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Port-Miou, le château restauré à neuf

29 septembre 2020

Entrée de la calanque de Port-Miou le long de la Presqu’île (source © JCF Boat)

La calanque de Port-Miou, la plus à l’Est du massif des Calanques, est en fait la seule calanque du massif qui se situe non pas sur le territoire marseillais mais sur celui de sa voisine Cassis. Formant un abri naturel idéal sous forme d’un long bassin étroit de 1,4 km de longueur dont l’entrée est largement protégée par le promontoire que constitue la Presqu’île, cette calanque a servi de tout temps de port. D’où son nom d’ailleurs, qui viendrait, paraît-il du latin Portum Melior, autrement dit le meilleur port, bien meilleur en tout cas que celui de Cassis même, qui, au XVIIe siècle, était tellement mal entretenu que les navires préféraient aller se charger dans la calanque voisine où les galères royales avaient aussi habitude de faire escale.

La calanque de Port-Miou et ses rangées de bateaux de plaisance (source © Sun plaisance Location)

Vers 1630 y est installée une madrague, autrement dit un filet fixe de grandes dimensions, qui servait alors pour la pêche côtière au thon. A partir de 1720, l’exploitation des carrières destinées à extraire la pierre de Cassis commence à se développer dans le secteur. Ce calcaire urgonien dur et compact, renfermant de nombreux moules de rudistes et qui forme une bonne partie des falaises du massif est alors très prisé pour la construction en pièce de taille. Ce matériau servira notamment pour l’édification du phare de Cassis ou celui du Planier à Marseille, mais aussi pour une partie des quais d’Alexandrie et la voûte du tunnel du Rove. En revanche, la légende selon laquelle le socle de la statue de la Liberté à New-York serait en pierre de Cassis est bien entendu une pure galéjade…

Vestige des trémies de chargement à la Pointe de Cacau, Cassis (source © Mapio)

A Port-Miou toutefois, l’exploitation de pierres de tailles est restée assez modeste. Des trémies de chargement de blocs de pierre y ont bien été construits vers 1850 mais c’est à partir de 1895 que le site connaît un début d’exploitation industrielle majeure avec l’arrivée du groupe belge Solvay qui se porte acquéreur de toute la rive nord de la calanque. Alors en pleine guerre économique avec les soudières locales fonctionnant selon le procédé inventé en 1791 par le chimiste français Nicolas Leblanc, le Belge Ernest Solvay, inventeur en 1860 d’un procédé concurrent de fabrication de la soude à l’ammoniac visait le marché florissant des savonneries de Marseille, mais aussi l’exportation vers les savonneries espagnoles et italiennes. Il construit une usine à Salin-de-Giraud, à proximité de celle de son concurrent Péchiney et il démarre à Port-Miou, à partir de 1907, l’exploitation du calcaire.

Manifestation contre la carrière Solvay de Port-Miou en 1910 (source © Cassis Forum)

A l’époque, le carbonate de calcium extrait à Cassis était concassé sur place puis chargé via une trémie dans des chalands qui transportaient les blocs jusqu’à l’usine de Salin-de-Giraud. Après mélange, en présence d’ammoniac, au chlorure de sodium extrait localement dans les salines de Camargue, le procédé permet d’obtenir du bicarbonate de sodium puis, après chauffage, de la soude. Cette technique, qui est toujours utilisée de nos jours, est moins polluante que le procédé Leblanc, d’autant qu’elle permet de recycler l’ammoniac et d’obtenir comme sous-produit du chlorure de calcium utilisé comme sel de déneigement.

Malgré son avantage technique, le baron Solvay se heurte néanmoins à une forte opposition locale avec même, le 13 mars 1910, une manifestation rassemblant 3000 personnes, défenseurs de l’environnement avant l’heure, l’accusant de venir saccager la beauté de ce site naturel préservé. Cela n’empêcha pas Solvay d’extraire bon an mal an, de l’ordre de 80 000 puis, mécanisation aidant, 100 000 tonnes de calcaire par an et ceci jusqu’en fin 1982. A partir de 1975 en effet, la municipalité alors dirigée par Gilbert Rastoin, fait pression pour que cesse l’exploitation jugée gênante pour les activités touristiques en plein essor.

Photo d’archive du château de Port Miou (source © Fondation du Patrimoine)

La rive nord de la calanque, qui sert de passage à des centaines de milliers de randonneurs chaque année, se rendant vers la calanque voisine de Port Pin ou vers celle d’En Vau, appartient toujours à Solvay. Mais, l’issue de longues batailles juridiques et d’une expropriation, la Ville de Cassis a finalement racheté en 2010 la vieille bâtisse qui s’y trouve et que l’on appelle localement « château » du fait de sa tour carrée arrogante. Édifié en 1810 par un ancien marquis cassidain, paraît-il dans le but d’y loger sa maîtresse, le bâtiment a longtemps servi à abriter la douzaine d’ouvriers en charge de l’exploitation de la carrière. Fortement dégradé au fil du temps, le bâtiment menaçait ruine, même s’il servait encore d’annexe à la capitainerie du port de plaisance qu’est devenue la calanque de Port-Miou avec ses 455 anneaux.

Le château avant les travaux de restauration (source © Fondation du Patrimoine)

En mai 2017, des travaux de restauration de cet étrange édifice ont donc été engagé, pilotés par Acta Vista, une association qui développe depuis 2002 des chantiers d’insertion et de formation qualifiante aux métiers du patrimoine, dédiés aux personnes les plus éloignées de l’emploi. Le projet de restauration a duré 3 ans et vient tout juste de s’achever, permettant à l’ancien château de Port-Miou de retrouver tout son éclat.

Le rez-de-chaussée du bâtiment continuera à être utilisé comme annexe de la capitainerie tandis que le premier étage entre les bureau administratifs de la capitainerie et des locaux pour différentes associations environnementales œuvrant sur place. Le deuxième étage quant à lui constituera la première maison du parc car le Parc National des Calanques, pourtant créé en 2012, n’en est toujours pas pourvu.

Travaux de rénovation du toit de la tour (source © Acta Vista)

Le coût global du chantier s’est élevé à 2, 3 millions d’euros selon TPBM, financé largement par de multiples fondations d’entreprises ainsi que la Fondation du Patrimoine qui a royalement apporté 9 000 €. Une quarantaine de salariés en formation s’est investi sur le chantier dans le cadre d’une formation qualifiante. Les deux premières années, le groupe encadré par un maçon tailleurs de pierre et un accompagnateur socio-professionnel, s’est chargé de la maçonnerie et du gros œuvre avant de s’attaquer en troisième année aux aménagement intérieur tandis que d’autres groupes se formaient sur la menuiserie et la métallerie.

Vue du château de Port Miou restauré (source © Acta Vista)

Les deux niveaux inférieurs ont été entièrement rénovés ainsi que les façades, la maçonnerie extérieure, la toiture, les portes et fenêtres, mais aussi les planchers et les ouvrages annexes. Un vrai coup de neuf donc pour le château de Port-Miou, et un beau coup de pouce pour ces stagiaires devenus de vrais professionnels à l’issue de ce chantier mené qui plus est dans un cadre idyllique !

L. V.

En 1867 déjà, un effondrement rue d’Aubagne

7 septembre 2020

A Marseille, chacun se souvient avec effroi de cette date sinistre du 5 novembre 2018 au matin, lorsque deux immeubles anciens de la rue d’Aubagne, dans le quartier de Noailles, en plein centre-ville, se sont brusquement effondrés, ensevelissant sous leurs décombres huit des occupants du n°65. L’émoi engendré par cette catastrophe a été tel que tous les médias nationaux ont immédiatement braqué leurs projecteurs sur ces quartiers paupérisés du centre-ville de Marseille.

Après les effondrements de la rue d’Aubagne en novembre 2018 (photo © Loïc Aedo / Le Moniteur)

Là où des familles vulnérables et souvent désargentées louent à prix d’or des appartements dégradés dans des immeubles mal entretenus. Là où les eaux s’infiltrent à travers la toiture, où les planchers s’affaissent, où les murs s’auréolent du fait de canalisation fuyardes, où les fils électriques pendouillent dans la montée d’escalier, où les fissures s’ouvrent un peu partout, où l’air s’engouffre autour des fenêtres mal ajustées et où les balcons menacent parfois de se détacher…

Les n°63, 65 et 67 rue d’Aubagne avant leur effondrement, des « trois fenêtres marseillais » dégradés (source © Google Street View)

Ces immeubles traditionnels du centre-ville, ces fameux « trois fenêtres marseillais » qui représenteraient de l’ordre de 20 % du bâti dans certains quartiers, correspondent pourtant à un habitat particulièrement adapté au contexte local et qui date souvent de plusieurs siècles, généralisé à partir des années 1850 pour organiser l’urbanisation sous forme de parcelles équitables d’environ 7 m de largeur sur rue et une trentaine de mètres de profondeur, cour ou jardin compris. Les appartements sont traditionnellement traversant, orientés nord-sud, avec un seul appartement par niveau, les chambres disposées côté rue et la cuisine côté cour, ce qui facilite la ventilation naturelle de ces logements.

Les murs porteurs de ces immeubles sont perpendiculaires à la voirie et généralement mitoyens. Ils sont reliés par des poutres et des pannes de 7 m qui déterminent donc la largeur des façades, lesquelles ne sont pas porteuses et constituées d’un remplissage de matériaux hétéroclites. Les cages d’escalier sont accrochées à ces mêmes poutres de liaison et généralement éclairées par des puits de lumière sous forme de verrières. Les cloisons sont en simples briques minces et les planchers sont en bois d’enfustage recouvert de mortier et de tomettes tandis que les plafonds sont un conglomérat de plâtre fixé sur des canisses.

Force est de constater que cette architecture locale, parfaitement adaptée aux conditions climatiques et au mode de vie de l’époque, et qui a globalement bien résisté aux assauts du temps, présente néanmoins des faiblesses lorsque les bâtiments souffrent d’un manque d’entretien voire d’un mode d’occupation mal adapté. Les dégâts des eaux en particulier y font des ravages. Depuis qu’on y a installé des salles d’eau dans chaque logement, il suffit en effet d’une absence de joint autour d’une baignoire pour que l’eau qui s’infiltre fasse pourrir les planchers qui finissent par s’effondrer, surtout si on les a surchargé en ajoutant quelques couches de carrelage successifs pour masquer les tommettes d’origine… Les infiltrations d’eau au pied des immeubles, du fait de canalisations fuyardes ou de descentes de toitures endommagées, sont également redoutables pour la stabilité des murs porteurs mitoyens, surtout si la charge évolue différemment de part et d’autre, au gré de la vie des immeubles voisins.

Plafond endommagé dans un immeuble marseillais de la rue Thubaneau (source © Marsactu)

Pour ce qui est du 63 et du 65 de la rue d’Aubagne qui se sont effondrés brusquement le 5 novembre 2018, après bien des signes précurseurs dont les enquêtes en cours devront déterminer s’ils ont été suffisamment pris en compte par les différents protagonistes, tous ces éléments ont joué un rôle et les infiltrations d’eau dans le n°63 alors sous arrêté de péril et inoccupé ont très certainement contribué à sa fragilisation.

Mais l’Histoire nous rappelle que les trois fenêtres marseillais ne sont pas les seules structures qui présentent localement des faiblesses. En 1822, la municipalité marseillaise lançait dans ce secteur de Notre-Dame du Mont un projet ambitieux consistant à percer une nouvelle avenue pour relier le boulevard Baille à la Canebière. Une première voie avait été ouverte dès 1789 dans la partie sud, près de la place Castellane, sur des terrains appartenant à un certain Lieutaud, fils d’un riche mercier marseillais et qui s’était retrouvé à la tête de la Garde nationale de Marseille pendant la Révolution.

Vue du Cours Lieutaud en contrebas de la rue d’Aubagne (photo d’archives © La Provence)

C’est donc le nom de cet homme qui fut donné à cette nouvelle avenue de 19 m de largeur, qui, jusqu’en 1864 s’arrêtait au niveau du boulevard Louis Salvator. Il faut dire qu’à l’époque les normes en matière d’infrastructures routières étaient déjà draconiennes et que les ingénieurs des Ponts et Chaussées exigent que la nouvelle avenue ne présente pas une pente supérieure à 2 %, afin qu’elle puisse être empruntée aisément par les lourds chariots de marchandises tirés par des chevaux,. L’objectif était en effet que cette nouvelle voie permette de désengorger la circulation devenue infernale dans la rue de Rome parallèle. Il fallait donc raboter la butte de Notre-Dame du Mont et faire passer le nouveau boulevard en tranchée sous la rue d’Aubagne et la rue Estelle.

Les travaux de terrassement nécessaires au percement de cette nouvelle avenue s’accompagnent donc de la réalisation d’un pont destiné à rétablir la continuité de la rue d’Aubagne au dessus du nouveau cours Lieutaud. En cette seconde moitié du XIXe siècle, la mode est au béton, matériau moderne par excellence et à l’origine d’une architecture qui passe du stade artisanal à l’échelle industrielle. Si la fabrication contrôlée de la chaux hydraulique date déjà de 1818, mise eu point par l’ingénieur Louis Vicat, l’utilisation du béton en architecture commence tout juste à s’imposer, sous l’influence notamment de l’industriel lyonnais François Coignet qui construit en 1853 sa maison de Saint-Denis en béton banché et dont le fils sera l’un des précurseur du béton armé et du béton précontraint. L’idée d’insérer des armatures et treillis métalliques dans du béton est à cette époque encore très innovante. C’est le jardinier Joseph-Louis Lambot qui le premier, se hasarda en 1845 à réaliser des pots de fleurs en renforçant le mortier de ciment avec du fil de fer. Brevetée en 1855 sous le nom de ferciment son invention était initialement destinée plutôt à la construction de caisses pour l’horticulture et de coques de navire mais c’est finalement en architecture que l’innovation connut ses plus grands succès.

Effondrement du pont de la rue d’Aubagne en 1867 (gravure d’archive source © Tourisme Marseille)

Un premier ponceau en béton (non armé) avait été édifié dès 1836 sur un ruisseau du Tarn-et-Garonne par l’architecte François-Martin Lebrun, lequel a finalement obtenu l’autorisation de tester sa technique (à ses frais) pour la réalisation d’un pont monolithe à Grisolles, sur le canal latéral à la Garonne. Achevée en septembre 1840, l’arche du pont, dont l’ouverture est de 12 m, reste supportée par son cintre en briques jusqu’en janvier 1841 mais reste intacte lorsque celle-ci est finalement démolie, ce qui vaudra à son concepteur les félicitations de l’Académie des Sciences.

C’est donc sur cette lancée qu’est construit à partir de 1865 le premier pont en béton armé pour permettre le franchissement du cours Lieutaud par la rue d’Aubagne désormais en surplomb. Mais sur ce chantier, les maîtres d’œuvre n’ont pas eu la patience d’attendre et lorsqu’ils procèdent au décoffrage de la voûte, le 5 juillet 1867, l’édifice s’effondre, entraînant la mort de cinq ouvriers.

Un poids-lourd renversé après avoir heurté le pont du cours Lieutaud le 24 juillet 2013 (photo © Patrick Nosetto / La Provence)

Après ce premier drame de la rue d’Aubagne, il est sagement décidé de s’en remettre à une technique plus éprouvée et de reconstruire l’ouvrage en charpente métallique. Ce sera fait dès 1869 sous forme de quatre arches métalliques jumelées de 37 m de portée. Un ouvrage qui est toujours en place mais qui ne compte plus le nombre de camions qui se sont encastrés sous son tablier, y compris un convoi de missiles nucléaires. Élargi en 1955 à 2 fois deux voies, après qu’on eut tronçonné les platanes qui le bordaient, le cours Lieutaud est en effet devenu un des principaux axes routiers de pénétration de la ville mais les travaux de requalification qui sont en cours vont peut-être enfin permettre de lui redonner un aspect urbain plus apaisé…

L. V.

Carnoux : la mairie a fini par tomber…

27 juillet 2020

Un gros tas de gravats : voilà tout ce qui reste de la mairie de Carnoux… Déjà en septembre 2017, alors que les terrassements pour l’extension de l’hôtel de ville battaient leur plein, l’édifice paraissait bien menacé avec ses fondations totalement déchaussées et ses murs à moitié cassés surplombant l’abîme, à la verticale d’un trou béant. Une situation qui avait d’ailleurs vaguement inquiété le maître d’œuvre et avait incité ce dernier à réclamer des investigations géotechniques complémentaires en vue de vérifier la bonne stabilité de l’édifice, construit un peu à la va-vite dans l’euphorie qui avait suivi l’érection de la ville pionnière de Carnoux-en-Provence au rang de nouvelle commune de plein droit.

Un tas de gravats, voilà tout ce qu’il reste de l’ancienne mairie de Carnoux-en-Provence (photo © CPC – 26 juillet 2020)

Un léger correctif qui venait à l’époque en complément de plusieurs autres et qui expliquait pourquoi le montant prévisionnel global du projet, chiffré initialement à 2,9 millions d’euros passait alors officiellement à 3,7 millions d’euros, alors même que le montant de l’opération était déjà à cette date en réalité de 5 millions d’euros comme le confirme sans la moindre ambiguïté le panneau légal d’information qui figure le long des palissades du chantier. C’est d’ailleurs bien sur cette base de 5 millions que le Conseil Départemental des Bouches-du-Rhône a accordé sa subvention de 2,2 millions d’euros.

