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Serre-Ponçon, le barrage qui attire les convoitises

6 août 2019

Vue aérienne du barrage de Serre-Ponçon (photo © Christophe Ben / L’Energeek)

Achevé en 1959 et mis en eau jusqu’en 1961, le barrage de Serre-Ponçon, édifié en travers du lit de la Durance, un peu en aval de sa confluence avec l’Ubaye, constitue le plus important plan d’eau artificiel en France, en volume du moins, avec une capacité de près de 1,3 milliard de m3, sinon en étendue puisque sa superficie (28 km2) est très inférieure à celle du lac du Der, situé en Champagne.

Il faut dire que le site se prête admirablement à la réalisation d’un barrage, envisagé dès 1897 mais pour lequel il a fallu attendre la deuxième moitié du XXe siècle avant de disposer des compétences techniques nécessaires à sa construction. Mesurant 630 m de longueur pour 124 m de hauteur, l’ouvrage est un mastodonte dont le volume représente 14 millions de m3 de remblais, soit l’équivalent de plus de 5 fois la pyramide de Khéops.

Pendant la construction du barrage, le ballet des camions (source © L’Ubaye en cartes)

Certes, les engins de terrassement dans les années 1950 ont fortement gagné en capacité depuis l’Ancienne Égypte. Mais il a fallu pour la conception de cet ouvrage hors normes par les ingénieurs d’EDF et de Coyne et Bellier maîtriser parfaitement les techniques d’injections pour assurer l’étanchéité des fondations et des ancrages, mais aussi celles de la construction de grands ouvrages en terre compactée, sur la base de l’expérience acquise notamment aux États-Unis.

Situé à la limite des deux départements voisins des Hautes-Alpes et des Alpes-de-Haute-Provence, le lac de retenue a noyé les villages d’Ubaye et de Savines, reconstruit plus en hauteur. A l’origine, cet ouvrage a été conçu pour remplir trois objectifs complémentaires : maîtriser le risque de crues qui peuvent être catastrophiques comme l’avaient notamment montré les grandes inondations de 1843 et 1856, produire de l’hydroélectricité et développer l’irrigation.

Vue du canal EDF de la Durance (source © EDF)

Soixante ans après sa réalisation, force est de constater que l’ouvrage a parfaitement rempli sa mission et continue à offrir ses services à toute la région. Outre son effet régulateur sur les crues de la Durance, le barrage de Serre-Ponçon constitue la tête de pont de toute une chaine Durance-Verdon constituée de 23 barrages et 33 usines hydroélectriques, le long du canal EDF qui court sur 250 km entre Serre-Ponçon et l’étang de Berre. Ce canal permet d’irriguer de l’ordre de 120 000 hectares et d’alimenter en eau potable plus de 3 millions d’habitants dont toute l’agglomération marseillaise, fournissant 27 % de l’eau potable consommée dans toute la région PACA. Les 15 centrales hydroélectriques situées directement le long du canal totalisent une puissance de 2000 MW (dont 360 MW pour la seule centrale de Serre-Ponçon), soit l’équivalent de deux tranches de centrales nucléaires et produisent chaque année environ 6 milliards de kWh, ce qui représente 10 % de la production hydroélectrique française.

Plage au bord du lac à Savines (source © SMADESEP)

Mais au-delà de ces objectifs qui ont justifié la construction de telles infrastructures, le lac de Serre-Ponçon est surtout devenu un haut-lieu du tourisme local. Sous l’impulsion du Syndicat mixte d’aménagement et de développement de Serre-Ponçon, créé en 1997, les berges ont été aménagées sur plus de 11 km avec 9 plages publiques et 10 ports et pontons publics, à tel point que près de 40 % de l’activité touristique des Hautes-Alpes est désormais concentrée autour du lac.

Des activités économiques connexes se sont même développées en bénéficiant de cet écosystème artificiel si particulier. Il en est ainsi de l’exploitation des sédiments qui s’accumulent dans la cuvette. Chaque année un carrier local, La Routière du Midi, extrait les alluvions dont les gros éléments, de bonne qualité car issus du Massif des Ecrins, servent à l’empierrement des chaussées. Quant aux sédiments les plus fins, dont on extrait chaque année de l’ordre de 1 million de m3, ils sont mélangés avec des déchets verts pour obtenir un compost très recherché comme support de culture et terreau de jardin.

Face à un tel succès et alors que le changement climatique en cours trace des perspectives de plus en plus alarmantes quant au risque de raréfaction des ressources en eau, on conçoit que le devenir de cet aménagement hydraulique suscite moult réflexions. Alors que la concession accordée à EDF pour l’exploitation du barrage court encore pour une bonne quinzaine d’années, se pose d’ores et déjà la question de son renouvellement, l’Union Européenne poussant la France à ouvrir à la concurrence l’exploitation de ses quelques 150 gros barrages hydroélectriques.

Dans la cuvette du lac, des lieux insolites : ancien viaduc de chemin de fer construit en 1903 (photo © Sylvie Damagnez)

Du coup, les collectivités territoriales s’intéressent de très près au sujet. C’est le cas notamment du Conseil départemental des Hautes-Alpes qui vient d’adopter à l’unanimité, vendredi 12 juillet 2019, une délibération appelant le Département à se porter candidat à la gestion des barrages hydroélectriques situés sur son territoire. Serre-Ponçon est bien entendu en ligne de mire mais d’autres sites également, y compris le barrage du Sautet, pourtant situé dans l’Isère mais qui empiète sur le territoire de 3 communes des Hautes-Alpes.

La loi de transition énergétique pour la croissance verte, permet en effet désormais aux collectivités locales de prendre des participations dans des Sociétés d’économie mixte (SEM) hydroélectriques créées spécifiquement avec des entreprises privées spécialisées pour exploiter les barrages. Une voie que le Département des Hautes-Alpes souhaiterait mettre en œuvre comme il l’affiche ostensiblement et un exemple qui pourrait d’ailleurs bien être suivi par d’autres collectivités, y compris peut-être la Région PACA elle-même, elle qui s’enorgueillit d’avoir « une COP d’avance », sans que personne ne sache très bien ce que peut bien vouloir signifier un tel slogan publicitaire…

Les élus départementaux des Hautes-Alpes ont en tout cas parfaitement perçu toute l’importance que devraient prendre demain des ouvrages hydrauliques comme le barrage de Serre-Ponçon, dans un monde où les ressources en eau deviennent rares alors qu’elles n’ont jamais été aussi précieuses pour le développement économique, agricole, touristique mais aussi comme source d’énergie renouvelable. Un bon pari sur l’avenir sans aucun doute !

L. V.

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La finance au secours du climat ?

11 juillet 2019

Pierre Larroutorou (extrait vidéo © ThinkerView)

Parmi les 74 députés français élus le 26 mais 2019 au Parlement européen, figure un ardent défenseur de la lutte contre le changement climatique. Placé en cinquième position sur la liste justement intitulée Envie d’Europe écologique et sociale, dirigée par Raphaël Glucksmann, il a été élu de justesse puisque le score de 6,19 % obtenu par la liste pourtant soutenue par le Parti socialiste, ne lui a permis d’avoir que 5 élus. Voilà donc que Pierre Larrouturou accède à 54 ans à son deuxième mandat électif, après avoir été un temps conseiller régional d’Ile de France, entre 2010 et 2015, sous l’étiquette des Verts.

Agronome de formation, cet économiste est un disciple de René Dumont, persuadé depuis toujours que le Monde ne peut se développer de manière harmonieuse sans davantage de justice sociale. Longtemps militant au PS, il avait créé en mars 2012 le Collectif Roosevelt aux côtés de nombreuses personnalités parmi lesquelles Edgard Morin, Michel Rocard ou encore Stéphane Hessel, dont il était très proche.

Pierre Larroutorou et Stéphane Hessel présentent une motion au congrès du Parti socialiste à Toulouse en 2012 (source © Daily Motion)

Ayant claqué à trois reprises la porte du PS qu’il juge trop timide dans ses volontés réformatrices, Pierre Larrouturou a toujours milité pour la réduction du temps de travail, un meilleur partage des richesse, une Europe plus démocratique et qui fut dès 2005 un des rares économistes à prédire la survenance de la crise économique majeure de 2008, s’attirant les moqueries acerbes d’un Dominique Strauss-Kahn alors au sommet de sa gloire.

Son aventure à la tête de son propre parti, Nouvelle Donne, créé fin 2013, ne lui a pas attiré que des amitiés comme il le raconte lui-même dans une longue interview qu’il a accordé en juin 2018 au média internet Thinkerview, qui fait un tabac d’audience sur YouTube.

En novembre 2017, Pierre Larrouturou publie un livre intitulé en toute modestie Pour éviter le chaos climatique et financier, un ouvrage coécrit avec Jean Jouzel, ancien vice-président du GIEC, et dont les recherches en tant que glaciologue ont contribué à mettre en évidence, dès les années 1980, l’impact du réchauffement climatique mondial.

Depuis lors, l’économiste Pierre Larrouturou a un peu mis de côté son combat contre le chômage pour se concentrer sur ce nouveau cheval de bataille qui, de son propre aveu, l’empêche de dormir. L’association qu’il a créée avec l’ex-glaciologue climatologue Jean Jouzel et dont il a été un temps le salarié, s’appelle Pacte Finance Climat.

L’économiste Pierre Larrouturou et le climatologue Jean Jouzel (photo © Stéphane Geufroi / Ouest-France)

Tout un programme que cet économiste passionné expose avec infiniment de pédagogie, partant d’un constat largement partagé et que les projections du GIEC résument de manière très visuelle : même en supposant que les engagements pris dans le cadre de l’Accord de Paris lors de la COP 21 soient scrupuleusement respectés (ce qui est loin d’être le cas, surtout depuis que ces mêmes accords ont été piétinés par Donald Trump, pourtant à la tête d’un des principaux pays émetteurs de gaz à effet de serre), le réchauffement climatique atteindrait plus de 3 °C d’ici la fin du siècle, avec sans doute des effets irréversibles et des emballements incontrôlables perceptibles dans les quelques années à venir. On est vraiment très proches désormais du point de rupture et seules des politiques ambitieuses et coordonnées de réduction des émissions de gaz à effet de serre pourraient peut-être encore permettre d’éviter le chaos généralisé.

Les trajectoires du probable : quel scénario pour le futur (source © Pacte Climat)

L’objectif visé est clair : faire en sorte que l’Europe joue un rôle moteur en démontrant, par une politique volontariste, qu’il est possible de diviser par quatre d’ici 2050 ses émissions de gaz à effet de serre tout en créant des millions d’emplois, grâce à des investissements massifs notamment dans l’isolation des bâtiments, dans le développement des énergies renouvelables, dans des transports publics propres et dans des politiques d’économie d’énergie à grande échelle.

Un dessin signé Wingz (source © CFDT)

Les études montrent que le pari vaut la peine d’être tenté avec 6 millions de nouveaux emplois à la clé et une réduction significative des dépenses d’énergie, mais aussi une diminution des dommages liés aux catastrophes naturelles voire à terme aux tensions politiques provoquées par l’inévitable immigration de réfugiés climatiques.

Comment amorcer la pompe pour financer un chantier aussi colossal ? En fait la réponse est simple et les outils pour y arriver existent déjà : les banques centrales, américaines comme européennes, ont créé massivement de la monnaie lors de la crise de 2008 pour sauver les banques commerciales menacées de faillite, et la Banque centrale européenne continue à le faire discrètement mais à grande échelle. Depuis 2015, ce sont pas moins de 2500 milliards d’euros qui ont ainsi été injectés par la BCE auprès des banques commerciales, l’essentiel de cette masse monétaire servant uniquement à la spéculation financière puisqu’on estime que seulement 300 millions d’euros ont été prêtés au secteur privé pour des investissements productifs, une misère !

Un dessin signé Nawaq (source © Jolyday)

Dans ces conditions, même le FMI en fait le constat : ces énormes sommes d’argent créées de manière totalement artificielle ne font qu’alimenter la bulle spéculative et nous rapprochent chaque jour davantage d’une nouvelle crise économique que le journal Les Échos prédit déjà comme 10 fois plus grave que celle de 20008 : « l’économie mondiale est comme le Titanic, elle accélère avant le choc »…

La proposition est donc évidente : il suffirait d’affecter cette création monétaire à des investissements en faveur de la transition énergétique. Pour cela, pas besoin de créer de nouvelles usines à gaz. Il suffit de s’appuyer sur la Banque européenne d’investissement (BEI) en lui adossant une nouvelle filiale, une Banque du développement durable, qui, dans le cadre d’un nouveau Traité européen à négocier entre les États les plus engagés, attribuerait à chacun d’entre eux un droit de tirage correspondant à 2 % de son PIB. De quoi investir 45 milliards en France sous forme de prêt à taux zéro pour financement massivement l’isolation des logements et le développement de transports publics propres.

Pierre Larroutorou sur ThinkerView

A cela s’ajoutent bien sûr d’autres leviers à actionner sous la forme d’une taxe sur les transactions financière et une taxe sur les émissions de CO2, mais surtout une contribution climat sous forme d’une taxe à hauteur de 5 % sur les bénéfices des entreprises, bien entendu dégressive en fonction du bilan carbone de chacun. Cette taxe, susceptible de rapporter 100 millions d’euros par an, alimenterait un Fonds européen pour le climat et le développement permettant de soutenir l’effort de recherche, les investissements pour la transition énergétique et l’aide au développement en faveur de nos voisins africains les plus exposés aux effets du dérèglement climatique. Une taxation évidemment peu populaire auprès des milieux d’affaire mais qui permettrait de compenser la chute régulière observée depuis le milieu des années 1990, avec un taux moyen d’imposition sur les bénéfices proche de 20 % en Europe alors qu’il est resté autour de 35 % aux États-Unis, jusqu’aux décision récentes de Donald Trump.

Reste à savoir désormais si ce pacte finance-climat a une chance d’être mis en œuvre, ce qui suppose que les chefs d’États européens, Emmanuel Macron et Angela Merkel en tête, s’en emparent de manière volontariste. Nombreux sont en tout cas les élus locaux de tous bords qui soutiennent la démarche : c’est peut-être le moment ou jamais pour nos responsables politiques, nouvellement élus à la tête des instances européennes, de faire preuve de clairvoyance et de courage, avant qu’il ne soit trop tard…

L. V.

Energy Observer : la marine sans voile ni vapeur…

1 juillet 2019

Le commandant Jacques-Yves Cousteau devant la Calypso (photo © Marka – Getty)

Chacun se souvient de la Calypso, le célèbre navire océanographique du commandant Cousteau, véritable plate-forme médiatique qui a sillonné les mers du globe pour en rapporter de multiples images destinées à faire connaitre au grand public le fameux « Monde du silence » des abysses océaniques mais aussi toute la richesse et la fragilité de la biodiversité marine.

Voilà que la Calypso s’est trouvé un nouvel héritier, du nom bien français d’Energy Observer, un ancien maxi-catamaran de course, construit au Canada en 1983 sous la supervision du navigateur Mike Birch, premier voilier à avoir franchi la barre symbolique des 500 milles en 24 heures, ce qui représente une vitesse moyenne de près de 40 km/h. Mais ce voilier de compétition s’est beaucoup transformé depuis, rallongé à plusieurs reprises pour atteindre désormais un peu plus de 30 m de long.

Energy Observer vue de haut dans sa configuration actuelle (source © site Energy Observer)

Et surtout, il a été radicalement transformé pour devenir un véritable laboratoire flottant, reconditionné en « navire du futur à propulsion électrique fonctionnant grâce à un mix d’énergies renouvelables et un système de production d’hydrogène décarbonée à partir de l’eau de mer », devenant ainsi « le premier navire hydrogène visant l’autonomie énergétique, sans émission de gaz à effet de serre ni particules fines ».

Présentation de la maquette d’Energy Observer par son capitaine, Victorien Erussard, en présence de Nicolas Hulot et Emmanuel Macron lors de la COP 23 en 2017 à Bonn (source © site Energy Observer)

Son porte-parole et capitaine, le très médiatique Victorien Erussard, ancien coureur au large et officier de marine marchande, en a fait par ailleurs un support de communication particulièrement performant qui permet de drainer de multiples sponsors parmi lesquels le groupe Accor, Engie, Air Liquide, les assureurs Thelem Assurance ou encore la Caisse centrale de réassurance, mais aussi de nombreux partenariats officiels avec l’UNESCO ou avec le Ministère de la transition écologique et solidaire.

