réservistes, épaulée par des livraisons d’armes occidentales, tient le choc, galvanisée par son président, l’ancien humoriste Volodymyr Zelensky, et aidée surtout par les déboires logistiques de l’armée russe qui peine à faire avancer sa colonne de blindés lourds qui s’étire sur plus de 60 km aux environs de la capitale ukrainienne, bien visible sur les images satellite.

Colonne de blindés russes en Ukraine (photo © Alexey Sergeev / Radio Canada)

Et pendant que la guerre fait rage en Ukraine, une autre guerre, plus feutrée, est menée partout dans le monde, contre les intérêts économiques des oligarques russes, proches de Poutine. De nombreuses sanctions ont été prises qui viennent renforcer celles déjà en vigueur depuis l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Depuis le 27 février, tout l’espace aérien européen est désormais interdit aux avions russes, une mesure qui s’étend même à la Suisse depuis le 28 février et aux États-Unis depuis le 1er mars. Dès le lendemain de l’invasion russe en Ukraine, l’Allemagne avait gelé, sous la pression américaine, la mise en service du gazoduc Nord Stream 2, tandis que l’Union européenne décidait, dans les jours suivants, de stopper toute importation de pétrole depuis la Russie et certaines exportations de matériel stratégique susceptibles d’être utilisés par l’industrie d’armement russe, gelant également les avoirs de nombreuses personnalités, tout en gênant les transactions financières des principaux établissements bancaires russes.

Le gel des avoirs russes : même la Suisse s’y met… Un dessin signé Alex, publié dans La Liberté de Fribourg (source © Courrier International)

Ces mesures de rétorsion visent très précisément une liste de personnalité, dont Vladimir Poutine lui-même et son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, mais aussi tous les députés de la Douma qui ont voté l’invasion de l’Ukraine, ainsi que plusieurs hauts gradés de l’armée russe et certains acteurs économiques de premier plan. Une première liste de 488 noms a ainsi été publiée au journal officiel de l’Union européenne dès le 28 février, et cette liste ne cesse de s’allonger depuis. Elle comprend nombre d’oligarques qui ont réussi à capter une partie des richesses du pays lors de la dislocation de l’URSS et à la faire fructifier à leur profit. En 2013, le Crédit Suisse estimait ainsi que 110 personnalités russes détenaient à elles seules 35 % de la richesse privée de la Russie, un niveau d’inégalité que l’on ne retrouve que dans quelques paradis fiscaux pour milliardaires…

La stratégie de Vladimir Poutine est pourtant limpide et cohérente… Un dessin signé Tartrais (source © Pinterest)

Depuis 2014, la plupart de ces oligarques ont réinvesti leur fortune plutôt au pays, rachetant à tour de bras des chaînes de magasins, des usines, des immeubles de bureaux et des restaurants, et se délestant de leurs châteaux en Espagne jugés trop vulnérables aux sanctions internationales. Pour autant, les avoirs détenus en dehors de la Russie par ces différentes personnalités restent variés, allant de la villa somptueuse au club de foot en passant par des dépôts bancaires, des participations dans différentes sociétés, des jets privé et des yacht de luxe…

Du coup, depuis quelques jours, ceux qui sont ainsi touchés par ces sanctions économiques cherchent tant bien que mal à rapatrier leurs biens pour les mettre à l’abri des saisies. Les yachts de luxe, généralement ancrés dans des ports de prestige, sont ainsi discrètement déplacés dans des eaux plus clémentes comme le Monténégro ou les Maldives qui ne disposent pas de traité d’extradition vers les États-Unis. Dès le 10 février, Vladimir Poutine a ainsi fait lever l’ancre à son propre yacht, le Graceful, un modeste navire de 82 m avec piste de danse et piscine intérieure, alors stationné à Hambourg et qui a quitté discrètement les eaux allemandes pour le port russe de Kaliningrad, jugé plus sûr.

