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Des algues à la rescousse de la planète

21 octobre 2017

A Paris, la société Suez Environnement vient d’installer une nouvelle sorte de mobilier urbain qui rappelle furieusement les antiques colonnes Morris, lesquelles parsemaient les artères de la capitale au XIXème siècle pour afficher spectacles et informations diverses. Dressée sur la place d’Alésia dans le 14ème arrondissement, au centre d’un carrefour où transitent chaque jour en moyenne pas moins de 72 000 véhicules, cette colonne d »un nouveau style, est en réalité un puits de carbone expérimental, ainsi que l’ont rapporté notamment Le Monde et Les Echos.

Colonne Morris aquarium installée place d’Alésia (photo © Gilles Rolle / REA)

Le principe de fonctionnement est des plus simples. Comme chacun sait, les algues, ainsi que tous les végétaux pourvus de chloroplastes et aptes à la photosynthèse, absorbent en présence de lumière le gaz carbonique dont elles assimilent le carbone et rejettent l’oxygène.

La colonne Morris high tech de 4 m de hauteur installée en juillet 2017 place d’Alésia par Suez en accord avec la Mairie de Paris n’est ni plus ni moins qu’un vaste aquarium de 1 m³ qui contient des microalgues. Un système de ventilation leur permet de s’alimenter avec l’air ambiant chargé en gaz carbonique et en polluants divers dont le dixyde d’azote (NO2) rejeté en grande quantité par les pots d’échappement des véhicules et dont la quantité à cet endroit dépasse régulièrement le seuil réglementaire de 40 µg/m³, selon les données d’Airparif.

Principe de fonctionnement du puits de carbone (source © SUEZ)

Des diodes électroluminescentes fournissent aux algues l’éclairage suffisant pour optimiser les réactions de photosynthèse et l’oxygène ainsi produit est rejeté dans l’air ambiant grâce au système de ventilation : rien de plus simple, il suffisait d’y penser ! A force de se goinfrer ainsi de gaz carbonique, les microalgues vont naturellement croître et se multiplier. Quand il y en aura trop, un coup de chasse d’eau et la biomasse en excès filera via le réseau d’assainissement vers la station d’épuration où elle sera transformée en biogaz. Après traitement, le méthane ainsi récupéré sera ensuite réinjecté dans le réseau de gaz naturel. Un bel exemple d’économie recyclée où l’on est gagnant à chaque étape…

Prototype en cours de test à la station d’épuration de Colombes (source © SUEZ)

Le dispositif, mis au point avec la start-up Fermentalg, basée à Libourne en Gironde et spécialisée dans la production de microalgues destinées à la nutrition humaine et animale, a fait l’objet d’une présentation lors de la COP 21 en décembre 2015. En janvier 2017, un premier test en vraie grandeur a été effectué à l’usine de traitement des eaux usées du SIAAP (Syndicat interdépartemental de l’assainissement de l’agglomération parisienne) à Colombes où un puits de carbone a été mis en place, alimenté par les gaz à effet de serre rejetés par les fumées du four d’incinération des boues de l’usine. Le système a donné entière satisfaction et la durée de vie des algues s’est révélée bien plus longue que prévu grâce à cette source d’alimentation constante en CO2.

Devant le succès de l’opération, la question s’est posée de poursuivre l’expérimentation dans un site urbain où les taux de gaz carbonique varient davantage. Célia Blauel, adjointe en charge de l’environnement à la mairie de Paris, s’est ainsi laissée convaincre et la fameuse colonne Morris a donc été installée place d’Alésia. L’objectif est de fixer une tonne de CO2 par an, soit un effet comparable à une centaine d’arbres, tout en produisant une dizaine de kg de biométhane, un objectif jugé bien modeste par certains au vu du coût de l’investissement, qui n’a pas été communiqué mais qui semble assez élevé. Le système permettra aussi d’absorber une partie des polluants atmosphériques de type oxydes de soufre, mais c’est seulement à l’issue de cette phase expérimentale qu’on pourra déterminer dans quelle proportion.

Bref, le chemin semble encore bien long avant que de telles colonnes épuratoires ne se développent dans les rues de la capitale, mais l’idée est ingénieuse et vient rappeler à quel point les algues peuvent être des auxiliaires précieux de notre vie quotidienne. Les microalgues en particulier, qui sont très abondantes dans de nombreux milieux naturels et peuvent facilement être cultivées sans nécessiter pour cela de vastes surfaces agricoles, ont un potentiel de développement dix à trente fois supérieur aux plantes terrestres, puisqu’elles sont capables de doubler leur biomasse chaque jour dans des conditions optimales.

Réacteurs photo-biologiques pour la culture de micro-algues (source © WebTV de l’Université de Nantes)

Utilisées de longue date comme nutriment, cosmétique, colorant ou complément alimentaire, les microalgues pourraient bien contribuer demain à la production de biocarburants, pour l’instant issu surtout de la transformation de soja mais au prix de l’accaparement de vastes superficies de terres agricoles. Ainsi, des chercheurs chiliens sont parvenus récemment à produire du biodiesel à base de microalgues en essayant de réduire autant que possible la quantité d’énergie nécessaire pour la croissance de ces organismes unicellulaires, mais le procédé reste pour l’instant au stade de la recherche.

Bitume bio obtenu à partir de résidus de microalgues (source © WebTV de l’Université de Nantes)

En attendant, des chercheurs du CNRS et de l’université de Nantes associés avec la société AlgoSource Technologies basée à Saint-Nazaire, sont peut-être en train de mettre au point le bitume algaire de demain, ainsi que l’a rapporté Le Monde. Leurs travaux, issus du projet Algoroute, publiés en avril 2015 dans la revue ACS Sustainable Chemistry & Engineering et qui ont fait l’objet du dépôt d’un brevet, montrent en effet qu’il est possible, en laboratoire, d’obtenir à partir de résidus de microalgues placés dans un bain d’eau chauffée sous pression, une substance visqueuse hydrophobe, qui présente des caractéristiques similaires à celles du bitume pétrolier : même couleur noire, même viscoélasticité qui assure la cohésion des granulats entrant dans la composition des revêtements routiers, et propriétés rhéologiques comparables conférant au matériau résistance et flexibilité sous l’application de charges roulantes.

Voilà en tout cas qui laisse entrevoir, pour un avenir peut-être proche, des possibilités intéressantes de substitution de certains produits dérivés de l’exploitation pétrolière. A défaut de se passer de routes et de voitures, ce sont peut-être les cultures d’algues qui permettront un jour de trouver enfin un équilibre durable entre développement économique et pérennité de notre environnement naturel…

L.V.  

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Ciel d’apocalypse en Bretagne et fournaise portugaise

18 octobre 2017

Le ciel au-dessus des toits de Rennes, lundi 16 octobre après-midi (photo © Marie Dufay / AFP)

Voilà encore de bien étranges manifestations du changement climatique global que l’on peut observer et dont les médias se sont largement fait l’écho. Ce lundi 16 octobre 2017, les Bretons ont eu la surprise d’observer un ciel plombé couleur jaune sépia plongeant leur quotidien dans une lumière crépusculaire et glauque alors que le thermomètre marquait 19 °C à Brest, à 8h du matin, et jusqu’à 25 °C dans la journée, des températures pour le moins inhabituelles à cette période de l’année.

Cette sinistre coloration jaunâtre du ciel, s’accompagnant d’une odeur prononcée de cendre, a plongé plusieurs villes bretonnes dans une ambiance quasi apocalyptique qui a beaucoup fait jaser sur les réseaux sociaux. Cette situation découle directement du flux d’air orienté du sud et correspondant au déplacement de l’ouragan Ophelia. Ces vents qui soufflaient lundi jusqu’à 130 km/h se sont chargés, lors de leur passage sur les côtes nord-africaines, de très nombreuses particules sableuses qu’ils ont charriés à travers toute la péninsule ibérique puis dans leur traversée du Golfe de Gascogne.

Ciel jaune et températures élevées pour la saison en Bretagne heures (photo © David Vincent / AP)

De nombreux records de chaleur ont été battus du fait de cette arrivée d’air subtropical poussé par la tempête Ophelia. On a ainsi relevé plus de 30 °C à Pau ou Mont-de-Marsan et même 31 °C à Vic-en-Bigorre dans les Hautes-Pyrénées. A Calais, le thermomètre a affiché jusqu’à 26 °C, soit 10 °C de plus que les normales saisonnières. A Uccle, près de Bruxelles, la station météo qui date de 1833 n’avait jamais enregistré un tel record de chaleur (25,7 °C) à une période aussi tardive de l’année…

Après la Bretagne, c’est le sud de l’Angleterre qui a été frappé par le même phénomène. Dans l’après-midi du 16 octobre, la ville de Londres elle-même a été plongée dans cette atmosphère irréelle et angoissante occasionnée par un ciel orangé.

En parallèle, la tempête s’est renforcée en poursuivant sa route vers les côtes irlandaises. A la mi-journée, des rafales soufflant à 190 km/h ont été enregistrées à la pointe sud de l’île. De nombreuses toitures se sont envolées et on déplore trois morts, pour la plupart écrasés suite à la chute d’arbres. Le soir, environ 360 000 foyers étaient privés d’électricité. Cette tempête est sans doute une des pires qu’ait connue l’Irlande depuis le passage de l’ouragan Debbie en 1961, qui avait fait 11 victimes.

Passage de l’ouragan Ophelia sur les côtes irlandaises

Mais en Bretagne comme en Angleterre, l’air n’était pas seulement chargé de particules sableuses d’origine saharienne. Il charriait aussi les cendres des gigantesques incendies qui ravagent actuellement le Portugal, attisés par ces vents violents qui balaient les côtes de la péninsule ibérique. Des centaines de départs de feu se sont ainsi déclarés dimanche 15 octobre dans le nord et le centre du Portugal, ainsi que dans la région espagnole voisine de Galice. Certains semblent d’origine criminelle mais la plupart sont liés à l’imprudence, et tous ont été attisés par les vents violents de l’ouragan Ophelia, se propageant rapidement du fait de l’extrême sécheresse de la végétation après des mois de déficit pluviométrique.

A ce jour, on estime à 350 000 hectares au moins la superficie qui est ainsi partie en fumée au Portugal lors de cet épisode, et le bilan humain est particulièrement lourd avec 4 morts en Espagne et 41 au Portugal. Plus de 3000 pompiers ont été mobilisés pour lutter contre les flammes, avec même l’aide de bombardiers d’eau italiens.

Feu de forêt dans la région de Leiria, le 18 juin 2017 (photo © Patricia De Melo Moreira / AFP)

Déjà, en juin dernier, le pays avait été victime d’un gigantesque incendie qui avait provoqué la mort de 64 personnes dans la région de Leiria. Provoqué par la foudre alors que les températures au sol dépassaient les 40 °C, le feu avait progressé à une vitesse phénoménale parmi les forêts de pins et d’eucalyptus, piégeant de nombreux habitants dans leur maison ou sur les routes. Un véritable désastre malgré la mobilisation de 2000 pompiers volontaires.

A côté de ces feux de forêts catastrophiques, l’incendie qui a menacé Carnoux cet été paraît bien anodin même s’il aurait pu avoir lui-aussi des conséquences dramatiques. Et bien d’autres se sont produit récemment à travers le monde. Ainsi, la Californie qui fait l’objet depuis le 8 octobre de violents incendies, les pires peut-être que cette région a connu depuis 1933, même si en septembre 2015 déjà, la Californie avait été ravagée par les flammes, déplorant alors la destruction de plus de 600 bâtiments dont de nombreuses maisons d’habitation.

Maison en flamme dans la région de Napa en Californie le 9 octobre 2017 (photo © AFP)

Depuis le début du mois d’octobre, 22 départs de feu ont été notés et le dernier bilan disponible à ce jour fait état de 86 000 hectares brûlés avec près de 5 000 maisons réduites en cendres. Plus de 600 000 personnes ont dû être évacuées en catastrophe et au moins 41 mort sont à déplorer, ainsi que 88 disparus. Un très lourd bilan donc et des images d’apocalypse là aussi comme le montrent les photos aériennes : des lotissements entiers ont été totalement rayés de la carte suite au passage des flammes.