Vue du panneau affichant les caractéristiques du projet, dont le coût est de 5 millions d’euros et précisant que le permis de démolir est accordé pour une surface de 31 m² (photo © CPC)

Il faut dire aussi que le maître d’ouvrage avait assez mal anticipé certains éléments du projet, oubliant notamment de tenir compte de la présence potentielle d’amiante dans les locaux de l’ancienne poste et des locaux associatifs situés à l’arrière de la mairie, ce qui avait considérablement retardé leur démolition, pourtant préalable à tout le reste de l’opération.

Depuis, les travaux ont bien avancé malgré quelques aléas de chantiers dont un incendie spectaculaire qui a bien failli faire partir tout l’édifice en fumée et obliger à tout recommencer à zéro, sans oublier la faillite de l’entreprise qui n’a pas survécu à un tel chantier et qu’il a fallu remplacer à la suite d’un nouvel appel d’offres. Des vicissitudes malheureusement fréquentes dans un projet public d’envergure qui est en gestation depuis des années et qui commence à être bien placé sur la liste des prétendants pour égaler le record du chantier le plus long de l’agglomération marseillaise, pour l’instant détenu haut la main par la L2…

La nouvelle mairie de Carnoux en cours de construction à côté de l’hôtellerie de la Crémaillère (photo © CPC – 26 juillet 2020)

Sauf que l’on commence à s’interroger sur le caractère évolutif de ce projet. En janvier 2017, la revue officielle de la municipalité, dans son n°46 du Messager, qualifiait ce projet d’ « extension de la mairie et construction du Point accueil tourisme », une appellation qui figure sur tous les dossiers de consultation des entreprises et sur les demandes de permis de démolir et de construire. Le calendrier des travaux prévoyait alors quatre phases successives : après la démolition de l’ancienne poste devaient s’engager la construction du point accueil et celle de l’extension de la mairie, suivies, « d’avril à décembre 2018 », par « la réhabilitation de la mairie existante ». Il est alors bien précisé que cette dernière consistera en un « réaménagement des locaux actuels ». D’ailleurs, le permis de démolir accordé alors et toujours affiché le long du mail évoque une démolition sur une emprise de 31 m² qui correspond a priori à celle de l’ancienne poste et des anciens locaux du CCAS situés à l’arrière de la parcelle.

Il n’avait donc jamais été question jusque-là, dans les organes de communication officiels de la municipalité d’une démolition complète de l’ancienne mairie puisqu’il s’agissait de simplement de reconfigurer l’ancien bâtiment en le raccordant au nouveau. Mais manifestement le projet a encore évolué entre temps et il a finalement été décidé de raser complètement l’ancienne mairie pourtant solidement construite en béton armé il y a une petite cinquantaine d’années. C’est donc chose faite depuis cette semaine et il ne reste plus qu’un gros tas de gravats à la place de la mairie de Carnoux. Pour une simple reconfiguration de l’aménagement intérieur, telle que le prévoyait le projet, voilà qui est bien radical…

Chantier de démolition de l’ancienne mairie de Carnoux-en-Provence (photo © CPC – 26 juillet 2020)

Une bonne manière de faire table rase du passé et d’incarner le renouveau architectural sinon politique de cette municipalité au pouvoir depuis si longtemps, Jean-Pierre Giorgi y étant élu sans discontinuer depuis 37 ans. On construisait jadis pour plusieurs générations, surtout pour les bâtiments publics sensés affirmer la continuité de l’administration. A l’heure où Carnoux s’enorgueillit de célébrer chaque année la semaine du développement durable, voilà un bien mauvais signal donné à ce souci de pérennité et d’économie de moyens en réduisant ainsi en miettes et à grands coups de pelle mécanique un bâtiment public qui, une fois réhabilité et réaménagé, devait s’intégrer dans un nouveau projet architectural précisément conçu dans ce but. Le maire connaît sans doute les raisons d’un tel revirement. Peut-être daignera-t-il un jour en faire part à ses concitoyens ?

L. V.

Le peintre Raphaël victime du coronavirus ?

20 juillet 2020

Autoportrait de Raphaël peint en 1506 (source : Galerie des Offices à Florence)

On fête cette année, avec, reconnaissons-le, la plus grande discrétion, le 500ème anniversaire de la disparition du peintre et architecte italien de la Renaissance, Raffaello Sanzio, mort le 6 avril 1520 à Rome. Fils de Giovanni Santi, lui-même peintre officiel à la cour du duc d’Urbino, le petit Raphaël s’est retrouvé orphelin dès ses 11 ans. Placé en apprentissage à 17 ans auprès du maître Le Pérugin, à Pérouse, il reprend peu après l’atelier de son père à Urbino et à 21 ans, il s’installe à Florence.

A cette époque, la République florentine vient tout juste de rappeler les deux autres grands maîtres de la Renaissance italienne que sont Michel Ange et Léonard de Vinci. Ce dernier reçoit d’ailleurs dans son atelier le jeune Raphaël qui y réalise une série de vierges et de madones.

Portrait d’une jeune femme (La Fornarina) peint par Raphaël en 1518 (source : Galleria Nazionale d’Arte Antica di Palazzo Barberini, Rome)

En 1508, le pape Jules II l’appelle à Rome où il le charge de la décoration de plusieurs chambres de son palais. C’est là que Raphaël rencontre Margherita Luti, surnommé « la Fornarina » car fille d’un boulanger, une femme d’une grande beauté qui restera son amante jusqu’à sa mort.

En 1514, le nouveau pape, Léon X, un Médicis, lui confie la poursuite du chantier de la Basilique Saint-Pierre ainsi que la conduite des fouilles des vestiges antiques. Deux chantiers que Raphaël mènera de front tout en exécutant l’un de ses chef d’œuvre, la Transfiguration.

A sa mort prématuré, survenue le jour de son 37e anniversaire, à la suite de fortes fièvres, sa gloire est immense et on organise en son honneur des funérailles grandioses au Vatican. Il fut d’ailleurs longtemps considéré comme l’un des plus grands peintres que la Terre ait porté. Trente ans après sa mort, en 1550, Giorgio Vasari n’hésite pas à écrire dans son ouvrage publié sous le nom Les vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes : «  Quand Raphaël mourut, la peinture disparut avec lui. Quand il ferma les yeux, elle devint aveugle ». L’hommage est peut-être excessif mais il n’en demeure pas moins que Raphaël reste, cinq siècles plus tard, une figure reconnue de cette Renaissance italienne qui a su renouveler et moderniser la représentation artistique comme cela avait rarement été fait jusque-là.

Vue des chambres de Raphaël (source : Musées du Vatican)

Il n’en demeure pas moins que la disparition aussi subite du célèbre peintre décédé brutalement dans la force de l’âge, en a étonné plus d’un. A l’époque, et toujours selon les indiscrétions de son premier biographe Giorgio Vasari, il se murmurait que le jeune peintre s’épuisait en virées nocturnes pour contenter ses innombrables maîtresses. Le mois de mars 1520 ayant été particulièrement glacial à Rome, ses « fréquentes sorties nocturnes dans le froid », même entrecoupées d’activités physiques revigorantes, seraient à l’origine de ce qui serait de nos jours considéré comme une forme de pneumonie.

Vierge à la rose, toile de Raphaël (source : Musée du Prado, Madrid)

Car le jeune prodige de la peinture et de l’architecture italienne était particulièrement précieux aux yeux du souverain pontife qui, de crainte de perdre cet artiste inestimable, a donc immédiatement envoyé à son chevet les meilleurs praticiens du cru. Faute néanmoins d’avoir été mis dans la confidence de ses nombreuses incursions dans la nuit et le froid, les médecins en question se sont mépris sur leur diagnostic, voyant dans l’origine de cette forte fièvre « un excès d’humeur » qu’il convenait de soigner par la saignée, alors considérée comme le remède miracle en cas de doute. Mortellement affaibli par ses saignées à répétition, le peintre ne s’en est pas remis et est donc passé de vie à trépas, au grand désespoir de son mécène papal tant attentionné.

Mais voilà que, 500 ans plus tard, il se murmure qu’en réalité, le célèbre peintre de la renaissance serait mort d’une atteinte infectieuse liée à une forme de coronavirus, confirmant que le maître était bel et bien précurseur en tout point. C’est une étude italienne, publiée dans la revue scientifique Internal and Emergency Medicine par trois chercheurs de l’université de Milan Bicocca, sous la conduite de Michele Augusto Riva, qui révèle l’affaire en revenant en détail sur les circonstance de la mort de Raphaël.

Publié le 14 juillet 2020, l’article date néanmoins du début de l’année, avant donc le pic de l’épidémie actuelle de CoVid-19 dans le nord de l’Italie, mais il résonne d’une étrange actualité. Selon les chercheurs italiens, les symptômes qui ont conduit au décès du grand peintre avec an particulier une forte fièvre continue qui a duré une à deux semaines alors que l’homme était affaibli mais suffisamment conscient pour préparer son testament et mettre de l’ordre dans ses affaires, sont assez caractéristiques d’une pneumonie occasionnée par un coronavirus comparable à celui qui fait actuellement trembler la terre entière.

Détail de La Transfiguration, peint par Raphaël en 1519 (source : Pinacoteca Vaticana, Rome)

Les maladies sexuellement transmissibles dont la syphilis qui avaient jusqu’alors été invoquées, au vu de la vie assez dissolue de l’artiste, sont à écarter, selon ces chercheurs, en raison de la période d’incubation de 8 à 15 jours qui a été observée. Sont également écartées les diagnostics de maladies intestinales mais aussi d’hépatite virale aiguë (faute de tout symptôme d’insuffisance hépatique) ainsi que la peste ou le typhus alors absents localement. En revanche, la responsabilité des saignées effectuées à mauvais escient et qui ont manifestement aggravé l’état sanitaire du peintre jusqu’à hâter son trépas, est clairement mise en évidence. Fort heureusement, on considérera qu’il y a désormais prescription et que la réputation des médecins en question ne devrait pas être trop entachée par cette révélation quelque peu tardive de leur incompétence manifeste…

L. V.

Agriculture urbaine à Marseille : menace ou renouveau ?

15 juillet 2020

Ce sera finalement l’une des premières décisions annoncée par la nouvelle maire écologiste de Marseille. Après avoir d’emblée enlevé les barrières de protection qui avaient transformé l’hôtel de ville de Marseille en véritable camp retranché pour protéger Jean-Claude Gaudin des manifestants venus troubler sa sieste, Michèle Rubirola laisse entendre que le projet du Boulevard urbain sud (BUS) pourrait avoir du plomb dans l’aile. C’est l’un de ses adjoint, Hervé Menchon, qui l’a annoncé dimanche 12 juillet 2020 au micro de France Bleu Provence, estimant inévitable l’abandon des tronçons encore non réalisés de ce projet pharaonique qui devait relier la L2 à la mer via 8 km de boulevard à 2 x 2 voies.

Boulevard urbain sud : un projet de rocade urbaine quelque peu anachronique (source © Métropole AMP / projet BUS)

Un projet qui bien entendu ne faisait pas l’unanimité alors que la priorité, dans ce site urbain déjà bien saturé est plutôt au développement des transports en commun et des modes de déplacements piétons et cyclistes. Ce vieux serpent de mer qui traînait dans les cartons depuis près d’un siècle et avait été remis au goût du jour avec l’arrivée de la Métropole, désormais compétente en matière de voirie, avait en effet pour objectif principal de faciliter la circulation des voitures en ville, ce qui est pour le moins anachronique…

Tracé du projet de Boulevard urbain sud (source © Made in Marseille)

Comme il fallait s’y attendre, ce projet avait d’emblée suscité une ferme opposition qui mettait aussi en avant les ravages écologiques que risquaient de causer les terrassements routiers dans un secteur déjà largement bétonné. L’association CanBUS (Collectif anti-nuisance) en particulier dénonce depuis 2015 les impacts du projet, générateur de pollution supplémentaire avec un trafic routier prévu de 40 000 véhicules/jour, accentuant encore davantage la pression urbaine vers le milieu naturel des calanques déjà sur fréquentées.

Ses militants insistaient surtout sur la destruction annoncée de 300 pins centenaires au niveau du parc du Roy d’Espagne ainsi que la disparition des deux tiers du jardin public de La Mathilde, seul poumon vert résiduel dans le quartier du Cabot. Mais ils mettaient aussi en avant le risque que faisait courir ce projet sur l’avenir des jardins familiaux Joseph Aiguier.

Vue des jardins de Mazargues, rue Joseph Aiguier, objet d’une pétition en 2016 (source © Mes Opinions)

Créés en 1905 grâce au leg d’un grand patron marseillais, paternaliste et catholique convaincu, ces jardins constituent un véritable havre de verdure entouré d’un mur et de grillage qui l’isole des immeubles avoisinants. Les médecins marseillais y envoyaient jadis certains patients tuberculeux pour une cure d’air pur au cœur de la métropole marseillaise polluée. Désormais aux mains de la Fédération nationale des jardins familiaux, reconnue d’utilité publique, ces 4 hectares de verdure se répartissent en 115 parcelles qui sont louées à l’année pour la modique somme de 200 €, permettant aux habitants du quartier de se transformer en jardinier du dimanche et de faire pousser, sans pesticide évidemment, salades et aubergines en plein centre ville…

L’un des usager des jardins Joseph Aiguier à Marseille (photo © Tony Selliez / Radio France)

Sauf que le futur Boulevard urbain sud doit passer en plein milieu de ce vestige d’une agriculture urbaine déjà quasiment réduite à l’état de vestige résiduel dans la cité phocéenne. Et ce n’est pas le seul terroir agricole qui est menacé par ce projet d’infrastructure urbaine. Le domaine des Charmerettes est également voué à disparaître, non pas du fait du tracé du futur boulevard urbain mais parce que situé à proximité et visé par un ambitieux projet immobilier de 80 logements, pour lequel une demande de permis de construire aurait déjà été déposé selon La Marseillaise.

Bastide des Charmerettes (source © Tourisme Marseille)

Situé sur le chemin de la colline de Saint-Joseph, cette ancienne bastide, entourée d’un vaste parc arboré de 3,5 hectares, est en fait une véritable enclave suisse en territoire provençal, vestige d’une époque révolue où Marseille se montrait accueillante envers nombre de familles suisses venues ici, dès le XVIIe siècle, pour des raisons économiques mais aussi parce que le protestantisme y était largement toléré. A la fin des années 1920, la communauté suisse à Marseille était encore relativement importante et deux familles suisses aisées ont donc acquis cette belle propriété pour y installer un foyer d’accueil pour certains de leurs compatriotes indigents.

Après d’âpres bagarres juridiques entre associations franco-suisses qui revendiquaient cet héritage, le domaine est quelque peu à l’abandon depuis 2012, date du départ des 18 dernières familles pensionnaires, selon Marsactu. Mais une partie des terres abrite une des dernières exploitations agricoles de Marseille, installée ici depuis 1935 et spécialisée dans le maraîchage. Une exploitation idéalement située en plein centre de la métropole marseillaise, à l’heure où chacun ne parle que de circuits courts pour redynamiser l’agriculture urbaine. Un slogan que Martine Vassal n’hésitait pas à faire afficher sur tous les murs de la ville pendant la récente campagne électorale, mais qui reste bien entendu très théorique face à un beau projet immobilier…

Le potager du domaine des Charmerettes (photo © Alain Golea / 4 Suisse)

Mais tout espoir n’est pas perdu et il n’est pas exclu que le changement d’exécutif à la ville de Marseille vienne redonner un nouvel élan à cette exploitation agricole désuète mais idéalement située en cœur de ville. D’autant que fleurissent en parallèle d’autres projets immobiliers qui annoncent vouloir intégrer un volet d’agriculture urbaine. C’est le cas notamment de la ZAC du Vallon Régny, opérée par SOLEAM et située également dans le 9ème arrondissement du Marseille non loin de là.

Selon TPBM, le groupement lauréat en juin 2019 de l’îlot phare de cette ZAC de 34 ha, constitué du promoteur Habside, de la foncière immo Mousquetaires, de l’agence Marciano architecture et du bureau d’études environnement ICHD, se propose en effet de réaliser un véritable projet innovant d’architecture urbaine avec aménagement agricole intégré. Dénommé Le Verger, le projet devrait consister en une tour de 10 étages avec 80 logements et 2 500 m² de commerces et bureaux, mais aussi 1 600 m² de serres de production maraîchère située en toiture et au pied des immeubles. Une grande halle de produits frais gérée par Intermarché permettra de déjeuner sur place avec les poissons et légumes produits sur place, tandis qu’un petit immeuble tertiaire, au nom évocateur de La Ruche, prolongera la vocation agro-écologique du site en accueillant des start-up de la filière agroalimentaire bio.

Maquette du futur Verger à la ZAC Vallon Régny (source © Tourisme Marseille)

Il est envisagé sur ce site la production de 10 tonnes de poisson par an et de 40 t de légumes, si l’on en croit l’appel à candidature que vient de lancer le groupement après 4 ans d’études, en vue de sélectionner un opérateur capable de gérer la future exploitation. De quoi relancer peut-être une véritable filière de production agricole urbaine de qualité, proche des consommateurs, respectueuse de l’environnement et avide de pédagogie en direction des riverains, dans une ville qui était totalement autosuffisante jusque dans les années 1950 : peut-être un renouveau en perspective ?