Vladimir Poutine, sur le pont de son yacht, le Graceful, doté d’une piscine se transformant en piste de danse (source © Afrikbuzz)

A Majorque, un marin ukrainien de 55 ans, Taras Ostapchuk, travaillant à bord du Lady Anastasia, un yacht de 48 m de long et dont la valeur est estimé à 7 millions d’euros, a vu rouge le samedi 26 février 2022, en visionnant un reportage sur le bombardement par hélicoptère d’un immeuble d’habitation à Kiev. Les roquettes utilisées sont en effet produites par la société d’armement Rosoboronexport dont le patron n’est autre que le milliardaire Alexander Mikheev, également propriétaire du yacht et donc son employeur. Il s’est donc précipité à bord du yacht et a ouvert plusieurs vannes dans la salle des machines pour tenter de couler le navire. Ses collègues ont réussi à l’en empêcher à temps et l’Ukrainien a volontiers reconnu son geste devant le tribunal, avant d’être expulsé du pays, bien décidé à retourner en Ukraine pour prendre part à la défense de son pays.

Le Lady Anastasia qui a failli couler à Majorque (photo © Yacht Charter Fleet / Stuttgarter Zeitung)

C’est le 28 février que les douanes française ont arraisonné en mer puis dérouté vers le port de Boulogne-sur-Mer, un premier navire russe, le Baltic Leader, propriété de la banque Promsvyazbank, qui est ciblée par les sanctions européennes et américaines. Le lendemain, 1er mars, rebelote, cette fois dans le port de Fos-sur-mer, où un vraquier russe, dénommé Victor Andryukhin, a été intercepté puis immobilisé pour des contrôles renforcés. Et les douanes françaises immobilisent aussi, cette fois dans le port de Lorient, un cargo russe, le Pola Ariake, immatriculé au Panama mais qui appartiendrait à une compagnie ministérielle de transport russe.

Le yacht russe Amore Vero, amarré dans le port de La Ciotat (photo © Nicolas Turcat / AFP / Sud Ouest)

Dans la nuit du 2 au 3 mars 2022, les douanes française ont aussi procédé à la saisi d’un yacht russe de 88 m, l’Amore Vero, dont la valeur est estimée à 120 millions d’euros, cette fois dans le port de La Ciotat. Propriété d’une société dont le principal actionnaire est le milliardaire russe Igor Setchine, dirigeant du producteur de pétrole Rosneft, et ancien vice-Premier ministre de Vladimir Poutine, ce yacht avait accosté à La Ciotat le 3 janvier dernier pour des réparations qui devaient durer jusqu’au 1er avril. Mais constatant que le navire prenait des dispositions pour appareiller en urgence avant même la fin des travaux programmés, les douaniers ont préféré prendre les devants et bloquer son départ.

Dans le même temps, leurs collègues monégasques s’intéressaient au Quantum Blue, un yacht luxueux de plus de 100 m de long, propriété de l’oligarque russe Sergeï Galitsky, dont le nom ne figure portant pas sur la liste visée par les sanctions, mais qui s’apprêtait à lever discrètement l’ancre de Monaco.

Le Dilbar, considéré comme le plus grand yacht du monde en 2017 (photo © Lurssen / Bateaux)

Et les Français ne sont pas les seuls à regarder de près les allers et venues de ces yachts de luxe puisque leurs collègues allemands d’Hambourg ont de leur côté immobilisé un bateau encore plus gros. Il s’agit du Dilbar, un superyacht de 156 m de longueur qui était de passage, également pour des travaux. D’une valeur de 600 millions de dollars, il appartient à Alicher Ousmanov, un milliardaire russe d’origine ouzbèke dont la fortune est estimée à 14 milliards de dollars. Il ne fait décidément pas très beau temps actuellement pour les sorties en mer des milliardaires russes…

L. V.

Une nouvelle forêt au nord de Paris ?

5 mars 2022

On a un peu tendance à l’oublier, mais la gestion de l’eau dans une grosse agglomération urbaine est toujours un casse-tête. Alimenter les habitants avec une eau potable de qualité n’est déjà pas simple, mais évacuer et traiter les eaux usées et les eaux pluviales l’est souvent encore moins.