Fourgon postal distribuant le courrier dans les ruines de Santa Rosa, Californie, le 10 octobre 2017 (capture video © Douglas Thron)

Le photographe Douglas Thron, filmant avec son drone les ruines de la ville de Santa Rosa, dans le nord de la Californie, a néanmoins eu la surprise d’y repérer une activité insolite, celle du fourgon de la Poste venant consciencieusement distribuer le courrier dans les boîtes aux lettres, seules vestiges non calcinés au milieu d’un champ de ruines. Contrairement à la Poste de Carnoux, qui n’est plus que l’ombre d’un service public bien chancelant, la Poste californienne fait preuve d’un niveau de résilience remarquable…

L.V.

Un jardin se crée à Carnoux !

16 octobre 2017

Depuis des années, beaucoup de Carnussiens s’interrogeaient sur l’avenir de l’arboretum planté dans les hauts de Carnoux, juste à côté du cimetière. Cette parcelle municipale, autrefois occupée par un éphémère circuit automobile et où il avait été un temps évoqué l’idée d’y creuser un bassin nautique, avait été le support d’un projet séduisant porté par le Lion’s Club et qui consistait à y planter des espèces d’arbres variées dédiées à chaque naissance de nouveaux Carnussiens.

Une des stèles de l’arboretum, désormais dans le périmètre du jardin

Entièrement financé par la section locale du Lion’s Club et inauguré en 2006 par le maire de la commune, le projet a nécessité de remblayer l’ensemble de la parcelle avec plus d’1 m de terre pour espérer y voir prospérer des arbres, tous plantés en grandes pompes et assortis chacun d’une superbe stèle en béton portant fièrement une plaque gravée au nom des nouveaux nés du mois, devenant ainsi parrains et tuteurs de l’arbre. Une bien lourde responsabilité pour ces jeunes Carnussiens car, malgré les énormes quantités de terre rapportée (en réalité, des déchets de démolition lestés de blocs de béton et de plaques de goudron), le soin apporté à la mise en terre des arbres dans une grosse motte et malgré le réseau de goutte-à-goutte installé à grands frais sur tout le terrain, les pauvres arbres ont eu bien du mal à survivre au-delà de quelques années.

Le spectacle de désolation qu’offre depuis quelques années ce dernier espace encore vierge de Carnoux a incité quelques habitants de la ville à initier fin 2016 et après avoir visionné le film documentaire « Demain », réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent, l’idée d’y créer un jardin collectif ouvert aux habitants de Carnoux, dans un esprit collaboratif et pédagogique. Fortement soutenu par Sophie Gébelin, adjointe en charge de l’environnement, le projet a fait l’objet d’un questionnaire diffusé en février 2017 à l’ensemble des associations de Carnoux afin de recueillir l’avis des habitants et évaluer leur potentiel souhait d’y participer.

La bonne surprise est venue du taux de réponse remarquable reçu à ce questionnaire puisque plusieurs centaines de familles se sont manifestées pour exprimer leur intérêt. Une association intitulée « Un jardin se crée à Carnoux-en-Provence » a donc été fondée dans la foulée et déclarée en Préfecture en mars 2017. La commune a accepté de laisser gratuitement à l’association, via une convention, la jouissance de quelques centaines de mètres carrés à titre expérimental, ainsi que la possibilité de se brancher sur le réseau de distribution d’eau qui irrigue déjà les arbres.

Quant au Lion’s Club, enthousiasmé par l’idée de redonner une deuxième vie plus verdoyante à cette parcelle en triste état, il a accepté d’accompagner financièrement le projet, ce qui a permis au petit groupe de volontaires d’acheter du grillage pour protéger le futur jardin contre les intrusions de sangliers et de mettre en place un système automatisé d’arrosage par goutte-à-goutte. Et ensuite, chacun s’est retroussé les manches pour commencer à aménager la future parcelle.

Le jardin en cours d’aménagement

Vu la nature des remblais qui la recouvrent, il n’était bien évidemment pas envisageable d’y semer directement radis et salades. L’association, qui souhaitait d’emblée s’inspirer d’une approche de type permaculture, a donc privilégié la culture sur buttes fertilisées à long terme par l’enfouissement de quantités importantes de matière organique sous forme de bois et déchets végétaux. Il s’agit bien sûr de cultiver sans intrants chimiques, en favorisant les associations culturales et en limitant le travail de labour.

Dès le printemps, le petit groupe de pionniers s’est donc retrouvé régulièrement les vendredis après-midi sur la parcelle pour l’aménager progressivement et constituer les premières buttes de culture à vocation expérimentale. Vus l’exiguïté du terrain alloué et la nature du sol a priori peu favorable au maraîchage, il n’était pas possible d’ouvrir trop largement l’association dès le départ, au risque de créer rapidement désillusion et découragement.

Et cet été, les résultats ont été à la hauteur des espérances avec de belles récoltes de tomates, de pommes de terre et de basilic en particulier. Il y a bien eu une tentative d’effraction (alors que la porte du jardin n’est pas fermée !), sans doute un peu de cueillette sauvage et surtout beaucoup de picorage des tomates par des pies affamées et des escargots gloutons, mais l’expérience a montré qu’il était tout à fait envisageable de poursuivre le maraîchage sur le plateau de l’Anguila malgré les conditions pédoclimatiques sans doute pas très optimales.

L’association s’est réunie le 29 septembre 2017 pour tirer un premier bilan de cette saison expérimentale, ce qui a permis d’intégrer quelques familles supplémentaires mais pour l’instant il n’est pas encore question d’étendre la superficie concédée par la commune.

Vue des nouvelles buttes aménagées le 14 octobre 2017

C’est donc toujours dans le même enclos que tous les sympathisants et volontaires se sont réunis ce samedi 14 octobre pour une journée de travail collectif qui a permis de remodeler largement une bonne partie de la parcelle. Quatre nouvelles buttes ont ainsi été aménagées, trois arbres fruitiers et plusieurs arbustes ont été plantés, le tout dans la bonne humeur, l’entraide et la convivialité !

L’aventure du jardin collectif expérimental de Carnoux se poursuit…

L. V. 

Marseille enterre son passé celto-ligure

14 octobre 2017

Jean-Claude Gaudin en colère face à un journaliste d’Envoyé Spécial (source : capture écran © France2)

A Marseille, il est temps de faire table rase du passé. L’inamovible Jean-Claude Gaudin, 77 ans au compteur, vient enfin de se résoudre à quitter son poste de sénateur qu’il occupait depuis 24 ans, et ceci après avoir piqué une énorme colère face à un journaliste d’Envoyé Spécial venu l’interroger sur les petits chèques de 5000 € qu’il a touchés chaque trimestre pendant au moins 4 ans dans le cadre d’un système très organisé de détournement de fonds publics mis en place par une structure associative dénommée Union républicaine du Sénat. Finies donc les distributions trimestrielles de « chocolats » puisque la loi ne lui permet plus de cumuler cette sinécure sénatoriale avec ses fonctions de maire de la cité phocéenne et de président de la métropole Aix-Marseille-Provence.

Mais la ville s’apprête aussi à enterrer, au sens propre cette fois, certains vestiges de son illustre passé, en l’occurrence un ancien oppidum celto-ligure situé dans le quartier de Verduron, en limite nord de la ville, près de Saint-Antoine. Découvert fortuitement en 1905 par le sculpteur Sébastrien Clastrier qui est tombé sur un amoncellement de grosses pierres et de tessons de poteries en défrichant la propriété qu’il venait d’acquérir, ce site est classé monument historique depuis 2004 et a bénéficié de plusieurs campagnes de fouilles archéologiques entre 2000 et 2005.

Vestiges de l’oppidum de Verduron, sur les hauteurs de Marseille (source : Marsactu)

L’oppidum, qui daterait de la fin du IIIème siècle avant J.-C., est implanté sur un éperon rocheux qui culmine à 195 m d’altitude et domine la route menant de Marseille à la plaine de Marignane en passant par l’Estaque. Le site est ceinturé par un fossé et un mur d’enceinte bati en pierres, dont l’épaisseur à la base atteint 80 cm à 1 m. On pénétrait dans l’enceinte via une porte fortifiée située au sud-est, en partie basse, et le site lui même était traversé par une rue principale desservant 36 cases d’habitation dont on a retrouvé les vestiges. Au sommet se trouvent les restes d’un édifice carré divisé en quatre parties.

Cet habitat fortifié d’origine celto-ligure ne semble pas avoir été occupé pendant une très longue période et il a manifestement subi une destruction violente occasionnée par un siège militaire avec utilisation de catapultes, sans qu’on sache très bien si les agresseurs étaient des Grecs ou des Romains. Toujours est-il que l’édifice continue à se dégrader même longtemps après le départ de ceux qui l’ont jadis assiégé, si bien qu’en 2009 une étude scientifique avait préconisé d’en recouvrir les parties les plus vulnérables par une couche de sable afin de les protéger de l’érosion atmosphérique et du vandalisme.

Après réflexion, la Ville de Marseille a finalement annoncé, par la voix de l’adjoint au maire en charge du patrimoine, André Malrait, au cours d’une conférence de presse dont Marsactu s’est fait l’écho, que le site allait être entièrement recouvert et disparaîtrait ainsi des regards. Exit donc l’ex-oppidum de Verduron, en espérant que certains ne l’oublient pas totalement au point d’aller y construire un lotissement, ni vu ni connu, sur ce promontoire à la vue imprenable… Voilà au moins un monument historique dont les urbanistes marseillais n’auront plus à subir le poids des contraintes réglementaires induites !

Il existe certes de multiples autres oppidum de ce type dans toute la région, y compris tout près de Carnoux, sur la commune de Roquefort-La Bédoule, sans oublier naturellement celui d’Entremont, en limite sud du plateau de Puyricard, au nord d’Aix-en-Provence, là où se situait probablement l’ancienne capitale de la confédération des Celto-Ligures, prise en 123 avant J.-C. par les troupes du futur consul de Rome Caius Sextius Calvinus qui fondera au pied du plateau la ville d’Aquae Sextiae, la future Aix-en-Provence.

Vue partielle du site de l’oppidum d’Entremont (source © Archeopterre)

Les nombreux vestiges retrouvés sur ce site et visibles au musée Granet nous en apprennent un peu plus sur les mœurs de nos ancêtres locaux, ces Salyens de l’arrière-pays marseillais qui au IVème siècle avant J.-C. étaient en pleine expansion et avaient chassé les Grecs massaliotes de leur comptoir rhodanien qu’ils rebaptisent Arelate et qui deviendra la future Arles.

Mur d’enceinte du Baou de Saint-Marcel

Un autre site très réputé est celui du Baou de Saint-Marcel, situé dans ce quartier marseillais, au droit d’un rétrécissement de la vallée de l’Huveaune. Cet habitat protohistorique, qui s’étend sur 3 ha environ, présente à l’ouest une falaise rocheuse abrupte constituant une défense naturelle utilisée épisodiquement comme abri au Paléolithique alors que les autres versants en pente douce sont protégés par une enceinte en pierres, construite dès le deuxième quart du VIème siècle av. J.-C. Ce site montre des traces d’occupation quasi continue jusqu’à la deuxième moitié du IIème siècle avant J.-C. et de nombreux restes de poteries provenant principalement de Grèce et d’Etrurie y ont été découverts.

Citons aussi pour faire bonne mesure l’oppidum de La Cloche, situé sur la commune des Pennes-Mirabeau, en haut d’un promontoire rocheux offrant une vue imprenable sur les pistes de l’aéroport de Marignane et l’étang de Berre. On accédait jadis à ce site perché via une voie marqué de profondes ornières encore bien visible et qui passe désormais au dessus du tunnel ferroviaire du Rove dont le tracé est marqué par les cheminées d’aération.