Pour assurer cette couverture médiatique maximale, les promoteurs du projet ont entrepris leur propre odyssée autour du monde après un tour de France engagé le 26 juin 2017 au départ de Saint-Malo, le port d’attache d’Energy Observer et qui l’a notamment conduit à Marseille en décembre 2017. Sous la direction du chef d’expédition, le réalisateur Jérôme Delafosse, cette « Odyssée du Futur » qui devrait durer au moins jusqu’en 2022, permettra au bateau et à son équipage de 6 à 10 personnes, se relayant pour permettre d’être opérationnel 7 jours sur 7, de visiter 50 pays avec 101 escales programmées. Passé en juin 2019 à Saint-Petersbourg, le navire est actuellement en route vers le Spitzberg, dans l’Océan Arctique, un nouveau défi pour un bateau qui fonctionne principalement à l’énergie solaire.

Panneaux solaires biface (source © site Energy Observer)

Car c’est bien la particularité de ce voilier hors-norme, qui d’ailleurs n’a pas de voile : il s’agit d’un catamaran à propulsion électrique qui produit sa propre énergie en exploitant son environnement. L’essentiel de cette électricité est produite par des panneaux solaires photovoltaïques qui couvrent une bonne partie de sa surface : 168 m2 au total, avec plusieurs technologies différentes dont des dispositifs souples antidérapant sur lesquels on peut marcher et même des panneaux biface, installés sur les ailes solaires latérales et arrière, qui permettent de produire 30 % d’énergie supplémentaires en exploitant la réverbération sur la mer et les surfaces blanches des flotteurs.

Energy Observer à Amsterdam en avril 2019 (source © site Energy Observer)

Deux éoliennes à axe vertical ont aussi été installées sur le bateau afin de produire de l’électricité complémentaire la nuit et lorsque l’ensoleillement est insuffisant, tandis que les moteurs électriques sont réversibles et peuvent fonctionner également pour la production d’électricité à la manière d’hydroliennes lorsque le bateau se fait tracter par une voile de kitsurf ou est amarré dans une zone de fort courant. Ces derniers dispositifs se sont néanmoins révélés peu efficaces à l’usage et ont désormais été remplacé par deux ailes verticales latérales constituée de volets réglables ajustés de manière automatique et qu ressemblent plus à des ailes d’avion qu’à une voilure de bateau.

La particularité de ce navire précurseur, bourré d’électronique et pourvu d’environ 6 km de câblage électrique, est qu’il permet de stocker l’électricité produite afin de pouvoir l’utiliser à tout moment pour assurer sa propulsion en toute autonomie quel que soit la météo. Pour cela, il faut des batteries bien sûr mais les batteries pèsent lourd. Elles contribuent d’ailleurs de manière non négligeable au poids total du navire qui est de 30 tonnes.

Il a donc été nécessaire de compléter cette capacité de stockage par une autre technique, celle de l’hydrogène. Celui-ci est produit directement à bord par électrolyse d’eau de mer qui est d’abord désalinisée puis purifiée, via une véritable petite usine intéressée dans les entrailles du bateau. L’hydrogène ainsi produit est comprimé à 350 bars et stocké dans des réservoirs dont la capacité totale est de 62 kg. Un concentré d’énergie qui permet, via un encombrement réduit, d’alimenter les moteurs électriques grâce à une pile à combustible qui retransforme en électricité cet hydrogène.

Energy Observer à Marseille en décembre 2017 (source © site Energy Observer)

Comme d’autres projets tels que celui de la goélette Tara qui parcourt les océans depuis 2007, les catamarans PlanetSolar (le premier à avoir réalisé un tour du monde uniquement à l’énergie solaire en 2012) ou Nomade des Mers (un laboratoire flottant consacré à la recherche et à l’expérimentation, qui parcours le globe depuis 2016) ou encore l’avion solaire Solar Impulse, le projet Odyssée du Futur porté par l’équipe d’Energy Observer, n’est pas seulement un démonstrateur et un développeur de procédés innovants, mais aussi un pilote pédagogique destiné à porter un message planétaire en faveur de la transition énergétique.

D’où la volonté de ses promoteurs à embarquer à bord de nombreux reporters et autres personnalités politiques. Nicolas Hulot fait notamment partie du cercle des partenaires et est d’ailleurs l’un des parrains du projet. Une plateforme de média, Energy Observer Solutions, a d’ailleurs été lancée spécifiquement destinée à promouvoir les différentes initiatives qui sont prises à travers le monde pour préparer un futur plus propre et sensibiliser le grand public aux 17 Objectifs de développement durable fixés par l’ONU à l’agenda 2030, dont Energy Observer est le premier ambassadeur français. Beau programme en perspective, qui va se traduire notamment par la production d’un millier de courtes vidéos mettant en valeur des réalisations concrètes exemplaires. Un pas de plus vers une planète plus vivable ?

L. V.

A Manosque, on mise sur l’énergie verte

24 juin 2019

Loin de tout miser sur le projet ITER et ses promesses d’accéder un jour peut-être à la maîtrise de la fusion nucléaire, le maire LR de Manosque, Bernard Jeanmet-Péralta, par ailleurs président de la communauté d’agglomération Durance Luberon Verdon Agglomération (DLVA), se débat depuis des années pour tenter de mettre en œuvre une autre voie de la transition énergétique, l’hydrogène vert.

C’est tout l’enjeu du projet Hygreen (pour « Hydrogène vert », en Provençal dans le texte), en gestation depuis 2 ans mais sur lequel la collectivité DLVA n’hésite plus désormais à communiquer largement. La Provence s’en était fait largement l’écho dans un article en février 2019 et le maire de Manosque n’a pas hésité à interpeller en direct à ce sujet le Président de la République Emmanuel Macron, lors de son passage à Gréoux-les-Bains, le 7 mars 2019, à l’occasion du Grand débat post Gilets jaunes.

A Gréoux, le maire de Manosque, Bernard Jeanmet-Péralta, interpellant Emmanuel Macron sur la filière de l’hydrogène vert (photo © Frédéric Speich / La Provence)

L’idée n’est pas nouvelle mais elle s’inscrit bien dans l’air du temps de la transition énergétique, et dans les ambitions du plan national Hydrogène dévoilé par Nicolas Hulot, du temps où il était encore ministre de la transition écologique. Elle consiste à développer la production locale d’électricité par panneaux photovoltaïques, puis à utiliser cette énergie verte pour fabriquer de l’hydrogène par électrolyse d’eau distillée. Un procédé très gourmand en électricité et actuellement peu compétitif face aux filières classiques de production d’hydrogène par voie chimique à partir d’hydrocarbures, mais qui a l’avantage d’être totalement décarboné et ne ne pas rejeter de gaz à effet de serre.

L’hydrogène ainsi produit constitue un excellent moyen de stocker l’énergie puisqu’il peut ensuite être restitué sous forme d’électricité via des piles à combustibles pour alimenter des véhicules à moteur électrique. L’avantage est que ces véhicules, qui disposent de leur propre réservoir d’hydrogène sous pression, peuvent faire le plein en quelques minutes seulement, comme avec une pompe à carburant traditionnelle, et disposer ensuite d’une autonomie de plusieurs centaines de kilomètres.

Toyota Miraï faisant le plein d’hydrogène (DR)

A Manosque, on ne sait pas encore très bien comment tout ceci va se concrétiser, mais les choses se précisent. Le pari du président de la DLVA, une communauté d’agglomération qui regroupe 25 communes du sud des Alpes de Haute-Provence (et une du Var) entre Durance et Verdon, est que son territoire dispose pour cela de nombreux atouts : un ensoleillement très favorable, de l’espace et même des cavités naturelles exploitées depuis 1969 pour le stockage d’hydrocarbures et qui pourraient être réemployées pour y conserver l’hydrogène ainsi produit.

Ces cavités sont réalisées artificiellement par dissolution du sel dans des couches géologiques profondes et permettent de stocker de grandes quantités d’hydrocarbure liquide en toute sécurité. Le site exploité par la société Géostock comprend ainsi 28 cavités pour une capacité de stockage de plus de 9 millions de m3, la plus importante de France, en plein cœur du Parc naturel régional du Luberon. Le groupement d’intérêt économique Géométhane, qui stocke du gaz naturel à plus de 1000 m de profondeur, près de Manosque, devrait être le partenaire associé au projet Hygreen.

A ce jour, un comité scientifique a été mis sur pied, ainsi qu’un comité stratégique de pilotage du projet, associant, outre les élus locaux, la Région PACA et les services de l’État. Les communes ont été sollicitées pour mettre à disposition les terrains sur lesquels seront installés les panneaux photovoltaïques, sachant que le territoire de la DLVA compte déjà près de 500 installations fonctionnelles pour une production annuelle supérieure à 12 GWh.

Parc solaire de Gréoux-les-Bains sur 180 ha, mis en service en juin 2017 par Solairedirect (source ENGIE)

Le projet dans son état actuel envisage la production d’électricité via plusieurs sites distincts équipés de panneaux photovoltaïques pour une puissance totale visée de 900 MWc. De quoi produire plus de 10 000 tonnes d’hydrogène vert chaque année. Dix commune de la DLVA ont déjà proposé des terrains pour l’implantation des premières installations au sol, soit l’équivalent de 650 ha à ce jour, l’objectif à terme étant de couvrir environ 1600 ha. Elles percevront en échange un loyer qui pourrait correspondre à environ 30 % de la recette, le reste revenant aux acteurs publics et privés qui apporteront l’essentiel de l’investissement tandis que la communauté d’agglomération DLVA percevra les recettes fiscales et que le territoire bénéficiera des retombées en matière d’emploi, les projections les plus optimistes faisant état d’un millier de postes créés sur 10 ans et de recettes pour le territoire évaluées à 10 millions d’euros par an pendant 30 ans : une véritable manne pour DLVA !

Le coût de l’opération n’est cependant pas négligeable puisqu’il est estimé actuellement  à près d’un milliard d’euros dont environ 600 millions pour les installations solaires de production d’électricité et le reste pour produire et stocker l’hydrogène. De l’hydrogène vert dont le sort n’est pas encore totalement fixé : il pourrait soit être injecté directement dans le réseau de gaz, soit être revendu à des sites industriels locaux, soit servir à la mise en place d’un réseau de transport public et au ravitaillement de flottes captives de voitures électriques.

Kangoo à hydrogène achetée par le Conseil départemental de la Manche en 2015 (source © Breez Car)

L’idée est en effet de promouvoir l’hydrogène comme carburant des véhicules décarbonés du futur, même si jusqu’à présent la filière reste encore très expérimentale malgré les initiatives de nombreuses collectivités qui mettent en place, qui leurs bus, qui leurs vélos à hydrogène. On trouve désormais sur le marché des voitures électriques Renault Kangoo équipés de piles à combustible à hydrogène par la société grenobloise Symbio FCell, rachetée par Michelin en février 2019. Et il existe même un train à hydrogène, le Coradia iLint, développé par Alstom et dont les premières rames roulent depuis fin 2018 pour le réseau régional de transport de Basse-Saxe en Allemagne.

Pour autant, le nombre de véhicules à hydrogène en service était estimé en 2018 à 6 500 tout au plus à travers le monde. A Paris, une flotte d’une centaine de taxis est exploitée depuis 2015 sous la marque Hype. Mais le marché reste encore très balbutiant du fait des coûts très élevés de ces véhicules et des craintes qui existent quant à la sécurité des réservoirs à hydrogène sous pression. L’hydrogène est en effet un gaz très volatile et qui s’enflamme facilement au contact de l’air.

Explosion d’une station de distribution d’hydrogène le 10 juin 2019 près d’Oslo, en Norvège le (source © Automobile propre)

Deux explosions ont d’ailleurs déjà eu lieu coup sur coup sur des usines de production et de distribution d’hydrogène, la première le 1er juin 2019 à Santa Clara en Californie, et la seconde le 10 juin 2019 près d’Oslo en Norvège. Dans les deux cas, tout le réseau de distribution d’hydrogène du pays a été mis à l’arrêt en attendant de diagnostiquer les causes réelles du sinistre, confirmant que la technologie, bien que très prometteuse dans le cadre de la transition énergétique, n’est peut-être pas encore totalement mature, ce qui bien sûr n’enlève rien aux rêves ensoleillés de la communauté d’agglomération DLVA…

L. V.

Zoom arrière sur le concombre espagnol

11 juin 2019

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

Un ouvrier agricole (noir) dans une ambiance tropicale au milieu d’une végétation luxuriante. L’image est belle. D’immenses lianes occupent l’espace au milieu duquel progresse le travailleur. D’énormes concombres pendent à hauteur d’homme, que l’ouvrier saisit au passage d’un geste fluide et ajoute dans la cagette en plastique bleu qu’il porte en marchant sur une sorte de tapis blanc qui court entre deux serres en plastique.

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

La caméra prend du recul : on voit l’ouvrier agricole empiler sa cagette sur d’autres, identiques, et qui toutes sont remplies à ras bord d’énormes concombres. La caméra prend un peu de hauteur : vive les drones désormais omniprésents dans la prise de vue ! On voit surgir entre deux serres un engin qui transporte un empilement de cagettes toutes chargées de centaines de concombres prêts à être exportés à travers le monde.

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

Le drone s’élève encore et l’on aperçoit une véritable mer de serres en plastique, immense étendue blanche qui réfléchit le soleil et qui s’étend à l’infini dans toute la plaine d’Almeria, jusqu’aux contreforts montagneux de la Sierra. Pas de commentaire. Juste une musique lancinante et deux inscriptions qui précisent que ces serres, qui forment une gigantesque tâche blanche parfaitement visible sur la photo satellite du Sud de l’Espagne, s’étendent sur 480 km2, soit cinq fois la superficie totale de Paris, et que l’on y produit chaque année 500 000 tonnes de concombres, été comme hiver, qui viennent remplir les supermarchés de toute l’Europe.

Pas de commentaire donc. Un simple plan séquence qui part de la vision humaine puis prend peu à peu du champ et suggère quel peut être l’impact, à l’échelle macroéconomique de la planète, de ce qui n’est à première vue qu’une simple activité agricole anodine mais dont on imagine sans peine les conséquences environnementales lorsqu’elle est pratiquée à une telle échelle.

Ce film, qui est librement accessible sur le site d’Arte, ainsi que sur YouTube, fait partie d’une série de 10 vidéos de 3 à 4 minutes chacun, écrites et réalisées par Sändl-Simon Bouisson et Ludovic Zuili, et coproduites par Arte France, Média365 et La Barone. Toutes sont bâties sur le même principe : on part de l’activité humaine à hauteur d’épaule, et la caméra s’élève peu à peu, plantant le décor et illustrant quelles peuvent être les conséquences de cette activité sur le milieu naturel à plus grande échelle.

Extrait de la vidéo Les fermes circulaires d’Arabie Saoudite (source © Dezoom / Arte)

On y voit notamment les immenses fermes circulaires irriguées d’Arabie Saoudite, sous forme d’une alignée de disques verts formant un tableau géométrique qui attire l’œil et pour lesquelles le seul commentaire rappelle qu’elles consomment à elles-seules près de 90 % des ressources en eau du pays, des ressources puisées en profondeur dans des nappes fossiles dont quatre-cinquièmes du volume disponible ont d’ores et déjà été exploitées.

D’autres sont plus positives, qui illustrent notamment une centrale solaire du Sud de l’Espagne. Mais globalement, la plupart de ces vidéos mettent l’accent sur les travers de notre société consumériste qui exploite sans vergogne les ressources terrestres sans se soucier des conséquences à long terme, à l’image de ces activités de déforestation aux confins de la forêt amazonienne, autour d’une exploitation minière aurifère, ou de cette immense mine de charbon à ciel ouvert qui grignote les terres arables du nord de l’Allemagne, expulsant peu à peu les villages et ses habitants et fur et à mesure de sa progression.

Extrait de la vidéo Arizona : une ville de retraités (source © Dezoom / Arte)

Chacune de ces vidéos chocs, aussi brèves que percutantes, est à visionner, tant pour l’esthétisme des images que pour l’évidence de leur message. Les immenses pelouses en plein désert de la ville de Phoenix, en Arizona, où les golfs occupent une fois et demi la surface des maisons pourtant vastes, comme le gigantesque parking de voitures au sud de l’Angleterre, ou encore l’entrelacs d’autoroutes urbaines au centre-ville de Los Angeles où se croisent 6 millions de voitures pour 4 millions d’habitants.

Extrait de la vidéo Los Angeles : le paradis de la voiture (source © Dezoom / Arte)

Pas de commentaires alarmiste ou moralisant sur ces vidéos. Mais l’effet n’en est que plus saisissant. Des images qui méritent d’être largement diffusées et qui participeront peut-être à cette prise de conscience qui tarde à venir que notre planète, même vue de haut, n’est pas inépuisable…

L. V.

ITER : où en est-on ?