Paris ne fait pas exception et a longtemps été victime de son accroissement démographique effréné. Dès 1778, la Compagnie des Eaux de Paris, créée par les frères Périer, permet d’installer un premier réseau de distribution d’eau « potable » (pompée directement dans la Seine) par canalisations enterrées, tandis que la mise en service du canal de l’Ourcq en 1822 améliore considérablement la quantité d’eau mise à disposition des habitants, mais en 1832, une épidémie de choléra cause plus de 18 000 morts dans la capitale !

Nouveau collecteur sous le boulevard Sébastopol inauguré en 1858 (source © Le Monde illustré / Aimable faubourien)

C’est à cette époque que le réseau d’égouts commence vraiment à s’étendre sous Paris pour remplacer peu à peu les fosses d’aisance peu étanches et qu’il fallait curer régulièrement, la matière étant ensuite séchée puis revendue aux agriculteurs comme engrais. A partir de 1894, le préfet Eugène Poubelle interdit de déverser ses ordures et eaux usées en dehors du réseau d’égouts alors bien développé grâce aux travaux remarquables de l’ingénieur Belgrand. L’année suivante, l’émissaire de Clichy est prolongé jusqu’à Asnières, en aval de Paris.

A l’époque, les eaux usées ne subissent aucun traitement et sont directement déversées dans les champs, dédiés principalement à la culture maraîchère pour alimenter la capitale. Trois vastes plaines d’épandage voient ainsi le jour. La première, celle d’Achères, dans les Yvelines, en rive gauche de la Seine, est exploitée dès 1895. A partir de 1899, l’épandage se fait aussi en rive droite, toujours dans les Yvelines, entre les communes de Carrières-sous-Poissy et Triel-sur-Seine. La troisième plaine d’épandage, la plus étendue couvre plus de 2000 ha au nord de la Seine, dans le Val d’Oise, entre Pierrelaye et Méry-sur-Oise.

Vestige du dispositif d’épandage des eaux usées sur la plaine de Pierrelaye (source © Paris myope)

Sur cette dernière, les eaux usées brutes sont déversées directement dans les champs sans le moindre traitement de 1899 jusqu’en 1998, soit pendant près d’un siècle ! A partir de 1999, la pratique se poursuit mais en utilisant désormais des eaux partiellement traitées, issues de la station d’épuration de Colombes puis, depuis 2007, de celle d’Achères aval.

Entre temps, l’activité maraîchère de cette vaste plaine agricole proche de Paris a été largement rattrapée par l’urbanisation. Les anciens champs copieusement arrosés par les égouts de la capitale laissent peu à peu la place à des lotissements qui poussent comme des champignons. Dès 2004, plus de la moitié des surfaces agricoles qui servaient de plaine d’épandage depuis 1899 ne sont plus cultivées et sont désormais recouvertes de pavillons et de bâtiments commerciaux et industriels.

Pierrelaye. 13 familles d’un lotissement tranquille situé rue des Saules à Pierrelaye ont assigné en justice leur promoteur immobilier. Ils lui reprochent de leur avoir caché la pollution de leurs terrains lors de la vente.

Dès la fin des années 1990, certaines associations s’inquiètent des pollutions apportées par cette pratique prolongée et intensive de l’épandage d’eaux brutes. Des analyses de sol sont effectuées et bien évidemment elles mettent en évidence la présence massive de différents résidus peu ragoûtants dont beaucoup de métaux lourds : plomb, cadmium, mercure, arsenic, et on en passe… Une étude de 2001 indique que les accumulations représentent pas moins de 8 kg de cadmium et 1,6 tonnes de zinc à l’hectare, sans parler des résidus d’antibiotiques présents en masse ! Il n’y a pas que sur les anciens sites industriels des calanques que l’on trouve de telles polluants dangereux pour la santé humaine, en particulier pour les jeunes enfants et certaines populations vulnérables.

