Abandonner le nucléaire : une perspective historique

by

Emmanuel Macron visitant la centrale nucléaire de Civaux en 2016 (photo © Jean-Michel Nossant / SIPA / Sciences et avenir)

A l’heure du Grand débat national, où il est convenu de tout mettre sur la table pour chercher ensemble les solutions les plus adaptées aux défis qui nous font face, et alors que la transition écologique fait partie des principaux thèmes de discussion identifiés par le Président Macron dans sa lettre aux Français, il est sans doute temps de s’interroger sur l’avenir de nos choix hexagonaux en matière de production énergétique.

Ces interrogations concernent en particulier la production d’électricité, même si celle-ci n’entre finalement que pour moins de 23 % dans la consommation énergétique globale du pays. En 2017, la production nationale totale d’électricité, toujours largement dominée par l’entreprise EDF qui maîtrise encore plus de 70 % de la production du pays, s’est ainsi élevée à un peu moins de 530 TWh, en légère baisse par rapport à 2016. Une production qui stagne d’ailleurs depuis une quinzaine d’année, alors que la consommation est en recul permanent, sous l’effet de la désindustrialisation du pays, mais aussi des gains réalisés en matière d’économie d’énergie.

Mais la part du nucléaire dans cette production nationale d’électricité reste toujours aussi élevée et constitue une véritable spécificité à l’échelle mondiale : plus de 72 % de l’électricité produite en France est d’origine nucléaire et cette part atteint même 77 % si l’on ne considère que la part produite par l’opérateur historique et encore largement dominant qu’est EDF. Une telle proportion dépasse très largement celle de nos voisins puisqu’elle est en moyenne de 26 % en Europe, inférieure à 20 % aux États-Unis, et ne dépasse pas 12 % en Allemagne qui a décidé en 2011 d’accélérer sa sortie du nucléaire et où il ne reste plus que 8 réacteurs en service. Sur les 450 réacteurs nucléaires encore opérationnels dans le monde, 58 sont situés en France.

Un dessin signé Deligne

La loi de transition énergétique pour une croissance verte, adoptée en août 2015 prévoyait de plafonner la puissance installée des réacteurs nucléaires afin de favoriser progressivement le développement des énergies renouvelables, l’objectif étant que celles-ci atteignent 40 % de la production électrique globale d’ici 2030. Mais les arbitrages annoncés par le gouvernement en novembre 2018 dans le cadre de la Programmation pluriannuelle de l’énergie jusqu’en 2028 laissent quelque peu dubitatif.

Le chef de l’État y a en effet annoncé que l’objectif était désormais de réduire à 50 % d’ici 2035 la part du nucléaire dans la production électrique, mais « en même temps » en ne procédant d’ici là qu’à la fermeture de 14 centrales nucléaires tout au plus, dont seules sont actées les deux tranches de Fessenheim, prévues pour 2020. EDF, qui refusait catégoriquement de fermer la moindre centrale d’ici 2029 a donc dû avaler son chapeau, mais pour autant, on a bien du mal à comprendre le sens d’une telle décision qui laisse la porte ouverte à toutes les possibilités.

Centrale photovoltaïque de Cestas (Gironde) opérationnelle depuis 2015 (source : Eiffage)

La raison d’un tel flou est que les annonces sont en réalité totalement contradictoires. Le fait de conserver quasiment intacte la capacité actuelle de production d’électricité d’origine nucléaire et de vouloir en parallèle que celle-ci ne représente plus que la moitié de la production totale sous l’effet d’un fort développement des énergies renouvelables revient en effet à programmer une véritable explosion de la capacité de production nationale d’électricité.

Or tous les scénarios tendanciels montrent que la consommation stagne depuis des années et ne devrait guère remonter à l’avenir, même si se développe une filière de transports par véhicules électriques et surtout si on engage enfin en parallèle le vaste chantier de rénovation du parc de logement qu’exige la trajectoire affichée dans le cadre de la transition énergétique. Les exportations françaises d’électricité sont déjà à un niveau très élevé puisqu’en 2013 la France était considéré comme le premier exportateur mondial d’électricité et que ses exportations ont atteint 91 TWh en 2015 selon les chiffres de l’Observatoire de l’industrie électrique. Même si on y retranche les 30 TWh importés la même année pour faire face aux fluctuations des besoins, cela représente quand même plus de 10 % de la production réelle et atteste de la surcapacité actuelle.

C’est bien en effet là le nœud du problème. Même en faisant tourner à faible capacité ses centrales nucléaires, cette surcapacité entraîne les prix à la baisse et pèse sur les comptes d’EDF par ailleurs lourdement endettée du fait de ses investissements hasardeux à l’étranger et notamment au Royaume-Uni. Or le scénario annoncé par le Président de la République ne peut qu’aggraver la situation. Il conduirait en effet, selon les calculs du magazine Alternatives économiques et une fois mis en service l’EPR de Flamanville encore en chantier, à une production annuelle de 650 TWh en 2035. Si de surcroît s’y ajoutent les 4 nouveaux réacteurs EPR qu’EDF compte bien construire d’ici là pour remplacer les centrales enfin arrêtées, ce niveau de production atteindrait alors 740 TWh à cette date.

Or la consommation intérieure d’électricité qui était de 482 TWh en 2017, ne devrait guère augmenter d’ici là, ce qui laisse entrevoir une surproduction totalement déraisonnable d’autant qu’on voit très mal nos voisins européens se porter acquéreurs : l’Allemagne ayant décidé de sortir du nucléaire ne sera guère encline à acheter de l’électricité issue des EPR français et l’Espagne vise quant à elle d’ici là une couverture à 100 % de ses besoins via les énergies renouvelables.

Un dessin signé Soulcié, publié dans le n° de janvier 2019 d’Alternatives économiques

Un scénario qui d’ailleurs pourrait parfaitement être adopté en France comme l’a analysé l’ADEME dans une étude publiée en décembre 2018 et portant sur les trajectoires d’évolution du mix électrique d’ici 2060. Tablant sur différents scénarios d’évolution de la consommation électrique nationale compris entre 430 et 600 TWh, l’étude montre en effet que l’optimum économique conduit à au moins 85 % d’énergies renouvelables dans la production électrique en 2050 (et même 95 % en 2060), ce suppose de laisser tomber dès à présent les vieux rêves d’EDF d’envisager la construction de nouveaux EPR après le fiasco du projet de Flamanville et d’organiser la fermeture progressive des réacteurs actuels à raison de 30 % d’entre eux à l’âge de 40 ans, puis à nouveau 30 % de ceux qui restent lorsqu’ils atteindront 50 ans, ce qui permet une transition souple, adaptée aux différents scénarios envisagés.

Un beau sujet de débat en perspective…

L. V. 

Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Une Réponse to “Abandonner le nucléaire : une perspective historique”

  1. EDF bientôt terrassé par Hercule ? | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] provisionné se présente de plus en plus comme un mur infranchissable, au moment où le nucléaire apparait de plus en plus en Europe comme une voie de garage. Quant à l’hydroélectricité, EDF […]

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.


%d blogueurs aiment cette page :