3 juin 2019

A Cadarache, situé dans le nord des Bouches-du-Rhône, près de la confluence du Verdon et de la Durance, à une quarantaine de kilomètres d’Aix-en-Provence, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) est chez lui depuis 1959. L’écrivain du cru, Jean Giono, s’était opposé en vain à cette installation qui avait pour objectif premier le développement du réacteur Rapsodie destiné à la propulsion des sous-marins nucléaires.

Le site du chantier d’ITER filmé par drone en février 2019 (photo © EJF Riche / ITER Organization)

Le 28 juin 2005, c’est pourtant bien loin de là, à Moscou, qu’à été prise la décision d’y construire le projet international ITER. Un acronyme qui signifie, comme chacun sait, International Thermonuclear Experimental Reactor, même si le nom évoque plutôt pour les latinistes le chemin, l’itinéraire vers le nouveau graal de la science moderne, rien de moins que le rêve prométhéen de reconstituer en laboratoire les forces cosmiques qui donnent l’énergie du soleil.

Contrairement à la fission nucléaire, à l’œuvre dans les réacteurs nucléaires classiques et qui consiste schématiquement à briser un atome lourd (l’uranium) pour dégager de l’énergie, la fusion nucléaire revient au contraire à fusionner, dans des conditions de pression et de température extrêmes comme celles qui règnent à la surface des étoiles, des atomes légers d’hydrogène pour créer de l’hélium. L’intérêt d’une telle démarche est multiple, d’une part parce que les quantités d’énergie produite peuvent être (en théorie) colossales, d’autre part du fait que la matière première est nettement plus abondante et surtout parce que le processus ne produit pas de déchet radioactif ingérable et ne présente pas de risque d’emballement incontrôlable : avec la fusion, la difficulté n’est pas d’arrêter les réactions en chaîne mais plutôt d’arriver à les amorcer…

Principe de fonctionnement d’une usine électrique à fusion par confinement magnétique (source © Ph. Magaud / CEA-IRFM)

L’idée de départ est russe et on doit les premières avancées en la matière au physicien Andreï Sakharov, inventeur de la bombe H, au travers de la construction d’une chambre de confinement magnétique de forme toroïdale, baptisée Tokamak et dont le premier modèle est entré en service en 1958. Dans les années 1970, le système a été développé un peu partout dans le monde, y compris en France à Fontenay-aux-Roses, puis à l’échelle européenne avec le Joint European Torus (JET) de Culham au Royaume-Uni, entré en service en 1983 et qui fut le premier à créer une fusion contrôlée à partir d’un mélange deutérium-tritium en 1991. Celui installé à Cadarache en 1988 (Tore Supra) est le premier à avoir été équipé d’aimants supraconducteurs permettant de créer de puissants champs magnétiques en continu, et il détient depuis 2003 le record de durée de fonctionnement (6 minutes et 30 secondes).

Vue de l’enceinte plasma du tokamak Tore Supra (photo © P. Stroppa / CEA)

Mais les difficultés à surmonter en vue de créer des conditions favorables à la fusion nucléaire pendant assez longtemps et de manière à produire plus d’énergie qu’on en consomme, sont telles que les scientifiques ont compris depuis des années que les nations avaient tout intérêt à coopérer entre elles plutôt que d’agir de manière concurrente. C’est tout l’intérêt du projet ITER, dont l’idée a été suggérée en 1983 par Mikhaïl Gorbatchev à François Mitterrand, et qui mobilise pas moins de 35 pays puisque se sont associés aux 28 de l’Union européenne, les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud, le Japon, et même la Suisse.

Si le site de Cadarache a finalement été retenu pour cette première phase du projet, c’est au Japon que devrait se produire l’étape suivante. L’objectif d’ITER est en effet de démontrer uniquement la faisabilité du processus en chauffant à 150 millions de degrés Celsius un plasma composé de deutérium et de tritium (deux isotopes de l’hydrogène), de quoi produire une énergie de 500 MW, soit dix fois plus que l’énergie théoriquement nécessaire pour chauffer le plasma à cette température. Si tout va bien, cette étape devrait être atteinte en 2025 et la pleine exploitation n’est prévue qu’en 2035. C’est alors qu’entrera en scène le versant japonais du projet, DEMO (pour Demonstration Power Plant), un réacteur qui devrait lui fonctionner en continu et alimenter directement le réseau électrique en produisant, d’ici 2048, une énergie de 2 GW, en attendant la prise de relai par des prototypes industriels qui préfigureront peut-être nos générateurs électriques de demain.

Bâtiment de conversion électrique (à gauche) destiné à alimenter les aimants du réacteur et (à droite) usine cryogénique avec les réservoirs de stockage d’hélium (photo © EJF Riche / ITER Organization)

D’ici là, l’assemblage du monstre ITER se poursuit sur le site de Cadarache. L’entreprise est gigantesque et l’on considère qu’il s’agit d’ailleurs du plus ambitieux projet scientifique du monde. Il consiste à assembler avec des moyens de levage monstrueux et avec une précision d’horlogerie des pièces qui ont été construites aux quatre coins du monde et qui sont acheminés par une route spécialement aménagée à cet effet depuis le port de Fos-sur-Mer. Bien entendu, le chantier a pris du retard et a déjà subi de nombreux aléas qui ont fait explosé la facture de 5 à probablement 19 milliards d’euros…

Lancé en 2010, le chantier, qui s’étend sur 42 ha, connaît actuellement un pic d’activité avec pas moins de 5000 personnes mobilisées, ouvriers, ingénieurs, scientifiques, administratifs… Le Tokamak lui-même pèse 400 000 tonnes. Monté sur patins anti-sismique et pourvu d’un bouclier en béton armé de 3 m d’épaisseur pour protéger contre les radiations, il mesure pas moins de 80 m de hauteur. Il est entouré par les tours de refroidissement, les pompes à vide, la salle de contrôle et un dispositif de maintenance robotisé permettant de monter et démonter à distance les éléments de la chambre de combustion. De nombreux ateliers ont été érigés sur le site même pour assembler les composants, dont les cryostats (fabriqués en Inde) ou pour réaliser le bobinage des aimants (dans un bâtiment de 257 m de long !). En mars de cette année ont ainsi eu lieu les premiers essais de fonctionnement du portique de sous-assemblage pour la chambre à vide et en juin sont attendues les premières livraisons des éléments du bouclier thermique fabriqué en Corée.

Vue aérienne du chantier d’ITER sur le site de Cadarache en novembre 2018 (source © ITER Organization)

Depuis le début des travaux, 4 km de galeries ont déjà été creusées uniquement pour faire passer les câblages destinés à l’alimentation électrique (équivalent à celle d’une ville de 12 000 habitants) et aux télécommunications. Des canalisations pour la gestion des eaux pluviales du site ont été installées sur 3,9 km et 36 km de canalisations pour l’acheminement des eaux industrielles et sanitaires sont en cours de déploiement. Plusieurs bâtiments dont celui qui abrite les bassins des tours aéroréfrigérantes ont déjà été livrés ou sont en cours d’achèvement. Vu de haut, le chantier fait figure d’une immense fourmilière en pleine activité.

Espérons désormais que cet ambitieux projet de coopération scientifique internationale comme on en a peu réalisé dans l’histoire de l’humanité et qui se déroule à nos portes tiendra ses promesses et contribuera à fournir l’énergie dont l’on aura besoin pour remplacer rapidement combustibles fossiles et centrales nucléaires d’un autre âge…

L. V.

Centrales à charbon : Gardanne fait de la résistance !

23 mars 2019

La centrale à charbon de Gardanne (photo © Frédéric Speich / La Provence)

C’était une des promesses de campagne du candidat Emmanuel Macron : d’ici le 1er janvier 2022, il n’y aura plus de centrale à charbon en fonctionnement sur le sol français. Une promesse qu’il avait d’ailleurs confirmée à plusieurs reprises depuis son élection, déclarant ainsi au magasine Forbes en mai 2018 : « EDF et Uniper, des entreprises très classiques, ont beaucoup résisté. Mais j’ai décidé de dire très clairement que nous allions les fermer. Je leur ai dit : Nous allons vous aider, mais nous allons les fermer. Il n’y a pas d’autre choix.” »

Une attitude volontariste et sans ambiguïté qui figurait d’ailleurs dans le Plan climat présenté en juillet 2017 par le ministre de l’écologie de l’époque, un certain Nicolas Hulot et qui précisait (en gras dans le texte !) : « Nous accompagnerons, dans le cadre de contrats, l’arrêt des dernières centrales électriques au charbon d’ici 2022». Un engagement qui a d’ailleurs été rappelé dans le Programmation pluriannuelle de l’énergie présentée en novembre 2018.

Bref, la volonté politique est là et le discours est clair. Mais la réalité est légèrement différente et certains commencent à douter fortement que la promesse puisse être tenue dans les délais. Comme l’explique le journaliste Nabil Wakim dans une série d’articles très documentés publiés sur ce sujet dans Le Monde, il ne reste en réalité que 5 centrales thermiques à charbon en activité sur le sol métropolitain, une dizaine d’entre elles ayant déjà été fermées par EDF entre 2013 et 2015. Celle du Havre et les deux unités de Cordemais, près de Saint-Nazaire, sont exploitées par EDF. Celle de Saint-Avold, en Moselle, et celle de Gardanne (construite dans les années 1950 par Charbonnage de France et située en réalité sur la commune voisine de Meyreuil) ont été rachetées par le groupe allemand E.ON, et désormais exploitées par Uniper, une structure dont le siège est à Düsseldorf, issue de la réorganisation d’E.ON en 2016 et qui compte pas moins de 14 000 salariés.

Extrait d’un article publié par Le Monde en date du 11 mars 2019

L’objectif de la fermeture de ces centrales est difficilement contestable puisqu’il s’agit de réorienter la production d’électricité vers des énergies moins impactantes en matière d’émission de gaz à effet de serre, le charbon étant considéré de ce point de vue comme la solution la pire qui existe : en France, les centrales thermiques à charbon ne représentent plus que 1,6 % de la production d’électricité nationale mais elles sont à l’origine de 25 % des émissions de CO2 du secteur, l’équivalent de 4 millions de véhicules !

A Gardanne, E.ON a d’ailleurs annoncé dès 2012 sa volonté de transformer une des deux unités de production en centrale à biomasse, un projet qui s’est concrétisé à partir de 2016 mais qui a été stoppé dès 2017 suite aux recours déposés par des associations environnementales locales. Un exemple qui illustre bien les difficultés à faire évoluer ces centrales à charbon dans les délais fixés par le politique.

La centrale thermique de Provence, à Gardanne, avec sa cheminée de 297 m de hauteur, le troisième plus haut édifice de France derrière la Tour Eiffel et le viaduc de Millau (photo © Gérard Julien / AFP / Le Monde)

En Loire-Atlantique, la situation n’est pas plus simple car la centrale de Cordemais, qui fonctionne depuis la fin des années 1960, est indispensable à l’alimentation en électricité de la péninsule bretonne dépourvue de centrale nucléaire. La dernière unité qui fonctionnait encore au fioul a été arrêtée en mars 2018, mais EDF conditionne l’arrêt définitif des deux unités de production au charbon à la mise en service de la centrale à gaz de Landivisiau, des interconnections avec le Royaume-Uni et du futur EPR de Flamanville, cette dernière, initialement prévue en 2012 étant désormais annoncée pour fin 2019, si tout va bien…

Comme à Gardanne, le site de Cordemais réfléchit d’ailleurs à une reconversion de la centrale pour l’utilisation de la biomasse, via le projet Ecocombust qui vise à utiliser de vieilles palettes et des déchets de bois comme combustible, mais l’exemple de Gardanne fait réfléchir… Embourbé dans le dossier, l’Allemand Uniper est d’ailleurs en train de jeter l’éponge. Il a ainsi annoncé le 24 décembre dernier, selon l’Usine Nouvelle, être entré en négociation exclusive pour la vente de ces deux sites français à l’entreprise tchèque EPH (Energetický a průmyslový holding), contrôlée par le milliardaire Daniel Křetínský, par ailleurs actionnaire du Monde et désormais propriétaire de l’hebdomadaire Marianne.

Stock de bois sur le site de la centrale de Gardanne (photo © Pierre Isnard-Dupuy / Reporterre)

On ne sait pas encore très bien ce que l’énergéticien tchèque compte faire de ces acquisitions sinon qu’un accord semble se dessiner pour une reconversion au gaz de l’usine de Saint-Avold dont l’exploitation pourrait même être confiée à Total qui se frotte déjà les mains. Quant à la centrale charbon de 600 MW implantée à Meyreuil, les personnels se sont mis en grève dès le 7 décembre 2018, à l’appel de la CGT, pour protester préventivement contre tout risque de fermeture des installations.

Le gouvernement a nommé en décembre un délégué interministériel pour accompagner l’évolution des 4 sites concernés et la température monte progressivement à Gardanne où l’inamovible maire communiste de 83 ans, Roger Meï, à la tête de la ville depuis 1977, se fait un plaisir de souffler sur les braises en rappelant que « ici, le charbon fait partie de notre identité depuis toujours » alors que celui qui est brûlé à la centrale est acheminé par bateau depuis l’Australie, la Colombie ou l’Afrique du Sud voire les États-Unis. A Gardanne, les esprits s’échauffent et le délégué CGT local, Nicolas Casoni prévient : «s’ils ferment la centrale comme ça, on va mettre le département à feu et à sang, on a déjà prévenu le Préfet !».

Manifestation dans les rues de Gardanne en mars 2019 contre la fermeture de la centrale (photo © Nicolas Vallauri / La Provence)

Selon la Provence, une manifestation a ainsi rassemblé autour de 500 personnes, jeudi 21 mars 2019 dans les rues de Gardanne où le mouvement de grève se poursuit. Le ton monte entre ceux qui veulent défendre coûte que coûte le statu quo et les 174 emplois qui bénéficient du statut protecteur des Industries électriques et gazières, misant sur des évolutions technologiques à venir pour limiter les impacts environnementaux de l’activité, et ceux qui essaient d’imaginer des pistes de reconversion du site industriel, plus en phase avec les impératifs de la lutte contre le changement climatique. Qui a dit que la transition écologique serait un long fleuve tranquille ?

L. V.

Investissements pétroliers : on brade !

17 mars 2019

Au pays des fjords et de l’or noir… (crédit photo © Reuters / La Tribune)

L’annonce est passée totalement inaperçue en dehors des milieux d’affaire avertis où elle a pourtant fait l’effet d’une petite bombe : le 8 mars 2019, le fonds souverain norvégien, l’un des plus gros investisseurs mondiaux, a annoncé qu’il allait se désinvestir progressivement des compagnies d’exploration et de production pétrolière, et ceci pour des raisons purement financières… De quoi assurément jeter un doute sur la capacité de ce secteur à survivre à la transition énergétique qui s’amorce…

Car ce n’est pas la première fois que ce fonds souverain jette un tel pavé dans la mare. En 2015 déjà, il avait annoncé urbi et orbi qu’il arrêtait d’investir dans le secteur du charbon, et cette fois pour des raisons principalement environnementales, jugeant que cela était incompatible avec une politique responsable vis-à-vis des impacts sur le changement climatique global.

De là cependant à assumer une telle décision pour ce qui concerne la production pétrolière, il y avait un grand pas à franchir pour un fonds qui a été créé justement pour gérer la manne pétrolière sur laquelle la Norvège a assis tout son développement économique depuis la découverte des vastes gisements pétroliers en Mer du Nord à la fin des années 1960. En Norvège même, l’exploitation pétrolière entame son déclin, même si le pays se classait quand même encore en 2017 au 14ème rang mondial pour la production pétrolière et au 7ème rang pour la production de gaz naturel (dont la Norvège reste le deuxième exportateur mondial derrière la Russie). Selon Challenges, Gaz et pétrole représentent encore plus de la moitié des exportations norvégiennes et alimentent plus de 20 % des revenus de l’État.

Plateforme pétrolière d’Oseberg, dans la mer de Norvège, en 2007 (photo © Helge Hansen / Scanpix / Reuters)

Il a donc fallu pas moins de 2 ans de réflexion et de débats politiques intenses pour arriver à une telle décision de la part du gouvernement norvégien qui est à la tête de deux fonds souverains, l‘un destiné aux investissements dans le pays, le Government Pension Fund-Norway, et l’autre d’ampleur mondiale, le Government Pension Fund-Global (Fonds gouvernemental de pension pour l’étranger), dit aussi « Fonds pétrolier ». Ce dernier est un véritable mastodonte puisqu’il capitalise plus de 1000 milliards de dollars et contrôle à lui seul 1,4 % de la capitalisation boursière mondiale, avec des participations dans plus de 9000 entreprises à travers la planète.