D’ailleurs, dès 1999, un arrêté préfectoral interdit la commercialisation des productions maraîchères issues de ces zones d’épandage, suivi en mars 2000 d’un second arrêté interdisant cette fois la production de toute culture légumière ou aromatiques dans les secteurs concernés : après avoir fait la richesse de ces terres agricoles, l’épandage des eaux usées parisiennes en provoque la ruine ! Que faire alors de cette vaste plaine de Pierrelaye, traversée par l’autoroute A15 mais devenue suspecte pour bien des usages ? Les études se succèdent au fil des années, tandis que la plaine se couvre de dépôts de déchets sauvages et sert d’implantation pour une forte population de gens du voyage.

Dépôt sauvage sur l’ancien centre équestre de Bessancourt, dans la plaine de Pierrelaye (source © La Gazette du Val d’Oise)

Peu à peu émerge, à l’initiative du SMAPP (syndicat mixte d’aménagement de la plaine de Pierrelaye) un projet qui consiste à construire des habitations en périphérie et à reboiser la partie centrale pour reconstituer une véritable forêt reliant l’Oise à la Seine sur pas moins de 1350 ha. On parle d’un million d’arbres à planter pour un coût total d’aménagement estimé à 85 millions d’euros, financés en grande partie par la société du Grand Paris qui veut en profiter pour y stocker une partie des déblais issus des immenses chantiers de terrassement occasionnés par les nouvelles lignes de métro en construction.

Emprise de la future zone reboisée entre Oise et Seine dans la plaine de Pierrelaye (source © Valparisis)

L’affaire n’est pas simple, d’autant que le secteur concerné est morcelé en plusieurs milliers de propriétaires qui ne voient pas tous d’un très bon œil ce projet très parisien. Certains préfèrent vendre leurs parcelles aux gens du voyage déjà bien implantés avant que ne se mette en place la procédure d’expropriation, à l’issue d’un interminable processus d’enquêtes publiques et d’études en cascades, notamment par l’ONF qui cherche à sélectionner les espèces de feuillus les plus adaptées y compris dans un contexte de réchauffement climatique.

Cérémonie de plantation du premier arbre, le 25 novembre 2019, en présence de nombreuses personnalités dont Valérie Pécresse (photo © Antoine Chéret / ONF)

Enfin, le 25 novembre 2019 a lieu la cérémonie de plantation des premiers arbres, en présence notamment du Préfet de région Michel Cadot, de la présidente du Conseil régional, Valérie Pécresse, et du président du SIAAP, le syndicat interdépartemental d’assainissement de l’agglomération parisienne, le gestionnaire des eaux usées de la capitale. Pas de chance, l’été qui suit s’avère particulièrement sec et, malgré tous les efforts engagés par les techniciens de l’ONF pour choisir, en fonction des natures de sol, les espèces les plus aptes à résister, un bon tiers des sujets plantés durant l’hiver sur 14 ha au total, ont séché sur pied.

Inspection d’une parcelle reboisée en 2019 (photo © MB / ONF)

Cette première expérience confirme néanmoins la bonne adaptation de certains espèces, dont l’érable. Dès l’année suivante, ce sont à nouveau 22 000 plants qui sont mis en terre, sur 8,8 ha tandis que se poursuivent les opérations de nettoyage pour enlever quelque 13 000 tonnes de déchets accumulés ! Et l’opération devrait ainsi se poursuivre pendant encore une bonne dizaine d’années, à raison de 240 000 nouveaux plants par an dès cette année. Un effort de reboisement gigantesque qui pourrait permettre à terme de voir se développer une nouvelle forêt entre celle de Montmorency, au nord, et celle de Saint-Germain-en-Laye, au sud. En espérant que les arbres s’accommodent de tous les résidus polluants accumulés dans le sol à l’issue d’un siècle d’épandage à tire larigot…