Vue aérienne de l’oppidum de La Cloche (source : © Service régional de l’Archéologie DRAC-PACA)

La porte d’entrée qui permettait de pénétrer à l’intérieur du mur d’enceinte était surmonté d’une poutre à laquelle étaient cloués quelques crânes de guerriers ennemis, en guise de marque d’accueil. Edifié dans la première moitié du premier siècle avant notre ère et probablement détruit en 49 avant J.-C. par les armées romaines du général Trebonius, l’oppidum ressemble à un véritable village perché avec ses nombreuses maisons d’habitation serrées les unes contre les autres et étagées selon la topographie du promontoire rocheux.

Bien d’autres sites archéologiques datant de cette époque salyenne d’avant la conquête romaine pourraient être évoqués ici, qui témoignent s’il en était besoin de la richesse de l’histoire ancienne de cette région. Certains pourraient en être fiers et chercher à mettre en valeur ce patrimoine protohistorique singulier. D’autres préfèrent tout simplement les enterrer à jamais…

L.V.  

Photovoltaïque : à l’ombre des tulipes en fleur…

9 octobre 2017

L’irrigation des vignes, une pratique en plein développement

Avec le réchauffement climatique qui se profile, les conditions climatiques méditerranéennes sont en train d’évoluer et les mesures d’adaptation sont d’ores et déjà indispensables, en particulier dans le monde agricole. Les viticulteurs utilisent de plus en plus l’irrigation au goutte-à-goutte dans leurs vignes, encouragés en cela par les producteurs d’eau brute qui y voient là un débouché commercial juteux. Les pratiques culturales elles-mêmes évoluent avec un développement des bandes enherbées entre les rangs de vigne pour limiter les risques d’érosion lors des violents orages qui risquent de se multiplier à l’avenir.

Parallèlement, on assiste à la mise en œuvre de pratiques encore expérimentales qui consistent à installer des panneaux photovoltaïques dans les champs, au milieu des cultures, pour produire de l’électricité verte tout en participant à l’ombrage des parcelles qui sinon seraient grillées par le soleil.

La méthode paraît de prime abord plutôt farfelue puisqu’on sait que les végétaux pour se développer ont principalement besoin de lumière, moteur essentiel de la photosynthèse. Mais dès 1981, des chercheurs allemands ont imaginé installer des panneaux photovoltaïques au milieu des champs en calculant que, si on les place à une hauteur suffisante au dessus du sol et moyennant un espacement adapté, leur impact sur le rayonnement solaire au sol est tout à fait acceptable.

Une telle disposition permet bien entendu de valoriser au maximum l’espace agricole puisqu’on ne se contente pas d’y faire pousser des choux, des carottes ou du colza, mais qu’on peut en même temps y produire de l’électricité. Mais en réalité, l’idée est encore plus astucieuse qu’il n’y paraît et s’apparente plutôt au concept de l’agroécologie et des cultures étagées, mis en valeur par des générations de paysans à travers le monde.

Globalement, la photosynthèse augmente avec le niveau de radiation solaire, mais on observe expérimentalement un palier au-delà duquel toute augmentation d’irradiation n’a plus d’effet, sinon d’augmenter l’évapotranspiration jusqu’à conduire dans certains cas au flétrissement. D’où l’idée d’utiliser les panneaux photovoltaïques comme des ombrières qui se déploient au-delà de ce point pour protéger les cultures une fois qu’elles ont eu leur dose optimale de rayonnement solaire.

Dispositif test mis en place par le Japonais Akira Nagashima (source : renewable energy world)

C’est cette idée qu’a mise en pratique dès 2004 le Japonais Akira Nagashima, ex-ingénieur en machinisme agricole, en bricolant une sorte de pergola constituée de panneaux photovoltaïques espacés, posés sur une structure métallique légère facilement démontable. Ses essais ont montré qu’il fallait laisser au moins deux-tiers de vide non ombragé entre les panneaux pour en optimiser l’efficacité. Encouragé par le Ministère de l’agriculture le procédé tend à se développer au Japon où il apporte aux maraîchers un complément substantiel de revenus.

Dispositif expérimental installé dans le cadre du projet Sun’Agri

En France, l’INRA (Institut national de la recherche agronomique) s’intéresse également à cette pratique et travaille depuis 2009 avec la société française Sun’R, à un programme de recherche dénommé Sun’Agri. Objectif affiché : développer « l’agrivoltaïque dynamique », rien de moins… Pour rester simple, il s’agit simplement d’optimiser au mieux la cohabitation entre les cultures au sol et les panneaux photovoltaïques situés à plus de 4 m de hauteur pour ne pas gêner le passage des engins agricoles.

Ces panneaux permettent la production électrique comme revenu secondaire pour l’agriculteur mais participent également à l’optimisation de la production agricole. En effet, un système astucieux de pilotage permet d’orienter à volonté les panneaux pour assurer un ombrage minimal au sol pendant les phases de photosynthèse, plus important lors des grandes chaleurs, et total (en plaçant les panneaux à plat comme une toiture) pour assurer une protection contre les gelées nocturnes hivernales.

Plus près de chez nous, la société Agrivolta, créée en 2016 par un ancien horticulteur de Rousset, Christian Davico, et sa fille, et installée dans l’incubateur d’entreprises CleanTech, sur le plateau de l’Arbois à Aix-en-Provence, s’investit également sur ce créneau. Comme le raconte La Provence, c’est sa propre expérience de producteur qui l’a conduit sur cette voie, afin de proposer des solutions techniques qui permettent en même temps de protéger les cultures florales, particulièrement vulnérables aux aléas climatiques, contre les excès d’ensoleillement et contre les gelées, mais aussi contre les orages violents et la grêle, là encore en utilisant des panneaux photovoltaïques orientables montés sur portiques et qui pourraient même être pilotés à distance par les équipes techniques de la jeune start-up afin d’en optimiser la disposition.

Récompensée en septembre 2017 par le premier prix de l’innovation remis dans le cadre des Smart City Innovation Awards par La Tribune et Aix-Marseille French Tech, la jeune entreprise aixoise vient de signer un premier contrat prometteur avec le SCRADH, le Syndicat du centre régional d’application et de démonstration horticole. Créée en 1984 et basé à Hyères-les-palmiers, cette station expérimentale spécialisée dans la filière des fleurs coupées est affiliée à l’Institut technique de l’horticulture (ASTREDHOR) et emploie 14 personnes au bénéfice de ses 180 adhérents, pour développer des techniques innovantes de production en plein champ, sous serres et hors-sol.

Vue du prototype d’Agrivolta à Hyères (photo DR – La Provence)

A Hyères, les expérimentations pilotées par le SCRADH viseront dans un premier temps à étudier l’effet de l’ombrière photovoltaïque intelligente brevetée par Agrivolta sur un champ de pivoines, et ceci sur une durée de 3 ans. L’objectif n’est pas seulement de faire rougir les pivoines mais plus prosaïquement d’évaluer l’impact du dispositif sur les rendements agricoles et les consommations d’eau. Après les ombrières photovoltaïques sur les parkings de gare et de supermarchés, et bientôt peut-être sur les canaux de la Société du Canal de Provence, voila qu’on va peut-être devoir s’habituer aussi à en voir fleurir au milieu des parcelles agricoles…

L.V.  

Glyphosate, ou comment s’en débarrasser ?

7 octobre 2017

Le glyphosate est sur la sellette : d’ici la fin de l’année, et du fait de ses tergiversations antérieures, l’Union européenne va devoir prendre la décision difficile de prolonger ou non de 10 ans l’autorisation d’utiliser cette molécule qui est le désherbant le plus vendu dans le monde. Pour les tenants de l’agriculture intensive, FNSEA en tête, il n’y a pas le moindre doute à avoir : sans cette molécule magique, il n’y a plus d’agriculture possible et aucun espoir d’arriver à nourrir durablement les habitants de la planète.

Face à des arguments aussi tranchés, et comme pour d’autres sujets similaires dont celui des insecticides à base de néonicotinoïdes, le débat n’est pas aisé, d’autant que l’on s’étripe également sur la dangerosité réelle ou supposée du produit. Le Centre international de recherche sur le cancer l’a classé cancérigène, sur la base de ses propres études scientifiques, à rebours des différents avis abondamment rendus jusque là mais dont on sait maintenant, via les fuites des fameux Monsanto papers, qu’ils étaient en réalité téléguidés par la propagande de la firme Monsanto elle-même.

Epandage de pesticides sur un champ en mai 2016 près de Lille (photo Denis Charlet AFP)

Mise sur le marché en 1974 sous le nom de Roundup, la molécule de glyphosate a fait la fortune de Monsanto qui en a exploité le brevet jusqu’en 2000 et continue à engranger 5 milliards de dollars par an avec ce seul produit. Tombé depuis dans le domaine public, il entre désormais dans la fabrication de pas moins de 750 produits commerciaux diffusés dans le monde par de nombreuses firmes dont d’autres géants de l’agrochimie comme Syngenta, Bayer ou Dow Chemical. Plus de 800 000 tonnes de glyphosate sont ainsi produites chaque année, dont 10 000 t vendues rien qu’en France. Une véritable manne commerciale qui va de pair avec le développement incroyable des OGM qui s’est fait en parallèle, 83 % du soja produit dans le monde étant maintenant issu de variétés OGM.

Si le glyphosate connaît un tel succès, c’est qu’il présente de nombreux atouts : faible coût, forte efficacité et grande souplesse d’utilisation. Ce désherbant agit sur les feuilles des plantes qu’il fait mourir de manière très sélective, surtout lorsqu’il est associé à des semences OGM porteuses d’un gène résistant. Il se dégrade rapidement dans le sol et n’a donc pas d’impact sur la culture suivante, ce qui autorise des rotations rapides. Une application au pied des arbres fruitiers permet de détruire toutes les adventices sans dommage pour la culture principale. Bien servies par une politique commerciale agressive, ces qualités expliquent que le glyphosate soit devenu en quelques années l’herbicide le plus utilisé dans le monde, à la fois pour le désherbage agricole et pour l’entretien des espaces urbains et industriels, même si en France, l’usage de produits phytosanitaires est désormais en voie d’interdiction pour les collectivités d’ici le 1er janvier 2020.

Les effets induits indésirables des produits phytosanitaires en général et du Roundup en particulier sont pourtant parfaitement identifiés. Outre le risque sanitaire liés à sa manipulation et même si son effet cancérigène reste controversé par certains, nul ne peut nier que l’utilisation massive de tels produits dans l’agriculture s’est traduite par de nombreux impacts négatifs : appauvrissement des sols, destruction de nombreuses espèces animales utiles, pollution durable des cours d’eau et des nappes phréatiques, généralisation des phénomènes de résistance des parasites aux traitements chimiques, accumulation de résidus de pesticides dans les aliments, etc. A cela s’ajoute le constat d’une dépendance croissante des agriculteurs envers les firmes chimiques qui les approvisionnent en produits de traitement et en semences, et envers les conseillers agricoles devenus indispensables pour prescrire les modalités optimales d’utilisation de ces produits.

Dans ces conditions, on peut légitimement se demander, comme l’a fait récemment Franck Aggeri, professeur de management à Mines ParisTech, dans un article publié dans Alternatives économiques, si l’agriculture mondiale est en mesure de se passer des produits phytosanitaires. L’échec patent du programme Ecophyto, instauré à la suite du Grenelle de l’Environnement illustre bien la difficulté : alors que les agriculteurs français s’étaient engagés à diviser par deux l’utilisation des pesticides entre 2008 et 2018, un bilan à mi-parcours avait montré que les quantités utilisés avaient en réalité augmenté de 5 % et même de 9,2 % entre 2012 et 2013 ! Les tenants de l’agriculture intensive chimique affirment qu’il n’y a pas d’autres alternatives et que l’agriculture biologique n’est pas en mesure de fournir des rendements suffisants pour répondre à la demande mondiale.