L. V.

Le pin d’Alep enfin réhabilité ?

21 octobre 2019

 

Ce n’est certes pas l’affaire Dreyfus. Mais quand même… Le pin d’Alep qui couvre l’essentiel des espaces naturels boisés de Carnoux et d’une bonne partie de la région PACA, vient enfin d’être réhabilité en accédant au statut de bois d’œuvre.

Pins d’Alep dans les calanques (photo © CPC)

Il faut dire que cette essence de pin a mauvaise réputation chez les forestiers. Considérée comme une espèce pionnière, elle se satisfait des sols argilo-calcaires rustiques et peu épais de la garrigue méditerranéenne et des conditions de sécheresse estivale même sévère. Ses cônes sérotineux, soigneusement cachetés de résine, ne s’ouvrent que sous l’effet de la chaleur intense et brutale des incendies, libérant alors une pluie de graines qui germent en quelques jours et contribuent à reboiser les terrains ravagés par les feux de forêt.

Pins d’Alep en flammes sur les hauts de Carnoux le 19 août 2027 (photo © CPC)

Mais, revers de la médaille, si le pin d’Alep est si résilient, c’est aussi parce qu’il constitue une espèce hautement inflammable. Ses branches mortes ne s’élaguent pas naturellement, favorisant la propagation des incendies. Son houppier lui-même est particulièrement inflammable avec ses cônes riches en résine, sa fable densité d’aiguilles qui facilite la circulation de l’air et ses rameaux très chargés en terpènes et autres essences extrêmement volatiles. On l’a encore vu lors du dernier feu de forêt qui a menacé Carnoux en août 2017 avec les pins d’Alep transformés en torches surmontés de flammes s’élevant à deux fois leur hauteur…

Contrairement à ce que son nom pourrait faire croire, ce pionnier n’est pas pour autant un ancien réfugié syrien. C’est un botaniste écossais, Philip Miller, sans doute piètre géographe, qui lui a donné ce nom de Pinus halepensis, tandis que d’autres le nomment parfois pin de Jérusalem. Mais bien entendu, le pin d’Alep ne pousse naturellement ni en Israël ni en Syrie où l’on retrouve néanmoins son cousin proche, Pinus brutia. Il s’épanouit néanmoins aussi en Afrique du Nord et en Espagne, mais c’est bien une espèce endémique de nos collines provençales où il occupe actuellement de l’ordre de 240 000 hectares principalement en région PACA, présent jusqu’à 800 m d’altitude, mais aussi en Languedoc-Roussillon ainsi que dans la Drôme et en Ardèche. Une belle progression d’ailleurs, puisque cette espèce ne couvrait que 50 000 ha en 1978.

Rameau de pin d’Alep avec des cônes femelles (source © SNV Jussieu)

On l’appelle d’ailleurs aussi plus justement pin blanc de Provence en raison de ses fines aiguilles vert clair légèrement argentées qui permettent de le distinguer du pin parasol. Mais le port de l’arbre est aussi assez différent, les pins d’Alep ayant souvent un tronc plus tortueux, sculpté par le vent et les embruns.

On utilisait jadis ce bois comme étais pour le boisage des mines et même en charpente, mais aussi pour des menuiseries extérieures et pour confectionner des caisses et des douelles en tonnellerie, voire dans le domaine des infrastructures portuaires du fait de son abondance sur le rivage méditerranéen. Mais ces usages nobles se sont perdus avec le temps et le pin d’Alep n’est plus devenu bon qu’à faire de la pâte à papier par trituration, ou des palettes de manutention, voire des pellets pour la combustion dans les chaudières à bois et les unités de cogénération.

Il a donc fallu que certains retroussent leurs manches pour tenter de réhabiliter ce bois si présent dans nos forêts méditerranéennes et si négligé. Déjà en 1998, une étude menée par le Centre régional de la propriété forestière (CRPF) Rhône-Alpes avait permis de tester l’aptitude au sciage puis à la menuiserie intérieure et extérieure d’une centaine de pins d’Alep de belle taille prélevés dans la Drôme, près de Nyons. L’essai avait été particulièrement positif mais il a pourtant fallu attendre 2014 pour que d’autres prennent le relai, sous l’égide de France Forêt PACA, une association qui regroupe les principaux producteurs de bois de la région Sud à savoir Fransylva, l’ONF, le CRPF PACA, la Coopérative Provence Forêt, et les Communes forestières.

Sélection en forêt de pins d’Alep pour la valorisation en bois d’œuvre (photo © Communes forestières / Forestopic)

Pour cela, une soixantaine de pins d’Alep bien droits de diamètre compris entre 30 et 50 cm ont été abattus et débités en 1200 éléments de taille et de forme bien précises, confiés au laboratoire spécialisés Céribois, pour y subir toute une batterie d’essais en laboratoire, dont de nombreux essais mécaniques de résistance en flexion, lesquels ont montré que le pin d’Alep présentait en définitive un comportement mécanique plutôt meilleur que nombre de ses concurrents.

Après d’âpres discussions, l’AFNOR (Agence française de normalisation) a finalement intégré le pin d’Alep dans sa norme NF B52-001, relative aux règles d’utilisation du bois dans la construction, à l’occasion de l’actualisation de ce document de référence, publié le 14 avril 2918. Depuis cette date, cette espèce autochtone emblématique de nos forêts provençales a retrouvé ses lettres de noblesse et peut donc à nouveau être utilisée en charpente, comme bois de structure pour la construction bois en plein essor, ou en agencement et bardage intérieur.

Menuiseries réalisées en pin d’Alep (source © Fransylva)

Un récent ouvrage : Le pin d’Alep en France, 17 fiches pour connaître et gérer, sous la coordination de Bernard Prévosto, éditions Quae, 2013 (source © Fransylva)

Une belle victoire donc pour les exploitants forestiers de la région, qui ouvre désormais la voie à une meilleure valorisation des forêts méditerranéennes à condition de conduire ces exploitations de manière plus rationnelle afin de favoriser les sujets les plus beaux et produire en 80 ans des pins de 35 à 45 cm de diamètre pour ces nouveaux débouchés commerciaux comme bois d’œuvre. Au-delà du changement de regard porté sur le pin d’Alep, c’est peut-être l’opportunité de développer une nouvelle filière économique qui permette à la fois de valoriser les ressources naturelles locales tout en gérant ce patrimoine forestier de manière plus durable…

L. V.

Architecte pour chats et hamsters : un marché de niche

16 octobre 2019

Comme nombre de professions libérales, l’architecte se doit de trouver le bon créneau pour asseoir sa réputation et forger sa clientèle. En Corée du sud, le cabinet d’architecte Zit Studio s’est ainsi spécialisé dans la création de mini villas de luxe pour hamsters : la niche est restreinte, certes, mais la concurrence est encore rare sur ce marché…

Villa moderne pour hamster sophistiqué (source © Zit Studio / creapills)

C’est le site Creapills qui s’en est fait l’écho et qui diffuse de nombreuses vidéos très pédagogiques de ce cabinet d’architecte montrant étape par étape comment sont assemblées ces maquettes ultra perfectionnées destinées à abriter nos amis les hamsters.

Terrain de jeu design pour hamster exigeant (source © Zit Studio / creapills)

Rien à voir bien sûr avec la vulgaire cage traditionnelle avec sa roue dans laquelle le rongeur tourne à devenir fou. On est ici dans le haut de gamme : design moderne, lignes épurées, grands espaces, matériaux de qualité, finition soignée, abords paysagers, accessoires ludiques et couche généreuse de fins copeaux de bois dans laquelle votre hamster grattouille avec délice… L’eau et la nourriture sont prévues aussi dans ces demeures luxueuses pour animal de compagnie privilégié.

Un hamster prend possession de sa nouvelle demeure (source © Zit Studio / creapills)

Et tous les styles sont disponibles, depuis le pastiche du MacDo jusqu’à la villa californienne en passant par la demeure ultra moderne aux grandes baies vitrées et à l’escalier extérieur aérien. De quoi rendre jaloux votre chat lorsqu’il verra dans quel luxe se pavane un simple rongeur d’appartement !

Mais pas de panique. Les architectes s’intéressent aussi aux chats. Des créateurs à l’imagination débridée ont même totalement révolutionné le concept de l’arbre à chats, aussi design qu’insolite, et ceci grâce à l’association Architects for animals, qui organise un concours annuel d’architecture pour créer les refuges plus originaux pour chats délicats, soucieux d’un intérieur sophistiqué.

Arbre à chat conçu par Tracy A. Stone Architect (photo © Meghan Bob Photography / Architects for animals)

Et l’imagination de certains est sans limite. De la niche en caisses de récupération empilées jusqu’au pot de fleur évidé en passant par les formes les plus futuristes, l’édition 2019 organisée au profit de l’association FixNation LA, qui revend les œuvres lauréates afin d’offrir un refuge et un service d’adoption aux chats errants, ne manque pas d’imagination.

Arbre pour chat harpiste ? (source © Architects for Animals / Feral Design Group, LLC / Creapills)

Oiseau ou poisson : un choix difficile… (source © Architects for Animals / Feral Design Group, LLC / Creapills)

Les œuvres réalisées dans ce cadre lors de la 10ème édition en 2017, dévoilées également par Creapills ne manquent pas d’intérêt non plus. Les chats y trouveront nécessairement arbre à leur goût selon qu’ils préfèrent faire vibrer les cordes d’une harpe futuriste, grimper sur une toiture extravagante, s’enrouler dans une pelure d’orange ou partir à l’assaut de cabanes à oiseaux depuis le dos d’une baleine.

De belles créations artistiques en tout cas, qui montrent que les architectes sont parfois plus inspirés pour concevoir des niches à hamsters que pour construire des logements sociaux en forme de cages à lapins…

L. V.

A Ollioules, la future maison du patrimoine

19 septembre 2019

Comme chaque année, les Français se presseront sans doute nombreux cette semaine à partir du 20 septembre 2019 pour les Journées européennes du Patrimoine, qui permettent à tout un chacun de découvrir certaines merveilles de notre patrimoine architectural ou industriel parfois méconnues. Le Var ne fait pas exception à la règle puisque de très nombreux sites y sont ouverts.

Dans les gorges d’Ollioules, carte postale ancienne (source © Archives départementales du Var)

Ce n’est cependant pas le cas d’Ollioules, petite ville située à quelques kilomètres de Toulon, au débouché des gorges de la Reppe que Victor Hugo, qui les visita en 1839, décrivit en ces termes : « On est dans les entrailles d’une montagne, ouvertes comme d’un coup de hache, et brûlées d’un soleil de plomb. À mesure qu’on avance, toute végétation disparaît. Des bouches des cavernes, la plupart inaccessibles, sont béantes à toutes les hauteurs et de tous les côtés ».

Façade de la Maison du Patrimoine à Ollioules, en cours de restauration

Pourtant la ville d’Ollioules recèle quelques vestiges historiques dignes d’intérêt, dont la fameuse Maison des têtes, désormais reconvertie en « Maison du Patrimoine d’Ollioules » et qu’il ne faut pas confondre avec celle de Toulon, sur la Place aux Huiles, reconstruite en 1996 après avoir été entièrement détruite le 15 février 1989 par une violente explosion, attribuée officiellement à une fuite de gaz, mais pour laquelle les familles des victimes soupçonnent plutôt l’impact d’un missile tiré par erreur dans le cadre d’opérations militaires franco-américaines alors en cours…

Seulement voilà, à Ollioules, les travaux de restauration sont en cours et il faudra sans doute attendre la fin de l’année pour découvrir ce bâtiment qui devrait mériter le détour. Transféré en 2007 à la communauté d’agglomération devenue métropole, Toulon Provence Méditerranée, c’est désormais cette collectivité qui pilote les travaux de restauration dont le coût devrait atteindre 5,4 millions d’euros. Il a fallu d’abord procéder à des études de maîtrise d’œuvre puis à des travaux de confortement qui se sont terminés début 2017. Et depuis le 14 septembre 2018, les travaux de restauration et de réagencement intérieur sont en cours ainsi que l’élaboration de la scénographie qui permettra de mettre en valeur ce patrimoine vraiment singulier.

L’escalier à balustres, en cours de restauration (source © Ouest-Var.net)

Cet ancien hôtel particulier datant du XVIIe siècle se situe en plein cœur du centre historique d’Ollioules, traversant entre les rues Gambetta et Berthelot. Il s’agit d’un bâtiment de 5 étages avec un escalier monumental à balustres agencé autour d’un puits de lumière, et dont les murs sont ornés de magnifiques décorations et sculptures en plâtre datées de 1620. Ces ornements sont une spécialité locale désignée sous le nom de gypseries. Elles témoignent d’un art ancien, quelque peu tombé en désuétude, mais qui s’est beaucoup développé dans la région du fait de l’abondance de ce matériau naturel qu’est le gypse. La façade quant à elle date de 1870, ainsi que plusieurs peintures murales.

Détail de gypseries en cours de restauration (source © Fréquence-sud)

Le couloir, la cour intérieure, les galeries et l’escalier sont classés au titre des monuments historiques et la maison elle-même est inscrite depuis 1998 à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques. Outre le travail de restauration en cours depuis maintenant un an, le projet vise à ouvrir au public ce lieu si particulier et utilisant cet écrin exceptionnel de 477 m2 comme décor pour un espace scénographique qui permettra de faire revivre les habitants et le contexte historique dans lequel il a évolué.

Exemple de sculptures en gypse dans la Maison des têtes d’Ollioules (source © TPM)

Grâce aux outils modernes de la réalité augmentée, le visiteur armé d’une tablette nommée Gaspard pourra s’immerger dans un scénario original illustré à partir de milliers d’images d’œuvres d’art numérisées qui fera revivre l’art précieux de la gypserie, expliquera l’origine et la signification des médaillons et autres sculptures mais évoquera aussi les grandes épopées qui ont agité la région depuis l’Antiquité jusqu’à Napoléon 1er alors simple capitaine Bonaparte qui, à Ollioules, prit le commandement de l’artillerie et contribua au siège victorieux de Toulon en 1793.

Une visite interactive : maquette de la salle n° 3 consacrée aux personnages marquants du territoire (source © TPM)

Il y sera aussi question de la géologie locale, des Cabinets de curiosités, des fastes de la Belle Époque, des activités portuaires de Toulon, ou encore du patrimoine agricole et floristique puisque dès le XVIe siècle on cultivait à Ollioules, outre l’olivier, le câprier et les agrumes, le safran et bien d’autres fleurs. Au XIXe siècle, la ville était réputée pour sa production d’immortelles et la production horticole s’y est fortement développée avec l’arrivée du chemin de fer en 1859 qui a permis d’expédier à travers toute l’Europe les fleurs coupées produites sur place. Ollioules fut d’ailleurs la première ville du var à organiser un corso fleuri

Un beau lieu assurément pour découvrir en famille des pans du patrimoine historique et naturel local, mais pour lequel il convient de patienter encore quelques mois avant l’ouverture au public…

L. V.

A Milan, l’homme qui veut planter des arbres

14 septembre 2019

Planter un arbre est un acte de foi, un pari sur l’avenir : qui de l’arbre planté ou de celui qui sème la graine survivra à l’autre ? Planter un arbre répond souvent à un désir utilitaire bien défini : obtenir de l’ombrage, délimiter sa parcelle, récolter des fruits… En planter 100, 1 000 ou 100 000 comme le fit le berger Elzéar Bouffier, le personnage fictif imaginé par Jean Giono, qui a fait pousser une forêt sur son bout de plateau désertique de Haute-Provence, c’est créer un nouvel écosystème, propice à la biodiversité, à un cadre de vie plus agréable, et même à un climat plus favorable.

Nul doute que l’architecte italien Stefano Boeri, a dû lire la nouvelle de Jean Giono, lui qui s’est fait connaître par son « Bosco Verticale », deux tours ornées de quelques 20 000 arbres, plantées en 2014 au cœur de Milan. L’architecte italien, concepteur notamment de la Villa Méditerranée à Marseille et directeur de l’École polytechnique de Milan affiche depuis maintenant un an l’ambition de transformer la ville de Milan en une gigantesque forêt.

Une des tours du Bosco Verticale conçues par l’architecte Stefano Boeri à Milan (source © Détours)

Il faut dire que la capitale lombarde, poumon économique de l’Italie, fleuron industriel du pays, référence mondiale en matière de mode et de design, dont l’agglomération urbaine implantée dans la plaine du Pô est la plus importante de la péninsule, est quelque peu asphyxiée par un air passablement pollué. Sa situation au pied des Alpes ne facilite certes pas l’évacuation des miasmes produites par une telle concentration d’activité humaine. Les teneurs en particules fines y dépassent régulièrement les seuils admissibles et au cœur de l’été, la température en centre-ville peut dépasser de 6 °C celle des campagnes alentours, l’aire urbaine se transformant en fournaise pour ses habitants.