Siv Jensen, chef du Parti progressiste et ministre des finances de Norvège, à Oslon en janvier 2016 (photo © Larsen, Hakon Mosvold / AFP)

On conçoit donc qu’une annonce de cet ordre de la part d’un tel géant boursier constitue un signal fort qui ne peut passer totalement inaperçu dans le monde feutré des traders de tout poil. En l’occurrence, le GPFG a annoncé qu’il allait se dessaisir progressivement de 7,5 milliards d’actifs investis dans des entreprises tournées exclusivement vers l’exploration et la production pétrolière, et ceci uniquement pour des raisons financières comme l’a expliqué, selon lenergeek, la ministre norvégienne des Finances, Siv Jensen, indiquant que « l’objectif est de réduire la vulnérabilité de notre richesse commune face à un recul permanent du prix du pétrole ».

La décision n’est pas neutre puisque ce fonds souverain détient à lui seul 37 milliards d’actifs investis dans l’industrie pétrolière. Pour autant, une entreprise comme Total, deuxième capitalisation du CAC 40 et dont le fonds souverain norvégien détient 2,02 % des actions, devrait être à l’abri d’un tel repli stratégique car son activité est plus diversifiée. Même si le message est fort, ce n’est donc pas, loin s’en faut, le signal d’arrêt de la production pétrolière mondiale qui a encore de beaux jours devant elle, même si l’Agence internationale de l’Energie estime désormais que le pic mondial de production pétrolière devrait être atteint en 2037, après l’avoir longtemps prédit pour l’année…2006.

Il n’en reste pas moins que le geste n’est pas anodin, d’autant que l’argument économique mis en avant ne trompe personne. Les évolutions récentes du prix du pétrole n’expliquent pas en effet à elles seules une telle décision, quoi qu’en disent les responsables norvégiens. Après avoir connu un point bas historique début 2016 à 30 dollars le baril, soit plus ou moins le même niveau que dans les années 2001-2003, le cours était en effet sensiblement reparti à la hausse ces derniers temps jusqu’à dépasser les 80 dollars le baril à l’automne 2018, de quoi, on s’en souvient, alimenter la révolte des Gilets jaunes face à une augmentation significative des prix à la pompe. Depuis, le prix du Brent était retombé à 50 dollars fin 2018, mais il est désormais reparti à la hausse depuis le début de l’année et se négocie actuellement à 67 dollars le baril.

Evolution des prix du baril de pétrole (cours du Brent en dollars) depuis fin 2018 (source infographie © Express Live)

Un prix de marché en hausse significative et une annonce de raréfaction des réserves alors que la demande mondiale ne cesse d’augmenter : tout indique donc que les arguments qui ont poussé le fonds souverain norvégien à annoncer une telle décision ne sont pas d’ordre purement économique mais traduisent une stratégie plus politique. De fait, on sait désormais que si l’humanité brûle la totalité des réserves pétrolières actuellement prouvées, la planète court à sa perte puisque cela se traduira mécaniquement par une augmentation de la température moyenne d’au moins 6 °C, ce qui nous expose à des situations irréversibles dont les impacts seront totalement incontrôlables. Seules des techniques, pour l’instant mal maîtrisées et encore au stade expérimental, d’absorption du CO2 pourraient être compatibles avec une telle option, mais c’est là que l’argument économique intervient car cela renchérirait fortement le coût d’une telle source énergétique face à d’autres ressources renouvelables et moins émettrices de gaz à effet de serre.

Schéma de principe de sequestration du CO2 : projet Total sur le site de Lacq (source © Total 3 Cube / Cité-sciences)

C’est donc bien malgré tout un signal fort que le gouvernement norvégien vient d’adresser au monde industriel et financier : reste à voir si les traders à courte vue sauront capter le message et en tirer enfin les conséquences pour réorienter progressivement leurs investissements vers des filières plus durables…

L. V.

Abandonner le nucléaire : une perspective historique

22 janvier 2019

Emmanuel Macron visitant la centrale nucléaire de Civaux en 2016 (photo © Jean-Michel Nossant / SIPA / Sciences et avenir)

A l’heure du Grand débat national, où il est convenu de tout mettre sur la table pour chercher ensemble les solutions les plus adaptées aux défis qui nous font face, et alors que la transition écologique fait partie des principaux thèmes de discussion identifiés par le Président Macron dans sa lettre aux Français, il est sans doute temps de s’interroger sur l’avenir de nos choix hexagonaux en matière de production énergétique.

Ces interrogations concernent en particulier la production d’électricité, même si celle-ci n’entre finalement que pour moins de 23 % dans la consommation énergétique globale du pays. En 2017, la production nationale totale d’électricité, toujours largement dominée par l’entreprise EDF qui maîtrise encore plus de 70 % de la production du pays, s’est ainsi élevée à un peu moins de 530 TWh, en légère baisse par rapport à 2016. Une production qui stagne d’ailleurs depuis une quinzaine d’année, alors que la consommation est en recul permanent, sous l’effet de la désindustrialisation du pays, mais aussi des gains réalisés en matière d’économie d’énergie.

Mais la part du nucléaire dans cette production nationale d’électricité reste toujours aussi élevée et constitue une véritable spécificité à l’échelle mondiale : plus de 72 % de l’électricité produite en France est d’origine nucléaire et cette part atteint même 77 % si l’on ne considère que la part produite par l’opérateur historique et encore largement dominant qu’est EDF. Une telle proportion dépasse très largement celle de nos voisins puisqu’elle est en moyenne de 26 % en Europe, inférieure à 20 % aux États-Unis, et ne dépasse pas 12 % en Allemagne qui a décidé en 2011 d’accélérer sa sortie du nucléaire et où il ne reste plus que 8 réacteurs en service. Sur les 450 réacteurs nucléaires encore opérationnels dans le monde, 58 sont situés en France.

Un dessin signé Deligne

La loi de transition énergétique pour une croissance verte, adoptée en août 2015 prévoyait de plafonner la puissance installée des réacteurs nucléaires afin de favoriser progressivement le développement des énergies renouvelables, l’objectif étant que celles-ci atteignent 40 % de la production électrique globale d’ici 2030. Mais les arbitrages annoncés par le gouvernement en novembre 2018 dans le cadre de la Programmation pluriannuelle de l’énergie jusqu’en 2028 laissent quelque peu dubitatif.

Le chef de l’État y a en effet annoncé que l’objectif était désormais de réduire à 50 % d’ici 2035 la part du nucléaire dans la production électrique, mais « en même temps » en ne procédant d’ici là qu’à la fermeture de 14 centrales nucléaires tout au plus, dont seules sont actées les deux tranches de Fessenheim, prévues pour 2020. EDF, qui refusait catégoriquement de fermer la moindre centrale d’ici 2029 a donc dû avaler son chapeau, mais pour autant, on a bien du mal à comprendre le sens d’une telle décision qui laisse la porte ouverte à toutes les possibilités.

Centrale photovoltaïque de Cestas (Gironde) opérationnelle depuis 2015 (source : Eiffage)

La raison d’un tel flou est que les annonces sont en réalité totalement contradictoires. Le fait de conserver quasiment intacte la capacité actuelle de production d’électricité d’origine nucléaire et de vouloir en parallèle que celle-ci ne représente plus que la moitié de la production totale sous l’effet d’un fort développement des énergies renouvelables revient en effet à programmer une véritable explosion de la capacité de production nationale d’électricité.

Or tous les scénarios tendanciels montrent que la consommation stagne depuis des années et ne devrait guère remonter à l’avenir, même si se développe une filière de transports par véhicules électriques et surtout si on engage enfin en parallèle le vaste chantier de rénovation du parc de logement qu’exige la trajectoire affichée dans le cadre de la transition énergétique. Les exportations françaises d’électricité sont déjà à un niveau très élevé puisqu’en 2013 la France était considéré comme le premier exportateur mondial d’électricité et que ses exportations ont atteint 91 TWh en 2015 selon les chiffres de l’Observatoire de l’industrie électrique. Même si on y retranche les 30 TWh importés la même année pour faire face aux fluctuations des besoins, cela représente quand même plus de 10 % de la production réelle et atteste de la surcapacité actuelle.

C’est bien en effet là le nœud du problème. Même en faisant tourner à faible capacité ses centrales nucléaires, cette surcapacité entraîne les prix à la baisse et pèse sur les comptes d’EDF par ailleurs lourdement endettée du fait de ses investissements hasardeux à l’étranger et notamment au Royaume-Uni. Or le scénario annoncé par le Président de la République ne peut qu’aggraver la situation. Il conduirait en effet, selon les calculs du magazine Alternatives économiques et une fois mis en service l’EPR de Flamanville encore en chantier, à une production annuelle de 650 TWh en 2035. Si de surcroît s’y ajoutent les 4 nouveaux réacteurs EPR qu’EDF compte bien construire d’ici là pour remplacer les centrales enfin arrêtées, ce niveau de production atteindrait alors 740 TWh à cette date.

Or la consommation intérieure d’électricité qui était de 482 TWh en 2017, ne devrait guère augmenter d’ici là, ce qui laisse entrevoir une surproduction totalement déraisonnable d’autant qu’on voit très mal nos voisins européens se porter acquéreurs : l’Allemagne ayant décidé de sortir du nucléaire ne sera guère encline à acheter de l’électricité issue des EPR français et l’Espagne vise quant à elle d’ici là une couverture à 100 % de ses besoins via les énergies renouvelables.

Un dessin signé Soulcié, publié dans le n° de janvier 2019 d’Alternatives économiques

Un scénario qui d’ailleurs pourrait parfaitement être adopté en France comme l’a analysé l’ADEME dans une étude publiée en décembre 2018 et portant sur les trajectoires d’évolution du mix électrique d’ici 2060. Tablant sur différents scénarios d’évolution de la consommation électrique nationale compris entre 430 et 600 TWh, l’étude montre en effet que l’optimum économique conduit à au moins 85 % d’énergies renouvelables dans la production électrique en 2050 (et même 95 % en 2060), ce suppose de laisser tomber dès à présent les vieux rêves d’EDF d’envisager la construction de nouveaux EPR après le fiasco du projet de Flamanville et d’organiser la fermeture progressive des réacteurs actuels à raison de 30 % d’entre eux à l’âge de 40 ans, puis à nouveau 30 % de ceux qui restent lorsqu’ils atteindront 50 ans, ce qui permet une transition souple, adaptée aux différents scénarios envisagés.

Un beau sujet de débat en perspective…

L. V. 

Nucléaire, quel avenir ?

16 octobre 2018

Les catastrophes naturelles de cette année 2018, dont certaines résultent en partie du dérèglement climatique consécutif à nos émissions de gaz à effet de serre nous incitent à réfléchir à nos modes de production d’énergie électrique.

Réacteur nucléaire et éoliennes sur le site de Cruas-Meysse en Ardèche (photo © Colin Matthieu / EDF)

En dehors de l’hydroélectricité, les énergies renouvelables sont pour la plupart intermittentes, ce qui nécessite de disposer d’une source complémentaire stable et suffisamment puissante. Au regard de ces constats, la création ou l’augmentation de cette source par l’intermédiaire de la combustion auto-génératrice de pollution doit être exclue.

Pour mémoire, on considère (même si ces chiffres sont probablement à moduler à la hausse si l’on raisonne en cycle de vie global) que l’éolien génère 20 g de CO2 par KWh produit, le nucléaire 35, le pétrole de 400 à 500 et le charbon ou le lignite 1200 ! La relance de l’industrie charbonnière aux USA, sous l‘impulsion de la présidence Trump et le recours encore important dans plusieurs pays européens, dont l’Allemagne ou la Pologne, à ce combustible fossile fortement émetteur de gaz à effet de serre ont donc des conséquences dramatiques pour l’accélération du réchauffement climatique…

Dans le Mix énergétique français, il est recouru principalement au nucléaire et, de manière très secondaire, à l’hydroélectricité et aux centrales thermiques (gaz principalement, fuel et charbon accessoirement), les autres énergies renouvelables ayant une contribution encore assez faible.

Centrale nucléaire de Bugey dans l’Ain (photo © EDF)

Pour toutes les centrales thermiques, qu’elles fonctionnent par combustion d’énergie fossile ou par fission nucléaire, la chaleur dégagée est utilisée pour obtenir de la vapeur d’eau qui, une fois pressurisée, assure la rotation de la turbine de chacun des turbo-alternateurs nécessaires. Ces ensembles génèrent de l’électricité caractérisée par une tension alternative sinusoïdale qui permet l’utilisation de transformateurs pour adapter facilement sa valeur aux besoins.

La production électrique d’origine nucléaire est réalisée dans des centrales qui sommairement comprennent :

  • 1 réacteur dans lequel la fission contrôlée se produit (une centrale comportant généralement plusieurs réacteurs)
  • 1 ensemble récupérateur de chaleur producteur de vapeur d’eau pressurisée
  • 1 ou plusieurs turbo-alternateurs
  • 1 système de refroidissement (qui suppose la présence d’eau en quantité à proximité immédiate)

Les principaux inconvénients de cette filière sont les suivants :

La matière première (l’uranium) utilisée pour la combustion est limitée et sa ressource connue devrait être épuisée dans environ 120 ans.

La mine d’uranium Ranger, en Australie, dans le Parc national de Kakadu, classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO (photo © Gleen Campbell)

L’extraction de l’uranium n’est pas sans risque, y compris sur l’environnement, et se situe dans des pays éloignés des lieux d’implantation des centrales dont l’Afrique et peu stables politiquement.

La fission est une opération maîtrisée mais non sans risque qui fait l’objet de contrôles sérieux afin d’éviter les réactions en chaîne et les explosions.

Les déchets radioactifs ont une durée de vie qui peut atteindre 710 millions d’années !

Globalement, l’énergie nucléaire a mauvaise réputation depuis la réalisation de la bombe atomique. Elle fait peur et elle laisse des déchets radioactifs dangereux et difficiles à neutraliser.

Enfin, la production d’électricité d’origine nucléaire coûte cher. 1MWh nucléaire coûte en moyenne 50 € (et sans doute le double pour celui qui sera produit par l’EPR en construction à Flamanville) alors que la même énergie produite à partir du charbon revient à 10 € si ce dernier est extrait sur place.

En 2015, il existait à la surface de la Terre 432 réacteurs nucléaires (dont 58 en France) et plusieurs graves accidents ont déjà affecté ce parc, trois d’entre eux ayant eu un retentissement particulier.

Une équipe de nettoyage en train de décontaminer Three Mile Island (photo archives DR)

En 1979, à Three Mile Island, l’accident a commencé par la perte d’étanchéité de l’enceinte du circuit d’eau primaire, une vanne de décharge du pressuriseur étant restée bloquée en position ouverte. À la suite d’actions inadaptées, le refroidissement du cœur n’a plus été assuré, entraînant la fusion d’une partie du combustible. L’enceinte de confinement, qui constitue la troisième barrière de sécurité, a joué son rôle pour limiter les rejets radioactifs. Quand six ans plus tard, il a été possible de pénétrer dans l’enceinte, une caméra introduite dans la cuve a montré qu’une partie significative du combustible avait fondu mais qu’il n’avait pas traversé la cuve, le corium s’est stratifié en fond de cuve sans provoquer d’explosion (extrait du site Wikipedia, une analyse détaillée de l’accident étant accessible sur le site de l’IRSN).

En 1986, à Tchernobyl, un réacteur a explosé lors d’un test de contrôle destiné à vérifier l’efficacité des contrôles et de la sécurité du fait d’erreurs dans la conduite de ces tests. Du fait de l’absence d’enceinte de confinement, les conséquences de cette catastrophe ont été planétaires.

Le réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl quelques semaines après l’explosion (photo © Igor Kostine)

En 2011, à Fukushima, un tremblement de terre exceptionnel de magnitude 9 survient auquel la centrale résiste grâce au système de contrôle des quatre réacteurs. Le courant électrique alimentant la centrale est coupé et c’est alors que survient une vague de 15 m de hauteur provoquée par un tsunami. Les barrières de protection de la centrale ne mesurent que 6,50 m pour la première et 10 m pour la seconde. Les groupes électrogènes de secours de la centrale situés en sous-sol sont noyés et hors service. Le refroidissement du cœur du réacteur est interrompu. Les câbles électriques des groupes électrogènes dépêchés sur place sont trop courts ! Toutes sortes de moyens sont utilisés dont l’arrosage des réacteurs pour refroidir ces derniers. Ils s’avèrent inefficaces et des explosions dues à l’hydrogène se produisent engendrant des radiations dans un rayon de 50 km autour de la centrale.

On constate que ces trois accidents résultent d’imprévoyances et/ou d’actions inadaptées.

La fusion nucléaire, si on arrive à la réaliser industriellement, pourrait constituer une alternative à la fission qui est actuellement en forte perte de vitesse dans le monde (en dehors de la France et de certains pays comme la Chine qui vient de mettre en service un réacteur EPR). Elle développe cinq fois plus d’énergie que la fission, ne développe pas de réaction en chaîne car dès qu’on l’arrête, le plasma refroidit. Enfin, les déchets sont moindres. De plus, le Tritium, matière utilisée parmi d’autres, a une durée de vie de radiation limitée à 125 ans. Le rêve pour ceux qui suivent.