Bruno Parmentier (photo © Jérôme Chatin)

Pourtant, comme le rappelle Franck Aggeri, de nombreuses solutions existent comme cela a été démontré encore récemment à l’occasion d’un colloque qui s’est tenu en janvier 2017 à l’initiative de l’Association internationale pour une agriculture écologiquement intensive et intitulé : « Comment produire avec moins ou sans herbicides, en particulier glyphosates ? ». Il s’agit, comme l’explique notamment Bruno Parmentier, ingénieur des Mines et ancien directeur de l’Ecole supérieure d’agriculture d’Angers, dans une publication très documentée, de mettre en œuvre une variété de stratégies complémentaires : rotation des cultures, utilisation de techniques sous couvert végétal pour étouffer les mauvaises herbes, utilisation de bio-invaseurs, reconstitution des haies, désherbage mécanique sélectif, etc.

Semailles et labours au pied du Château de Lusignan (source : enluminure des Frères de Limbourg vers 1440 – Les très riches heures du Duc de Berry)

La « mauvaise herbe » a toujours été l’ennemie du paysan. Depuis le Néolithique, on a tout essayé pour s’en débarrasser. Le brûlis après la récolte est une arme relativement efficace car elle permet de les détruire au moins momentanément, mais la méthode présente de nombreux inconvénients et est d’ailleurs désormais interdite en Europe car elle diminue la fertilité des sols en entraînant des pertes de carbone et d’azote, provoque une pollution atmosphérique et l’émission de gaz à effet de serre, tout en aggravant le risque d’incendie. Une autre approche consiste à enfouir les adventices via le labour, une technique très largement développée, surtout depuis la mécanisation de l’agriculture. Mais on constate de plus en plus que le labour profond autorisé par des tracteurs de plus en plus puissants, non seulement n’empêche pas les repousses, mais il détruit les vers de terre qui sont pourtant de très efficaces auxilliaires de l’agriculteur, fait remonter les cailloux en surface, tasse la terre en profondeur et augmente les phénomènes d’érosion et de battance des sols. Comme toujours, le mieux est l’ennemi de bien et l’on dépense ainsi beaucoup d’énergie fossile pour faire tourner des engins agricoles avec des effets induits potentiellement négatifs.

C’est dire donc si le développement des herbicides chimiques a été accueilli comme une véritable révolution par les agriculteurs, puisqu’il permet de détruire les adventices de manière simple et rapide. Mais comme toujours, les incidences négatives sont apparues à l’usage, la plus importante, aux yeux de la profession agricole, étant peut-être une perte progressive d’efficacité au fur et à mesure que les végétaux développent des résistance aux produits phytosanitaires utilisés… Quelles alternatives alors peut-on envisager ?

Synergie entre colza et couvert de légumineuse, permettant de réduire les doses d’azote et de maîtriser les adventices (photo © Terre-net Média)

La bonne nouvelle, contrairement à ce que prétendent les tenants du productivisme à tout crin, c’est qu’il existe de très nombreuses solutions pour gérer les adventices même sans Roundup ! On peut jouer sur les calendriers de culture en faisant se succéder des plantes à cycles de vie variés, avec par exemple certaines qui seront récoltées avant la montée des graines des adventices ou d’autres qui, au contraire vont se développer rapidement et étouffent les concurrentes. On peut aussi bloquer le développement des mauvaises herbes en les empêchant de croître, soit par du paillage, végétal ou minéral, soit par la mise en place de plantes de couverture ou de cultures dérobées. On peut également exploiter les propriétés de certaines plantes qui résistent à la concurrence en produisant naturellement des molécules toxiques, voire exploiter certains herbicides naturels à base de géranium, de vinaigre blanc, d’huile de lin ou d’autres produits biologiques qui émergent peu à peu maintenant que les chercheurs commencent à s’y intéresser.

Canards dans une rizière au Japon

Certains comme en Chine ont même développé des moyens de lutte ancestraux très efficaces comme les canards qu’on lâche dans les rizières pour les désherber car ils mangent tout sauf les pousses de riz… Des rotations plus espacées entre cultures et prairies s’avèrent également très efficaces car le pâturage réalisé entre deux cultures céréalières, sur des durées de 4 à 5 ans, permet de fertiliser le sol mais aussi de le débarrasser des adventices les plus gênantes. De nombreuses autres solutions sont envisageables, sans oublier les techniques de désherbage mécanique, thermique, ou via des robots : moyennant un peu d’imagination et beaucoup d’expérience, tout est possible pourvu qu’on ne se bride pas…

La mauvaise nouvelle pour les technocrates de la FNSEA et de la plupart des Chambres d’agriculture, qui se sont persuadés depuis des années que l’agriculture n’était qu’une activité industrielle comme une autre où l’essentiel est de concentrer les terres, les capitaux et les investissements entre les mains de quelques uns, c’est que cette nouvelle agriculture du futur sera plus complexe, plus variée et plus morcelée. Chacun devra se forger sa propre expertise pour adapter les solutions techniques à son terroir et à son mode de production, comme des générations de paysans l’ont toujours fait, sans se contenter d’appliquer les recettes du technicien de l’industrie agrochimique. C’est donc bien d’une véritable révolution culturelle dont il s’agit, qui demande d’être accompagnée par toute la société et qui ne pourra réussir que si les consommateurs eux-mêmes se mobilisent pour susciter une volonté politique forte : ce n’est pas gagné d’avance, mais ça vaut le coup d’essayer…

L.V.  

Cancale : un accueil contre vents et marées

5 octobre 2017

Cancale, paisible cité côtière bretonne de 5 400 habitants, vient de vivre une expérience très forte et passablement déstabilisante en accueillant par deux fois des groupes de réfugiés. En 2015, son maire, Pierre Yves Mahieu, LR tendance gaulliste, exprime son accord pour héberger une famille de réfugiés dans sa commune. Le projet avorte mais quelques mois plus tard, en janvier 2016, ce sont les services de l’État qui le sollicitent pour mettre en place, dans les locaux d’un ancien hôpital gériatrique en cours de désaffection, un CAO (Centre d’Accueil et d’Orientation pour migrants) destiné à héberger des migrants de Calais.

Pierre-Yves Mahieu, maire de Cancale, avec un réfugié soudanais (photo © Olivier Laban-Mattei / Myop pour Le Monde)

Le maire prend une semaine pour réfléchir seul, lister les arguments pour ou contre, ce qui, dans un premier temps, l’amène à refuser. Une discussion avec le préfet finit cependant par le convaincre d’accepter, mais il pose ses conditions, réclame des garanties de la part de l’État et exige que les migrants « auront quitté Cancale avant la fin du mois de juin, avant la période touristique », ainsi qu’il l’expose auprès des reporters de Breizh-info.

Il va alors partager l’idée du projet autour de lui, en commençant par ses adjoints et les responsables communaux de la sécurité et des services sociaux. Chacun est invité à mettre sur la table toutes les questions susceptibles de bloquer la réalisation de l’accueil. Aucune inquiétude ou peur ne doit rester sans réponse face à l’arrivée de ces migrants. Puisque Cancale est un port, comment sécuriser les 700 bateaux qui mouillent dans le port ? Les migrants voulaient aller en Angleterre, ne vont-ils pas s’emparer d’un bateau pour atteindre les îles anglaises les plus proches de la France, Jersey ou Guernesey ?  S’il y a des enfants parmi les migrants ne vont-ils pas ralentir la progression des petits Français à l’école ?

Des réfugiés soudanais découvrent les rues de Cancale, le 25 octobre 2016 (photo © Olivier Laban-Mattei / Myop pour Le Monde)

La discussion entre élus municipaux est vive et nécessite une réunion spécifique à huis clos en présence du Préfet de région. Enfin une réunion publique est organisée qui rassemble plus de 300 personnes et au cours de laquelle s’expriment de très violentes oppositions de la part d’une partie des habitants. La population considère que cette solution lui est imposée et menace ouvertement de sanctionner politiquement les élus s’ils l’acceptent.

Les discours de rejet se font violents : « L’invasion continue, avec l’accord de la droite. Ils sont en train d’étaler le problème, mais ça n’est pas une solution, il en arrive tous les jours. Il faut tout bloquer et aider la Hongrie et les pays de l’Est ! On a rien contre ces gens, mais on ne veut ni vivre avec eux, ni partager notre ville ou notre pays. Les frontières, ça sert à quelque chose bon sang ! On a rien demandé. Le droit d’asile, c’est l’excuse désormais pour ouvrir les frontières à tout le monde. Où sont les déboutés ? Où sont les charters de recalés ? Il n’y en a pas ». On annonce des soulèvements populaires : « ça va péter. Les gens en ont ras le bol, et pas que de l’immigration. Le grand coup de balai est pour bientôt, il faut simplement que les gens arrêtent d’obéir et d’avaler la soupe qu’on leur sert au journal de 20 h ».

Premières rencontres dans les rues de Cancale (photo © Olivier Laban-Mattei / Myop pour Le Monde)

Heureusement, certains sont plus mesurés, des personnes âgées en particulier qui y voient « de l’ouverture », et une « solidarité nécessaire pour bien vivre ensemble ».

Un contrat est finalement signé avec la Préfecture et l’opération est gérée via un budget distinct pour ne pas amputer le budget du service social de la commune. Un comité d’accueil se constitue, pour favoriser l’hébergement dans le respect de la dignité humaine, animé par l’association Coallia, qui devient l’interlocuteur de la directrice du Centre. Deux médecins bénévoles interviennent dans le cadre du suivi médical des migrants. Plus d’une cinquantaine de bénévoles assurent l’alphabétisation et l’apprentissage du français, ainsi que la gestion d’un vestiaire pour habiller les migrants, mais aussi l’accueil dans les associations sportives de la ville.

Ce sont ainsi 25 migrants qui sont accueillis à Cancale jusqu’en juillet 2016, puis de nouveau un groupe de 60 migrants d’octobre 2016 à mars 2017, originaires pour la plupart de pays en guerre, principalement du Soudan et d’Erythrée. Par nature, un CAO est un dispositif temporaire pris en charge par l’Etat. Son objectif premier est d’accorder à ces migrants un temps de répit pour leur permettre de préparer la suite de leur parcours. Il s’agit de favoriser l’apprentissage du français et l’aide aux démarches nécessaires pour permettre un examen de leur situation en vue de leur admission ensuite dans un Centre d’Accueil de Demandeur d’Asile (CADA), ou comment passer de la jungle de Calais à la jungle des acronymes propres à l’administration française…

Un réfugié soudanais montre ses documents administratifs à Armelle Musellec, de l’association Coallia (photo © Olivier Laban-Mattei / Myop pour Le Monde)

Peu à peu, les habitants s’habituent à rencontrer des inconnus bien bronzés qui marchent dans leurs rues pour se rendre au local d’alphabétisation, chez le boulanger où ils achètent leur pain à tour de rôle, mais aussi à la bibliothèque où ils ont accès au wifi pour leur téléphone ou dans leur club de sport. Un coiffeur de Cancale partage son salon avec un migrant qui se charge de couper les cheveux de ses collègues.

Pour des raisons de sécurité chaque migrant doit noter chacune de ses entrées et sorties du centre. Ainsi il a été facile de tordre le coup à la rumeur qui s’amplifiait vite, le jour où l’on s’est aperçu qu’il manquait un bateau dans le port. Tous les migrants étaient là, et le bateau s’était échoué après une fausse manœuvre à l’entrée du port !

Le maire veille à ne pas laisser dégénérer les incidents, à faire de la pédagogie et à couper court aux rumeurs injustifiée. Il considère que la dignité humaine n’est pas discutable, que la fraternité inscrite à nos frontons s’applique aussi aux inconnus. Il assume l’idée que l’humanitaire n’est pas une politique et qu’il ne doit pas y avoir de confrontation mais un travail commun.