Vue aérienne du centre-ville de Milan autour du Duomo (source © AirCityTour)

Les espaces verts ne sont pas la spécialité de cette ville puisqu’on considère qu’ils ne couvrent que 7 % de la superficie urbaine, encore moins que Paris pourtant considérée comme une des capitales les moins vertes d’Europe avec un taux inférieur à 9 % malgré la présence des bois de Vincennes et de Boulogne. On est très loin du standard de villes comme Amsterdam, Genève ou Francfort où la verdure couvre plus de 20 % de l’aire urbaine, sans même parler de villes comme Singapour, Sydney ou Vancouver qui sont à plus de 25 %.

Mais Stefano Boeri est un homme influent et persuasif. Il a donc réussi à convaincre le maire, Giuseppe Sala, lequel a adopté le projet lancé par l’architecte en septembre 2018 sous le nom évocateur ForestaMi. L’ambition affichée est forte puisque Milan veut planter pas moins de 3 millions d’arbres d’ici 2030, soit un arbre pour 2,5 habitant, qui dit mieux ?

L’architecte italien Stefano Boeri, sur le balcon de sa tour végétale, le 26 novembre 2018 à Milan. (photo © Annette Reuther / DPA / FranceTVinfo)

En temps normal, le service des espaces verts milanais plante déjà de l’ordre de 15 000 arbrisseaux par an dans les parcs publics de la ville. Avec ce plan ambitieux, il va falloir passer à la vitesse supérieure avec pour objectif affiché 300 000 nouvelles plantations chaque année. Un ancien réseau ferroviaire désormais abandonné va ainsi être mis à profit pour y créer sept nouveaux parcs publics arborés. Les 2300 écoles de la ville vont aussi voir leur cour se verdir tandis que les toitures terrasses disponibles seront mises à profit pour aménager de nouveaux jardins suspendus à la manière babylonienne.

Bien sûr, les fondations et autres investisseurs privés seront aussi sollicités pour contribuer financièrement à cette œuvre d’intérêt général, moyennant quelques avantages fiscaux adaptés : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre…

Maquette de l’hôpital polyclinique de Milan avec sa toiture végétalisée (source © Stefano Boeri Architetti)

Avec ce programme de verdissement de la capitale lombarde, les experts espèrent absorber 5 millions de tonnes de CO2 chaque année, soit l’équivalent de 80 % des émissions totales de la ville, et, d’ici 10 ans, 3 000 tonnes de particules fines, issues du chauffage et de la circulation urbaine, qui empoisonnent l’air ambiant. Ils escomptent aussi une baisse de 2 à 3 °C des températures en ville lors des épisodes caniculaires estivaux.

Même si l’efficacité de ce plan de verdissement massif de Milan demande à être vérifiée à l’usage, nul doute que son annonce, largement reprise cet été par la presse internationale, contribue à la notoriété de la Ville, elle qui avait déjà organisé l’Exposition universelle en 2015 et qui s’apprête à accueillir les Jeux Olympiques d’hiver en 2026, justement à une date où les plantations d’arbres commenceront à être suffisamment visibles pour alimenter les reportages à la gloire d’une municipalité visionnaire. En écologie comme dans d’autres domaines, le faire savoir est au moins aussi important que le savoir-faire…

L. V.

Petit retard de livraison…

21 juillet 2019

L’adage est bien connu : mieux vaut tard que jamais. Une philosophie qui ne colle plus très bien, à vrai dire, avec les exigences des consommateurs actuels qui veulent tout, tout de suite (et si possible pour pas cher), comme en témoigne le succès planétaire de l’entreprise Amazon, le géant américain du commerce électronique en ligne, créée en 1994 par Jeff Bezos et qui est devenu en 2016 le premier distributeur non alimentaire en France.

Préparateurs de commande pour Amazon (source © Usine Digitale)

La fiabilité de la logistique mise en place par cet entrepreneur, capable de livrer une variété astronomique de produits, presque partout dans le monde et en quelques jours seulement (voire avec un délai de 1 jour ouvré seulement pour le service Amazone Prime, et bientôt peut-être en anticipant même les commandes) n’est pas pour rien dans le succès commercial de la firme de Seattle.

Étonnant même, quand on constate le nombre de griefs qu’elle concentre pourtant sur elle, depuis les accusations de fraude ou tout au moins d’optimisation fiscale à grande échelle jusqu’aux soupçons de dumping, en passant par les critiques sévères des conditions de travail voire les reproches des commerces de proximité en général et des libraires en particulier qui considèrent qu’Amazone veut leur peau, et l’a d’ailleurs déjà largement obtenu…

Mais il n’en a pas toujours été ainsi et l’on était semble-t-il plus conciliant envers la qualité du service commercial, y compris à la cour de Roi de France, du temps du Roi Soleil lui-même, pourtant réputé exigeant. En 1670, alors que Louis XIV est au sommet de son règne absolutiste et que les travaux d’agrandissement du château de Versailles battent leur plein, une commande royale de blocs de marbre rouge est passée au bénéfice des carrières de Caunes-Minervois.

Cheminée en marbre rouge du Languedoc dans le salon rond du Grand Trianon (source © Marc Maison)

Ce fameux marbre rouge du Languedoc qui a largement été utilisé à Versailles provient de carrières ouvertes dans les flancs de la Montagne Noire, qui surplombe la plaine du Minervois, dans l’Aude, la petite ville de Caunes étant édifiée sur les berges d’un cours d’eau au nom évocateur d’Argent-Double. Le marbre incarnat qui y est extrait a fait la renommée du secteur depuis l’époque romaine et nombre des pierres ayant servi à construire le Grand-Trianon en particulier proviennent de là.

Dans la carrière de Villerambert, un bloc de marbre commandé par Louis XIV et pas encore livré… (source © Marbres en Minervois)

Seulement voilà, pour une raison restée inconnue, les blocs de marbre commandés en 1670 et qui étaient destiné à une chapelle du château de Versailles n’ont jamais été livrés. Une partie des anciennes carrières étant toujours en exploitation, le plus drôle est qu’on vient de retrouver les blocs en question, oubliés dans les fourrés au milieu des buissons. L’estampille royale qui y figure atteste sans doute possible qu’il s’agit bien de blocs commandés pour les besoins du chantier il y a près de 350 ans et qui n’a jamais été livrés.

Mais qu’à cela ne tienne : le gérant de la carrière depuis 2001, un certain Khalid Massoud, qui a créé l’association Marbres en Minervois, destinée à faire mieux connaître les qualités esthétiques et architecturales de cette pierre à bâtir, n’allait pas laisser un tel incident commercial entacher l’honneur des carrières de Caunes-Minervois. Il s’est donc mis en tête d’honorer enfin la royale commande et de livrer sans plus tarder un des blocs tant attendus.

Carrière de marbre rouge à Caunes-Minervois (photo © Thierry Pons / MaxPPP / La Croix)

Comme on n’est plus à quelques années près, l’auguste client étant mort depuis belle lurette ainsi que son comptable, l’association a décidé de faire les choses dans les règles et de se conformer aux mœurs de l’époque, pour livrer le colis en souffrance. Khalid Massoud a donc fait appel au mécénat d’entreprise en mobilisant plusieurs acteurs locaux et des bénévoles afin d’expédier le bloc de marbre avec les moyens de transport en vigueur au XVIIe siècle.

Après 5 ans de recherches, de collecte des fonds, de mobilisation des initiatives et de démarches administratives, un premier bloc d’environ 1 tonne a été chargé sur une charrette tirée par un robuste cheval de trait qui l’a acheminé début juin 2019 jusqu’à La Redorte, où le bloc a été chargé le 13 juin sur une solide gabarre construite par une scierie locale à l’aide d’une dizaine de gros pins Douglas. Le radeau tiré par des chevaux permettra de transporter le bloc sur le Canal du Midi jusqu’à Carcassonne, où il sera déchargé pour y être entreposé tout l’hiver.

Départ du bloc en charrette (photo © Christophe Barreau / L’Indépendant)

A l’époque du Roi Soleil, les blocs de marbre mettaient 6 mois pour atteindre Versailles. Mais comme les réclamations du client se sont faites plus discrètes au fil des siècles, il n’y a plus d’urgence à livrer et l’association compte bien prendre son temps, sans doute 4 ou 5 ans, histoire d’entretenir le battage médiatique et de faire grimper la renommée de ce marbre injustement méconnu.

Le bloc principal, qui pèse pas moins de 3 tonnes, actuellement déposé sur l’immense radeau sera d’ici là acheminé lui aussi à Carcassonne, mais pas par le Canal du Midi où une telle embarcation n’est pas autorisée à naviguer. Une fois transportée jusqu’à Toulouse, les pierres devraient être chargées dans une goélette qui les conduira par la Garonne jusqu’au port de Bordeaux, d’où une embarcation militaire pourrait prendre le relai pour le tronçon maritime du périple jusqu’au port de Rouen. C’est finalement une charrette qui finira le trajet pour remonter la Seine jusqu’à Versailles. Un beau coup de publicité en tout cas pour ce carrier dont l’initiative ravit les médias locaux, de l’Indépendant à FR3 Occitanie en passant par la Dépêche ou le Midi Libre. Heureusement que le chantier n’attendait pas vraiment après ce bloc oublié…

L. V.

Les stations d’épuration du futur ?

26 mai 2019

Station d’épuration de Carcès dans le Var (photo © Gilbert Rinaudo / Var Matin)

Quoi de plus banal, de plus laid voire nauséabond, qu’une station de traitement des effluents, chargée de purifier tant bien que mal les eaux usées que l’on rejette jour après jour sans trop se soucier de leur devenir ? Il existe en France plus de 20 000 stations d’épuration qui retraitent ainsi chaque année plus de 5 milliards de m3 d’eaux usées, rejetant au passage dans l’atmosphère de grosses quantités de protoxyde d’azote, un gaz à fort potentiel d’effet de serre.

Souvent construites dans des endroits discrets, à l’écart des zones habitées pour ne pas trop déranger le voisinage par une pollution visuelle et parfois olfactive, les stations d’épuration sont bien souvent bâties en zone inondable, près des cours d’eau, afin de pouvoir y rejeter discrètement les eaux plus ou moins propres issues du processus de retraitement, tandis que les boues sont épandues dans les champs, là où les filières agricoles les acceptent.

Rejets d’eaux usées directement dans le Fier à la sortie de la station d’épuration de Cran-Gevrier près d’Annecy, le 11 février 2018, suite à un accident industriel (photo © S.B. / le Dauphiné Libéré)

En cas de fortes pluies, lorsque les réseaux et les installations de traitement sont saturés car les eaux de ruissellement pluvial viennent trop souvent grossir les effluents à traiter, des déversoirs d’orage permettent de rejeter directement les eaux usées dans le milieu naturel sans le moindre traitement : quand la rivière est en crue, le tout est vite dilué et emporté, ni vu ni connu… Et en été, quand les débits des cours d’eau sont au plus bas, il n’est pas rare de voir des panaches d’effluents ou de mousse blanchâtre flotter sur quelque distance à la sortie des canalisations de rejet. Pour ce genre d’incident, la police de l’eau sait se montrer conciliante…

Comme les abattoirs ou les raffineries de pétrole, les stations d’épuration font partie de ces outils indispensables à une vie en société, moderne et confortable, où l’on ne se soucie pas trop des conséquences de nos actes, même si chacun milite de bonne foi en faveur d’un monde plus respectueux de l’environnement : comme chacun sait, l’homme est pétri de contradictions et c’est probablement ce qui fait sa richesse…

Et pourtant, toutes les stations d’épuration ne correspondent pas à cette image, loin s’en faut. C’est même un domaine qui a connu d’énormes progrès en quelques décennies, et qui n’hésite plus à l’afficher. La technique des stations à boues activées, inventée en 1914 par deux Anglais et qui consiste grosso modo à aérer, dans de vastes bassins, les eaux usées pour favoriser le travail de dégradation par les bactéries, se sont multipliées en France à partir des années 1960, d’abord dans les grandes villes puis de plus en plus dans les bourgs ruraux.

La géode qui marque l’entrée de la Géolide, station d’épuration enterrée de Marseille (source © Tourisme Marseille)

 

Ainsi, la station Geolide, aménagée en souterrain près du stade Vélodrome à Marseille et qui traite les eaux de 17 communes dont Carnoux-en-Provence, fait partie de ces installations modernes et efficientes. Construite en 1987 et améliorée en 2008, elle intègre deux étapes successives de traitement, d’abord physico-chimique (dégrillage, désablage, déshuilage, coagulation), puis biologique (biofiltres bactériens), tandis que les boues issues du dispositif sont elles-mêmes traitées près de Sormiou par décantation avant d’être valorisée pour la production de biogaz puis de chaleur après déshydratation.

Station d’épuration de Bastia sud, étendue en 2014 (source © Cabinet Blasini)

Globalement, et malgré les gros efforts d’investissement réalisés ces dernières années, avec l’aide financière massive des Agences de l’Eau, la France a bien du mal à respecter les injonctions de la directive européenne sur les eaux résiduaires urbaines qui date pourtant de 1991. En 2004, le pays a ainsi écopé d’un sérieux avertissement pour 140 grosses agglomérations jugées non conformes, et en 2013, la Cour de justice de l’Union européenne a de nouveau condamné la France pour non respect de ses engagements sur plusieurs sites dont ceux de Bastia et Ajaccio.

Mais on progresse et de plus en plus de stations d’épuration s’équipent avec les techniques les plus modernes d’ultrafiltration membranaire et d’ozonation qui permettent désormais d’éliminer la plupart des polluants résiduels, y compris certains micro-polluants dont on connait maintenant les impacts négatifs sur les milieux naturels mais dont on commence tout juste à mesurer les concentrations.

La récupération des calories présentes dans les eaux usées est aussi un procédé qui se développe de plus en plus, au même titre que la valorisation du biogaz présent dans les boues de traitement, ce qui permet d’améliorer sensiblement le bilan carbone de ces installations très consommatrices en énergie. Et l’on imagine désormais des procédés qui permettent de réutiliser les eaux issues du traitement pour l’arrosage des espaces verts notamment ou d’autres usages sans risque sanitaire, ce qui permet, là aussi, d’améliorer sensiblement l’empreinte environnementale de ces usines.

Vue aérienne de l’usine de traitement Seine aval à Achères (source © SIAAP / Dossier débat public / Doc Player)

Ces développements vertueux ne sont pas l’apanage des seules grosses installations comme celles de Geolide ou encore la station d’Achères ou Seine aval, gérée par le SIAAP en aval de l’agglomération parisienne et qui traite les effluents de quelques 6 millions d’habitants, faisant d’elle la plus grosse station d’épuration en Europe, la deuxième au mode derrière celle de Chicago. De gros progrès ont aussi été réalisés pour les petites stations rurales, avec notamment le développement de la phytoépuration via des filtres plantés de roseaux.

Citons par exemple le cas d’un projet de station d’épuration nouvelle génération qui est en construction sur la commune de Fleury dans l’Oise. Le syndicat mixte d’assainissement des Sablons, qui porte le projet, a en effet fait appel au procédé innovant commercialisé par la société française Sources sous le joli nom de Villa Calypseau. Cette station, dont la mise en service est prévue pour fin 2019 et dont la capacité est de 12 700 équivalents habitants, utilisera un système innovant de traitement biologique, breveté par le groupe néerlandais Nereda et qui repose sur le principe de la granularisation des boues actives. Ce procédé présente le gros avantage de supprimer les bassins de clarification tout en permettant un rendement très supérieur pour la déphosphatation, ce qui permet d’éviter le recours à l’ajout de réactif de type chlorure ferrique tout en diminuant le volume de boues produites.

Maquette de la future station d’épuration de Fleury (source © Villa Calypseau / L’eau, l’industrie, les nuisances)

Un tel dispositif permet du coup de construire des stations d’épuration nettement plus compactes et de dégager des économies substantielles sur les coûts d’exploitation. Celle de Fleury présentera une qualité architecturale particulièrement soignée : de quoi rêver à implanter bientôt les futures stations d’épuration non plus dans les recoins les plus reculés de notre territoire mais de manière bien visible, histoire de rappeler à chacun d’entre nous le devenir de nos eaux usées dont bien peu se soucient au quotidien…

L. V.

Notre-Dame de Paris : un toit tout de suite ?

7 mai 2019

Lundi 15 avril 2019 : les Français stupéfaits découvrent en direct au JT de 20 heures les images saisissantes de la cathédrale Notre-Dame de Paris en flammes. La toiture de cet édifice emblématique dont la charpente dans son état actuel a été posée entre 1220 et 1240, part en fumée sous les yeux médusés de millions de Français. Et dès le lendemain, au même JT de 20 h, le Président de la République, Emmanuel Macron, depuis son bureau de l’Élysée, annonce en direct que la cathédrale ravagée par le feu sera reconstruite : « Nous rebâtirons Notre-Dame plus belle encore. Je veux que ce soit achevé d’ici cinq année ».