En conclusion, la combustion, on en connaît bien tous les effets nuisibles mais on a souvent tendance à oublier les êtres humains qui meurent à cause de la pollution qu’elle dégage (CO2 et microparticules). La fission nucléaire, malgré les risques qui lui sont inhérents, les déchets de très longue durée qu’elle génère et les coûts élevés d’exploitation (surtout si l’on intègre le démantèlement des réacteurs en fin de vie), a donc probablement encore de beaux jours devant elle, en attendant de trouver mieux pour la remplacer totalement…

Michel Bouvier

Un designer aux idées lumineuses

14 août 2018

Le designer néerlandais Daan Roosegarde vient encore de faire parler de lui en installant en février 2018 sa fameuse tour dépolluante dans un jardin de la ville polonaise de Cracovie. Le lieu n’a pas été choisi au hasard tant la Pologne se distingue pour abriter 33 des 50 villes européennes où l’air ambiant est considéré comme le plus pollué ! Ce sont les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé, basés sur les données mesurées en 2016, qui établissent ce palmarès peu glorieux pour la Pologne, alors même que ce pays est sensé héberger en décembre prochain le prochain sommet mondial sur le climat, la COP 24, dans la ville de Katowice, en bonne place dans ce classement des villes les plus polluées…

La Smog Free Tower installée à Cracovie (photo © Studio Roossegarde)

A Varsovie même, le taux de particules fines dans l’air est jusqu’à dix fois supérieur aux normes européennes dans certains quartiers, et c’est bien pire encore dans certaines villes du sud, en Silésie notamment. Les causes de cette situation catastrophique sont multiples, mais l’omniprésence de l’utilisation du charbon, qui sert à produire plus de 80 % de l’électricité polonaise, en est largement responsable. Plus que les centrales électriques ou les mines de charbon, les principaux émetteurs de particules fines à l’origine de cette pollution chronique sont d’ailleurs plutôt les particuliers qui se chauffent au charbon, voire qui brûlent des déchets pour se chauffer…

La Smog Free Tower en fonctionnement à Cracovie (photo © Studio Roossegarde)

Cracovie n’est d’ailleurs qu’une des étapes européennes de cette Smog Free Tower, mise au point par Daan Roosegarde après un voyage en Chine où il a découvert avec effarement l’impact de la pollution de l’air qui noie les grandes villes dans un brouillard quasi permanent, comme pouvait en connaître la ville de Londres jusque dans les années 1960. Testée initialement à Rotterdam en 2015, cette tour dépolluante est un petit édifice de 7 m de hauteur entouré de volets et qui fonctionne comme un aspirateur géant, capable d’avaler 30 000 m3 d’air par heure.

Grâce à un ingénieux système d’ionisation positive, plus de 75 % des particules fines en suspension dans l’air, PM 10 et PM 2,5 (c’est-à-dire dont le diamètre aérodynamique est inférieur à 2,5 micromètre) sont retenus avant restitution de l’air purifié. Et, cerise sur le gâteau ou intuition poétique géniale, les particules solides ainsi collectées sont compressées pour en faire des bagues, vendues sous le joli nom de Smog Free Ring, à 250 € pièce. Chaque bague ainsi créée est constituée d’environ 1 million de particules fines de carbone et rencontre, paraît-il, un succès fou comme bague de mariage !

Installée à Pékin depuis 2016, la Smog Free Tower a ensuite fait une tournée triomphale dans l’empire du Milieu, notamment à Shanghai et à Tianjin, cette dernière se classant, selon l’OMS, à la quatrième place des grandes villes mondiales les plus polluées, derrière Dehli, Le Caire et Dhaka (au Bengladesh). Un beau succès en tout cas pour ce designer néerlandais hors norme, nommé il y a trois ans Young Global Leader au Forum économique de Davos et qui se définit lui-même comme un « hippie avec un business plan ».

Le designer néerlandais Daan Roosegarde (photo © Studio Roossegarde)

Un hippie qui a bien la tête sur les épaules en effet et qui ne s’arrêtera pas en si bon chemin, lui qui collectionne les distinctions et se sent investi d’une véritable mission pour rendre la ville de demain plus vivable. Il travaille déjà, avec son équipe à miniaturiser sa Smog Free Tower pour pouvoir en installer une sur le guidon de chaque cycliste, et il œuvre en parallèle avec la NASA pour purifier l’espace des nombreuses épaves flottantes qui l’encombrent.

Avant son invention emblématique destinée à lutter contre le smog urbain, notre designer qui considère que « le design, ce n’est pas juste inventer une chaise ou une lampe de plus, le design, c’est d’abord améliorer la vie ! » et qui multiplie les conférences dans le monde, s’était déjà fait remarqué en 2014 par sa conception d’une « autoroute intelligente » aux Pays-Bas.

La smart highway conçue par Daan Roosegarde (photo © Studio Roossegarde)

Le revêtement de cette smart highway présente la particularité de se recharger avec la lumière du soleil durant la journée, et à la nuit venue se pare d’un marquage au sol lumineux de couleur verte, offrant aux conducteurs une meilleure visibilité et une sécurité optimale tout en minimisant les coûts de fonctionnement et ceci pour un investissement initial minime. Même les plaques de verglas sont rendues fluorescentes pour les signaler aux automobilistes, tandis que des diodes sensibles aux courant d’air s’allument sur les bas-côtés au passage des voitures.

Piste cyclable éclairée à la manière de Van Gogh par le designer Daan Roosegarde (source © Dezeen)

Un concept appliqué ensuite aux pistes cyclables qui scintillent de mille feux grâce à une peinture phosphorescente activée par le rayonnement solaire. Une invention révolutionnaire, qui évoque furieusement la fameuse Nuit étoilée du peintre Van Gogh et qui permet aux cyclistes de rouler de nuit sur une piste cyclable parfaitement éclairée. De la techno-poésie à l’état pur…

A quand la diffusion de ces nouvelles inventions lumineuses dans nos villes ?

L.V. 

Nucléaire : les centrales françaises ont eu chaud !

11 août 2018

Un dessin signé Deligne

La France, c’est bien connu, fait entièrement confiance à l’énergie nucléaire pour assurer son approvisionnement en électricité : le risque d’accident technologique n’est pas négligeable et les coûts de production sont un peu élevés, surtout si l’on devait prendre en compte les coûts réels de traitement des déchets radioactifs et de démantèlement des centrales, mais au moins cela ne produit pas trop d’émission de gaz à effet de serre. C’est même d’ailleurs l’argument principal mis en avant par EDF pour justifier de continuer à investir autant dans la filière malgré les innombrables déboires rencontrés, notamment sur le chantier de l’EPR de Flamanville.

Un dessin signé Lara publié dans le Canard enchaîné du 8 août 2018

Pour autant, le réchauffement climatique global dont les effets sont chaque jour un peu plus visibles, commence à faire planer des menaces supplémentaires sur cette filière. La période de canicule que vient de connaître la France s’est ainsi traduit par la mise à l’arrêt de quatre réacteurs nucléaires et le ralentissement de deux autres. Ajoutés aux 15 réacteurs arrêtés cet été pour cause de maintenance, cela représente 21 réacteurs actuellement hors service sur les 58 que compte le parc électronucléaire français, répartis sur 19 sites en activité.

Cela n’empêche pas EDF de continuer à exporter une partie de sa production encore excédentaire en cette période estivale où la consommation électrique des industriels est généralement moindre, et ceci même si le développement exponentiel de la climatisation fait régulièrement augmenter la demande d’électricité en période chaude.

Arrosage de la centrale de Fessenheim en 2003 (source : Sortir du nucléaire)

Ce n’est certes pas la première fois que les centrales nucléaires françaises révèlent leur vulnérabilité en cas de forte chaleur. En 2003 déjà, en pleine canicule, la France avait découvert, éberluée, les images d’un réacteur de la centrale nucléaire de Fessenheim arrosé à grands coups de jet d’eau pour tenter de refroidir la température de l’enceinte qui menaçait de dépasser les 50 °C autorisés ! Une tentative assez maladroite d’ailleurs cas il aurait fallu des semaines pour abaisser réellement par cette méthode la température à l’intérieur de l’enceinte dont le mur fait plus de 80 cm d’épaisseur…

Sur d’autres sites, dont ceux de Bugey, Tricastin et Saint-Alban, en bordure du Rhône, ou encore à Golfech, le long de la Garonne, EDF avait été alors été contraint de rejeter de l’eau plus chaude que les règles d’exploitation du nucléaire ne l’autorisent. Une entorse qui a ensuite été régularisée par des dérogations officielles. Et c’est la même situation qui se reproduit régulièrement depuis, lors de chaque période estivale un peu chaude, avec un risque d’emballement inquiétant maintenant que les périodes caniculaires sont de plus en plus fréquentes dans nos contrées.

Centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine

En 2017, par exemple, sans les lâchers d’eau réalisés en permanence par les barrages situés en amont du Bassin Parisiens et gérés par l’établissement public de bassin Seine Grands lacs, les débits dans la Seine au droit de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine, auraient été trop faibles pour permettre la poursuite de l’exploitation des réacteurs, descendant en dessous des seuils critiques et ceci pendant plusieurs semaines consécutives.

Cette année, dès le 27 juillet, une des unités de production de la centrale de Bugey, située en bordure du Rhône, a ainsi dû être arrêtée car la température du fleuve excédait les seuils admissibles. Le surlendemain, c’était le tour de l’unité de production n°1 de Saint-Alban, située le long du Rhône, qui subissait le même sort, les deux tranches de cette centrale ayant finalement dû être arrêtée jusqu’au 8 août, ainsi qu’une seconde unité de Bugey et finalement l’une des tranches de Fessenheim.

Comme l’explique l’IRSN, l’Institut de radioprotection et de sureté nucléaire, la forte dépendance des centrales nucléaires aux milieux naturels aquatiques tient à deux facteurs.

Un dessin signé Romboussard

Une centrale thermique, qu’elle soit nucléaire ou pas, n’est jamais qu’une grosse cocotte-minute produisant de la vapeur, laquelle fait tourner un alternateur. Pour chaque MWh d’électricité produite, il faut évacuer dans la nature 2 MWh de chaleur. Pour cela, il faut de grosses quantités d’eau pour refroidir le dispositif, eau qui est prélevée soit en rivière (c’est le cas de 44 des réacteurs français), soit dans la mer (pour les 14 autres tels que Flamanville, Paluel ou le Blayais). Cette eau de refroidissement est pour l’essentiel (à 98 % selon EDF) rejetée ensuite dans le milieu naturel soit sous forme de vapeur (ce sont les panaches blancs qui s’échappent des tours de refroidissement) soit sous forme liquide.

Le problème vient de ce l’eau qui est rejetée dans les cours d’eau en aval des centrales est plus chaude de quelques degrés par rapport à celle du milieu naturel. Cela ne prête pas à conséquence la majeure partie du temps, sauf justement en période de canicule, lorsque les débits dans les rivières sont au plus bas et que la température du milieu est déjà élevée. Au-delà d’un certain seuil, une augmentation même minime de la température peut alors avoir des conséquences écologiques dramatiques, entrainant des mortalités massives de certains poissons ou des développement d’algues toxiques. C’est la raison pour laquelle à partir de certaines limites de débit et de température, EDF n’a plus l’autorisation de prélever de l’eau pour refroidir ses centrales, n’ayant alors d’autres solution que de les mettre à l’arrêt.

Un dessin signé Cabu

Et il y a une deuxième raison qui oblige EDF à installer ses centrales nucléaires à proximité d’un milieu naturel aquatique, tout simplement pour y rejeter ses multiples effluents chimiques et radioactifs issus de ses installations. Comme tout site industriel, une centrale nucléaire produit en effet de nombreux effluents chimiques issus de certains procédés tels que la production d’eaux déminéralisée, mais aussi des rejets de sa propre station d’épuration.

A cela s’ajoutent certains effluents liquides radioactifs, riches notamment en bore, carbone 14 et surtout en tritium. Les rejets de toutes ces matières directement dans le milieu naturel doivent respecter des seuils de concentration maximale. Plus les débits des cours d’eau sont faibles, plus ces seuils sont atteints rapidement car l’effet de dilution est réduit. EDF est alors contraint de stocker ces éléments indésirables dans des bassins de rétention en attendant des jours meilleurs, mais ses capacités de stockage ne sont pas illimitées…

L’épisode de canicule récent, comme ceux de ces dernières années, dont l’amplitude et la fréquence semblent augmenter régulièrement sous l’effet du changement climatique, ne fait donc que confirmer cette forte vulnérabilité de la filière électronucléaire face à l’évolution de son environnement et au risque de diminution significative du débit d’étiage des cours d’eau qui se profile dans les années à venir. Quand on sait qu’une seule journée d’arrêt d’un réacteur nucléaire coûte de l’ordre de 1 million d’euros à EDF, on imagine avec quelle attention ses ingénieurs scrutent l’évolution des débits en période estivale !

Comme l’indiquait en 2011 Stéphane Lhomme, président de l’Observatoire du nucléaire, « contrairement à ce qu’on essaie de nous faire croire, c’est le changement climatique qui s’attaque au nucléaire et non l’inverse ». Un beau sujet de réflexion pour une prochaine épreuve de philosophe du baccalauréat ?

L. V.

Une centrale électrique en construction sur le canal de Craponne

31 juillet 2018

Le canal de Craponne fait partie de ces éléments structurants de l’aménagement du territoire buccorhodanien et préfigure les grands transferts d’eau du Canal de Marseille et du Canal de Provence.

Gravure représentant Adam de Craponne

Son concepteur, Adam de Craponne, né en 1526 à Salon-de-Provence, est un ingénieur de la Renaissance, chargé en 1552 par le roi Henri II de renforcer les fortifications de Metz contre les attaques de l’empereur Charles Quint. En 1554 et à l’issue de longues négociations, un arrêté du Parlement de Provence lui confère le droit de détourner les eaux de la Durance jusqu’à Salon, et de là, jusqu’à la mer. Adam de Craponne finance lui-même la majeure partie des travaux mais contracte également plusieurs emprunts, notamment auprès de son ami Nostradamus, alors établi dans la ville de Salon où il travaille à la rédaction de ses Prophéties.

Les travaux de percement du canal commencent dès 1554, en partant de la basse Durance, près de La Roque d’Anthéron. La dénivelée entre la Durance et Salon étant de 30 m, Adam de Craponne conçoit 3 barrages-réservoirs munis de vannes, permettant de réguler le débit et de stocker l’eau. Une douzaine de ponts sont également nécessaires pour rétablir les voies de passages recoupées par l’ouvrage.

Canal de Craponne à Charleval (carte postale ancienne)

Prudent, l’ingénieur commence par creuser un ouvrage de taille modeste, puis l’élargit à partir de 1557 pour lui donner son gabarit final de 5,50 m. Le tracé suit la vallée de la Durance côté sud, passe par Charleval puis franchit le pertuis de Lamanon et l’eau arrive à Salon en 1559, permettant d’alimenter les fontaines de la ville.

L’ouvrage connaît d’emblée un fort succès auprès des populations locales et des riverains à qui Craponne accorde un droit d’eau pour éviter d’avoir à acheter leurs parcelles. De nombreux moulins à blé et à huile sont construits sur les berges du canal pour rentabiliser l’opération et l’ouvrage est rapidement prolongé par plusieurs branches vers Pélissanne, Lançon-de-Provence, Cornillon et Saint-Chamas.

Fontaine place de l’hôtel de ville à Salon, surmontée d’une statue d’Adam de Craponne

Dès le départ, Adam de Craponne avait prévu une branche annexe permettant de desservir, depuis le réservoir de Lamanon, la ville d’Arles. Il meurt empoisonné en 1576 et son frère Frédéric cède les droits d’eau à deux géomètres de Salon, les frères Ravel, véritables maîtres d’œuvre du chantier, qui poursuivent le projet initial. En 1582, l’eau de la Durance, après avoir desservi Eyguières et Saint-Martin-de-Crau arrive à Pont-de-Crau et son acheminement jusqu’au coeur de la ville d’Arles nécessite la réalisation d’un aqueduc qui ne sera achevé qu’en 1587.

Ce vaste réseau de canaux dans lequel l’eau de la Durance s’écoule gravitairement jusqu’à l’étang de Berre et au Rhône continue d’irriguer, 4 siècles plus tard, toute la plaine aride de la Crau, un milieu naturel très spécifique où l’eau excédentaire alimente, année après année, une nappe souterraine qui s’est formée artificiellement dans les anciennes alluvions graveleuses déposées par la Durance avant que son cours ne soit modifié, il y a deux millions d’années. Cette réserve souterraine d’eau, d’origine largement artificielle, est devenue une ressource stratégique précieuse pour l’alimentation en eau potable et l’activité industrielle du secteur.