En mars 2017, comme le relate une enquête du Monde, la quasi-totalité des 60 migrants hébergés à Cancale a introduit une demande d’asile politique en France et 14 d’entre eux ont déjà intégré un CADA. Deux seulement ont choisi volontairement de repartir au Soudan, tandis que les autres sont orientés provisoirement vers d’autres CAO. Tous quittent la ville de Cancale avec un pincement au cœur et tiennent à remettre à la cinquantaine de bénévoles qui les ont accompagnés un « certificat de remerciement » : « La Terre est ma patrie, et l’humanité ma famille. Cancale restera toujours dans nos cœurs. Même lorsque nous aurons 90 ans, nous garderons ce joli mot de Cancale dans notre mémoire. Merci pour tout ».

Pour ceux qui les ont côtoyés pendant de longs mois, ces migrants ne sont plus des anonymes mais des hommes qui avaient momentanément besoin de compassion et de protection. Plus de 400 CAO ont ainsi été ouverts en France, permettant d’accueillir 13 300 personnes depuis fin 2015, une goutte d’eau à l’échelle des besoins, mais un dispositif qui suscite une forte mobilisation locale et garantie l’émergence de débats animés au sein de la population et des élus, de quoi redonner vigueur au débat de société et à la vie démocratique communale. Encore faut-il l’ambition d’entreprendre et aussi d’affronter les préjugés des électeurs : avis aux amateurs !

CJTG

Draguignan : l’assassin du chat dort en prison…

3 octobre 2017

Alors que l’assassin du petit Grégory, retrouvé pieds et poings liés, noyé dans la Vologne, le 16 octobre 1984, n’a toujours pas été identifié, il arrive que la police française ait plus de succès dans ses investigations criminelles. Ayons donc l’honnêteté de le reconnaître et de saluer comme il se doit cette belle réussite des forces de l’ordre de Draguignan qui, à l’issue d’une enquête approfondie et dans une affaire fortement médiatisée également, ont réussi, non sans mal, à identifier en quelques mois le coupable d’un crime particulièrement odieux et à le traduire devant la justice où il vient d’être sévèrement jugé comme il se doit, avant d’être immédiatement incarcéré.

L’affaire remonte dans la nuit du 30 au 31 mai 2017. Au petit matin, une habitante du centre de Draguignan et son fils découvrent horrifiés le corps sans vie de C., un SDF bien connu de tous les habitants du quartier qui lui donnaient régulièrement à manger. Le pauvre a été affreusement torturé. Il a le crâne ouvert et les yeux sont sortis des globes oculaires sous l’effet de la violence des coups qu’il a reçus. L’autopsie révélera des lésions graves à la boîte crânienne, des ecchymoses sur tout le corps et des vertèbres retournées : un vrai massacre.

Tout le quartier est en émoi d’autant que la victime était bien connue de la plupart des riverains. Dans cette ville dont le centre ancien tend à se paupériser et où le Front National fait des scores fleuves, on accuse aussitôt des bandes de jeunes loubards désœuvrés qui se seraient acharnés sur la pauvre victime, confirmant une fois de plus le climat de violence extrême et d’insécurité auquel serait désormais confrontée la population de cette belle cité varoise.

Mobilisation devant l’hôtel de ville de Draguignan le 17 juin 2017 (source © Var Matin)

Alors que la police commence son enquête, un habitant du quartier, Christopher Bianconi, ouvre immédiatement une page Facebook pour appeler à se mobiliser et lance dans la foulée une pétition sur le site change.org. Le succès est immédiat et ce sont au total 266 176 signatures qui seront recueillies en quelques mois. Toute la presse locale est sur le pont. Var Matin fait état des prélèvements ADN qui ont été opérés sur le corps du supplicié et des rapides progrès de l’enquête qui mobilise une bonne partie des forces de l’ordre de la ville. France 3 diffuse de son côté un reportage alarmiste qui fait état de tortures atroces qui auraient été infligées à la pauvre victime.

Des associations se portent partie civile. Le 17 juin 2017, plus de 300 personnes se rassemblent devant l’hôtel de ville de Draguignan pour crier leur colère et appeler à un jugement sévère contre l’ignoble assassin alors toujours en cavale. La mobilisation dépasse rapidement les seules frontières du Var et le 23 juillet, on assiste à une nouvelle manifestation, cette fois sur le Vieux-Port à Marseille, pour réclamer justice. Grâce au miracle Facebook, d’autres rassemblements sont signalés partout en France, jusqu’à Lorient…

Manifestation sur le Vieux-Port de Marseille le 22 juillet 2017 pour défendre la mémoire de C. (photo © Lucas Valdenaire / Radio France)

Le 28 mai 2017 enfin, deux mois après les faits, Johnny M., un jeune homme de 28 ans, déjà connu pour des faits de torture animale et qui avait témoigné, ainsi que sa compagne, en accusant du meurtre des jeunes du quartier, finit par cracher le morceau : c’est lui qui a assassiné le pauvre C. en lui assénant de violents coups de pied avec ses chaussures de sécurité. Ici on n’est pas à Las Vegas et nul besoin d’armes de guerre sophistiquées pour faire régner la terreur dans les rues de Draguignan…

Le petit chat errant des rues, que tout le quartier appelait Chevelu, est mort sur le coup, sous la violence des coups portés. Le jeune homme justifie son acte odieux car il en avait tout simplement assez de voir l’animal pisser régulièrement sur son scooter. Il a été traduit devant le tribunal correctionnel de Draguignan le 15 septembre dernier, suscitant une nouvelle fois un fort rassemblement de partisans déchaînés de la cause animale.

Manifestation de soutien à la mémoire de la victime (photo © MAXPPP)

Sa condamnation à six mois de prison ferme, relatée avec force détail, y compris par certains médias nationaux, de 20minutes à FranceBleu, est plutôt sévère pour des faits de ce type, sans doute justifiée au moins autant par la forte mobilisation populaire suscitée par son geste, voire par la manière dont il a tenté de détourner les soupçon en baladant les policiers vers d’autres suspects, que par la violence de son geste.

Toujours est-il que l’assassin de Chevelu dort désormais en prison et que Christopher Bianconi vient de clôturer sa pétition tout en précisant bien qu’il ne s’associe pas nécessairement aux outrances de certains défenseurs de la cause animale particulièrement remontés dans cette sordide affaire et qui n’ont pas hésité à noircir encore le tableau en inventant des faits de torture quelque peu exagérés.

Reste quand même la question lancinante après ce dénouement heureux, tout à la gloire de la police et de la justice varoises : la mobilisation populaire pour inciter les forces de l’ordre à retrouver et à condamner sévèrement cet assassin auraient-elle été aussi forte si la victime SDF avait été un homme et pas un chat ? Il n’y a bien entendu pas la moindre raison de penser que ce n’aurait pas été le cas, quoique ?

L.V.

Les îles Poubelles, une nouvelle nation émergente ?

1 octobre 2017

Que retiendra t-on de la 72ème assemblée générale des Nations-Unies qui vient de se tenir à New-York, du 12 au 25 septembre 2017 ? Le discours belliciste de Donald Trump, menaçant de rayer de la carte la Corée du Nord et de déchirer l’accord obtenu sur le nucléaire iranien, après 12 ans d’âpres négociations ? Celui de son homologue Emmanuel Macron, chantre du multilatéralisme, héraut de la lutte contre le réchauffement climatique et porte-parole des sans-voix et des opprimés ?

Source Plastic Oceans Foundation

Ou peut-être la campagne médiatique qui a beaucoup fait jaser dans les couloirs et qui vise la reconnaissance officielle d’un 196e État baptisé Trash Isles, autrement dit, Les îles Poubelles ? Une pétition toujours en ligne et qui a déjà recueilli plus de 125 000 signatures a en effet été remise au nouveau secrétaire général des Nations-Unies, António Guterres. Elle cherche, de manière quelque peu symbolique, à faire reconnaître comme un nouvel État, le gigantesque amas de déchets flottants, grand comme la France, qui s’étend au centre du Pacifique Nord.

La campagne est pilotée par le site américain LADbible soutenu par l’ONG Plastic Oceans Foundation. L’idée qu’ils mettent en avant paraît saugrenue mais ne manque pas de panache. On connaît depuis 1997, et leur découverte fortuite par le navigateur Charles Moore, l’existence de ces vastes amas de déchets qui dérivent dans tous les océans de la planète mais dont les principaux se regroupent sous forme d’immenses vortex concentrés par les courants marins circulaires dans le Pacifique nord mais aussi dans le Pacifique sud, l’Atlantique nord et sud et bien sûr l’Océan indien. La Méditerranée elle-même n’est pas épargnée par le phénomène, comme toutes les étendues marines bordées de zone densément urbanisées.

Situation des principales plaques de déchets flottants (infographie © Le Monde)

Les expéditions scientifiques se sont multipliées ces 15 dernières années pour explorer ce que certains ont dénommé « Le septème continent ». En décembre 2014, une vaste étude internationale, parue dans la revue PLOS ONE, à l’issue de 24 campagnes effectuées entre 2007 et 2013, non seulement sur les cinq grands gyres océaniques, mais aussi près des côtes australiennes, dans le golfe du Bengale et en Méditerranée, avait ainsi estimé à 269 000 tonnes la quantité de détritus flottant sur les mers du globe. On a plus récemment évalué à environ 8 millions de tonnes la quantité de déchets plastiques qui auraient été rejetés directement en mer au cours de la seule année 2010.

Des miliiers de déchets plastiques flottant (photo © Christophe Launay / Race for Water)

Nous avons tous en tête ces images de milliers de déchets flottants de toutes sortes qui s’amassent sur les plages et près des côtes, que certains essaient tant bien que mal de récupérer et de valoriser. Mais les études montrent que les vortex de déchets qui dérivent au milieu des océans ressemblent en réalité plutôt à une soupe compacte constituée de milliards de microdéchets de polyéthylène, de polypropylène et de polyéthylène téréphtalate (PET) dont la taille ne dépasse guère quelques millimètres et qui ne sont pas détruits par les micro-organismes..

Les gros éléments en plastique ont tendance en effet à se fragmenter sous l’action des vagues et du rayonnement solaire, mais aussi parce qu’ils rencontrent de nombreux oiseaux et mammifères marins qui les croient comestibles et qui en meurent bien souvent comme en attestent leurs cadavres. En revanche, ces minuscules fragments de plastique eux ne disparaissent pas et continuent de flotter entre deux eaux pendant des siècles, constituant d’immenses radeaux de la taille d’un pays européen voire bien davantage, et dont on a encore du mal à évaluer l’ampleur du volume immergé. On commence en revanche à mieux identifier les nombreux effets néfastes de ces micro-résidus non seulement sur la faune marine mais aussi comme vecteurs de la prolifération de certaines espèces invasives.

C’est pour tenter d’attirer l’attention sur cette situation inacceptable que certains ont eu l’idée de faire reconnaître comme un nouveau pays le plus vaste de ces continents de déchets, celui que l’on surnomme le « Great Pacific Garbage Patch » (la grande poubelle du Pacifique). L’ancien candidat aux élections présidentielles américaines, Al Gore, fait ainsi partie des tous premiers signataires de cette pétition et aspire à devenir citoyen de ce nouvel État en voie d’émergence qui possède déjà son drapeau, son passeport et même sa monnaie, le « débris », bien entendu…

Un billet du futur Etat en gestation ? (photo © Mario Kerkstra)

Pour pouvoir être reconnu comme nation, il faut en effet disposer d’un territoire, former un gouvernement, avoir une population permanente et être capable d’interagir avec les autres nations. D’où l’idée de cette pétition qui vise à recenser tous les volontaires désireux de devenir citoyen de ce futur État. 

