Les risques industriels sont-ils bien maîtrisés ?

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Incendie du site de l’usine Lubrizol à Rouen en septembre 2019 (photo © Beaufils / SIPA / 20 minutes)

L’incendie qui a ravagé le site de fabrication d’additifs lubrifiants Lubrizol à Rouen, le 26 septembre 2019 a fortement frappé les esprits avec son spectaculaire panache de fumée noire qui a traversé toute la ville et ses retombées de suie sur des kilomètres à la ronde.

La Préfecture de Seine-Maritime a beau afficher jour après jour sur son site tous les résultats d’analyses et une multitude d’informations particulièrement détaillées, le doute s’installe dans la population, surtout chez ceux qui sont directement situés dans le périmètre de l’accident.

Jamais probablement on a été autant transparent sur les conséquences potentielles d’une telle catastrophe industrielle et sur les mesures qui ont été prises pour la gérer tant bien que mal. Et pourtant, nombre de citoyens et même d’élus locaux restent persuadés que les autorités leur cachent délibérément des informations cruciales, qu’on leur ment pour ne pas les affoler comme on l’a fait en 1986 lorsque le nuage radioactif provoqué par l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl a traversé le territoire national.

Une chose est sûre en tout cas : faire cohabiter des sites de production industrielle avec des agglomérations urbanisées ne peut que se traduire par des catastrophes de ce type même si celle-ci n’a causé à ce jour aucune victime. Ce n’est pas le cas, loin s’en faut, des innombrables catastrophes industrielles qui ont jalonné le cours de l’Histoire. Les historiens citent souvent en exemple l’explosion de la poudrière de Grenelle, survenue le 31 août 1794 en plein Paris et qui fit environ un millier de victimes parmi les ouvriers du site comme parmi les riverains.

A la une du Petit Provençal du 18 novembre 1936… (source © Randomania)

Les premières réglementations françaises en matière de sécurité des installations industrielles, adoptées en 1810, se basent d’ailleurs sur les enseignements tirés de ce feu d’artifice impromptu. Ce qui n’empêchera pas deux accidents majeurs survenus sur la poudrerie installée à Saint-Chamas, dans les Bouches-du-Rhône (laquelle a fermé définitivement en 1974), à l’origine de 53 décès en 1936 et de 11 autres en 1940…

Au XIXème siècle et jusqu’à la première guerre mondiale, ce sont surtout les coups de grisou dans les mines de charbon qui endeuillent régulièrement le monde du travail et font la une des journaux avec notamment la catastrophe de Courrières, dans le Pas-de-Calais, qui causa plus de 1000 morts. Mais rapidement, l’essor des industries chimiques est venu prendre le relai.

Catastrophe survenue en 1966 à la raffinerie de Feyzin (source © spdu 10 / espace.yh)

On retiendra par exemple les pollutions graves au mercure qui ont fait plus de 3000 victimes dans la baie de Minamata au Japon du fait des rejets mal maîtrisés d’une usine de fabrication d’engrais entre 1932 et 1968. Mais on pourrait citer aussi l’explosion survenue à la raffinerie de Feyzin, au sud de Lyon, en janvier 1966, qui a causé 18 morts dont 11 pompiers, ou encore celle qui a affecté un réacteur chimique à Seveso en 1976 et qui sera à l’origine d’une directive européenne sur les installations classées.

Les réglementations en matière de sécurité industrielle se sont considérablement renforcées depuis. L’explosion d’un stock de nitrate d’ammonium survenu le 21 septembre 2001 à l’usine AZF de Toulouse et qui avait entraîné la mort de 31 personnes tout en causant d’énormes dégâts matériels, avait d’ailleurs conduit à adopter deux nouveaux textes : la loi relative à la prévention des risques technologiques et naturels et à la réparation des dommages, datée du 30 juillet 2003 et suivie le 13 août 2004 par la loi de modernisation de la sécurité civile.