La cathédrale ND de Paris en flammes lundi 15 avril 2019 (photo © SIPA Press)

Cinq ans ! Le temps d’un quinquennat… Le symbole est fort L’annonce ne manque pas de panache et on en perçoit bien tout l’intérêt politique dans un monde où les annonces comptent plus que les faits, où la posture et la communication ont plus d’importance que l’action. Est-ce bien sérieux pour autant ? Honnêtement, quel maître d’ouvrage digne de ce nom peut ainsi programmer en moins de 24 heures la durée prévisionnelle d’un chantier d’une telle ampleur ? Et d’ailleurs, pourquoi 5 ans sinon pour que l’inauguration de la cathédrale ressuscitée coïncide avec l’ouverture des Jeux Olympiques de 2024 ? Encore un symbole qui en dit long sur l’ordre des priorités en matière de communication politique !

Emmanuel Macron et le Premier ministre, Edouard Philippe, devant la cathédrale Notre-Dame, lundi 15 avril 2019 (photo © Philippe Wojazer / AFP)

Et ceci alors même que le bâtiment n’a pas encore pu être expertisé, que l’ampleur des dégâts réels n’est pas connue et que nul à cette date n’est capable d’assurer avec certitude que les murs chauffés à blanc durant l’incendie ne vont pas s’effondrer, au point d’ailleurs qu’il a fallu évacuer par sécurité un certain nombre d’immeubles avoisinant…

Le général Jean-Louis Georgelin le 26 avril 2016 à Paris (photo © Etienne Laurent / AFP.com)

Mais qu’à cela ne tienne ! L’exécutif n’a pas le temps de s’embarrasser de l’avis d’experts. C’est d’ailleurs à un militaire galonné, le général d’armée Jean-Louis Georgelin, ancien chef des opérations extérieures sur différents champs de bataille dans les Balkans comme en Afghanistan, que le Président de la République a confié la lourde tâche de mener à la baguette le chantier de reconstruction. Un homme à poigne, qui n’a pas l’intention de se laisser marcher sur les pieds par les historiens de l’art et autres architectes des Bâtiments de France.

Quant à la fameuse flèche construite lors de la rénovation de l’édifice par Viollet-le-Duc en 1859, le premier ministre, Édouard Philippe, annonce que son sort sera tranché par un concours international d’architecture. Le recours aux techniques les plus modernes et aux formes architecturales les plus novatrices n’est donc pas exclu pour la reconstruction de la toiture de Notre-Dame de Paris : une preuve de plus que ce gouvernement progressiste en diable, ne reculera devant rien pour montrer qu’il est prêt à tout oser et que rien ne l’arrêtera…

Un tel volontarisme force le respect, d’autant qu’il est accompagné d’une véritable surenchère dans la course aux dons pour financer les travaux. Pour autant, on ne peut totalement s’empêcher de douter quant au réalisme d’un tel calendrier : est-il bien raisonnable de vouloir ainsi agir avec autant de précipitation et de brûler les étapes dans le seul souci de montrer son efficacité ? Certes, on se doute que les procédures réglementaires habituellement si tatillonnes dès qu’il s’agit d’intervenir sur un monument historique d’une telle importance, seront rapidement allégées et que le général 5 étoiles qui sera à la manœuvre ne se laissera pas intimidé par quelques fonctionnaires zélés.

Vue de l’intérieur de la cathédrale ND de Paris après l’incendie du 15 avril (photo © Christophe Petit Tesson / MaxPPP)

Et pourtant, on ne peut éviter de faire le parallèle avec le temps qu’il a fallu pour construire cet édifice. Décidée en 1160, lors de l’élection de Maurice de Sully comme évêque de Paris, la pose de la première pierre n’a eu lieu que trois ans plus tard, en présence du pape Alexandre III. Il fallu alors près de 20 ans pour édifier le chœur et son double déambulatoire, puis encore 10 ans pour construire les trois dernières travées de la nef et les bas-côtés, avant d’attaquer les assises de la façade et les deux premières travées de la nef. En 1250 enfin sont achevées la galerie haute et les deux tours en façade, mais les travaux se poursuivront jusqu’au début du XIVe siècle, avec notamment l’achèvement des portails, l’aménagement des chapelles du chœur et la mise en place des grands arcs-boutants du chœur et du chevet.

ND de Paris et l’ile de la Cité : extrait d’un plan de Paris vers 1510 (source © Archives nationales)

Certes, les techniques de construction ont beaucoup évolué depuis cette époque et les matériaux modernes que certains envisagent pour remplacer les milliers de poutres en chêne de la charpente et les tuiles de plomb qui constituaient la couverture de l’édifice, autorisent désormais des cadences d’approvisionnement et de mise en œuvre infiniment plus rapides. Il n’en reste pas moins qu’on peut s’interroger sur cette volonté du politique de vouloir à tout prix imprimer un rythme d’enfer dans la réalisation d’un tel chantier comme dans la mise en œuvre de réformes structurelles de nature à bouleverser certaines catégories sociales.

« Il faut qu’on laisse le temps au temps » disait François Mitterrand en 1981, répétant un vieux proverbe déjà cité par Cervantes, « Personne ne passe du jour au lendemain des semailles aux récoltes, et l’échelle de l’histoire n’est pas celle des gazettes ». Une maxime que certains jeunes énarques pressés semblent avoir quelque peu oubliée…

L. V.

Chine : on a marché sous la dune, et bientôt sur la lune…

3 février 2019

Les Chinois n’ont pas fini de faire parler d’eux… Dernièrement, c’est un musée enterré sous une dune qui vient d’ouvrir ses portes en octobre 2018 : conçu par l’équipe d’Open Architecture, basée à Pékin, l’UCCA Dune (Ullens Center for Contemporary Art) est, comme son nom le suggère, un petit musée d’art contemporain niché en grande partie sous une dune, en bordure de la côte septentrionale de la Chine à Qinhuangdao.

Vue aérienne du UCCA Dune Art Museum caché sous la dune (photo © Wu Qingshan)

Le concept est pour le moins original. L’espace bâti en béton est constitué comme un réseau de grottes aux formes arrondies organisé en 7 galeries intérieures, sur une superficie totale de 930 m2, le tout ayant ensuite été recouvert par le sable de la dune qui avait été au préalable excavée. Trois entrées à flanc de dune ainsi que plusieurs puits de lumière et des belvédères émergeant du sable donnent un peu de clarté à cet espace souterrain quelque peu atypique et qui permet au visiteur de déambuler en toute sécurité sous la dune.

Les architectes concepteurs de cette curiosité dont s’est notamment fait l’écho le Journal du design, planchent d’ailleurs désormais sur un autre projet sur le même site, le Sea Art Museum, lequel sera partiellement immergé sous l’eau et ne sera accessible qu’à marée basse.

Dans le même style, un autre projet architectural chinois, conçu par le cabinet pékinois MAD architects, avait aussi beaucoup fait parler de lui. Comme l’expliquait Le Moniteur en 2013, ce projet de musée d’art doit être implanté sur l’île de Pingtan, la cinquième plus vaste de Chine, située dans la province de Fujian, juste en face de Taïwan et destinée à devenir un important centre de développement touristique, commercial et culturel.

Maquette du Pingtan Art Musem (photo © MAD architects)

Cet édifice, dont la construction était prévue en 2016, se présente comme une presqu’île flottante en béton de 40 000 m2, implantée dans un plan d’eau et accessible depuis une jetée. Il semble bien cependant que cette structure en forme de trois dunes flottantes émergées à quelques encablures du rivage et à l’intérieur desquelles le visiteur devait se promener de salle en salle, soit à ce jour resté à l’état de maquette…

Ce n’est pas le cas en revanche des projets chinois qui visent non pas la dune mais carrément la Lune. Car l’Empire du Milieu ne cache pas ses ambitions en matière de conquête spatiale. C’est ainsi que le module d’exploration Chang’e 4, qui avait quitté le sol terrestre le 7 décembre 2018 s’est posé dans la nuit du 2 au 3 janvier 2019, sur la face cachée de la Lune, un exploit inédit qui vient prouver s’il en était encore besoin, que la Chine est désormais en pointe en matière de prouesses technologiques.

Une vue de la face cachée de la Lune prise lors de la mission Apollo 16 (source © NASA)

Si les Américains et les Russes se sont déjà posés à plusieurs reprises sur la Lune, du côté qui est tourné en permanence du côté de la Terre, personne n’avait en effet été voir de près ce qui se passait de l’autre côté de notre satellite naturel, sur le versant invisible, dont la surface est d’ailleurs constellée de profonds cratères, bien davantage que sur la face visible largement recouverte de grands épanchements tabulaires de lave. C’est un satellite russe qui avait photographié pour la première fois cet hémisphère invisible de la Lune et il avait fallu attendre 1968 pour que les premiers hommes puissent l’admirer en direct, en l’occurrence ceux de l’équipage d’Apollo 8 en rotation autour de la Lune.

Pour parvenir à guider et faire atterrir un engin spatial sur la face cachée de la Lune, il fallait prévoir un relai positionné derrière la Lune mais restant en contact avec la Terre afin de pouvoir transmettre au futur robot explorateur les ordres venant du plancher des vaches. C’est ce qu’on fait les Chinois en lançant, en mai 2018, le satellite Queqiao (qui signifie « le pont des pies » en Mandarin) placé en orbite à 65 000 km de la Lune.

Le module lunaire lui-même s’est posé au pôle sud de la face cachée de la Lune, dans le cratère Von Kármán, baptisé ainsi en l’honneur d’un astrophysicien tchèque. Tout s’est bien passé et il est même prévu qu’un robot d’exploration parcourt une dizaine de kilomètres pour investiguer la nature du sol dans le secteur. Les nouvelles arrivent au compte-goutte mais on sait déjà que les nuits lunaires sont particulièrement fraîches dans le secteur : – 190 °C, tout de même ! Une nuit lunaire qui n’en finit pas d’ailleurs puisque celle-ci a duré 14 jours, obligeant le robot Yutu-2 à se mettre en hibernation en attendant que le jour se lève enfin, le 31 janvier.

Le robot explorateur Yutu-2 quittant sa rampe de débarquement (source © CNSA / Numerama)

Les premières photos diffusées dès le 4 janvier 2019 du petit robot de 140 kg à 6 roues se dandinant sur le sol lunaire à l’extrémité de ses rails de débarquement avec ses deux ailes déployées recouvertes de panneaux solaires, obligent d’ailleurs à s’interroger sur le petit nom que lui ont octroyé les ingénieurs chinois puisque Yutu signifie « lapin de jade »… L’engin ressemble à tout sauf à un lapin, mais il porte sur ses épaules une lourde responsabilité puisque l’une de ses missions est de déposer sur la face cachée de la Lune un récepteur radio destiné à écouter l’Univers avec une longueur d’ondes que les interférences avec la Terre ne permettent pas ailleurs. « C’est une nouvelle fenêtre qui s’ouvre sur l’univers », explique ainsi aux Echos Francis Rocard, responsable du programme d’exploration du système solaire au CNES. Après les caméras à reconnaissance faciale dans les rues de Pékin et l’espionnage à grande échelle, voilà que la Chine déploie désormais ses grandes oreilles à l’échelle de l’Univers…

L’espace lunaire dans lequel s’aventure le « Lapin de Jade » : image prise depuis le module Chang’e 4 (source © CNSA / Le Figaro)

Et ce n’est pas tout car les Chinois ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin. Dès cette année, une nouvelle mission, Chang’e 5 (Chang’e étant le nom de la divinité lunaire dans le Panthéon chinois), est prévue avec au programme le recueil d’échantillons de sol lunaire, sur la face visible de la Lune mais dans un secteur que l’on pense avoir été soumis à des éruptions volcaniques plus récentes.

En même temps, la Chine se prépare à envoyer ses taïkonautes sur la Lune vers 2036 et s’active à produire pour 2022 sa première grande station spatiale, pompeusement baptisée « Palais céleste » et qui pourrait prendre le relai de la Station spatiale internationale, l’ISS, dans laquelle Russes, Américains, Européens et Japonais sont associés mais dont la retraite est programmée en 2024. Voilà qui sent de plus en plus la course de vitesse entre puissances en quête d’hégémonie, comme au bon vieux temps de la Guerre froide, de quoi rassurer tout un chacun quant à l’avenir radieux de l’Humanité !

L. V.

A Marseille, la métamorphose du J1

30 janvier 2019

Le port de Marseille n’a pas fini sa mue ébouriffante. Après la rénovation des Docks, l’édification du MuCEM, la transformation du Silo en salle de spectacle, la rénovation des voûtes de la Major ou encore l’aménagement des Terrasses du port, et en attendant la reconstitution de la grotte Cosquer dans la Villa Méditerranée, c’est maintenant le hangar maritime J1 qui est sur la sellette et devrait bénéficier prochainement d’une belle cure de jouvence.

La façade du J1 côté ville avant la construction du viaduc autoroutier (photo © DR / Go Met)

Construite à la fin des années 1920, cette immense halle de 25 000 m2 a été conçue par l’architecte marseillais Gaston Castel, formé dans la toute nouvelle Ecole régionale d’architecture de Marseille ouverte en 1905 puis à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Alors architecte en chef de la Ville de Marseille, poste qu’il occupera jusqu’en 1941, c’est lui qui dessine les 5 bâtiments en béton armé qui constituent le gigantesque complexe formant la gare maritime de la Joliette. Le J1 (J pour Joliette, évidemment) est l’un des deux vestiges encore debout de cette construction, le seul à être pourvu de 2 étages, couvert d’une immense charpente métallique.

Surplombant 2 postes à quais, le hangar qui représente donc 3 niveaux de 8 500 m2 chacun, a servi longtemps au conditionnement des fruits et légumes transitant par le port de Marseille puis au transport des passagers embarquant pour la Corse et le Maghreb. Partiellement rénové en 2013 à l’occasion des manifestations de Marseille capitale européenne de la culture, les étages supérieurs du vaste hangar ont alors servi de hall d’exposition alors que le rez-de-chaussée continuait de recevoir les passagers des ferries en transit. Le site avait alors connu des records d’affluence, provoquant un engouement totalement inédit pour ses expositions gratuites déployées au dernier étage avec vue sur le port.

Exposition Le Corbusier dans le J1 pendant les manifestations de Marseille-Provence 2013 (photo © Philippe Houssin)

C’est le Grand Port Maritime de Marseille (GPMM) qui est toujours propriétaire de ce bâtiment imposant, offrant une vue imprenable sur la mer et les îles du Frioul, et dont une partie est encore utilisée pour l’embarquement des passagers vers la Tunisie et l’Algérie. Le site a été quelque peu laissé en jachère pendant plusieurs années au cours desquelles différents projets de transformation ont successivement avorté, puis a été repris en main à partir de 2017 par l’association MJ1, missionnée par la Ville de Marseille pour faire de ce lieu hors-normes un espace de happening, « au service du rayonnement et de l’attractivité de la Métropole ». Le J1 a ainsi accueilli en octobre 2017 une exposition intitulée « Le Monde tel qu’il va », issue des Rencontres de la photographie d’Arles, suivi de nombreux autres événements, dont un salon international d’art contemporain du Sud de la France…

Le hangar du J1 dans son état actuel (photo © GPMM / L’Antenne)

En parallèle, un appel à projet « Osez le J1 » a été lancé en juin 2017 en vue de « faire émerger un projet de prestige, innovant et pluriel pour la valorisation immobilière durable de la halle J1, l’aménagement de ses abords et la diversification des usages sur les postes à quais qu’elle surplombe ». A l’horizon 2020, l’ensemble du transit des passagers vers le Maghreb pourra en effet être transféré vers le terminal du Cap Janet, libérant la totalité de l’espace du J1 et le moment était donc venu de valoriser ce patrimoine potentiellement attractif et servant de trait d’union entre la ville et le port.

Après 2 ans de consultation, le GPMM a finalement dévoilé, le 11 janvier dernier, à l’occasion de la présentation de son bilan 2018, le nom du lauréat retenu parmi les 4 projets soumis, tous portés par des architectes de renom. Le groupement retenu par le jury allie Adim Immobilier Provence, la Caisse des Dépôts, le constructeur Vinci et le cabinet d’architectes Reichen & Robert et associés, lequel s’est fait une solide réputation sur les chantiers précédents de la Grande Halle de la Villette à Paris ou encore des Grands Moulins de Pantin en Seine-Saint-Denis.

La maquette du projet proposé par les lauréats de l’appel à manifestation d’intérêt (photo © Reichen & Robert / La Tribune)

Le parti pris architectural retenu est relativement simple puisqu’il conservera l’essentiel de la structure existantes avec ses immenses verrières. Un nouveau fronton sera reconstitué côté ville pour rappeler celui qui avait été rasé en 1971 pour laisser la place à l’immense autopont édifié au ras du bâtiment. La grande place triangulaire latérale mise à disposition du projet ne sera pas construite mais abritée par une vaste ombrière accrochée à 10 m de hauteur, dont une partie sera aménagée en « jardin du retour », en souvenir des plantes exotiques que marins et botanistes rapportaient de leurs expéditions lointaines du temps de la splendeur du port de Marseille.

Maquette du projet avec le parvis et son jardin tropical surmontés d’une ombrière, ainsi que le quai nord pouvant accueillir des yachts de grande plaisance (photo © Reichen & Robert / La Provence)

Le groupement, qui devrait investir au moins 100 millions d’euros dans ce projet de « pôle multifonction » dont l’achèvement est prévu en 2023, bénéficiera ensuite pendant 70 ans du droit de l’exploiter. Les détails restent encore à affiner mais il est prévu a priori une piscine côté sud, des restaurants, un hôtel de 130 chambres, mais aussi 8000 m2 de bureaux et un espace de coworking dédié à des activités en lien avec le monde maritime. Les bateaux pourront d’ailleurs continuer à accoster sur le quai attenant, confirmant le rôle de lien entre la ville et le port.