Passage du canal de Craponne à Pélissanne (source © Belrando)

Au-delà de son rôle très bénéfique pour l’alimentation en eau et surtout l’irrigation agricole de toute cette région qui s’étend au sud des Alpilles, le canal de Craponne a été largement exploité pour l’énergie hydraulique et on a compté jusqu’à 35 moulins et usines installés sur ses berges, un patrimoine usinier largement tombé en désuétude à la fin du XIXe siècle mais qui est en train de connaître de nouveaux développements.

En effet, un groupement d’intérêt économique (GIE) a été constitué en 2014 entre l’Association syndicale constituée d’office (ASCO) des Arrosants de la Crau (laquelle compte pas moins de 1800 membres, tous bénéficiaires des droits d’eau du canal et qui se cotisent pour en assurer l’entretien), et la Société du Canal de Provence (SCP), ceci dans l’objectif de construire une mini centrale hydroélectrique de 1,5 MW sur le canal, au niveau du partiteur d’Eyguières.

Partiteur d’Eyguières sur le canal de Craponne (source © Contrat de canal Crau – Sud Alpilles)

L’association syndicale, propriétaire des droits d’eau, a emprunté la somme de 4,5 millions d’euros destinée à l’investissement, en bénéficiant de la garantie apportée par SCP, laquelle assure la maîtrise d’œuvre du projet et sera associée à l’exploitation de la future centrale dont les travaux sont en cours depuis fin 2017. Une conduite forcée de 2,60 m de diamètre va être enterrée sur une longueur de 460 m, le long du canal pour relier la prise d’eau à la future turbine.

Chantier de la conduite forcée le long du canal de Craponne à Eyguières (source © France 3)

Si tout va bien, celle-ci devrait être opérationnelle mi-2019 et permettra de produire, en dehors de la période hivernale du 1er novembre au 28 février pendant laquelle le canal est à sec, de l’ordre de 5 GWh par an, de quoi couvrir les besoins en électricité de 850 personnes environ. On est très loin des 6 500 GWh produits annuellement par la chaine, gérée par EDF, de 29 centrales hydroélectriques et 16 barrages installés sur l’axe Durance-Verdon, mais cela devrait quand même rapporter une recette de 300 à 350 k€ par an, tout en participant au développement de la production locale d’énergie renouvelable. Adam de Craponne, en bon ingénieur et homme d’affaire avisé qu’il était, aurait sans aucun doute apprécié cette nouvelle mise en valeur de son ouvrage hydraulique toujours opérationnel, plus de 400 ans après son achèvement !

L. V. 

Climatisation, ou la tentation mortelle…

29 juillet 2018

C’est l’un des paradoxes de notre société : tout le monde ou presque a pris conscience que le mode de vie adopté depuis un siècle par les pays développés et désormais par une grande partie de l’humanité n’est pas durable. Il entraîne un tel gaspillage des ressources naturelles et provoque de telles nuisances en termes de pollution et de réchauffement climatique que sa généralisation conduit inéluctablement l’humanité à sa perte dans un délai de plus en plus proche.

Et pourtant, personne ou presque n’est prêt à se passer du confort que ce mode de vie nous apporte au quotidien… Une preuve de plus, s’il en était vraiment besoin, que l’intérêt collectif n’a jamais été la somme des intérêts individuels, quoi qu’en pensent les libéraux, Adam Smith en tête.

Un dessin de Xavier Gorce

Un exemple parmi tant d’autres ? La climatisation. Une invention merveilleuse qui date de 1902, même si l’Écossais James Harrison avait dès 1851 mis au point un système très astucieux consistant à comprimer de l’éther pour le transformer en liquide, puis à le laisser revenir à l’état gazeux, ce qui produit du froid, utilisé en l’occurrence pour rafraichir une brasserie australienne puis pour y produire de la glace. Le procédé a ensuite été amélioré en utilisant des compresseurs à pistons, puis en remplaçant l’éther par de l’ammoniac, ce qui améliore le rendement.

Dès 1925, l’invention fait un tabac aux États-Unis quand la climatisation a commencé à être installée dans les salles de cinéma. Depuis, le nombre de climatiseurs utilisés dans le monde n’a cessé d’augmenter. L’Agence internationale de l’énergie l’estimait en 2017 à environ 1,6 milliards d’appareils en fonctionnement, dont la moitié environ aux États-Unis et en Chine, et le parc est en croissance exponentielle avec de l’ordre de 135 millions d’unité nouvelles installées chaque année, soit trois fois plus qu’il y a 20 ans. A ce rythme, on devrait atteindre 5,6 milliards de climatiseurs en fonctionnement d’ici 2050 !

En 2017, la consommation d’énergie utilisée dans le monde pour le refroidissement des logements et bureaux, ainsi que la réfrigération des aliments et des médicaments, est estimée à 3900 TWh, ce qui représenterait 3 à 4 % de la consommation énergétique mondiale (mais déjà 6 % dans un pays comme les États-Unis). Cela paraît peu mais c’est déjà huit fois la consommation annuelle totale d’électricité d’un pays comme la France et les projections actuelles indiquent que d’ici quelques années, cela devrait correspondre, peu ou prou, à la consommation d’un pays comme la Chine (qui a utilisé en 2017 de l’ordre de 6800 TWh pour son usage propre). Quant à la climatisation des automobiles, l’ADEME estime que son utilisation se traduit par un surcroît de consommation de 1 l / 100 km, ce qui est loin d’être négligeable !

Au-delà de cette consommation énergétique qui explose, le risque principal que fait courir le développement mondial de la climatisation est lié aux rejets de gaz à effet de serre qui en résultent. Les fluides frigorigènes utilisés pour la production de froid s’échappent en effet inévitablement d’un climatiseur en fonctionnement.

Les plus dangereux pour la couche d’ozone (chlorofluorocarbone et hydrochlorofluorocarbone notamment) ont certes été interdits via l’adoption du Protocole de Montréal dès 1985. Mais ceux qui sont utilisés actuellement, les HFC (hudrofluorocarbures), présentent un effet de serre colossal : plus de 2800 fois en moyenne celui du CO2 et jusqu’à 11 000 fois pour certains d’entre eux. On connaît désormais des fluides frigorigènes dont l’effet de serre est plus faible, en particulier les hydrofluoroléfines, mais ils présentent l’inconvénient d’être légèrement inflammables…

Climatiseurs en façade d’un immeuble chinois (photo © Zhang Bin / AFP)

On assiste donc à un cercle vicieux mortel : plus le climat se réchauffe, plus on installe de climatiseurs et plus on accélère le réchauffement climatique ! Et ce n’est que le début, comme cela a été encore rappelé récemment à l’occasion du dernier colloque de la profession, Bâti’Frais, qui s’est précisément tenu à Marseille le 6 juillet 2018.

Colloque Bâti’Frais à Marseille en juillet 2018 (source © Bâti’Frais)

Une représentante du Groupe régional d’experts sur le climat en PAC y a justement rappelé que « la dernière décennie a été la plus chaude depuis le début du XXe siècle. Et, dans la région PACA, 2016 aura été l’année la plus chaude depuis des lustres ». Selon les scénarios du GIEC, l’augmentation moyenne de température atteindra entre 1,9 et 4,6 °C d’ici 2100, avec des variations probables selon les sites. Il faut ainsi s’attendre à une augmentation moyenne de l’ordre de 3,4 °C dans une ville comme Aix-en-Provence, avec à la clé des épisodes orageux cévennols encore plus intenses et des canicules estivales plus marquées.

Sont notamment attendues des « nuits tropicales » plus fréquentes, de ces nuits d’été où la température reste supérieure à 20 °C et qui sont particulièrement éprouvantes pour les organismes. A Nice, on est ainsi passé d’une quinzaine de nuits tropicales par an dans les années 1960 à une soixantaine dans les années 1980, et les projections indiquent que ce nombre devrait encore grimper pour atteindre bientôt 90, réchauffement climatique aidant, de quoi créer de fortes tentations de pousser encore un peu la climatisation…

Face à une telle impasse, certains rappellent qu’il existe sans doute d’autres voies à explorer pour mieux adapter notre habitat à un environnement en mutation. Améliorer sans cesse l’isolation thermique en concevant des bâtiments toujours plus étanches dans lesquels la température et la ventilation sont pilotés de manière automatisée aboutit trop souvent à une impasse car ceux qui habitent ces logements n’ont de cesse d’ouvrir les fenêtres et d’ajouter des chauffages ou climatiseurs d’appoint pour leur confort personnel.

Peut-être est-il temps désormais de revenir à des techniques et des comportements éprouvés et moins impactant ? Adapter les ouvertures et l’orientation des façades en fonction du lieu était une règle de base pour la construction de logements en milieu méditerranéen, trop souvent oubliée des architectes modernes. Instaurer une ventilation naturelle au moyen du puits provençal traditionnel, déjà parfaitement maîtrisé à l’époque romaine, constitue aussi une solution simple et peu coûteuse. Et dormir dehors pendant les nuits les plus chaudes est une pratique très courante dans le monde entier qui mériterait peut-être d’être réhabilitée dans nos contrées ?

Lutter contre le chaud à moindre frais, un slogan pour une transition énergétique réussie ?

L. V. 

Bilan énergétique mondial : le rapport qui fait honte !

8 juillet 2018

La société de conseil et d’études Enerdata, créée en 1986 à Grenoble et spécialisée dans l’analyse des données mondiales de consommation et de production énergétique, vient de publier son dernier bilan énergétique mondial, sous le titre peu rassurant « Un pas en arrière dans la transition énergétique ? »

Un titre un rien provocateur, deux ans et demi après la COP 21 qui s’était tenue à Paris en décembre 2015 et qui avait débouché sur un accord, présenté à l’époque comme historique et de nature à contenir la hausse du réchauffement climatique mondial d’ici 2100 dans la limite des 2°C. La France venait tout juste d’adopter sa « loi de transition énergétique pour la croissance verte », un bel oxymore pour nombre d’écologistes considérant qu’il faudrait au contraire plutôt s’orienter vers un objectif de décroissance progressive. Les objectifs affichés étaient ambitieux mais, moins de trois ans plus tard, le retour à la réalité est un peu moins glorieux…

Que dit donc ce bilan énergétique mondial qui porte sur l’année 2017 ? Il n’est certes pas exhaustif puisqu’il ne prend en compte que les pays du G20 (dont l’ensemble des pays européens), mais ceux-ci représentent néanmoins 80 % des émissions planétaires de gaz à effet de serre, ce qui est donc très largement représentatif.

Le premier élément à retenir est que la croissance s’est nettement accélérée en 2017 avec un taux de croissance économique moyen de 3,7 % pour cette année alors que ce taux n’était que de 3,5 % en 2016 et de 3,1 % sur la période 2005-2015. Les effets de la crise économique mondiale de 2008 s’estompent donc et on en revient à grands pas vers le business as usual !

Evolution de la consommation d’énergie par les pays du G20 (en pourcentage de croissance annuelle) – source © Enerdata

La demande mondiale d’énergie est par conséquence en hausse très sensible, de 2,1 % en 2017 contre 1 % seulement en 2016. Du coup, bien évidemment les émissions de gaz à effet de serre, qui stagnaient depuis 3 ans et avaient même reculé de 0,5 % en 2016 après avoir progressé de 1,6 % en moyenne annuelle entre 2005 et 2015, sont reparties à la hausse avec un bond de 2,1 % en 2017, confirmant s’il en était besoin, que toutes les belles promesses de la COP 21 n’ont pas connu le moindre début de mise en œuvre…

Curieusement, et malgré les rodomontades de Donald Trump qui s’est assis sans vergogne sur le traité de Paris et a tout fait pour relancer l’activité charbonnière, les États-Unis s’en sortent honorablement avec une stabilisation de leurs émissions de gaz à effet de serre en 2017 malgré une croissance soutenue. La Chine et l’Europe ne peuvent pas en dire autant, elles dont les émissions de gaz à effet de serre ont fait un bond de respectivement 2,1 et 1,9 % en 2017 !

En décembre 2015, chacun se félicitait de l’accord de Paris à l’issue de la COP 21, mais la mise en œuvre est bien loin des engagements de l’époque… (photo © Stéphane Bouissou / MEDDE)

Avec un tel constat, on s’écarte d’autant plus des objectifs vertueux du traité de Paris qui nécessitait de réduire en moyenne jusqu’en 2050 de 2,9 % chaque année nos émissions de gaz à effet de serre. Il faudrait maintenant mettre les bouchées doubles et viser plutôt une réduction annuelle de 3,5 % mais on n’en prend manifestement pas le chemin.

Après trois années successives de déclin, la consommation de charbon est repartie de plus belle et la demande mondiale tant en électricité qu’en gaz et même en pétrole a fortement augmenté en 2017, prouvant bien que, jusqu’à présent, l’humanité ne fait pas suffisamment d’effort en vue d’opérer la véritable transition énergétique qui s’imposerait si elle voulait vraiment contenir dans les limites viables le changement climatique global comme elle s’y était engagée en 2015…

Centrale thermique à charbon de Drax, dans le Yorkshire (Royaume-Uni), produisant 7 % de l’électricité de toute l’Angleterre

Curieusement, en Europe, les bons élèves de la classe, outre le Danemark et la Finlande qui ont réussi à réduire de près de 6 % leurs émissions de CO2 entre 2016 et 2017, sont à rechercher du côté du Royaume-Uni qui a baissé ses émissions de 3,3 % sur cette même période en adoptant des mesures fortes pour accélérer sa sortie du charbon.

Inversement, les plus mauvais élèves sont des pays tels que Malte, l’Estonie ou encore le Portugal, pourtant souvent cité en exemple pour son implication dans le développement des énergies renouvelables, mais qui ont connu une augmentation de plus de 11 % de leurs émissions de gaz à effet de serre en 2017. L’Espagne et les Pays-Bas ne s’en sortent pas très bien non plus avec une hausse supérieure à 6 % sur cette même période. Quant à la France et l’Allemagne, grandes donneuses de leçon en la matière, leurs émissions ont progressé respectivement de 2,2 et 2,4 % en 2017, soit davantage que la moyenne mondiale, ce qui n’est guère reluisant…

Nicolas Hulot : un bilan pour l’instant très mitigé du plan climat engagé en juillet 2017 (photo © Fabrice Coffrini / AFP)

Le ministre Nicolas Hulot a bien dû reconnaître lui-même, en tirant le bilan de la première année de sa feuille de route, vendredi 6 juillet 2018, que les résultats étaient bien loin de ses attentes. L’objectif de ce plan, annoncé il a un an était d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 avec quelques mesures phare comme l’arrêt de la vente des voitures diesel et à essence d’ici 2040 ou le passage de la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique à 32 % d’ici 2032.

Les chiffres communiqués par le CITEPA (Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique) confirment au contraire que la situation n’en finit pas de se dégrader avec notamment une augmentation des émissions dans le domaine des transports. Même si la flotte de voitures diesel diminue désormais de 70 000 unités par an, cela n’est aucunement significatif eu égard à l’importance du parc automobile qui est de 21 millions de voitures particulières en France !

Même dans le domaine de la production d’énergie, l’arrêt de plusieurs centrales nucléaires s’est traduit en 2017 par un recours accru au charbon. Or ce dernier, s’il ne participe qu’à hauteur de 2 % du mix énergétique français, représente encore 25 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur…

Il y a donc encore bien loin de la coupe aux lèvres et la France ne peut guère, jusqu’à présent et malgré tous ses efforts de communication en la matière, s’enorgueillir d’un engagement effectif dans la voie d’une transition énergétique réelle : encore un petit effort, Messieurs les Français !

L. V. 

La Mède : la raffinerie de tous les dangers…

26 juin 2018

Mise en route en juin 1935, en bordure de l’étang de Berre, sur la commune de Châteauneuf-les-Martigues, la raffinerie de La Mède, qui n’en finit pas de faire parler d’elle, fait partie de ces monstres technologiques engendrés par notre société de consommation empêtrée dans ses contradictions et ses choix technologiques hasardeux !

Raffinerie de La Mède, en bordure de l’étang de Barre (photo © MaxPPP)

Lors de sa construction, par ce qui s’appelait alors la Compagnie française de raffinage et qui s’est fondu depuis dans le groupe pétrolier Total, la raffinerie dite alors « de Provence » était alimentée par un port pétrolier dédié, désormais désaffecté, et disposait d’une capacité de raffinage de 400 000 t de pétrole brut par an, une misère à l’aune des standards actuels, mais largement suffisant à une époque où l’automobile commençait tout juste à se démocratiser.