Le passeport du futur pays ? (photo © Mario Kerkstra)

Si d’aventure le processus arrivait à son terme, ce radeau flottant de déchets serait en mesure de solliciter l’application de la charte de l’environnement édictée par les Nations-Unies et qui postule : « tous les membres doivent coopérer dans un esprit de partenariat global pour conserver, protéger et restaurer la santé et l’intégrité de l’écosystème planétaire ». Autrement dit, cela obligerait les autres nations à s’engager à venir nettoyer ce continent de déchets.

Une démarche pour le moins originale donc, qui, bien évidemment, n’a aucune chance d’aboutir, mais qui ne manque pas d’interpeller. Voilà que des dizaines de milliers de citoyens du monde, Américains pour beaucoup, se revendiquent citoyens d’un nouvel État en voie d’émergence et s’échinent à le faire reconnaître par les autres nations non pas pour le coloniser mais tout simplement pour le faire disparaître. A côté d’un tel casse-tête juridique, la crise de la Corée du Nord ressemble à de la petite bière…

L.V.  

Au Cameroun, des bouteilles à la mer…

28 septembre 2017

Alors que tous les médias sont focalisés sur les inondations récentes qui se sont produites dans le sud des États-Unis et aux Antilles suite au passage des derniers cyclones Harvey puis Irma, on aurait presque tendance à oublier que bien d’autres régions du monde ont été meurtries récemment par des événements climatiques tout aussi spectaculaires. Fin août 2017, on estime ainsi que plus de 1500 personnes ont péri du fait des inondations consécutives à la mousson en Asie du Sud-Est, principalement en Inde, au Népal, au Bengladesh et au Pakistan.

Inondations à Freetown, Sierra Leone, en août 2017 (photo © Jamie Hitchen / Twitter)

Mais l’Afrique est aussi régulièrement touchée par les inondations. Cet été, c’est notamment le Sierra Leone qui a été cruellement frappé par de terribles inondations qui ont dévasté plusieurs quartiers de la capitale Freetown où un bilan provisoire établi par la Croix-Rouge faisait état, mi-août, d’au moins 312 victimes recensées tandis que de spectaculaires coulées de boues ravageaient tout sur leur passage, éventrant de nombreuses maisons et ensevelissant des dizaines de personnes.

Le Cameroun fait partie de ces pays de l’Afrique subtropicale régulièrement touché par les fortes pluies qui s’abattent en été. Le 14 septembre dernier, le site Cameroon-info, faisait ainsi état de graves inondations qui paralysent la capitale Douala après trois jours de pluies particulièrement intenses tombant sans discontinuer, tandis que le 11 septembre, la ville de Yaoundé avait déjà essuyé des inondations dévastatrices.

C’est à l’occasion d’un tel déluge qu’un jeune étudiant camerounais avait constaté, en 2011, que son quartier pouvait être envahi en moins de 30 minutes, non seulement par des eaux plus ou moins chargées, mais surtout par une véritable marée de bouteilles en plastique ! Jetées partout dans les rues et sur les dépotoirs, les bouteilles en plastique sont en effet remobilisées dès que les flots se déversent dans la ville et viennent s’accumuler dans les points bas.

Face à une telle invasion, le jeune Ismaël Essome s’est lancé le défi de trouver des débouchés à toutes ces bouteilles en plastique indésirables. Une fois obtenu son diplôme d’ingénieur en gestion environnementale, et alors qu’il travaille pour une ONG internationale à la mise en valeur du littoral camerounais, il se met en tête d’essayer de construire des pirogues en assemblant des centaines de bouteilles en plastique.

En 2014, le gouvernement camerounais a pourtant pris la décision courageuse d’interdire les emballages non biodégradables sur l’ensemble du territoire : dorénavant, les producteurs et distributeurs de liquides vendus dans des bouteilles en plastique doivent assurer leur recyclage après usage. Pourtant, force est de constater que, trois ans plus tard, des millions de bouteilles encombrent toujours les villes du pays et s’amassent dans tous les cours d’eau et fossés de drainage.

Démonstration de navigation avec une pirogue (crédit photo © Madiba et Nature)

En août 2016, comme le raconte Le Monde Afrique, et après moult essais, Ismaël Essome réussit à construire une première pirogue constituée d’un millier de bouteilles en plastique de récupération, soigneusement rebouchées, et attachées entre elles par un lien en nylon. Deux planches forment l’ossature de la pirogue et vogue la galère…

Pour piloter ce projet un peu fou, Ismaël a fondé sa propre association, dénommée Madiba et Nature, destinée à promouvoir de manière très pragmatique la préservation de l’environnement et l’économie circulaire. Aidé de son neveu, il sillonne les rues pour collecter les bouteilles usagées et améliore sans cesse la structure de ses pirogues en plastique qu’il teste sur les plages pour démontrer aux pêcheurs professionnels leur efficacité.

Une pirogue ainsi assemblée peut transporter jusqu’à trois personnes et une charge de 90 kg. Elle est plus stable qu’une pirogue en bois traditionnelle, coûte deux à trois fois moins cher et s’avère plus durable car, contrairement au bois, le plastique met très longtemps à se dégrader. Sans compter que leur construction, non seulement ne contribue pas à la déforestation du pays mais participe au contraire à assainir l’environnement de ces déchets qui l’encombrent.

Une fois son prototype au point, le jeune Camerounais a formé une équipe de cinq personnes et fait appel à des volontaires, ce qui lui a permis de construire six pirogues en un an, qu’il utilise pour faire des démonstrations et convaincre les acheteurs potentiels. Il a déjà enregistré une cinquantaine de commandes destinées à la pêche artisanale et à l’écotourisme.

Les pirogues écologiques d’Ismaël Essome sur la plage de Londji, au Cameroun (crédit photo © Josiane Kouagheu)

Ainsi, à Londji, petit village de pêcheurs situé près de Kribi, dans une zone côtière touristique du Sud-Cameroun réputée pour ses plages de sable fin et ses mangroves, le président de la coopérative tente de monter, avec l’aide d’Ismaël Essome, un projet de centre d’accueil pour le moins original : les touristes y seront hébergés dans des cases construites à l’aide de bouteilles en plastique recyclées et ils pourront déguster du poisson pêché avec les pirogues conçues par Madiba et Nature : une vraie success story à la Camerounaise…

L.V. 

Scandale sanitaire : des cochonneries dans le jambon

26 septembre 2017

L’information ne date pas d’hier puisque c’est en octobre 2015 que le Centre international de recherche sur le cancer, basé à Lyon et dépendant de l’Organisation mondiale de la santé, l’a confirmé urbi et orbi : les charcuteries sont cancérigènes, directement responsables du cancer colo-rectal, le plus fréquent chez les hommes après ceux du poumon et de la prostate, et chez les femmes après le cancer du sein. Pour cette même année 2015, selon les chiffres de l’Institut national du cancer, on dénombrait en France 43 000 nouveaux cas de cancer du colo-rectum déclarés et près de 18 000 décès du fait de cette maladie : moins que le cancer du poumon qui a tué cette année-là plus de 30 000 Français (hommage aux industriels du tabac !), mais bien davantage que les accidents de la route qui n’ont fait « que » moins de 3 500 morts durant cette même période.

Certes, la chacuterie n’est assurément pas la seule responsable de tous ces cancers mais il semble néanmoins qu’elle en porte une large part. Surtout, tout laisse à penser que l’on se trouve dans un cas de figure très comparable à ce que l’on a observé pour de précédents scandales sanitaires comme celui de l’amiante, du tabac ou de la vache folle pour ne prendre que quelques exemples : d’un côté une perception de plus en plus précise du risque sanitaire, régulièrement dénoncé par l’ensemble des acteurs de la santé publique, et de l’autre une propagande menée sans vergogne par les industriels de l’agro-alimentaire pour enfumer les consommateurs en semant le doute…

Un récent ouvrage, publié il y a quelques semaines sous le titre provocateur « Cochonneries – Comment la charcuterie est devenue un poison » par Guillaume Coudray, formé à Sciences Po et réalisateur de films documentaires, vient mettre bruyamment les pieds dans le plat. Après cinq années d’enquête minutieuse menée dans les archives administratives et médicales, l’auteur y décortique de manière implacable ce qui a conduit à une telle situation.

Pour bien comprendre le problème, il faut remonter en arrière, aux origines de la salaison, qui ne date pas d’hier. Pendant des siècles, l’homme a pris l’habitude de conserver la viande en y ajoutant du sel et des épices. On retrouve ainsi dans les archives un règlement parisien datant de 1476 et détaillant la liste des ingrédients autorisés pour la fabrication de saucisses. Jusqu’à la fin du XIXème siècle, dans toute l’Europe, seul le sel intervient dans la conservation de la charcuterie, tandis que d’autres épices telles que le poivre, le fenouil et de nombreuses herbes aromatique servent de réhausseurs de goût. La coloration rose est quant à elle assurée par l’ajout de colorants naturels comme le safran pour la mortadelle italienne.

Salaison d’oiseaux dans l’Egypte ancienne (source INRAP)

Comme dans bien d’autres domaines, l’innovation est venue des États-Unis où sont nés, dès la fin du XVIIIème siècle, dans le Massachussetts, les premiers charcutiers industriels, les « packers » qui se mettent à conditionner la viande salée dans des tonneaux ou des caisses destinées notamment aux marins au long-cours. L’activité se déplace peu à peu vers l’ouest et la ville de Cincinnati, dans l’Ohio, prend en 1835 le surnom officiel de « Porkopolis » après être devenue le principal centre de production de porcs du pays et sans doute du monde !

Abattoirs de l’usine Armour à Chicago en 1893 (croquis Octave Uzanne)

A l’époque, la saison d’abattage est strictement limitée entre novembre et mars. Comme en Europe où il est d’usage dans les campagnes de faire les cochonnailles pour Noël, c’est en effet pendant l’hiver, lorsque la température ambiante est suffisamment fraîche, que l’on peut en toute sécurité abattre les bêtes et saler la viande, dans une véritable course contre la montre.

Mais on n’arrête pas la course au profit et bientôt cette activité décline au profit de la ville de Chicago qui s’impose en quelques années comme la capitale mondiale de la viande et notamment de la charcuterie. Sauf qu’entre temps les techniques ont évolué : les charcuteries américaines industrielles sont désormais traitées systématiquement à base de salpêtre (nitrate de potassium), puis de nitrate de sodium, un produit extrait d’immenses gisements situés au pied de la Cordillère des Andes. Après la première guerre mondiale, on se met à utiliser le nitrite de sodium, un produit chimique développé pour l’industrie de l’armement et devenu bon marché. Bien que mortel à partir de 2 g/kg, il est rapidement autorisé dans l’industrie alimentaire à faibles doses car ses propriétés intéressent fortement les charcutiers industriels.

L’intérêt de ces sels, par rapport au chlorure de sodium classique, est en effet multiple : il atténue le goût de salé, donne au jambon une belle coloration rose carmin durable, prolonge la durée de conservation des aliments et surtout il accélère considérablement la maturation de la viande, ce qui permet de formidables gains de productivité.

D’ailleurs, l’effet économique est foudroyant. Dès 1874, la France tente vainement de se protéger contre les importations massives de charcuteries américaines traiées au salpêtre. Mais face aux menaces de rétorsions concernant ses exportations de pinard, les industriels français s’adaptent et tout le monde se met à bourrer la charcuterie de nitrates, borates et autres sulfites : vive la modernité !

Ce n’est qu’au milieu des années 1950 que des chercheurs se rendent compte que les produits nitrés utilisés désormais dans toutes les salaisons provoquent la formation de nitrosamines, dont la diméthylnitrosamine (ou N-nitrosodiméthylamine, qu’on appellera par son petit nom NDMA) considérée comme cancérigène. On sait depuis longtemps que les nitrites sont toxiques à haute dose et les autorités sanitaires ont fixé des limites au dosage en additifs nitrés. Mais l’on découvre à cette date que leur combinaison avec les protéines carnées conduit à la formation de cette NDMA qui provoque des tumeurs cancéreuses.

