Sempé, for ever…

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Le dessinateur humoristique et poète, Jean-Jacques Sempé, nous a quitté ce jeudi 11 août 2022, décédé paisiblement à près de 90 ans, dans sa résidence de vacances à Draguignan, dans le Var, selon un communiqué de son épouse. Une fin de vie banale pour un homme dont tous ceux qui l’ont approché retiennent la grande gentillesse et l’humanité simple. Porté ni sur l’actualité ni sur la politique, il a pourtant réussi l’exploit de dessiner pas moins de 113 fois la couverture du prestigieux magazine américain The New-Yorker, avec lequel il a collaboré pendant 40 ans à partir de 1978, et il restera sans doute comme l’un des dessinateurs français les plus illustres dont tout le monde connaît les dessins et leur style inimitable.

Le dessinateur Jean-Jacques Sempé à sa table de travail à Montparnasse, en 2019 (photo © LP / Arnaud Dumontier / Connaissance des arts)

Il était pourtant bien mal parti dans la vie. Enfant né hors mariage en 1932, à Pessac, il subit durant toute son enfance les terribles scènes de ménage de ses parents et se réfugie dès l’âge de 12 ans dans le dessin humoristique avant de quitter l’école à 14 ans pour son premier métier de livreur à bicyclette, à une période où la profession était bien représentée avant une longue éclipse. En 1954, il rencontre René Goscinny dans une agende de presse belge où il dépose régulièrement ses dessins pour un hebdomadaire intitulé Le Moustique. C’est le début d’une longue amitié qui débouche rapidement sur les premiers scénarios du Petit Nicolas, publié dans Pilote à partir de 1959, en même temps que les premières aventures d’Astérix.

Un album du Petit Nicolas réédité par IMAV éditions

C’est en voyant une publicité du célèbre caviste Nicolas que Sempé a eu l’idée de nommer ainsi son petit écolier turbulent des années 1950, tandis que Goscinny invente pour sa bande de copains les noms les plus extravagants, Rufus, Alceste ou Clotaire. Un univers de cours de récréation qui connaîtra en tout cas un succès immense et durable, publié à partir de 1960 et réédité depuis 2004 par Anne Goscinny, la propre fille de René, elle-même éditrice. Un succès que Sempé expliquait à sa façon : «  Le Petit Nicolas est indémodable car lorsque nous l’avons créé il était déjà démodé » : bien vu en effet !

A partir de 1965, Sempé collabore régulièrement avec l’Express où paraissent ses dessins toujours très fouillis dans lesquels se perdent ses personnages, parfois ridicules et pétris de convenance et de vanité, mais souvent profondément sincères sous le regard du dessinateur qu’on devine aussi espiègle que bienveillant. Des dessins plein de poésie et totalement intemporels, généralement en décalage complet avec l’actualité, centrés sur le comportement et les rapports humains plus que sur l’écume des modes et des événements.

Un dessin de Sempé à la une du New-Yorker (source © The Huffington post)

Il dessine également pour le Figaro et le Nouvel Observateur, puis Télérama à partir de 1980, tout en développant son activité pour le New Yorker qui lui assure une notoriété internationale. Les aventures du Petit Nicolas ont d’ailleurs été traduits dans une quarantaine de pays et ses autres publications de dessins d’humour dans une bonne vingtaine. Les cinq premiers volumes du Petit Nicolas, publiés entre 1960 et 1964, se sont d’ailleurs vendus au total à 15 millions d’exemplaires !

Ses dessins de cyclistes, de musiciens d’orchestre, de richissimes hommes d’affaires blasés ou de belles désœuvrées en villégiature à Saint-Tropez, resteront gravés dans les mémoires de chacun : on y reconnaît du premier coup d’œil sa patte tout en rondeur et son style inimitable, plein de poésie.

Connaisseur de vin, un dessin de Jean-Jacques Sempé, à admirer parmi bien d’autres sur le site de sa galeriste et épouse, Martine Gossieaux

Son dernier dessin est à lui seul est représentatif de l’artiste. Publié la semaine dernière dans Paris Match, quelques jours seulement avant son décès, on y voit une muse perdue dans un immense paysage pittoresque et verdoyant bien que dessiné en noir et blanc, comme souvent chez Sempé. Elle s’adresse à celui qui s’efforce de peindre la scène sur son chevalet, consciente sans doute que face à une telle beauté du paysage naturel qui l’entoure elle risque de paraître bien insignifiante : « Pense à ne pas oublier ».

Le dernier dessin de Jean-Jacques Sempé, publié dans Paris-Match du 4 au 10 août 2022 (source © Paris Match / Twitter)

Mais il n’y a aucun risque qu’on oublie le dessinateur qu’était Sempé avec ses dessins qui ne seront jamais démodés tant ils reflètent la complexité de l’âme humaine et ses petits travers intemporels, les petites joies du quotidien et les grandes émotions de toujours. A croire que son nom qui rappelle furieusement le semper latin, qui désigne justement ce mot de toujours, alors qu’il traduit simplement son origine basque, était prémonitoire pour ce dessinateur poétique et élégant de l’intemporel…

L. V.

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