L. V.

Jean-Pierre Giorgi toujours fan de Nicolas Dupont-Aignan

2 mars 2022

A un peu plus d’un mois du premier tour des présidentielles, la course aux parrainages est sur le point de se terminer. Vendredi 4 mars à 18 heures, seuls les candidats disposant de leurs fameuses 500 signatures, pourront donc se présenter. Et comme à chaque élection, on a entendu les mêmes polémiques de candidats se plaignant du caractère discriminatoire de ce filtre qui empêcherait certains de concourir à l’élection présidentielle. Jean-Luc Mélenchon, Eric Zemmour ou encore Marine Le Pen, pourtant crédités d’un score plus qu’honorable dans les sondages et qui tous ambitionnent d’atteindre le second tour de cette élection, ont ainsi eu des sueurs froides pour boucler leur liste de soutiens.

Un dessin signé Deligne, publié dans Nice Matin

La règle n’est pourtant pas nouvelle puisqu’elle date de 1962, lorsqu’il a été décidé que le Président de la République serait élu au suffrage universel. Le seuil initial avait d’ailleurs été fixé à 100 signatures seulement, puis porté à 500 en 1976 au vu du nombre pléthorique de 12 candidatures enregistrées en 1974 ! Mais la liste des élus habilités à fournir leur parrainage a aussi été revue et dépasse désormais les 42 000 : députés, sénateurs, élus au Parlement européen, maires (y compris les maires d’arrondissement), conseillers départementaux et régionaux, cela fait en effet beaucoup de monde.

Au point que l’inénarrable Jean Lassalle, crédité au mieux de 1,5 % des intentions de vote, fanfaronne en estimant qu’il s’agit d’une simple formalité et se moque allègrement de ses concurrents à la peine en déclarant : « si on n’est pas capable d’avoir 500 signatures sur un panel de 42 000 élus, alors on n’a rien à faire dans cette compétition »…

Un dessin signé Man, publié dans le Midi libre

De fait, alors même que le recueil des formulaires se poursuit encore pendant quelques jours, 10 candidats déclarés ont d’ores et déjà dépassé la barre fatidique. Certains, comme Valérie Pécresse, forte des milliers d’élus locaux étiquetés LR, survolent même le jeu avec bientôt 2500 signatures en sa faveur, de même que la socialiste Anne Hidalgo avec ses 1318 formulaires validés au 1er mars tandis que le chef de l’État sortant, bien que toujours pas déclaré candidat à sa succession mais ultra favori des sondages, en aligne 1785 à la même date. Même des candidats pourtant aussi marginalisés que Nathalie Artaud, la représentante de Lutte ouvrière, n’a au aucun mal à obtenir ses 568 signatures, et ceci bien avant Jean-Luc Mélenchon : comprenne qui pourra…

Il faut dire que ces formulaires de parrainage, qui correspondent à un acte individuel des élus, ne valent pas forcément soutien politique. Nombre d’élus le revendiquent d’ailleurs ouvertement, à la manière de François Bayrou qui dit apporter son parrainage à Marine Le Pen, estimant que la démocratie serait écornée si celle que les sondages placent actuellement en deuxième place des intentions de vote devait être empêchée à se présenter. Jean-Luc Mélenchon lui-même, a utilisé son statut de député pour parrainer son adversaire du Nouveau parti anticapitaliste, Philippe Poutou. Mais ce sera sans doute insuffisant pour repêcher ce dernier qui rame encore très en deçà du seuil fatidique, de même d’ailleurs que la finaliste de la Primaire populaire, Christiane Taubira, partie très tardivement à la pêche aux soutiens.

Un dessin signé KAK, publié dans l’Opinion

La liste des parrainages, désormais publique depuis 2016 et consultable sur le site du Conseil constitutionnel, où elle a été mise à jour deux fois par semaine durant toute la campagne, montre d’ailleurs que bien des parrainages se sont dispersés, parfois au bénéfice d’illustres inconnus ou de non-candidats avérés comme Michel Barnier, François Hollande ou encore Thomas Pesquet. Cette liste révèle aussi qu’à peine un élu sur quatre a pris la peine de remplir et de renvoyer son formulaire de parrainage, ce qui montre que l’abstention n’est pas réservée aux seuls citoyens de base…