Un article retentissant paru en 1968 dans le journal médical The Lancet, met en garde contre ce mécanisme. Mais les autorités sanitaires et notamment l’Autorité européenne de sécurité des aliments, empêtrée dans de multiples conflits d’intérêt avec le milieu agro-industriel, se contente de baisser symboliquement les seuils acceptés de nitrites sans prendre nullement en compte ce risque liés à la formation de NDMA. Au contraire, elle relaie vigoureusement les arguments de la filière industrielle qui prétend que, sans les ajouts d’additifs nitrés, les consommateurs seraient exposés au risque de botulisme, liés à l’apparition de la bactérie toxique Clostridium botulinum.

Le jambon de Parme, garanti sans nitrites (source l’Observatoire des aliments)

Or cette affirmation est parfaitement erronée puisque de très nombreuses charcuteries traditionnelles ont toujours été et sont encore produites sans additifs nitrés. C’est notamment le cas du jambon de Parme, qui bénéficie d’une appellation d’origine contrôlée et d’un cahier des charges interdisant strictement tout ajout d’additif nitré, et ceci depuis 1993 : en 25 ans, les 9 millions de jambons produits n’ont jamais causé un seul cas de botulisme….

C’était aussi le cas du jambon de Bayonne jusque dans les années 1960, mais ces temps sont désormais révolus… Les besoins de l’industrialisation agro-alimentaire passent aujourd’hui avant les préoccupations de santé publique : bon appétit quand même !

L.V. 

JO de Paris : quelles retombées économiques ?

24 septembre 2017

C’est la grande nouvelle du mois : les jeux olympiques d’été se dérouleront bien à Paris en 2024, 100 ans tout juste après que la ville-lumière a accueilli ses dernières olympiades, en 1924, sous la pression du baron Pierre de Coubertin. Le tuyau était percé depuis un bon moment déjà puisqu’il n’y avait plus d’autres candidats en lice, ce qui n’a pas empêché les médias nationaux d’en faire des tonnes à l’annonce de la décision officielle, le 13 septembre dernier.

Bien sûr, tout le monde met en avant la renommée internationale formidable qui rejaillira de cet événement d’ampleur mondiale, et surtout l’impact économique qui devrait en découler. Sur ce dernier point, l’acteur qui fait référence en la matière est le Centre de droit et d’économie du sport (CDES), une structure associative rattachée à la faculté de Limoges, spécialisée dans la formation d’encadrants sportifs mais qui se targue surtout de réaliser les études d’impact des grandes manifestations sportives, histoire d’en justifier l’intérêt a priori.

Comme pour chaque événement sportif majeur, le CDES a fait tourner ses calculatrices et estime que les retombées économiques à attendre s’élèveront au minimum à 5,3 milliards d’euros et pourraient même atteindre 10,7 milliards d’euros selon le scénario le plus optimiste. Une partie de ces retombées économiques bénéficierait au secteur du BTP, mais un tiers irait aux professionnels du tourisme et la plus grosse part du gâteau devrait tomber dans l’escarcelle des partenaires en charge de l’organisation. On évoque la création de 119 000 emplois dans les domaines du BTP, du tourisme et de l’événementiel, et on estime les rentrées fiscales à près de 250 millions d’euros pour la seule quinzaine que dureront les jeux.

Tony Estanguet, co-président de Paris 2024, s’offre un selfie avec des inspecteurs du CIO et une partie du comité parisien, au Stade de France, le 15 mai 2017 (crédit photo © Franck Fife / AFP)

Bref, le tableau paraît idyllique ! A se demander même pourquoi on n’organise pas des JO chaque année s’il s’agit de la recette idéale pour booster une économie atone…

Sauf que la réalité paraît assez éloignée de ces analyses pour le moins optimistes, comme le rappelle notamment Pierre Rondeau, professeur d’économie à l’Université Panthéon-Sorbonne et spécialiste de la sociologie du sport, dans un article publié par le site The Conversation. Force est en effet de constater que les grands événements sportifs internationaux, s’ils flattent l’ego des pays organisateurs et contribuent à en augmenter leur notoriété, « n’ont pratiquement jamais rapporté d’argent, n’ont jamais vraiment été bénéficiaires et n’ont jamais soutenu l’emploi durable »…

L’arc de triomphe aux couleurs des JO de 2024 (crédit photo © Benoit Tessier / Reuters)

Les études d’impact oublient en effet généralement un facteur important que constituent les effets de substitution et d’éviction. En d’autres termes, les grandes manifestations sportives attirent certes un public spécifique mais font fuir le public habituel ! Ainsi en 2016, la fréquentation touristique du Brésil n’a pas connu de rebond significatif car le pays est déjà le plus touristique d’Amérique du Sud : les touristes habituels ont largement évité de s’y rendre pendant la période des JO, laissant la place à un public de supporters et de fans de sport. Il s’est passé la même chose pendant la Coupe du monde de football organisée en France en 1998, année au cours de laquelle le nombre de touristes reçus a été exactement identique qu’en 1997 ou 1999, avec simplement une différence de motivation, les visiteurs s’agglutinant davantage au Stade de France qu’au Musée du Louvre…

A cela s’ajoute souvent une réelle difficulté à tenir les budgets souvent très optimistes prévus pour l’organisation de tels événements. Un économiste, Wladimir Andreff, a ainsi montré que depuis les JO de 1968, le taux de dépassement des budgets est en moyenne de 167 % ! A Pékin par exemple, pour les JO de 2008, dans un pays pourtant réputé pour sa capacité de planification, il a atteint 1130 %. A Londres, en 2012, le budget prévisionnel était établi à 4,6 milliards d’euros mais les JO ont finalement coûté 11 milliards (voire 15 selon certaines sources) et les retombées économiques se sont limitées à 1,72 milliards alors qu’elles avaient été estimées à 12 milliards : un cruel fiasco financier pour le pays…

Dessin publié dans Un dessin par jour

Pour les futurs JO de Paris, le budget prévisionnel annoncé à ce jour par le comité organisateur s’élève à 6,5 miliards d’euros. Une petite moitié sera consacrée à la construction des infrastructures nécessaires. Même si la grand stade est déjà disponible, il faudra quand même compter au moins 1 milliard pour remettre au goût du jour le Stade de France et construire une piscine olympique, auquel il conviendra d’ajouter près de 2 miliards pour l’édification du village olympique et du centre d’accueil des médias. Ce budget d’investissement sera pris en charge pour moitié au moins par des fonds publics, provenant principalement de l’État mais aussi des différentes collectivites territoriales concernées (dont 145 millions d’euros pour la ville de Paris et autant pour la Région Ile-de-France).

La préparation des JO 2024 : une stratégie de longue haleine qui mérite bien quelques sacrifices (dessin de Deligne publié dans Urtikan)

Le reste du budget, déjà réévalué de 3,2 à 3,6 milliards d’euros est destiné au Comité d’organisation des jeux et sera financé en partie par le CIO et en partie par des sponsors et des investisseurs privé. Quant aux recettes issues de la billetterie, leur apport restera relativement modeste, évalué en première approche à 1,1 milliards d’euros, sur la base d’une hypothèse de remplissage des stades à 88 % pour les épreuves olympiques et à 75 % pour les jeux paraolympiques, avec une volonté affichée d’offrir la moitié des places à un prix abordable inférieur à 50 €.

Un dessin de Mutio publié sur le site Urtikan

Alors, les JO à Paris, une bonne opération ou un gouffre financier en perspective ? La maire de Paris, Anne Hidalgo, n’est pas spécialement optimiste à ce sujet, elle qui prévenait en février 2015 que : « les jeux, c’est très joli, mais il n’y a pas une ville qui s’y soit retrouvée sur le plan financier »…

Le géographe Loïc Ravenel, responsable du Centre international d’économie du sport, ne dit pas autre chose en affirmant dans le magazine Alternatives économiques : « cette histoire de retombées économiques, c’est de l’enfumage. Assumons qu’à ce niveau de sport-spectacle, ça ne rapporte pas. Aujourd’hui, on accepte que la culture soit déficitaire parce qu’on estime que c’est important pour une société. Reconnaissons qu’on veut organiser une grande compétition sportive pour des questions d’image, de fête populaire, mais arrêtons de vouloir le justifier économiquement ».

Voilà qui a au moins le mérite d’être clair ! Quand on aime, on ne compte pas… Et tant pis pour les contribuables qui devront bien payer la note mais qui auront au moins passé un bon moment devant leur petit écran !

L.V.  

Assemblée nationale (partie 3) : un nouveau visage ?

21 septembre 2017

A l’issue des élections législatives de juin 2017, parmi les 577 députés, 431 siègent pour la première fois. C’est un renouvellement inédit sous la Vème République. 189 d’entre eux (dont 92 % élus avec l’étiquette LREM) n’ont aucune expérience élective, souvent issus de la société civile. L’âge moyen des élus est de 48 ans avec un net accroissement du nombre des femmes (223) soit 39 % du total.

Les 308 députés LREM à Paris, le 24 juin 2017 (photo © Gilles Bassignac / AFP)

Le profil socio-professionnel le plus représenté est celui de cadre (114). En revanche, seuls 2,6 % des députés sont des employés et ouvriers, alors que ces derniers représentent 50,2 % de la société française. Si cette représentativité ne reflète pas fidèlement la représentation sociologique du pays il faut espérer que les nouveaux députés auront à cœur de traduire dans la loi les aspirations des Français pour mettre fin à la crise de confiance qu’ils expriment. Mais cela semble déjà un vœu pieux !

La loi de moralisation a été engagée et concerne aussi, outre l’emploi des assistants parlementaires, la redistribution du budget de la réserve parlementaire (130 à 150 millions €/an), après que trop de favoritisme envers certaines communes, départements ou régions ait été constaté au détriment d’une répartition équitable et moins clientéliste. Elle concerne aussi l’interdiction du cumul avec des fonctions exécutives locales, pour permettre à l’élu d’être disponible totalement pour assumer sa fonction. Elle vise enfin à favoriser le renouvellement des élus en limitant à 3 le nombre de mandats successifs.

François Bayrou, porteur fragilisé du projet de loi de moralisation de la vie publique (photo © François Guillot / AFP)

N’est-ce qu’une étape vers des réformes plus profondes dans la perspective d’une France plus décentralisée, apte à affirmer son rôle dans une Europe qui devra elle aussi trouver de nouvelles voies de développement plus démocratiques pour susciter l’adhésion des populations de l’UE?

A ce propos, les compétences de l’Assemblée nationale se sont étendues. Les parlements nationaux se sont vus confier la responsabilité d’adapter en droit national les grandes orientations communautaires (la transposition des directives). C’est en contrôlant l’application de ces directives, en s’informant dans le souci de comprendre le fondement des institutions européennes que les élus pourront peser davantage sur les décisions européennes, avant que les textes ne soient définitivement adoptés à Bruxelles.

Aujourd’hui, la France est dans la moyenne européenne pour la transposition des directives des textes législatifs, c’est à dire 20 %, ce qui reste très loin des objectifs affichés.

Dessin de Deligne paru dans La Croix

Pour une représentativité reflet réel des opinions et courants politiques du pays, faudra-t-il réintroduire le scrutin à la proportionnelle totale ou partielle ? Quand et comment y parvenir pour obtenir des majorités de gouvernement quelles que soient les alternances ? Cela implique un mode de pensée et de travail basés sur la culture du consensus sur les grands sujets d’orientation du pays (économie, sociale, aménagement du territoire,..) qui ne peuvent s’engager et se poursuivre qu’au cours de plusieurs mandatures.

De même, le besoin de simplification et d’économies à réaliser concernant le fameux « mille-feuilles administratif » tant décrié, aura sans doute comme conséquence de privilégier les pouvoirs des régions et des métropoles, plus structurantes pour le développement du pays.

Cela implique, comme certains le proposent, une diminution (d’un tiers ?) du nombre des députés, le nombre des circonscriptions étant recalculé suite à la disparition totale ou partielle des départements. Mais cela pose la question du maintien de la proximité entre les institutions et les citoyens.