Un beau projet en perspective qui devrait contribuer à renforcer encore l’attractivité de cette partie du port de la Joliette redevenu en quelques années un nouveau pôle d’attraction touristique.

L. V.

Le plâtre, outil de développement durable ?

12 janvier 2019

Ruines du vieux village et du château d’Arzeliers à Laragne-Montéglin (source © PNR Baronnies provençales)

Dans les Hautes-Alpes, le château d’Arzeliers, édifié au XIIème siècle sur la commune de Laragne-Montéglin et qui domine toute la vallée du Buëch fait l’objet depuis 2006 d’un ambitieux programme de restauration initié par la commune et le Parc naturel régional des Baronnies provençales. Le site accueille désormais chaque année des chantiers internationaux de jeunes et une résidence d’artisans s’y est déroulée en octobre 2018, axée sur les techniques de construction à base de gypse…

Il faut dire en effet que si les murs du château sont pour l’essentiel maçonnés à la chaux, ceux des vieilles maisons ruinées qui s’amassent en contrebas sont eux construits en…plâtre. On a en effet tendance à l’oublier, mais le plâtre est le plus vieux liant cuit que l’Homme a su maîtriser et son utilisation au fil des siècles a pris une part importante dans la construction.

Fosse utilisée pour la cuisson de résidus de plâtre dans le cadre de la résidence d’artisans organisée en octobre 2018 à Laragne (source © Alpes du Sud)

Il est probable que dès le Néolithique les hommes se sont aperçu que certaines pierres utilisées autour du foyer, une fois effritées et mise en contact de l’eau, faisaient une pâte facilement malléable et qui devient très résistante après durcissement. Le gypse présente en effet cette particularité de pouvoir être cuit à relativement basse température, à 150 °C, dans des fours voire de simples fosses finalement assez rustiques. Il suffit ensuite de le réduire en poudre pour obtenir une poudre facile à gâcher après ajout d’eau et qui durcit rapidement.

Décor de stuc du patio de los Leones au palais de l’Alhambra à Grenade, Andalousie

Ce matériau était ainsi déjà très utilisé dans l’Egypte antique soit comme mortier d’assemblage soit comme enduit. Les Romains en développent l’usage comme mortier de scellement et comme enduit de revêtement intérieur comme extérieur, inventant à l’occasion le stuc dans lequel on ajoute de la poudre de marbre ou d’albâtre à celle de gypse, une technique d’ornementation qui sera particulièrement utilisée dans l’architecture arabo-andalouse comme en témoignent notamment les décours admirables de l’Alhambra à Grenade. En France, ce sont d’abord les Romains qui, en s’installant à Lutèce, initient les populations locales de la tribu des Parisii, à l’exploitation du gypse présent en abondance sur la colline de Montmartre, et à l’utilisation du plâtre pour renforcer les habitations traditionnelles en bois.

Au Moyen-Âge, les propriétés ignifuges du plâtre sont mises à profit et son utilisation se développe fortement comme enduit pour protéger contre les incendies les maisons généralement à ossature bois. Un édit de Louis XIV en 1667 rendra d’ailleurs obligatoire l’utilisation d’un revêtement intérieur et extérieur en plâtre pour les maisons parisiennes, justement pour limiter le risque d’incendie comme celui que Londres venait de vivre.

Effondrement survenu en 2005 au droit d’une ancienne carrière de gypse près de Roquevaire (source © INERIS)

Dans certaines régions où le gypse est abondant, comme c’est le cas à Laragne mais aussi en Savoie notamment, l’utilisation du plâtre comme mortier pour la construction de maisons en pierres maçonnées s’impose naturellement. De nombreuses exploitations locales de gypse s’ouvrent y compris dans le Var et les Bouches-du-Rhône, comme à Roquevaire où le gypse du Trias a été exploité par carrières souterraines à partir de 1800 et jusqu’en 1963. Les vestiges de ces anciennes galeries provoquent d’ailleurs régulièrement des effondrements en surface, un des derniers en date s’étant produit fin 2005.

A Paris, les carrières de gypse tournent à plein régime à partir du XVIIIème siècle, en particulier à l’emplacement de ce qui deviendra plus tard le parc des Buttes-Chaumont, mais de nombreuses autres exploitations se développement au nord de Paris, en particulier à Cormeilles-en-Parisis où une première carrière est ouverte en 1832, qui deviendra à partir de 1930 la plus grande carrière d’Europe à ciel ouvert, permettant non seulement la production de plâtre, mais aussi de briques, de chaux hydraulique et de ciment grâce à l’exploitation des calcaires et marnes de couverture.

Exploitations souterraines de gypse sur le site de Cormeilles-en-Parisis (source © Placoplâtre)

Exploité depuis 1990 par la société Placoplâtre, ce site fournit encore 10 % de la production nationale de gypse et 60 % des volumes exportés. Les réserves de surfaces sont en cours d’épuisement et le site va être remodelé en espace naturel, mais la société prévoit de poursuivre l’exploitation par galeries souterraines sous la butte afin de continuer d’alimenter pendant encore une trentaine d’années l’usine de Cormeilles qui produit chaque année 210 000 tonnes de plâtre.

Car ce matériau, outre son caractère ignifuge, ses excellentes propriétés d’isolation thermique et de respiration (les cloisons et enduits en plâtre laissent passer la vapeur d’eau), ainsi que sa grande facilité d’utilisation qui en fait un matériau idéal pour les enduits, décors intérieurs mais aussi pour la sculpture, présente un intérêt spécifique qui est celui de pouvoir se recycler à l’infini. Une fois nettoyé et sec, et sous réserve qu’il ne contienne pas trop d’additifs exotiques, le plâtre peut en effet être simplement recuit et broyé pour retrouver intacte sa qualité initiale de liant hydraulique prêt à l’emploi : un matériau idéal donc dans une logique de recyclage perpétuel, base d’un développement durable bien compris !

Plaques de plâtre stockées en vue de leur recyclage (photo © Gina Sanders / Actu Environnement)

En 2003 pourtant, seule une infime partie du plâtre issue de chantiers de démolition était recyclée, l’essentiel partant en décharge, au risque d’ailleurs de provoquer l’émission d’hydrogène sulfuré toxique lorsqu’il se trouve au contact de matière organique contenue dans les ordures ménagères. Mais depuis 2008, une filière de recyclage a été mise en place et on recyclait en 2014, selon les représentants de l’industrie plâtrière, de l’ordre de 50 000 tonnes de déchets issus de la démolition, l’objectif étant d’atteindre 245 000 tonnes d’ici 2020, le gisement annuel étant estimé à 350 000 tonnes. Pour le plâtre comme pour d’autres produits de l’activité humaine, les marges de progrès en matière de recyclage sont donc fortes et méritent toujours plus de pédagogie auprès des acteurs de la filière.

Voilà en tout cas un matériau un peu délaissé dans le domaine de la construction malgré ses multiples propriétés et qui mérite sans doute de retrouver ses lettres de noblesse, non seulement dans la restauration de bâtiments anciens, mais dans l’écoconstruction. Le plâtre : un matériau ancien et qui a fait ses preuves mais qui pourrait bien connaître un regain d’intérêt à l’avenir…

L.V. 

Marseille qui s’élève, Marseille qui s’effondre…

25 novembre 2018

Tour La Marseillaise (photo © Tangram architectes)

Le 25 octobre 2018 était inaugurée en grandes pompes à Marseille la nouvelle tour conçue par l’architecte Jean Nouvel, baptisée fièrement La Marseillaise et qui s’élève désormais à 135 m de hauteur sur les quais d’Arenc, en bordure de mer et aux côtés de la tour effilée conçue par Zaha Hadid pour y abriter le siège de la CMA-CGM, dans le périmètre de l’opération d’intérêt national Euroméditerranée.

Une merveille architecturale, toute en légèreté et en transparence, qui se joue de la lumière grâce à ses 3850 pare-soleils multicolores en béton fibré à ultra-hautes performances permettant de donner une apparence changeante à la façade vitrée de 16 000 m2 selon un nuancier tricolore du plus bel effet cocardier mais dont les 30 nuances oscillent, selon le concepteur entre le bleu azur de la mer et du ciel provençal, le blanc des nuages et du calcaire des calanques et, bien sûr, le rouge des toits de tuiles romanes. Une prouesse technologique donc, parfaitement intégrée dans son univers méditerranéen : bravo l’artiste !

Tour La Marseillaise (photo © Gilles Guerin / France 3 Provence Alpes)

Un chantier mené rondement en tout cas à l’issue de 3 ans et demi de travaux confiés au groupe Vinci Construction, même si le projet était en gestation depuis le début des années 2000, et qui est sensé concrétiser pour son promoteur, Marc Piétri, président de Constructa, le renouveau du dynamisme économique de la cité phocéenne. Un projet phare en tout cas, qui a coûté la bagatelle de 210 millions d’euros, mais qui, de fait a été financé pour l’essentiel par de l’argent public.

Marc Piétri, élevé par Manuel Vals au rang de commandeur de la Légion d’honneur, le 1er juin 2017, aux côtés de Jean-Claude Gaudin et de Renaud Muselier (photo © DR / Destimed)

Ce qui a en effet permis au projet de prendre son envol en 2012 n’est pas une décision d’un investisseur privé mais bien celle de la Métropole MPM, alors dirigée par Eugène Caselli, qui avait engagé la collectivité en réservant d’un coup 12 des 27 étages du futur gratte-ciel, pour la modique somme de 6,7 millions d’euros par an sur douze ans, soit un peu plus de 80 millions au total. Et ce n’est pas tout car, comme l’explique notamment Capital, ce sont deux autres structures publiques qui lui ont emboité le pas, dont la Chambre de commerce et d’industrie, un organisme pourtant en pleine tempête, qui s’interroge sur son avenir, se plaint d’être étranglée financièrement par les récentes décisions gouvernementales, licencie à tour de bras et n’avait pas vraiment besoin de locaux supplémentaires, mais qui n’a pas pu résister à la tentation de s’installer dans les deux derniers étages de la tour emblématique, avec vue imprenable sur la rade…

Celui qui l’a suivi n’est autre que la Ville de Marseille qui, bien que lourdement endettée et disposant elle aussi de très nombreux locaux répartis un peu partout, a décidé d’engager 4,8 millions d’euros pour réserver des bureaux afin d’y loger gracieusement, moyennant une modique participation aux charges de 62 000 € par an, le siège du Conseil mondial de l’Eau (une structure associative fondée en 1996, dont Loïc Fauchon, dirigeant depuis 27 ans de la Société des eaux de Marseille, fut le président et Martine Vassal la trésorière), mais aussi le Plan Bleu (un programme des Nations unies consacré à l’environnement) et la Banque mondiale. Un geste d’amitié, pris en toute discrétion par Jean-Claude Gaudin en personne, s’appuyant sur une vague délibération cadre de 2014 : à Marseille, comme chacun sait, l’amitié n’a pas de prix…

Vue sur les Docks depuis l’intérieur de la tour (photo © Tangram architectes)

Quant aux 12 étages restant, qui ne sont pas payés directement par le contribuable, la moitié d’entre eux ont été réservés par trois groupes industriels dont l’activité est très étroitement liée aux marchés publics des collectivités, à savoir l’opérateur de télécommunication Orange, dont le nom s’étale désormais en grandes lettres sur le fronton du stade Vélodrome, le groupe de restauration collective Sodexo (qui assurera bien entendu la restauration dans la tour de bureaux) et la SNEF, un bureau d’études spécialisé dans l’énergie et le génie électrique.

Le reste des 38 000 m2 de bureaux, a été partagé entre le promoteur lui-même, Constructa qui s’est arrogé tout le 27ème étage, et les deux principaux financeurs de l’opération (aux côtés de la Caisse des dépôts), l’assureur Swiss Life REIM et le financier CEPAC, autrement dit la Caisse d’Epargne régionale. La société Haribo, qui s’est offert un étage et demi, constitue finalement le seul groupe privé non directement lié aux collectivités à l’origine du projet, qui viendra s’installer dans ces nouveaux locaux : un bien maigre bilan pour une opération qui était supposée attirer de nouveaux opérateurs économiques sur Marseille…

Recherche des victimes sous les gravats des deux immeubles effondrés, rue d’Aubagne (photo © Loïc Aedo / Le Moniteur)

Pour autant et malgré ce sérieux bémol, les Marseillais pouvaient légitiment considérer avec une certaine fierté ce nouveau monument qui vient s’insérer dans le paysage local même si la facture pour le contribuable est pour le moins salée. Il n’en fut pas de même lorsque, quelques jours plus tard, le 5 novembre, les feux de l’actualité se sont de nouveau braqués sur la cité phocéenne pour y observer avec consternation l’effondrement de deux immeubles de la rue d’Aubagne, ensevelissant sous les amas de décombres 8 personnes et nécessitant la démolition, par les pompiers de l’immeuble adjacent, qui lui-même menaçait ruine.

L’épisode a fait grand bruit et a rappelé, s’il en était besoin, l’incurie de la municipalité dirigée depuis 23 ans par un maire en décalage complet avec les besoins de ses concitoyens, lui qui croyait malin de lancer à l’un de ses opposant, l’élu Front de Gauche Christophe Pellicani, croisé sur place l’après-midi même du drame devant les ruines des deux immeubles effondrés : « Oh, t’y es pas sous les décombres, toi ? ». Du Pagnol, qui n’a fait rire que lui, d’autant qu’il a aggravé son cas quelques jours plus tard en se permettant de vanter sa politique en matière d’éradication de l’habitat indigne, estimant avait investi pas moins de 35 millions d’euros dans ce domaine, depuis 2005…

Jean-Claude Gaudin rue d’Aubagne après le drame, en compagnie de son adjointe (à gauche de la photo) Arlette Fructus (photo © AFP)

Un montant ridicule et qui n’est manifestement pas à l’échelle du problème comme les médias se sont évertués à le démontrer dans les jours qui ont suivi, en particulier Libération qui a publié un excellent dossier hors-série sur le sujet, particulièrement documenté et approfondi. On y apprend notamment que dès 2015, l’inspecteur général Nicol avait parfaitement analysé l’ampleur du désastre dans son rapport sur la requalification du parc immobilier privé à Marseille, pointant la vétusté de quelques 40 000 logements, soit 13 % du parc de résidences principales de la ville, et déplorant la faible efficacité des services municipaux qui ne prononcent qu’un nombre dérisoire d’arrêtés de péril imminent chaque année.

Une autre étude, publiée en 2014 par l’urbaniste Sandra Comptour, estimait que 48 % des immeubles du quartier de Noailles « nécessitent une réhabilitation pérenne à court ou à moyen terme », dont bien sûr celui du 63 rue d’Aubagne, propriété de Marseille Habitat, sous arrêté de péril depuis 2006 mais qui n’avait fait l’objet d’aucune intervention depuis, laissé vide et les fenêtres battantes jusqu’à ce qu’il s’effondre le 5 novembre 2018, sous la poussée de ses voisins encore plus bancal que lui.

Les trois immeubles des 63, 65 et 67 rue d’Aubagne photographiés par Google Street View quelques mois avant leur effondrement (photo © Google Street View / Le Monde)

Un rapport d’expertise plus qu’alarmant, signé par l’architecte Richard Carta le 19 octobre 2018 après examen de l’état du n° 65 rue d’Aubagne, analysé en détail par La Marseillaise, indique sans ambiguïté la gravité de la situation et conclut à la nécessité d’évacuer au moins le 1er étage, précisant que « les locataires ne pourront réintégrer leur appartement qu’après la mise en place d’un étaiement complet du rez-de-chaussée par une entreprise qualifiée ». L’adjoint délégué, Julien Ruas signe dans la foulée un « arrêté de péril imminent », qui fait obligation aux copropriétaires de « faire réaliser les travaux nécessaires d’urgence », dans un délai de 21 jours, manifestement excessif puisque l’immeuble s’écroule 18 jours plus tard, sans que rien n’ait été fait entre temps…

Toujours est-il que ce drame humain a véritablement constitué un électrochoc pour le microcosme marseillais, mettant cruellement en lumière les limites du système Gaudin. Ses services se sont depuis affairés à essayer de rattraper le temps perdu en multipliant les démarches d’évacuation dans de nombreuses autres copropriétés menaçant ruine : plus de 700 personnes auraient dû ainsi quitter précipitamment leur logement au 14 novembre selon les informations recueillies par Libération.

Manifestation en mémoire des victimes de l’effondrement à Marseille le 14 novembre 2018 (photo © Sylvain Thomas / AFP)

Mais pendant ce temps, la colère gronde dans ce quartier du centre-ville qui a le net sentiment de n’être pas écouté et d’avoir été laissé pour compte par une équipe municipale qui sait bien que ce n’est pas là que se trouvent ses électeurs : dans le bureau de vote le plus proche, comme le rappelle le Canard enchaîné, la candidate de Gaudin, Solange Biaggi, avait péniblement rassemblé 20 suffrages sur son nom lors du premier tour des législatives de 2017…

La riposte politique s’organise et Renaud Muselier a dû pousser à la démission l’un des vice-présidents de la Région, pourtant l’un de ses proches, l’avocat Xavier Cachard, qui se trouve être malencontreusement l’un des propriétaires de l’immeuble effondré au 65 rue d’Aubagne. Pour faire bonne mesure, il a poussé aussi vers la sortie Arlette Fructus, une proche de Jean-Claude Gaudin dont elle est adjointe, en charge précisément du logement, et par ailleurs présidente de Marseille Habitat.