Ainsi, dans les Bouches-du-Rhône, seuls 123 élus ont joué le jeu. Marine Le Pen tire bien son épingle du jeu avec 15 parrainages dans ce département, presque le double d’Eric Zemmour, tandis que Emmanuel Macron en récolte plus de 30 et Valérie Pécresse près de 40. Le communiste Fabien Roussel bénéficie de 13 parrainages quand Jean-Luc Mélenchon n’en engrange que 2, tout comme Christiane Taubira qui bénéficie de celui du Maire de Marseille en personne, Benoît Payan.

Extrait de la liste des parrainages publiée par le Conseil constitutionnel

Curieusement, comme en 2017, on constate que le maire de Carnoux, Jean-Pierre Giorgi, n’a pas accordé son parrainage à Valérie Pécresse comme l’ont fait tous les élus locaux de droite du secteur, de Bernard Deflesselles à Danielle Milon, en passant par Gérard Gazay ou Sophie Joissains. Comme en 2017, c’est à Nicolas Dupont-Aignan, le député de l’Essonne, président du mouvement nationaliste Debout la France, qu’il a fourni son précieux sésame pour l’élection présidentielle.

En 2017, Nicolas Dupont-Aignan se voyait déjà Premier ministre de Marine Le Pen (photo © Geoffroy Van der Hasselt / AFP / L’Express)

Entre les deux tours de la dernière élection présidentielle, Nicolas Dupont-Aignan, avait pourtant éberlué la France entière en annonçant son ralliement opportuniste à Marine Le Pen, laquelle avait confirmé dès le lendemain qu’elle le nommerait Premier ministre en cas de victoire du Rassemblement national au second tour. On aurait donc pu penser qu’un tel positionnement à l’extrême droite aurait quelque peu refroidi notre maire, lequel se positionnait alors ouvertement comme soutien du candidat LR François Fillon, n’hésitant pas à déclarer en novembre 2016 à un journaliste du Monde qu’il n’était « pas du tout de gauche, pas du tout d’extrême droite » et qu’il envisageait « d’appuyer François Fillon à la primaire ».

Il s’en était d’ailleurs expliqué cet été avec Cristele Chevalier et Jacques Boulesteix, alors élu de la liste Carnoux citoyenne, écologiste et solidaire, reconnaissant que « c’est un type sympathique, rencontré par hasard, par l’intermédiaire d’un Carnussien », à qui il a apporté son parrainage tout en l’avertissant qu’il ne votera pas pour lui. Un positionnement un peu particulier mais que Jean-Pierre Giorgi assume sans complexe, considérant que cela relève de la stratégie politique la plus élémentaire, quoi qu’en pensent ses propres électeurs, sur la base du raisonnement suivant : « de toute façon, il ne passera pas, mais il peut pomper des voix à Le Pen, c’est pour ça que je l’ai parrainé ».

Jean-Pierre Giorgi réelu en 2020 pour son quatrième mandat à Carnoux-en-Provence (photo © RA / La Provence)

Il faut donc se méfier du parrainage des hommes politiques qui ne vaut pas approbation, loin s’en faut, puisque le maire de Carnoux l’affirme avec force : « Jamais je ne voterai Dupont-Aignan, pas plus que Marine Le Pen ou Eric Zemmour ». Ce qui ne l’empêche donc pas de redonner, cette année encore, son parrainage au leader de Debout la France, dont on ne sait d’ailleurs plus très bien ce qui le distingue vraiment de ses concurrents d’extrême-droite.

Mais après tout, puisque c’est un « type sympathique » et que le but est d’affaiblir le vote en faveur de Marine Le Pen, pourquoi chercher plus loin ? De mauvais esprits pourraient certes arguer que ce genre d’attitude tacticienne vient quelque peu dévaloriser la crédibilité de nos élus et renforcer la défiance des citoyens, mais quand on a le culte de la performance, comme le revendique notre maire, il est bien connu que la fin justifie les moyens !

L. V.