Intervention des pompiers après l’explosion de l’usine AZF de Toulouse en septembre 2001 (source © AFP / Sud-Ouest)

De nets progrès ont incontestablement été réalisés en matière de prévention des risques, d’information du public et de préparation à la gestion de crise. Ce sont pas moins de 388 plans de prévention des risques technologiques (PPRT) qui ont été prescrit dont 380 d’ores et déjà approuvés, qui limitent le développement de l’urbanisation à proximité des sites les plus dangereux et permettent de financer les travaux de mise en sécurité de l’habitat existant, exposé en cas d’accident sur ces sites.

De très nombreux plans particuliers d’intervention (PPI) prescrits par les préfets et élaborés par les exploitants ont été adoptés, couvrant la quasi-totalité des installations potentiellement dangereuses telles que les centrales nucléaires, les barrages, les sites de stockage de gaz ou les installations de traitement de déchets. Destinés à anticiper et caractériser le danger, à identifier les enjeux potentiellement concernés, à informer la population et à préparer les services de secours, ils s’accompagnent d’une obligation, pour les communes du périmètre, d’élaborer un plan communal de secours (PCS), afin d’organiser par avance les modalités de gestion de crise en cas d’événement.

Usine Arkema de Saint-Menet en bordure de l’Huveaune (source © Arkema)

La commune de Carnoux-en-Provence est d’ailleurs directement concernée par la démarche puisqu’elle se situe dans le panache potentiel en cas d’accident touchant l’usine Arkema de Saint-Menet, basée dans la vallée de l’Huveaune à l’entrée de Marseille. Ce site industriel, implanté ici depuis 1955 et qui emploie 317 salariés, produit, à partir de l’huile de ricin, de l’acide amino undécanoïque, matière première du Rilsan, un plastique technique qui possède de multiples usages dans l’industrie automobile ou pétrolière mais aussi dans le domaine alimentaire, médical ou sportif. Classé Seveso seuil haut (comme l’usine de Lubrizol), ce site avait fait l’objet en juillet 2019 d’une mise en demeure du Préfet pour avoir, selon Marsactu, rejeté en 2018 dans l’atmosphère 27,6 tonnes de benzène, un produit considéré comme hautement cancérigène.

Toujours est-il que l’usine d’Arkema a fait l’objet en mars 2018 d’une révision de son PPI qui datait de 2014. A cette occasion, le périmètre concerné en cas d’accident a été considérablement élargi puisqu’il s’étend désormais sur 12,6 km et qu’il englobe donc la commune de Carnoux, directement touchée par le panache sous l’effet des vents dominants. Mis à l’enquête publique en février 2019, dans la plus grande discrétion, le document a été approuvé par le Préfet le 8 avril 2019 et la ville de Carnoux modifie actuellement son document d’information communale sur les risques majeurs (DICRIM) afin d’intégrer ce nouveau risque affiché.

Usine Arkema de Saint-Menet (source © PPRT)

Nul doute que le prochain bulletin municipal, toujours très riche en informations à destination des citoyens, évoquera en détail les mesures de prévention à adopter en cas d’accident survenant à l’usine Arkema. Car paradoxalement, malgré les effets des délocalisations qui ont entraîné la fermeture de très nombreux sites industriels en France et malgré ces gros efforts entrepris pour développer la prévention des risques technologiques, on assiste à une recrudescence des incidents et accidents déclarés sur des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) : + 34 % en deux ans avec 1112 événements recensés en 2018 selon La Gazette des Communes, dont un quart sur des établissements classés Seveso. Voilà qui explique peut-être pourquoi les citoyens français sont aussi attentifs et parfois inquiets sur ces questions, malgré les incontestables efforts de transparence qui sont réalisés par les services de l’État : on doit sans doute encore progresser sur le sujet…

L. V.

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Une Réponse to “Les risques industriels sont-ils bien maîtrisés ?”

  1. carnussien01 carnussien01 Says:

    Et bizarrement et probablement aussi grave sinon plus que Lubrizol on ne parle pas de
    l’incendie de la station d’épuration d’Achères qui provoque une pollution énorme de la Seine pour plusieurs années. Il est vrai qu’à Achère il n’y a pas eu de nuage de fumée…

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