Dans le quartier de Noailles, des banderoles qui mettent directement en cause le maire de Marseille (photo © Photo France3 Provence)

Pas sûr néanmoins que cela suffise pour apaiser les esprits. Quelques jours après la catastrophe, mercredi 14 novembre, plus de 10 000 manifestants ont marché de Noailles jusqu’au Vieux Port, venant hurler leur colère devant les fenêtres closes de la mairie, criant « Gaudin, démission ! Gaudin en prison ! ». Une violence verbale à laquelle le maire vieillissant n’a guère été habitué mais qui traduit bien le ras le bol des habitants du quartier face à une équipe municipale qui n’a manifestement jamais fait du logement social sur Marseille un de ses dossiers prioritaires…

L. V. 

L’architecture des bâtiments publics de Carnoux : une vision contemporaine et des références

13 novembre 2018

Après la construction à Carnoux-en-Provence de la Médiathèque Albert Camus, conçue par l’atelier Fernandez et Serres d’Aix-en-Provence et réalisée entre 2004 et 2007, le point d’orgue de la rénovation du centre-ville concerne l’extension de l’Hôtel de Ville ainsi que la construction du Point d’Accueil Tourisme. Le projet retenu est celui de l’agence marseillaise AT, Céline TEDDÉ et Jérôme APACK, dont des infographies annoncées par le slogan « Carnoux Avance !… » sont visibles sur différents panneaux d’affichages  dans la ville.

Photo © MM CPC

Afin d’éclairer nos concitoyens sur les partis-pris fonctionnels et esthétiques qui fondent ces nouvelles réalisations, nous vous proposons quelques clés de compréhension de l’architecture contemporaine. Pour cela, nous avons pris contact avec les architectes Céline Teddé et Jérôme Apack qui ont accepté de nous communiquer des informations sur leur démarche. Nous ferons ensuite mention de quelques grandes figures de l’architecture moderne, comme Pierre Jeanneret dit Le Corbusier, et contemporaine comme Aldo Rossi, nous évoquerons aussi la peinture de Giorgio de Chirico, et cela sans oublier de mettre en évidence des relations qu’entretiennent ces constructions avec des réalisations locales et étrangères, contemporaines et passées.

Le nouvel Hôtel de Ville

Ce bâtiment public doit conjuguer des fonctions d’accueil, de gouvernance, de réception et regrouper des services jusqu’alors externalisés comme la police municipale et le CCAS. Tel qu’il apparaît actuellement en cours de construction, il se juxtapose avant d’intégrer le volume de l’actuelle mairie dans un ensemble volumétrique de base trapézoïdale et à la toiture en terrasse.

Photo © MM CPC

Alors que l’ancienne Mairie affichait une façade ostentatoire et symétrique, avec son large escalier extérieur, son entrée vitrée et son balcon central, le nouvel édifice se présente comme un volume épuré, sans débordements.

Tel qu’on peut le percevoir en cours de construction et comme il apparaîtra selon cette représentation infographique aimablement communiquée par les architectes, l’extérieur propose en façade de vastes plans libres échancrés par de larges ouvertures en bandeau dont certaines sont pourvues de pare-soleil. Ces derniers se substitueront efficacement et esthétiquement aux actuels stores bicolores.

Vue de la façade (maquette © Agence AT)

Côté parc, ainsi que sur l’arrière donnant sur la rue du 14 Juillet, on perçoit des ensembles de baies dont celles de l’étage présentent une partie supérieure en plein cintre (demi-cercle). Notons que ces baies sont majoritairement ouvertes sur les murs situés au Nord-Ouest et au Nord-Est, là où le soleil n’est pas le plus ardent.

Schémas © Agence AT

Les circulations pour le public et les agents ont été repensées. Comme le montre l’étude volumétrique ci-dessous, deux axes sont privilégiés.  La première entrée est située en façade et une seconde est créée au niveau du parvis de l’ensemble résidentiel  de l’Esplanade.

L’intérieur, tel qu’on peut le découvrir sur le site de l’agence AT, propose deux cours. La première, nommée « cour d’entrée » affirme un caractère plutôt minéral. Ouverte visuellement sur le Parc Tony Garnier, elle servira d’espace d’attente et aussi de prolongement à la salle des mariages.  La seconde, appelée « la cour des agrumes », sera plantée afin d’apporter de la fraîcheur au bâti.  De nombreuses ouvertures sont tournées vers ces cours intérieures pour se protéger des effets d’une lumière solaire directe et de la chaleur induite. Le patio permet ainsi à la lumière zénithale de baigner les espaces intérieurs d’une lumière adoucie.

La prise en compte de ces données dans le contexte climatique provençal constitue un atout pour le confort, tant celui des personnels que celui des usagers.

Comme le montre l’infographie ci-dessus, les successions d’espaces s’organisent selon des volumes ouverts et fermés, scandés par les piliers et des passages, qui conjuguent opacité du béton et transparence du verre. Le vocabulaire plastique est sobre. Il confère à l’ensemble un sentiment de quiétude.

Dans les propos qui précèdent, nous avons cité quelques caractéristiques du bâtiment comme le toit terrasse, la façade libre, les circulations et les ouvertures en bandeaux.

La mention de ces termes et expressions renvoie directement à l’architecture de Le Corbusier, telle qu’il en définit les principes dès les années 1920 avec les Cinq points pour une architecture moderne: les murs porteurs, le plan libre, la façade libre, les pilotis et le toit-terrasse.

Ici, les murs ne fonctionnent plus comme dans la plupart des constructions. Grâce à une ossature indépendante, et surtout à l’utilisation maîtrisée du béton, les murs portants extérieurs sont supprimés, permettant ainsi de disposer de toute l’enveloppe pour éclairer l’intérieur et les ouvertures peuvent courir d’un bord à l’autre de la façade (principe de la façade libre). Enfin le toit-terrasse, à défaut d’être aménagé comme à la Cité Radieuse de Marseille, peut recevoir une isolation végétale comme à l’Ecole Internationale de Manosque ou des panneaux solaires pour contribuer à une gestion écologique du bâtiment, comme c’est le cas dans de nombreuses et récentes réalisations.

Étude quartier Gallaratese, Milan 1969 © Aldo Rossi

Mais les architectes de l’agence AT préfèrent convoquer la démarche et les créations d’Aldo Rossi (1931-1997). L’étude de son œuvre montre en effet que « si les bâtiments d’Aldo Rossi semblent évidents et facilement appropriables, ils sont pourtant faits d’une succession d’espaces et se nourrissent de références historiques et populaires. La colonne, l’arche et la lucarne ne sont plus de simples éléments de langage, ils sont employés pour servir l’architecture, parce qu’ils font sens dans l’histoire qui est racontée » (Extrait d’un article de Bastien Saint-André) Les architectures d‘Aldo Rossi expérimentent un principe analogique où la référence historique n’est viable qu’en la synthétisant et la condensant dans des formes élémentaires avec les types fondamentaux que sont la rue, la façade, le mur, la fenêtre …. Ainsi, ses immeubles des années 1970 et 1980 éprouvent-ils les lignes du cube, du cône ou du cylindre, et s’organisent-ils généralement sur des plans symétriques et cela en étant dépourvus de tout ornement.  Il est l’auteur de très nombreux dessins qui évoquent les paysages métaphysiques de Giorgio de Chirico et attestent de son « obsession » des villes. (Réf. texte Nadine Labedade pour le FRAC Centre)

Cette synthèse et ces références historiques et populaires existent à Carnoux à la fois dans la mention des premières constructions individuelles à toit-terrasse, mais aussi dans le rappel de la toiture de l’église Notre-Dame d’Afrique faite de demi-cylindres dont les courbes sont reprises dans les cintres des baies vitrées et les arches du nouvel Hôtel de Ville.

Photos © MM CPC

Nous constaterons par la suite qu’il en est de même pour le kiosque de l’Office du Tourisme.

Giorgio de Chirico, L’Énigme du Jour, Paris 1914 (© MOMA, New York)

Les architectes citent aussi le peintre Giorgio de Chirico. Comme le note Giovanni Loreto dans son texte intitulé Écrit sur l’architecture pour « l’Esprit Nouveau », Giorgio de Chirico a toujours été hanté par ce sentiment de l’architecture, par le sens lyrique et solennel qu’ont les places, les tours, les terrasses et toutes les constructions qui forment une ville lorsque la génialité des architectes et bien souvent aussi, le hasard (le divin hasard comme l’appelle Nietzsche) les dispose d’une certaine façon. Dans toute sa production de 1910 à 1914, de Chirico raconte toujours le mystère des villes, le calme et le recueillement des architectures italiennes à l’heure du soir…  

Le projet architectural doit être appréhendé dans son ensemble. Pour ce faire, après l’Hôtel de Ville, étudions le Point d’Accueil Tourisme.

Le kiosque de l’Office du Tourisme

Situé à l’angle du vaste espace Tony Garnier, ce parallélépipède de béton et de verre est surmonté d’une toiture à quatre pans asymétriques. Notons l’échancrure qui ceint la partie inférieure de la toiture et qui a une fonction de gouttière.

Ce bâtiment d’allure massive, notamment quand on le découvre en descendant le Mail, est traité dans des tons de pierre qui reprennent la couleur de la stèle du Monument aux Combattants afin de constituer un ensemble plastiquement cohérent. Dans sa forme et sa position, telle qu’il apparaît quand on aborde la place en entrant dans la ville depuis Aubagne, le kiosque peut évoquer le pavillon des Jardins de la Ménara de Marrakech. En revanche, ce dernier qui comporte deux étages est plus aérien.

Photos © MM CPC

Toutefois, à Carnoux, l’esplanade de sable compacté occupe la place du vaste bassin du jardin marocain et le bâtiment ne présente qu’un seul étage avec des ouvertures rectangulaires.

Dans sa conception comme dans son positionnement, le kiosque rappelle les pavillons et les « folies* » des parcs publics. Dans le projet originel et avec le souci de construire un équilibre général, un second pavillon devait border l’angle opposé du parc côté église et a été remplacé par la stèle et son parvis. Comme le mentionnent les architectes, la forme « déstructurée » du volume et de sa toiture font écho à l’urbanisation récente de Carnoux où les toits à deux ou à quatre pentes ont peu à peu remplacé les toitures terrasses d’une architecture qui se voulait plus nord-africaine à la naissance de la commune. C’est une synthèse des deux architectures au cœur de la ville.

© Musée du château de Lunéville

*Le terme « folie » caractérise à partir du XVIIème siècle un petit pavillon dédié à un usage privé, généralement situé aux abords de la ville. Ces bâtiments simples et élégants étaient construits au XVIIème siècle dans le style néo-classique.

On connaît aussi les folies d’Emmanuel Héré, un architecte lorrain né à Nancy. Pour Stanislas Leszczynski, roi de Pologne et duc de Lorraine, il réalise la place maintenant connue sous l’appellation place Stanislas et les folies du jardin du château de Lunéville. Les folies conçues par Emmanuel Héré sont inspirées par l’exotisme et sont originales et extravagantes. Les deux plus connues sont le Trèfle et le kiosque (voir coupe du salon ci-jointe). Elles sont détruites à la mort de Stanislas à la fin du XVIIIème siècle.

 

© mjs capes.worpress.com

Depuis, ce type de construction a été remis au goût de l’époque. Ainsi, l’architecte Bernard Tschumi en a-t-il conçu une série en métal rouge, fondée sur le principe de la « déconstruction », qui ponctue le Parc de La Villette dans la banlieue de Paris. Dans l’exemple représenté, la fonction de belvédère est privilégiée.    

Il est temps de conclure notre propos avec le même souci pédagogique, il paraît nécessaire de préciser qu’en matière d’art, et ici d’architecture, il est prudent de ne pas s’en remettre au jeu de recherche d’analogies formelles ! Pour cela, appuyons-nous sur l’adage : comparaison n’est pas raison !

Comparaison n’est pas raison si on confronte la volumétrie et les ouvertures du nouvel Hôtel de Ville avec celles du Palais de la Civilisation que le régime mussolinien a construit en 1942 pour l’Exposition Universelle de Rome (exposition qui n’a pas eu lieu) et qui prend place dans un projet dénommé E.U.R.

Sources : © Rome-roma.net (à gauche) et © MM.CPC (à droite)

Le Palais de la Civilisation qui s’apparente à un Colisée cubique présente des ouvertures cintrées comme les baies de l’Hôtel de Ville. Mais là s’arrête la comparaison puisque ce bâtiment a pour objet de glorifier les visées impérialistes du régime de l’Italie d’alors !

De même, il est tout aussi incohérent d’évoquer pour le kiosque de l’Office du Tourisme, sa similitude formelle avec un mastaba égyptien de Saqqara, ou avec un mausolée dont les fonctions sont funéraires. Pas question à Carnoux d’enterrer le tourisme !

Sources : © bbc.co.uk (à gauche) et © MM CPC (à droite)

En attendant peut-être une suite traitant de l’urbanisme du cœur de la cité, espérons que cet article aidera les citoyens et les visiteurs à appréhender, avec un regard un peu plus éclairé, l’architecture des nouveaux bâtiments publics du centre-ville de Carnoux-en-Provence.

MM

Aix-en-Provence s’équipe de pavés à la turque…

2 novembre 2018

Maquette du futur BHNS Aixpress en cours d’aménagement dans les rues d’Aix-en-Provence (source : Ville d’Aix)

Tous les Aixois s’en sont rendus compte : le centre-ville est en travaux ! Depuis un an et jusqu’en 2019, les grands axes sont devenues un chantier ininterrompu en prévision de l’aménagement du futur Aixpress, le bus dit à haut niveau de service qui traversera toute la ville sur plus de 7 km, depuis le nouveau pôle d’échange du Krypton, en bordure de l’Arc et de l’autoroute A8, jusqu’à l’avenue Saint-Mitre-des-Champs, au nord-ouest d’Aix, en passant par la gare routière et les universités.

Mais ce n’est pas tout car ce chantier titanesque, qui provoque l’agacement des automobilistes aixois, vient s’ajouter à d’autres grands travaux, engagés en septembre 2016 et qui visent à un réaménagement complet de trois places emblématiques de la cité du Roy René, qui s’étendent sur 8 600 m2, en plein cœur du centre historique, entre le Palais de Justice et l’église de la Madeleine. Un vaste espace public, aménagé dès le XVème siècle, avant la Place des Cardeurs ou celle de l’Hôtel de Ville, et bien avant le Cours Mirabeau, mais qui reste un lieu emblématique de la vie aixoise.

Vue de l’ancien palais des Comtes de Provence depuis les environs de la place des Prêcheurs (source : L’Aixois)

Selon le site très documenté Aix en découvertes, le roi René d’Anjou, devenu comte de Provence en 1434, y fit édifier un palais monumental à l’emplacement d’une ancienne porte de la ville antique dont il avait conservé les trois tours. Ce palais comtal, devenu siège du Parlement de Provence après le rattachement du Comté à la France en 1481, a finalement été détruit en 1786 car il menaçait ruine. Cette destruction s’est alors traduite par un remaniement complet du quartier avec notamment l’édification de l’actuel Palais de Justice et des prisons devenues depuis le siège de la Cour d’Appel.

Vue aérienne de la Place des Prêcheurs qui s’étend à l’Est du Palais de Justice d’Aix-en-Provence (source © Géoportail)

Ce vaste espace public comprend désormais au sud la place de Verdun, ouverte suite à la destruction du Palais, la place des Prêcheurs, sur laquelle se tient traditionnellement le marché, qui devrait y reprendre ses habitudes en mars 2019, et la place Madeleine au nord, devant l’église du même nom. La place des Prêcheurs, qui se situait à l’origine en dehors des limites de la ville antique, est devenu véritablement un centre de la vie aixoise à partir du XVIème siècle, après que l’ancien Jardin du roi René, situé plus à l’Est, se soit urbanisé à son tour sous le nom de Villeneuve, autour du collège édifié par les Jésuite en 1583. Jusqu’en 1775, ce haut-lieu de la vie mondaine d’Aix-en-Provence accueillait également les exécutions publiques avec une roue, un échafaud et plusieurs gibets…

Maquette des futures places de Verdun et des Prêcheurs après réaménagement (© Atelier Garcia-Diaz source : Ville d’Aix)

Il va de soi que le réaménagement en profondeur de ces places historiques, rendu nécessaire pour y refaire entièrement les réseaux souterrains tout en profitant de l’opportunité pour leur donner un aspect plus accueillant, ne pouvait se faire qu’après une sérieuse campagne de fouilles archéologiques conduite par l’équipe d’archéologues de la ville. Ces fouilles ont mis à jour de nombreuses sépultures devant l’église de la Madeleine où s’étendait autrefois le cimetière des Prêcheurs. Elles ont aussi permis de retrouver, devant le Palais de Justice, l’emplacement de l’angle sud-est des fondations de l’ex palais comtal.