Le 9 novembre 1992, alors que la raffinerie de la Mède, qui emploie alors 430 personnes et dont la capacité de raffinage dépasse désormais les 6,6 millions de tonnes tourne à plein régime, malgré un état de délabrement et de vétusté sans cesse dénoncé, une forte explosion se produit à 5h20 du matin. Entendue à 30 km à la ronde, cette explosion, qui provoque l’embrasement des unités de traitement les plus proches, est suivie de plusieurs autres. Deux réservoirs d’hydrocarbure et plusieurs canalisations prennent feu, ainsi qu’un réservoir de soude usée et d’essence qui explose à son tour vers 9h50.

Vue de la salle de contrôle de la raffinerie lors de l’accident de 1992 (source DGPR / BARPI)

Il faut attendre 13h pour que les pompiers parviennent tant bien que mal à maîtriser le sinistre, laissant néanmoins plusieurs brasiers se poursuivre pour achever de brûler les gaz et réduire la pression. Le bilan est sévère puisqu’il fait état de 6 morts et un blessé grave parmi le personnel, mais aussi 37 blessés plus légers dont 2 pompiers. La raffinerie est dévastée sur au moins 2 ha et il faudra attendre 2 ans avant que son activité puisse reprendre.

Le voisinage a été sérieusement atteint avec des bris de vitres constatés dans un rayon de 1 km et, ponctuellement jusqu’à 8 km du site. Lors du procès, qui intervient en 2002, quelques mois après la catastrophe d’AZF et alors que Total Fina annonce des bénéfices records, le procureur juge accablante la responsabilité des dirigeants de Total, mais se contente de simples condamnations avec sursis.

Vue aérienne des traces de relâchement d’hydrocarbure à la raffinerie de La Mède en 2005 (source DGPR / IMPEL)

Le 7 août 2005, rebelote avec cette fois un nuage de 10 à 20 tonnes d’hydrocarbures liquides et gazeux qui s’échappent accidentellement de la raffinerie. Un vent fort pousse ce nuage vers la commune de Sausset-les-Pins, à 7 km de là, endommageant une centaine d’habitations mais évitant une nouvelle catastrophe qui se serait inévitablement produite si les vapeurs d’hydrocarbures avaient stagné sur le site à proximité des torchères… Total sera d’ailleurs lourdement condamné en 2007 pour négligence et non-respect des procédures suite à cet accident.

Et en novembre 2014, le site fait de nouveau parler de lui, suite cette fois au débordement de deux bassins d’hydrocarbures qui se déversent directement dans l’étang de Berre, souillant sa rive sud.

En avril 2015, le site est paralysé par des grèves suite à l’annonce d’un plan de restructuration qui prévoit la disparition de 180 postes, alors que les capacités de raffinage sur le sol français sont jugées excédentaires. La raffinerie de la Mède, lourdement déficitaire, est fermée par Total fin 2015 mais reconvertie afin d’y sauvegarder 250 emplois.

Il s’agit alors de transformer, d’ici mi-2018, le site en « bio-raffinerie » pour y produire 500 000 tonnes par an de biodiesel à partir d’un tiers d’huiles alimentaires usagées recyclées et de deux-tiers d’huile végétale, projet consacré par la délivrance en mars 2018 d’une autorisation préfectorale, imposant le recours à au moins 25 % d’huile recyclée.

Vue des nouvelles installations de production de bio-carburant à la raffinerie de La mède (photo © IMRE Nedim / TOTAL)

Un projet qui déclenche la fureur des associations environnementales, dont l’ONG Les amis de la Terre, qui dénonce l’importation massive, pour alimenter la raffinerie, de 300 à 400 000 t d’huile de palme par an, en provenance de Malaisie et d’Indonésie, où ces plantations industrielles de palmiers à huile se font en rognant sans cesse davantage sur les forêts tropicales primaires : pour produire de telles quantités d’huile de palme, on considère qu’il faut détruire 1500 km2 de forêt, ce qui revient à hâter d’autant plus la disparition de la faune associée, sachant qu’il faut par exemple 1 km2 de forêt pour permettre à un orang outang de survivre.

Mais curieusement, ce ne sont pas les défenseurs de l’environnement qui se sont fait le plus entendre dans ce dossier polémique à souhait, mais plutôt les agriculteurs de la FNSEA qui ont défrayé la chronique en venant manifester en juin 2018 contre ce projet, n’hésitant pas à bloquer 13 raffineries et dépôts de carburant sur toute la France.

Manifestation d’agriculteurs de la FNSEA devant la raffinerie Total La Mède, le 11 juin 2018 (photo © Jean-Paul Pelissier / Reuters)

Plus que le sort de l’orang outang et du tigre de Sumatra, ces agriculteurs chantres de l’agro-industrie, venaient en réalité défendre les intérêts des producteurs d’oléagineux, colza et tournesol en tête, qui servent aussi à produire du biodiesel. Une filière industrielle dominée par le géant de l’agro-business, la société Avril, dont le regretté patron était l’ex-président de la FNSEA, le richissime Xavier Beulin, récemment disparu. Peu connue du grand public, cette société dont le chiffre d’affaire atteint pourtant 7 milliards d’euros et qui emploie pas moins de 8200 salariés, est le premier producteur et transformateur européen d’oléagineux, un concurrent direct de Total donc, propriétaire accessoirement des marques Lessieur et Puget, mais aussi leader français de la nutrition animale et qui commercialise un quart des œufs vendus sur le territoire national…

Une petite entreprise, en pointe donc contre la déforestation en Indonésie, mais qui n’hésite pas à importer, pour son compte 200 000 t d’huile de palme chaque année, garantie « zéro déforestation », cela va de soi, car, pour des raisons économiques fort respectables, le biodiesel produit intègre une forte proportion d’huile de palme, nettement moins chère sur le marché mondial que le colza français. D’ailleurs le groupe Avril détient, selon le Canard enchaîné, 34 % des actions de la société PalmElit, leader mondial des semences de palmier à huile.

Plantations de palmiers à huile en Indonésie (photo © François de Sury / voir-et-agir CH)

Et n’allez surtout pas vous demander s’il est bien raisonnable de développer ainsi des « carburants verts » pour alimenter le réservoir de votre voiture, tandis que les terres arables nécessaires à l’alimentation humaine se dégradent à vue d’œil. Une étude récente commandée par la Commission européenne et publiée par Transport et environnement, indique qu’utiliser du biodiesel à base d’huile de palme revient à émettre trois fois plus de gaz à effet de serre que d’utiliser du diesel classique !

Encore un choix technologique manifestement soigneusement réfléchi et qui devrait nous permettre d’avancer à grande vitesse vers le mur où l’humanité ne devrait pas tarder à s’écraser en klaxonnant bien fort…

L. V.

Hydrogène : le carburant de l’avenir ?

5 juin 2018

Dessin de Jiho publié dans Marianne le 1er juin 2018

Contrairement à ce que certains médias laissent parfois entendre, et malgré toutes les couleuvres qu’il a dû avaler, depuis qu’il est ministre de la transition écologique et solidaire, comme d’ailleurs tous ses prédécesseurs à ce poste, Nicolas Hulot est toujours au gouvernement… Il n’a certes pas réussi à convaincre le ministre de l’agriculture à inscrire dans la loi l’interdiction du glyphosate et il n’en est pas à sa première renonciation depuis qu’il est devenu ministre, mais gouverner en démocratie nécessite forcément des compromis

En tout cas, Nicolas Hulot vient de faire beaucoup parler de lui en annonçant vendredi 1er juin 2018 un plan ambitieux doté de 100 millions d’euros pour soutenir la production d’hydrogène décarboné, le stockage électrique et déployer des flottes de véhicules fonctionnant à l’hydrogène. « Ça fait des lustres que j’entends parler d’hydrogène, accompagné par cette phrase : « c’est bien, mais ça ne marchera jamais » ou « c’est bien, mais c’est trop cher ». Mais aujourd’hui ma raison est faite : l’hydrogène pourra jouer un rôle dans la transition énergétique », tel est le credo du ministre, expliqué aux médias dont Actu-environnement.

Loïk Le Floch-Prigent (photo © DR)

Selon lui, l’hydrogène serait un véritable « couteau suisse de la transition énergétique » et il importe donc que la France pour une fois ne passe pas à côté d’un tel enjeu technologique. Une déclaration qui a fait méchamment ricaner le toujours vert (si l’on peut dire) Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG de Rhône-Poulenc, d’Elf Aquitaine, de Gaz de France et de la SNCF, passé un temps par la case prison, condamné à plusieurs reprises et encore sous le coup d’une procédure judiciaire en cours, mais toujours donneur de leçon malgré tout.

Qu’en est-il donc de ce fameux hydrogène et que peut-on donc bien en attendre ? Une des pistes évoquées dans ce fameux plan dévoilé par Nicolas Hulot est de développer les véhicules fonctionnant avec des moteurs à hydrogène. Le procédé n’est pas totalement révolutionnaire puisqu’un brevet, déposé en 1799 par un certain Lebon, prévoyait déjà que son « gaz hydrogène » pourrait fournir « une force applicable à toutes espèces de machine ».

En 1970, Paul Dieges dépose à son tour un brevet concernant une modification des moteurs à combustion interne qui autorise la consommation d’hydrogène, dans le but d’en supprimer la pollution, puisque la réaction de combustion de l’hydrogène en présence d’oxygène, outre l’énergie qu’elle libère, ne rejette que de l’eau (d’où l’expression de « moteur à eau ») et en tout cas pas de CO2, ce qui est bon pour la planète ! Techniquement, l’utilisation de tels moteurs est au point et il existe déjà une voiture de série commercialisée depuis 2006, la BMW Hydrogen 7, mais vendue seulement à une centaine d’exemplaires et arrêtée depuis, tandis que des bus à hydrogène circulent déjà dans certaines villes.

Bus expérimental électrique à hydrogène testé à Cherbourg (source © projet européen CHIC)

Une autre approche permettant d’utiliser l’hydrogène comme carburant est la pile à combustible, autrement dit un moteur électrique alimenté par une pile dans laquelle le réducteur est l’hydrogène et l’oxydant l’oxygène. Un système tout simple en apparence et qui ne rejette que de l’eau, mais très coûteux dans l’état actuel de la technologie car exigeant beaucoup de platine (catalyseur) et des membranes échangeuses d’ions particulièrement sophistiquées.

Là aussi, il existe déjà des véhicules électriques commercialisés avec ce type de pile à combustible, dont la Honda Clarity, vendue en Europe depuis 2016. La société basque Pragma commercialise elle des vélos électriques fonctionnant selon ce même principe et dont les premiers exemplaires ont été mis en circulation fin 2017 à Saint-Lô, une ville qui possède déjà une flotte de 17 véhicules à hydrogène, comme l’a relaté Le Monde. Ces vélos présentent l’avantage de se recharger en 2 mn seulement alors qu’il faut 3 heures avec un vélo électrique classique et l’autonomie est de 200 km.

Vélo électrique à hydrogène en service dans la ville de Saint-Lô (photo © DR)

Que ce soit pour les moteurs à combustion directe ou pour les véhicules électriques alimentés par une pile à combustible, les difficultés liées à l’utilisation de l’hydrogène sont multiples. Un des problèmes majeurs du procédé vient du stockage de l’hydrogène et de son transport via des réseaux de distribution et, plus encore, à bord d’un véhicule. L’hydrogène gazeux est en effet explosif et inflammable, ce qui incite à le transporter plutôt sous forme liquide, mais sa liquéfaction à basse température consomme beaucoup d’énergie… D’autres solutions sont donc testées, y compris la cryo-compression ou des réservoirs gazeux sous forte pression, mais le sujet n’est pas si simple !

Une autre difficulté provient de la fabrication de l’hydrogène nécessaire, lequel est pour l’instant essentiellement produit par transformation soit par gazéification du charbon soit par vaporeformage du gaz naturel, principalement composé de méthane : au-delà de 700 °C et sous forte pression, la vapeur d’eau réagit avec le méthane pour donner de l’hydrogène. Mais cette réaction libère également de grosses quantités de CO2 (13 tonnes pour 1 t d’hydrogène produit !), ce qui n’est guère favorable pour notre environnement. C’est la raison pour laquelle le plan Hulot insiste sur la nécessité de développer des filières de production d’hydrogène décarboné, issu non pas des hydrocarbures mais obtenus soit à partir de biogaz produits par méthanisation, soit par électrolyse de l’eau en utilisant comme source d’énergie de l’électricité verte d’origine éolienne ou solaire.

Nicolas Hulot présentant son plan hydrogène le 1er juin 2018 (source © MTES)

Une proposition qui fait s’étrangler Loïk Le Floch-Prigent dans l’article publié sur Atlantico. Selon lui en effet, produire de l’hydrogène par électrolyse est une hérésie car les rendements sont trop faibles et le procédé bien trop coûteux par comparaison avec la filière pétrochimique classique. Au passage, il considère que seul un régime quasi-totalitaire comme la Chine, qui ambitionne de faire rouler 50 000 véhicules électriques à hydrogène d’ici 2025, est en mesure d’imposer à sa population une telle révolution : sans coercition, point de salut face au défi du changement climatique !

Ce n’est certes pas le pari de Nicolas Hulot qui estime que la forte baisse du prix des piles à combustible permet désormais d’envisager le développement progressif d’une production d’hydrogène par électrolyse. Dans cette hypothèse, le recours à cette filière pourrait apporter des solutions de stockage de l’électricité, en particulier dans les secteurs non desservis par le réseau national. Cela pourrait surtout permettre d’améliorer sensiblement les capacités des véhicules électriques actuels, y compris pour les poids-lourds voire pour des trains sur le réseau non électrifié.

Utopie absurde ou pari technologique audacieux ? L’avenir le dira…

L.V. 

La Russie joue les apprentis sorciers…

30 mai 2018

Le climat de la planète se réchauffe chaque jour davantage, mais c’est le cadet des soucis de la plupart des responsables politiques. Ceci est vrai aux États-Unis où Donald Trump relance à tout va l’exploitation des gaz de schiste et du charbon, tout en renonçant officiellement aux engagements pourtant minimalistes pris lors de la COP 21, mais aussi dans bien d’autres pays guère plus vertueux.

Plate-forme pétrolière au large de l’île de Sakhaline, exploitée dans le cadre d’une coopération russo-japonaise (photo © NGC Videsh LTD. / Bloomberg)

C’est le cas notamment de la Russie pourtant située dans un des secteurs les plus directement menacés par le changement climatique global, avec notamment des risques de fonte massive du permafrost aux conséquences potentiellement dévastatrices. Mais les Russes n’ont pas froid aux yeux et sont prêts à tout pour augmenter encore leur production d’hydrocarbures qui représente plus de 25 % du PIB national et couvrait en 2014 plus de la moitié du budget de l’État.

Les réserves de gaz et de pétrole situées majoritairement en Oural et dans le sud de la Sibérie étant en voie d’épuisement, c’est désormais vers le nord que se tournent les Russes qui profitent justement du réchauffement climatique global pour développer l’exploitation au nord de la Sibérie, dans les eaux arctiques, un secteur jusque-là relativement préservé du fait de la rigueur des conditions climatiques mais qui attire de plus en plus les convoitises du fait de la fonte rapide de la banquise.

Les Russes ne sont d’ailleurs pas les seuls sur le coup. Donald Trump a ainsi annoncé en début d’année, le 4 janvier 2018, l’ouverture de l’ensemble des eaux littorales américaines à l’exploitation d’hydrocarbures, en particulier au large de l’Alaska, une zone que Barak Obama avait pourtant tenté de sanctuariser. Les Norvégiens s’activent également et viennent coup sur coup de régler un vieux conflit frontalier avec la Russie pour le partage des ressources en mer de Barents, tout en se débarrassant devant les tribunaux d’une série de recours déposés par un groupe d’ONG mené par Greenpeace. Le géant pétrolier norvégien Statoil lance ainsi un projet de 5 milliards d’euros pour l’exploitation de ce nouveau champ pétrolier en mer de Barents.

Nettoyage des côtes de l’Alaska suite au naufrage de l’Exxon Valdez en 1989 (photo © Natalie Fobes / Corbis)

Même Total, pourtant réticent à se lancer dans l’exploitation pétrolière dans ces zones écologiquement très vulnérables, où le naufrage de l’Exxon Valdez en 1989, au large de l’Alaska, a laissé des traces indélébiles sur l’écosystème, n’a pas hésité à investir 20 % du projet russe gigantesque de 23 milliards d’euros, lancé en 2017 sur la presqu’île de Yamal pour l’exploitation de gaz, transporté par méthaniers brise-glace. Le projet est titanesque et a nécessité de mobiliser des dizaines de milliers d’ouvriers pour construire un port, un aéroport, une usine et des réservoirs, malgré un froid extrême. A partir de 2019, il devrait livrer 16,5 millions de tonnes de méthane par an et devrait être prolongé à partir de 2022 par un second site d’exploitation du nom d’Arctique 2.