Fouilles archéologiques sous la place des Prêcheurs (extrait d’une vidéo de Provence Azur TV)

Des vestiges de caves, de murs et de l’ancienne Voie Aurélienne qui longeait les remparts ont ainsi été mis à jour, si bien que les services municipaux ont dû phosphorer durant l’été 2017 pour revoir partiellement l’aménagement des futures places afin d’y intégrer de grandes dalles vitrées qui permettront aux passant de visualiser quelques-uns des vestiges archéologiques ainsi découverts, tandis qu’un marquage au sol, intégré au futur pavage de la place permettra de repérer l’emplacement des fondations de l’ancien édifice comtal et de la voie romaine adjacente. L’opération se traduira par un léger surcoût de 600 000 €, une paille par rapport au coût total des travaux qui est évalué à 20 millions d’euros, dont environ la moitié pour la réfection des réseaux enterrés de gestion des eaux pluviales, d’adduction d’eau potable (dont certaines canalisations sont encore en plomb dans ce quartier), de pose des fourreaux destinés à l’installation future de la fibre optique, et de mise en place d’un réseau de bornes électriques pour les forains et la recharge des véhicules.

Emplacement des vestiges de l’ancien Palais comtal et des espaces de visualisation qui seront conservés (source : Ville d’Aix)

Les opérations de pavage ont, quant à elles, commencé depuis février 2018, comme le précise un article de La Provence. Elles nécessiteront au total pas moins de 8 000 tonnes de pierres, toutes soigneusement taillées au millimètre près, avec une surface légèrement griffée pour éviter les glissades malencontreuses par temps de pluie. C’est l’entreprise UrbaTP, implantée depuis 2003 à Meyreuil, qui a remporté ce marché fabuleux consistant à couvrir près de 2 hectares d’espace public avec des pavés de différentes nuances allant du beige au gris clair, sous la houlette de l’Atelier Garcia Diaz, un cabinet montpelliérain d’architectes, urbanistes et paysagistes.

Carrière près de Sogüt en Turquie (source UrbaTP)

Un chantier qui est néanmoins sujet à controverse car les pierres calcaires en question, choisies précisément pour faire couleur locale, sont extraites de la carrière de Sogüt, située en Turquie, à 2 700 km de là ! A tel point d’ailleurs que, selon La Gazette des Communes, une cargaison de 6000 tonnes de pavés destinés au chantier des trois places à Aix a été bloquée pendant plusieurs jours, fin septembre, par les douanes françaises, dans le port de Marseille, le temps des contrôles nécessaires.

Voilà qui illustre bien le paradoxe de notre conception du développement durable : pour protéger notre environnement de toute nuisance, on préfère fermer les carrières de pierre qui ont fait la renommée de la région à une époque où la pierre de Cassis, exploitée depuis l’Antiquité, était exportée pour construire les quais d’Alexandrie (mais pas le socle de la statue de la Liberté à New York, contrairement à une légende urbaine anisée tenace, ledit socle étant réalisé en béton et granite rose du Connecticut). Et, dans le même temps, pour conserver l’aspect local de notre environnement urbain, on importe de l’autre bout du monde, des pierres qui, certes, reviennent moins cher car extraites par une main d’œuvre moins exigeante et dans un contexte réglementaire moins rigoureux, mais se traduisent par un bilan environnemental global bien pire, quoique moins visible depuis le centre-ville d’Aix-en-Provence…

L.V. 

Un designer aux idées lumineuses

14 août 2018

Le designer néerlandais Daan Roosegarde vient encore de faire parler de lui en installant en février 2018 sa fameuse tour dépolluante dans un jardin de la ville polonaise de Cracovie. Le lieu n’a pas été choisi au hasard tant la Pologne se distingue pour abriter 33 des 50 villes européennes où l’air ambiant est considéré comme le plus pollué ! Ce sont les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé, basés sur les données mesurées en 2016, qui établissent ce palmarès peu glorieux pour la Pologne, alors même que ce pays est sensé héberger en décembre prochain le prochain sommet mondial sur le climat, la COP 24, dans la ville de Katowice, en bonne place dans ce classement des villes les plus polluées…

La Smog Free Tower installée à Cracovie (photo © Studio Roossegarde)

A Varsovie même, le taux de particules fines dans l’air est jusqu’à dix fois supérieur aux normes européennes dans certains quartiers, et c’est bien pire encore dans certaines villes du sud, en Silésie notamment. Les causes de cette situation catastrophique sont multiples, mais l’omniprésence de l’utilisation du charbon, qui sert à produire plus de 80 % de l’électricité polonaise, en est largement responsable. Plus que les centrales électriques ou les mines de charbon, les principaux émetteurs de particules fines à l’origine de cette pollution chronique sont d’ailleurs plutôt les particuliers qui se chauffent au charbon, voire qui brûlent des déchets pour se chauffer…

La Smog Free Tower en fonctionnement à Cracovie (photo © Studio Roossegarde)

Cracovie n’est d’ailleurs qu’une des étapes européennes de cette Smog Free Tower, mise au point par Daan Roosegarde après un voyage en Chine où il a découvert avec effarement l’impact de la pollution de l’air qui noie les grandes villes dans un brouillard quasi permanent, comme pouvait en connaître la ville de Londres jusque dans les années 1960. Testée initialement à Rotterdam en 2015, cette tour dépolluante est un petit édifice de 7 m de hauteur entouré de volets et qui fonctionne comme un aspirateur géant, capable d’avaler 30 000 m3 d’air par heure.

Grâce à un ingénieux système d’ionisation positive, plus de 75 % des particules fines en suspension dans l’air, PM 10 et PM 2,5 (c’est-à-dire dont le diamètre aérodynamique est inférieur à 2,5 micromètre) sont retenus avant restitution de l’air purifié. Et, cerise sur le gâteau ou intuition poétique géniale, les particules solides ainsi collectées sont compressées pour en faire des bagues, vendues sous le joli nom de Smog Free Ring, à 250 € pièce. Chaque bague ainsi créée est constituée d’environ 1 million de particules fines de carbone et rencontre, paraît-il, un succès fou comme bague de mariage !

Installée à Pékin depuis 2016, la Smog Free Tower a ensuite fait une tournée triomphale dans l’empire du Milieu, notamment à Shanghai et à Tianjin, cette dernière se classant, selon l’OMS, à la quatrième place des grandes villes mondiales les plus polluées, derrière Dehli, Le Caire et Dhaka (au Bengladesh). Un beau succès en tout cas pour ce designer néerlandais hors norme, nommé il y a trois ans Young Global Leader au Forum économique de Davos et qui se définit lui-même comme un « hippie avec un business plan ».

Le designer néerlandais Daan Roosegarde (photo © Studio Roossegarde)

Un hippie qui a bien la tête sur les épaules en effet et qui ne s’arrêtera pas en si bon chemin, lui qui collectionne les distinctions et se sent investi d’une véritable mission pour rendre la ville de demain plus vivable. Il travaille déjà, avec son équipe à miniaturiser sa Smog Free Tower pour pouvoir en installer une sur le guidon de chaque cycliste, et il œuvre en parallèle avec la NASA pour purifier l’espace des nombreuses épaves flottantes qui l’encombrent.

Avant son invention emblématique destinée à lutter contre le smog urbain, notre designer qui considère que « le design, ce n’est pas juste inventer une chaise ou une lampe de plus, le design, c’est d’abord améliorer la vie ! » et qui multiplie les conférences dans le monde, s’était déjà fait remarqué en 2014 par sa conception d’une « autoroute intelligente » aux Pays-Bas.

La smart highway conçue par Daan Roosegarde (photo © Studio Roossegarde)

Le revêtement de cette smart highway présente la particularité de se recharger avec la lumière du soleil durant la journée, et à la nuit venue se pare d’un marquage au sol lumineux de couleur verte, offrant aux conducteurs une meilleure visibilité et une sécurité optimale tout en minimisant les coûts de fonctionnement et ceci pour un investissement initial minime. Même les plaques de verglas sont rendues fluorescentes pour les signaler aux automobilistes, tandis que des diodes sensibles aux courant d’air s’allument sur les bas-côtés au passage des voitures.

Piste cyclable éclairée à la manière de Van Gogh par le designer Daan Roosegarde (source © Dezeen)

Un concept appliqué ensuite aux pistes cyclables qui scintillent de mille feux grâce à une peinture phosphorescente activée par le rayonnement solaire. Une invention révolutionnaire, qui évoque furieusement la fameuse Nuit étoilée du peintre Van Gogh et qui permet aux cyclistes de rouler de nuit sur une piste cyclable parfaitement éclairée. De la techno-poésie à l’état pur…

A quand la diffusion de ces nouvelles inventions lumineuses dans nos villes ?

L.V. 

Le PC s’accroche au Colonel-Fabien

6 août 2018

La place du Colonel-Fabien, située dans le XIXe arrondissement de Paris, fait partie de ces institutions de la vie politique française. Le Parti communiste français y a installé son siège en 1971 et il n’en a pas changé depuis. Il faut dire que le lieu est emblématique. Le nom même de Place du Colonel-Fabien, dont les initiales (P. C. F.) évoquent vaguement celles du Parti, est un hommage à un résistant communiste valeureux, décédé en 1944 sous ce nom de guerre de « Colonel Fabien ».

Pierre Georges, alias Colonel Fabien

Pierre Georges, puisque tel était son véritable patronyme, était le fils d’un boulanger de Villeneuve-Saint-Georges. Né en 1919, il avait adhéré au PCF à l’âge de 14 ans et s’était engagé à 17 ans dans les Brigades internationales aux côté des Républicains espagnols. Il y bénéficie d’une formation militaire dans une école d’officiers et écope d’une grave blessure qui l’oblige à rentrer en France deux ans plus tard, en juin 1938.

Engagé comme ouvrier dans une usine de Bréguet aviation, il devient membre du Comité national du Mouvement des Jeunes communistes de France, ce qui lui vaut d’être interné fin 1939 puisque l’URSS était alors l’alliée des Allemands. Évadé en juin 1940, il se réfugie en zone libre à Marseille. L’attaque de l’Union soviétique par les armées hitlériennes en juin 1941 incite le Parti communiste à mettre en place une Organisation spéciale pour développer des actes de guérilla armée contre l’occupant allemand. Pierre Georges en devient le commissaire militaire, aux côtés du commissaire politique Albert Ouzoulias, alias « Colonel André ».

Pierre Georges prend le pseudonyme de « Frédo » et réalise lui-même ce qui est considéré comme le premier attentat meurtrier contre les troupes d’occupation, en assassinant, le 21 août 1941, sur le quai de la station Barbès-Rochechouart, un aspirant de la Kriegsmarine. Cet attentat, qui marque l’entrée officielle du PCF dans la résistance armée, est aussi le point de départ de lourdes représailles qui coûteront la vie à de multiples militants et otages, ce qui amènera de nombreuses personnalités dont Marcel Cachin, Henri Frenay et même le Général de Gaulle, à désavouer cette stratégie.

Plaque commémorative au 34 rue Gandon, dans le 13e arrondissement de Paris, à l’emplacement du poste de commandement du colonel Fabien lors de la Libération de Paris

En mars 1942, Pierre Georges est d’ailleurs l’un des derniers survivants de cette organisation, lorsqu’il quitte Paris pour se réfugier dans le Doubs où il met en place les premiers groupes de FTP (Francs-tireurs et partisans) sous le nom de guerre de « Capitaine Henri ». Blessé en juillet 1942 après avoir participé au sabotage du transformateur des usines Lip, il est arrêté à Paris en novembre, condamné à mort mais transféré au Fort de Romainville d’où il parvient à s’évader en mai 1943.

En août 1944, alors qu’il a adopté son nouveau pseudonyme de « Colonel Fabien » et qu’il est devenu responsable des FTP pour le sud de la région parisienne, il participe aux combats de la libération de Paris, appuyé par les blindés de la 2ème DB du général Leclerc, et rassemble à l’automne un groupe de 500 hommes qui s’engagent aux côté de l’armée régulière dans son avancée vers l’Est. Il n’atteindra cependant pas le sol allemand puisqu’il meurt le 27 décembre 1944 en tentant de désamorcer une mine près de Mulhouse.

Au delà de la valeur symbolique que représente le nom de ce militant de la première heure, si le PCF est aussi attaché à son siège, c’est qu’il a la chance d’être abrité dans un bâtiment lui-même emblématique, construit entre 1968 et 1971 sur la base d’une conception dessinée à partir de 1965 par le célèbre architecte brésilien Oscar Niemeyer, auréolé d’une notoriété internationale pour avoir été l’architecte des principaux bâtiments publics de la nouvelle capitale Brasilia, inaugurée en 1960. Membre de longue date du PC brésilien, Oscar Niemeyer avait dû s’ exiler en France lors de la prise de pouvoir de la dictature militaire en 1964.

L’immeuble siège du PCF place du Colonel-Fabien, conçu par Oscar Niemeyer

Dans l’esprit de son concepteur, «  le siège du PCF constituera dans cette ville, un exemple d’architecture contemporaine, un point d’attraction et de tourisme. Un bâtiment aux formes nouvelles, simple sans finitions luxueuses et superflues. La maison du travailleur. Et le siège du PCF ne sera pas simplement un bon exemple d’architecture, mais une marque de la société socialiste ». Une vision très politique donc préside à la création de cette vaste barre d’immeuble en forme de S, reposant sur 5 poteaux, ce qui donne l’impression qu’il flotte comme une bannière. Le bâtiment comporte 3 vastes sous-sols hébergeant notamment le foyer de la classe ouvrière et de nombreux couloirs d’exposition.

Foyer du siège du PCF, place du Colonel Fabien, en 2002 (photo © Daniel Janin / AFP)

Quant à la vaste coupole blanche qui, selon son concepteur évoque le ventre d’une femme enceinte, elle abrite, non pas des chars russes à l’affût comme certaines mauvaises langues l’ont longtemps soupçonné, mais la salle de réunion du Comité national du Parti.

En ces temps de disette pour de nombreux partis politiques dont les effectifs de militants ont fondu comme neige au soleil (le PCF revendiquait 700 000 adhérents en 1978 et en annonçait 57 000 en 2016), il devient nécessaire d’adapter la voilure, et le changement des locaux du siège est une variable d’ajustement naturelle. En dehors du Parti radical qui occupe toujours, depuis sa création en 1933, son siège historique situé rue de Valois dans le 1er arrondissement parisien, rares sont les partis qui n’ont pas dû se résoudre à vendre leur siège devenu trop grand et trop coûteux à entretenir.

La salle du conseil national du PCF, place du Colonel-Fabien (photo © Jacques Demarthon / AFP)

C’est ainsi qu’en 2008, le Front national a quitté son siège emblématique de Saint-Cloud, connu sous le nom de « Paquebot », un imposant bâtiment situé à proximité du domaine familial des Le Pen à Montretout, dans les Hauts-de-Seine. Racheté en 2011 par une chaîne de maisons de retraite, le bâtiment a été transformé en une résidence haut de gamme pour seniors... Les Verts également ont dû vendre en 2016 leur siège situé dans une ancienne chocolaterie le long du canal Saint-Martin, tandis que le Parti socialiste a signé en début d’année 2018 l’acte de vente de son siège de la rue de Solférino et que Les Républicains ont mis en vente le leur, situé rue de Vaugirard.

Mais si tous les autres partis vendent, souvent avec difficultés, le PC lui préfère rester dans ses murs et en tirer profit en le louant afin de couvrir les énormes frais d’entretien de ce bâtiment immense de 15 000 m2, classé monument historique en 2007. « Nous nous sommes professionnalisés dans la location de tout ou partie des étages, sur du long terme comme plus ponctuellement, pour des événements particuliers », explique ainsi sans ciller au Figaro Jean-Louis Frostin, membre du comité exécutif du PCF et administrateur du siège.

Défilé de haute-couture de Jean-Paul Gaultier en 2014 dans les locaux du PCF (photo © Imaxtree / Madame Figaro)

De fait, le PCF ne conserve pour son usage propre que l’ensemble des sous-sol et deux des cinq étages du bâtiment principal, le reste étant loué principalement à une start-up, Believe Digital, spécialisée dans la musique en streaming. Et ce n’est pas tout car le siège du PCF abrite chaque année plus de 200 événements commerciaux ou privés, dont les tournages de plusieurs films récents (tels que la série Trepalium en 2015), qui permettent de faire entrer de l’argent dans les caisses du parti. Les défilés de mode de haute-couture en particulier prisent beaucoup ce lieu emblématique qui a vu en 2000 défiler la nouvelle collection de Prada, suivie depuis par celles de Yves Saint-Laurent, de Vuitton, ou encore de Jean-Paul Gaultier qui, pour sa collection 2014-2015 avait transformé la coupole du Comité central du PCF en vaste vaisseau spatial…

Une valorisation commerciale qui fait grincer les dents de nombreux militants communistes, agacés par ce grand écart idéologique permanent, le prix à payer pour conserver dans le giron du parti un bâtiment aussi prestigieux que symbolique, dans lequel avait été signé en 1972 le Programme commun avec le Parti socialiste, une histoire déjà ancienne…

L.V.