Usine en construction sur le site de la péninsule de Yamal en Sibérie (photo © Novatek)

La fonte des glaces dans l’océan arctique rend en effet de plus en plus accessible cette route maritime du nord-est par laquelle la Russie peut désormais exporter une partie croissante de sa production directement vers la Chine et l’Asie du sud-est, n’hésitant pas à rouvrir d’anciennes bases militaires désaffectées pour sécuriser ce trafic maritime croissant tandis que la Chine voit d’un très bon œil le développement de cette nouvelle voie plus courte vers ses clients et fournisseurs : une des nouvelles routes de la soie passe désormais par le pôle nord…

Capture d’écran d’une vidéo diffusée par Greenpeace alertant sur la fonte record de la banquise en Arctique (source © Goddard Space Flight Center/NASA)

Mais l’Extrême-Orient russe est aussi une zone de forte convoitise pour l’exploitation d’hydrocarbures et, là encore, les Russes ne reculent devant rien pour aller y développer leurs forages pétroliers. On a vu ainsi tout récemment, le 19 mai 2018, s’amarrer dans le port de Moumansk, une gigantesque barge flottante de 144 m de long et 30 m de large, de couleur marron et moutarde, l’Akademik Lomonossov, remorquée depuis le port de Saint-Petersbourg où elle avait été construite.

La centrale nucléaire flottante amarrée dans le port de Mourmansk (photo © Alexander Nemenov / AFP)

Cet immense bloc flottant qui pèse pas moins de 21 000 tonnes, n’est en fait rien d’autre qu’une centrale nucléaire destinée à être guidée en 2019 jusque dans le port de Pevek, dans le district autonome de Tchoukotka, à 350 km au nord du cercle arctique, justement pour approvisionner en énergie, non seulement la petite ville elle-même et ses 5000 habitants, mais surtout les nombreuses plates-formes pétrolières installées au large.

Les pays riverains s’étaient opposés à ce que la centrale flottante soit chargée en combustible radioactif sur son lieu de construction mais le chargement est bel et bien prévu à Mourmansk, et c’est donc bien une centrale nucléaire flottante en activité qui va ainsi être remorquée sur des milliers de kilomètres dans un écosystème particulièrement fragile et dans des conditions de navigation difficiles.

Route maritime entre Mourmansk (à l’ouest) et Pevek (à l’est) au nord de la Sibérie (source © William Dunlap / Université de Durham)

Le conglomérat public nucléaire russe Rosatom, qui a construit cette centrale comportant deux réacteurs nucléaires de 35 MW chacun, se vante d’avoir réalisé une première mondiale et considère que cette technologie des centrales nucléaires mobiles, à laquelle s’intéressent également les Chinois, est appelée à se développer. A écouter la propagande officielle de Rosatom, « cette installation dispose des systèmes de sécurité les plus modernes et devrait être l’une des installations nucléaires les plus sûres au monde ». Elle devrait même permettre d’économiser près de 50 000 tonnes de CO2 chaque année, en évitant d’avoir recours aux hydrocarbures voire au charbon pour assurer cette alimentation en énergie.

Une véritable prouesse technologie donc, qui laisse en effet sans voix, à l’exception de quelques militants associatifs de Greenpeace, toujours soupçonneux, qui voient dans cette centrale nucléaire hors-normes – allez savoir pourquoi ? – un « Titanic nucléaire » voire un « Tchernobyl sur glace ». Certains ont vraiment l’esprit mal tourné…

L.V. 

Autoconsommation d’électricité, c’est possible !

25 mai 2018

Panneaux photovoltaïque intégrés en toiture (source © L’Energeek)

Produire soi-même à base d’énergie renouvelable l’électricité que l’on consomme, ce n’est pas si fréquent que cela, mais pour autant l’idée n’est pas si farfelue ! L’approche la plus classique en matière d’autoproduction d’électricité, surtout dans le Sud de la France, consiste à recouvrir une partie de sa toiture de panneaux photovoltaïques et de brancher l’installation sur le réseau électrique, ce qui permet de revendre à EDF le surplus de production et ceci à un tarif garanti avantageux.

Une telle démarche nécessite néanmoins un investissement relativement conséquent, de l’ordre de 20 à 30 000 € pour une installation de 6 à 9 kWc qui nécessite une superficie utile de toiture correctement orientée de l’ordre de 45 à 75 m2. Cela suppose surtout des procédures relativement lourdes pour assurer le raccordement au réseau et exige que les panneaux soient directement intégrés à la toiture en remplacement du revêtement classique, ce qui peut être source de nombreux désordres, depuis la simple fuite jusqu’à la mise à feu de l’isolation et de la charpente en cas de défaillance électrique !

Ombrière photovoltaïque sur une terrasse de Marseille (source © Twiza)

Une alternative consiste donc à produire uniquement l’électricité dont on a besoin, ce qui est beaucoup plus simple car il n’est alors nul besoin de transférer le surplus d’électricité produite sur le réseau : l’électricité produite est alors injectée directement en aval du compteur, par exemple au niveau d’une simple prise. Dans ce cas en revanche, il ne faut produire que ce dont on a besoin, les dispositifs de stockage de type batterie étant coûteux, peu performants à long terme, et encore moins écologiques.

Il suffit donc de poser 2 à 3 modules photovoltaïques, soit une surface de 4 à 6 m2 seulement, disposés en ombrière voire simplement fixés au sol en l’absence d’obstacle à l’insolation. La puissance produite est alors nettement plus faible, de l’ordre de 0,5 à 0,8 kWc, mais peut suffire à couvrir la consommation électrique de base du foyer, en dehors des pics de consommations que l’on observe généralement lorsqu’on met en marche le four électrique, le micro-onde ou la machine à laver, ainsi bien sûr que les radiateurs électriques éventuels.

Ombrière photovoltaïque en pergola (source © LSK outdoor)

Inutile en effet d’espérer produire sa propre électricité pour se chauffer l’hiver si l’on utilise des convecteurs électriques ! Même en Provence, la production photovoltaïque fonctionne très bien l’été et en journée, mais pas quand le soleil se cache… L’objectif est donc alors de dimensionner l’installation au plus juste pour couvrir uniquement le « bruit de fond » courant qui correspond à la consommation des appareils toujours branchés ou en veille, tels que réfrigérateur, livebox, ordinateurs, etc. Une pompe de piscine qui fonctionne principalement en période estivale peut être aussi partiellement alimentée grâce à un tel système.

Une installation de ce type nécessite donc de bien connaître sa consommation électrique de base et ses variations dans le temps. C’est d’ailleurs un excellent prétexte pour regarder de plus près les caractéristiques de cette consommation, quitte à ajuster ses habitudes de vie pour l’optimiser…En tout état de cause, on considère, au vu des retours d’expérience existants, que l’optimum économique permet ainsi de couvrir entre 20 et 40 % de sa consommation électrique annuelle totale, ce qui n’est déjà pas si mal !

Selon ENEDIS (ex ERDF, responsable du réseau de distribution d’électricité en France), on considère qu’il existe actuellement en France de l’ordre de 20 000 foyers consommant leur propre électricité, un chiffre très probablement appelé à se développer dans les années à venir. Le département Alpes-du-Sud d’ENEDIS vient d’ailleurs de réaliser une opération pilote d’autoconsommation photovoltaïque collective, une grande première en région PACA.

Maquette du projet des Colibres avec les ombrières photovoltaïques (source © TPBM)

Il s’agit en l’occurrence d’un projet d’habitat participatif porté par l’association Les Colibres, sur la commune de Forcalquier, dans les Alpes de Haute-Provence. Lancé en 2013 par un groupe de familles militantes, suite à un précédent projet de la mairie qui avait avorté, le projet consiste en la construction de 11 logements répartis dans 3 bâtiments à ossature bois installés sur une parcelle communale d’un peu plus de 4 000 m2 seulement. Plusieurs parties communes (buanderie, chambres d’amis, atelier, garage à vélo, jardin) sont partagées entre les membres du collectif.

Le groupe d’auto-constructeurs, formé début 2014 et dont les premières familles ont emménagé fin 2017, compte en son sein plusieurs professionnels aguerris dont un urbaniste, une avocate, l’architecte du projet, et le directeur d’une structure associative d’accompagnement de projets d’habitat participatif. Il s’est constitué en société civile immobilière d’attributions (SCIA), une structure juridique adaptée à ce type de projet collectif et qui est donc la personne morale avec qui ENEDIS a conventionné.

Chantier des Colibres à Forcalquier (photo © Les Colibres)

En l’occurrence, la production photovoltaïque est assurée via des ombrières intégrées à l’architecture des bâtiments sous forme de casquettes, avec une puissance totale installée de 16 kWc. La consommation électrique étant évaluée à 2 kW par logement, la production est redistribuée de manière intelligente, grâce à la pose de compteurs Linky, en fonction de l’occupation et des besoins de chacun des logements.

La convention passée avec ENEDIS permet à ce dernier de procéder au relevé des compteurs communicants, de calculer les quantités consommées et produites par chacun des propriétaires en tenant compte des clés de répartition définies au sein du groupe, mais aussi d’émettre toutes les données utiles à la rémunération des autres fournisseurs (car bien sûr le dispositif n’est pas autosuffisant), du responsable d’équilibre et du gestionnaire du réseau public de distribution.

Un bel exemple, parmi d’autres, qui montre en tout cas qu’ENEDIS est désormais en capacité de gérer ce type de demande avec une souplesse que l’on n’imaginait pas de la part de l’héritier d’une longue tradition de centralisme énergétique à base de nucléaire… Il se murmure d’ailleurs que la nouvelle réglementation thermique en préparation pour 2020 pourrait présenter des avancées dans ce domaine en incitant les constructeurs de bâtiments neufs à prévoir dès l’origine des dispositifs facilitant l’installation de panneaux photovoltaïques pour une part d’autoconsommation : la transition énergétique se met peu à peu en marche…

L.V. 

Le mirage de la mer à boire…

14 mai 2018

Dessaler l’eau de mer pour satisfaire nos besoins en eau douce : la solution technique paraît séduisante pour faire face à la raréfaction des ressources en eau douce, menacées par les épisodes de sécheresse et contaminées par les pollutions. Sachant que les océans recouvrent 70 % de la surface du globe terrestre, l’eau de mer apparaît pour beaucoup comme une ressource inépuisable. La transformer en eau potable après élimination de ses sels minéraux pourrait donc constituer, aux yeux de nombreux responsables politiques, une solution d’avenir à généraliser.

Usine de dessalement de l’eau de mer de Fujairah aux Émirats arabes unis (source © Suez)

En apparence, la solution technique n’est pas compliquée et les marins grecs la mettaient déjà en œuvre dans l’Antiquité en appliquant une recette concoctée par Aristote et qui consiste simplement à chauffer l’eau et à récupérer par condensation la vapeur ainsi émise. C’est le principe de la distillation, utilisé dans la marine de manière industrielle dès le XIXème siècle.

Depuis, il a fait naturellement l’objet de multiples améliorations techniques, avec notamment le développement de la vaporisation multi-flash qui consiste à faire passer l’eau, initialement chauffée sous pression, dans des enceintes à pression de plus en plus réduite qui entraînent sa vaporisation quasi instantanée. C’est ce type de procédé qui est notamment employé à grande échelle dans les pays du Golfe où l’énergie à base d’hydrocarbures ne coûte pas très cher.

Vue de la plus grande usine de dessalement de l’eau de mer fonctionnant en Europe, près de Barcelone

Car – est-il besoin de le préciser ? – l’opération est particulièrement gourmande en énergie. Certes, dans nombre de pays, comme le Qatar, qui recourt massivement au dessalement de l’eau de mer pour son approvisionnement en eau potable, l’eau est distribuée gratuitement et son prix de revient n’est donc pas considéré comme un problème. Ce qui explique d’ailleurs qu’un Qatari consomme en moyenne 1200 litres d’eau par jour, là où un Allemand n’en utilise que 95 litres !

L’usine de dessalement de l’eau de mer construite en 2010 à Hadera, au nord de Tel-Aviv en Israël

Heureusement, la technique a fait de nombreux progrès en la matière et on a de plus en plus recours à d’autres procédés nettement moins énergivores comme celui de l’osmose inverse. Là encore, le principe est simple puisqu’il consiste en une ultrafiltration sous pression à travers une membrane poreuse semi-perméable qui retient les sels. C’est cette technique qui est notamment utilisée couramment en Israël où près de 70 % de l’eau consommée par les particuliers provient du dessalement de l’eau de mer.

Pour autant, même avec ce type de procédé, dessaler l’eau de mer consomme encore cinq fois plus d’énergie que les usines de traitement d’eau douce classiques. Certes, on développe désormais de plus en plus d’installations de dessalement alimentées par des énergies renouvelables, comme c’est le cas par exemple sur l’île d’El Hierro aux Canaries, où trois usines fonctionnent grâce à l’énergie éolienne ou hydraulique et on commence à exploiter, pour l’instant à titre expérimental, des systèmes de distillation à four solaire.

Principe de fonctionnement de l’alimentation électrique d’une station de dessalement d’eau de mer sur l’île El Hierro, aux Canaries (source © Futura Sciences)

Mais tout cela ne résout pas le problème majeur qui est celui des rejets : la saumure concentrée et les produits destinés à limiter l’entartrage des installations, sont purement et simplement rejetés en mer où ils s’avèrent particulièrement néfastes pour le milieu naturel, surtout dans une mer fermée comme l’est la Méditerranée. Poussé à l’extrême, le principe consiste à augmenter sans cesse la salinité de l’eau laissée en mer, alors que cette salinité, qui est en moyenne de 35 g/l dans les océans atteint déjà 39 à 40 g/l en Méditerranée, 42 g/l dans le Golfe Persique et dépasse 50 g/l dans la Mer Rouge.

Sans aller jusqu’à prétendre, bien évidemment, que c’est à cause des usines de dessalement que l’eau de mer est salée, il n’en reste pas moins que les impacts environnementaux des rejets de ces installations apparaissent comme des plus préoccupants, en particulier sur les fonds marins où la saumure se dépose et perturbe non seulement la vie benthique mais aussi les courants marins.

Là aussi, les ingénieurs ne manquent pas d’imagination pour rechercher des solutions techniques. C’est ainsi qu’un cabinet canadien a imaginé, dans le cadre d’un appel à projet pour la production d’eau potable à Santa Monica, en Californie, une construction en forme de gros cigare posé à quelques encablures de la côte et qui devrait permettre de produire, grâce à l’énergie solaire, 4,5 millions de m3 d’eau potable par an tout en rejetant les saumures dans un bassin central à usage thermal : de quoi faire d’une pierre deux coups…

Maquette du projet The Pipe destiné à dessaler l’eau de mer près de Santa Monica en Californie (source © Khalili Engineers – Land Art Generator Initiative Design)

Mais l’on se rend compte aussi que l’alimentation en eau potable à partir d’eau de mer dessalée peut être à l’origine de carences graves en magnésium et en iode, comme c’est déjà le cas en Israël. Il faut donc rajouter ces éléments dans l’eau douce après s’être évertué à les enlever de l’eau de mer, ce qui du coup rend le procédé encore moins économique.

Globalement, le dessalement de l’eau de mer reste en tout cas un procédé coûteux qui n’est envisagé que faute d’alternative plus simple permettant d’exploiter les eaux de surface ou les nappes souterraines. Pourtant, on constate que certains pays n’hésitent pas à utiliser de l’eau dessalée y compris pour l’irrigation agricole. C’est le cas désormais en Espagne où, dès 2006, 40 % de l’eau produite par dessalement était en fait destinée à la production de tomates sous serres, en particulier dans la région d’Alméria.

Serres de cultures intensives près d’Alméria, alimentée à l’eau de mer dessalée (source © Ecotoxicologie)

Une telle situation paraît aberrante mais répond à une logique purement économique : cette production d’eau douce est indispensable pour répondre à l’afflux saisonnier de touristes dans une région où l’aridité du climat rend les ressources en eau douce trop rares, et le meilleur moyen de rentabiliser de tels investissements est de les faire fonctionner toute l’année en approvisionnant les agriculteurs pour la production maraîchère de contre-saison qui permet d’inonder tout le marché européen à bas coût.

Pas sûr que cette démarche soit la plus rationnelle en termes d’exploitation raisonnée et durable des ressources naturelles, mais dans le domaine de l’alimentation en eau, comme dans beaucoup d’autres, ce sont bien souvent d’autres critères qui dictent les investisseurs économiques…

L.V.