Cela dit, si ces réformes sont engagées, le rôle du député se verra renforcé. Sa disponibilité pour effectuer le travail législatif devra être totale, mais le risque d’une nouvelle « professionnalisation » pourrait lui être reproché car en effet il devra être apte à porter au Parlement des dossiers d’une technicité complexe sur des sujets allant de l’économie au social, en passant par l’environnement, la défense, l’aménagement du territoire, l’Europe ….

Un dessin de Placide

Pour éviter cette dérive tout en lui donnant les éléments pertinents pour des prises de décisions efficientes, ne faudrait-il pas, à l’exemple de certains pays, lui adjoindre un minimum de collaborateurs faisant office de conseiller et d’assistants dans sa circonscription, afin de lui permettre d’assurer la gestion des dossiers nationaux tout en gardant un lien privilégié avec la population et les élus locaux sans pour autant être soupçonné de « clientélisme », chacun ayant des attributions spécifiques sans confusion des rôles?

La perception de son travail au service de la collectivité sera-t-elle alors plus évidente pour rétablir une confiance, souvent mise en cause, entre les électeurs et leur représentant à l’Assemblée ?

La démocratie n’a pas de prix mais présente un coût de fonctionnement. Aussi les citoyens que nous sommes doivent accepter le financement de l’institution parlementaire, garante de nos libertés, dans une transparence réelle contrôlée par les organes officiels déjà mis en place mais aussi par des actions collectives de citoyens pour rappeler à la vigilance et à la nécessité de vérifier le bon usage des fonds publics.

Un dessin de Besse publié dans Marianne

C’est sous la pression de ces associations de citoyens, soutenues par l’opinion publique choquée par certaines pratiques, qu’au cours des dernières années des avancées déontologiques ont été mises en place, comme la déclaration de patrimoine, la déclaration d’intérêts et d’activités à produire à la prise de mandat par le nouveau parlementaire.

D’autres réformes peuvent être engagées pour faire vivre notre démocratie. L’Assemblée nationale est et restera l’organe majeur où elles pourront être élaborées. La crédibilité des parlementaires, au service de l’intérêt général, est vitale pour notre régime républicain, qui serait « le meilleur régime pour ne pas être d’accord ensemble… » !

C.M.

Assemblée nationale (partie 2) : comment ça marche ?

20 septembre 2017

Les fonctions de l’Assemblée nationale

Les 577 députés sont élus pour cinq ans, au suffrage universel direct. Sous l’égide du Président de l’Assemblée nationale, quatrième personnage de l’État, le bureau de l’Assemblée détient, soit directement, soit par délégation de pouvoirs accordée à certains de ses membres, une compétence générale sur l’organisation et le fonctionnement interne de l’Assemblée. Avec les questeurs (chargés des services financiers et administratifs), ce sont au total 22 membres qui composent ce bureau.

Les députés ont l’initiative, comme les sénateurs et le Premier ministre, de proposer des lois, expressions de la volonté générale. La procédure législative comprend trois phases principales : le dépôt du texte, son examen par le Parlement et sa promulgation par le Président de la République (après une éventuelle saisine du Conseil constitutionnel pour examen de la conformité du texte à la Constitution).

La préparation et l’examen des textes de lois se font en commissions avant présentation en séance pour adoption. Les commissions permanentes traitent des affaires culturelles, économiques, étrangères, sociales, liées à la défense, au développement durable, aux finances, aux lois.

Il existe aussi d’autres commissions spéciales, d’enquêtes ou des affaires européennes. D’autres missions d’étude et d’information peuvent également être confiées aux députés.

Le statut des députés

Élu pour représenter la Nation (et non sa seule circonscription), le député participe à l’exercice de la souveraineté nationale. Il bénéficie, comme le sénateur, d’un statut protecteur, conçu non comme un privilège mais comme un moyen destiné à lui assurer l’indépendance et la liberté d’expression nécessaires à l’exercice de son mandat. Cette protection spécifique est consacrée par le principe des immunités parlementaires, qui trouvent son fondement dans la Constitution elle-même.

La sieste de Raymond Barre à l’Assemblée (photo © Pascal Pavani – AFP)

L’irresponsabilité, immunité absolue, soustrait les parlementaires à toute poursuite pour les actes liés à l’exercice de leur mandat. L’inviolabilité tend à éviter que l’exercice du mandat parlementaire ne soit entravé par certaines actions pénales visant des actes accomplis par les députés en tant que simples citoyens.

En contrepartie de ces immunités, des incompatibilités sont à respecter avec les fonctions publiques électives et non-électives comme l’impossibilité légale de cumuler certaines fonctions avec le mandat parlementaire (ou d’exercer des responsablités de direction d’entreprises publiques ou privées). Des obligations et interdictions s’appliquent aux députés qui se doivent d’établir une déclaration de patrimoine et une déclaration d’intérêts d’activités dans un but de transparence.

Ces pratiques déontologiques (encadrées par de nombreux textes de lois) relèvent de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique. Cependant l’actualité démontre qu’il faut encore aller plus loin dans cette direction : c’est l’objet de la loi de moralisation de la vie publique.

Les indemnités

Il est bon de rappeler quelles étaient, jusqu’au début de cette nouvelle législature, les indemnités dont bénéficient les députés pour exercer leurs fonctions.

Dessin de Péhel publié dans la Nouvelle République

Depuis le 1er février 2017, l’indemnité brute mensuelle d’un député est de 7 209,74 €, qui se décompose ainsi :

indemnité de base: 5 599,80 €;

indemnité de résidence (3 %): 167,99 €;

– indemnité de fonction (25 % du total) : 1 441,95 €.

Des indemnités spéciales sont attribuées en sus à certains membres (montant brut mensuel) :

– Président: 7 267,43 €

– Questeurs : 5 003,57 €

– Vice-présidents : 1 038,20 €

– Présidents de commission et rapporteurs généraux de la commission des finances et de la commission des affaires sociales : 879,59 €

– Président de la commission spéciale chargée d’apurer les comptes : 879,59 €

– Président de l’Office d’évaluation des choix scientifiques et technologiques : 879,59 €

– Secrétaires du Bureau : 692,14 €

Sur le plan fiscal, l’indemnité parlementaire de base majorée de l’indemnité de résidence et de l’indemnité de fonction, à l’exclusion des indemnités spéciales, est imposée suivant les règles applicables aux traitements et salaires.

Après prélèvements, un député perçoit ainsi un net mensuel de 5 782,66 € ou, en cas d’adhésion au système complémentaire facultatif, de 5 380,93 €.

Des moyens individuels sont de surcroît fournis aux parlementaires pour leur permettre d’exercer leur mandat, conformément à leurs propres besoins. Ils bénéficient ainsi d’une indemnité représentative de frais de mandat (montant mensuel : 5 840 € brut). Ils disposent en outre d’un crédit affecté à la rémunération de collaborateurs (montant mensuel : 9 618 €), les charges patronales, sociales et fiscales, afférentes aux rémunérations financées par ce crédit étant prises en charge par l’Assemblée nationale.

Dessin de Goubelle publié dans La Charente libre

Ils bénéficient par ailleurs de facilités de circulation. L’Assemblée nationale prend en charge les déplacements des députés sur le réseau métropolitain de la RATP et de la SNCF en 1èreclasse, et fait profiter les députés de la flotte de véhicules protocolaires pour leurs déplacements liés à leur mandat parlementaire et effectués à partir du Palais Bourbon dans Paris ou à destination des aéroports. L’utilisation justifiée de taxis est remboursée (somme plafonnée). Ils bénéficient aussi de voyages aériens gratuits à raison de 80 passages entre Paris et leur circonscription lorsqu’elle est desservie par une ligne aérienne régulière, ainsi que 12 passages pour toute destination hors circonscription, en France métropolitaine. Pour les députés d’outre-mer, un crédit égal leur est accordé.

Certains appuis matériels sont enfin destinés à faciliter l’exercice de leur mandat. Chaque député dispose ainsi d’un bureau individuel dans l’enceinte du Palais Bourbon ou ses dépendances. Il bénéficie de matériel informatique, téléphonique (avec un forfait téléphonique jusqu’à 7 670 €/an), mais aussi de facilité de restauration et d’hébergement.

Un dessin de André-Philippe Coté (Quebec)

D’autres prestations familiales, d’allocations d’assurance mutuelle, différentielles et dégressives de retour à l’emploi sont accordées. L’allocation versée aux députés non réélus à la recherche d’un emploi est désormais limitée à 6 semestres (3 ans) au maximum. Cette allocation est dégressive, représentant au maximum 100 % de l’indemnité parlementaire le premier semestre (5 599,80 € brut), et 20 % (soit 1 119,96 €) le dernier semestre.

Les députés sont obligatoirement affiliés au fonds de sécurité sociale de l’Assemblée nationale, régime spécial créé par le Bureau de l’Assemblée nationale en 1948. L’âge d’ouverture du droit à pension est passé progressivement de soixante ans à soixante-deux ans. La pension est calculée au prorata des annuités acquises, sans minimum de durée de mandat et dans la limite d’un plafond fixé à 41,5 annuités. Ce plafond sera porté progressivement à 43 annuités en 2033.

Toutes ces données sont consultables sur le site internet de l’Assemblée Nationale très riche en contenu. Ces chiffres et données sont des éléments de transparence attendus par les électeurs, mais cette démarche de contrôle des élus doit se poursuivre car les Français sont de plus en plus attentifs, non seulement au fonctionnement et la représentativité de la nouvelle assemblée, mais aussi à la probité de leurs élus.

C.M.

Assemblée nationale (partie 1) : une histoire mouvementée

19 septembre 2017

Cet été, l’Assemblée nationale se trouve au cœur de l’actualité. Après les élections législatives qui ont recomposé le paysage politique, les nouveaux élus se voient face à l’immense chantier des réformes à mettre en œuvre, évolutions promises par le nouveau Président de la République et attendues par les Français avec beaucoup d’interrogations quant à leurs bénéfices au quotidien dans la vie locale.

Mais la rapidité avec laquelle le travail législatif a commencé s’effectue sous la contrainte des événements qui ont entaché la campagne présidentielle, suite aux révélations sur les emplois fictifs d’assistants parlementaires de certains élus, et sur l’usage aléatoire et inéquitable de la « réserve parlementaire », révélations qui ont abouti à la loi de moralisation de la vie publique.

Séance à l’Assemblée nationale (photo © AFP)

Ces mesures, et d’autres attendues (ou annoncées), seront-elles suffisantes pour réconcilier les électeurs avec leur parlement ? Il faut le constater, depuis un certain nombres de scrutins, les Français ont délaissé le chemin des urnes. Aux élections de juin dernier, les abstentionnistes sont devenus majoritaires, représentant 51,3 % des inscrits au 1er tour et même 57,4 % au second.

Rarement pourtant la palette de candidats a été aussi variée ! Cela viendrait-il alors de la qualité de leurs programmes et de leurs résultats qui découragent les électeurs ? Cette défiance envers les élus parlementaires s’expliquerait plutôt, comme on l’entend régulièrement, par leur statut privilégié, leur manque d’assiduité en séance, leur nombre excessif, et surtout leur manque d’indépendance face aux lobbies et aux directives européennes.

Un dessin de Deligne

Si, en effet, ces critiques sont, en partie, fondées, attention à ne pas céder pour autant à un « anti-parlementarisme primaire ». Le socle de notre République, basée sur la représentation et l’expression de tous dans la Nation, réside dans un régime démocratique parlementaire, garant des libertés avec le système judiciaire. Si les Français ont régulièrement élu des représentants depuis 1789, les périodes d’effacement de l’institution parlementaire coïncident généralement avec un recul des libertés publiques.

Notre pays se doit de moderniser ses institutions pour faire face aux défis d’un monde en perpétuelle évolution, mais pour engager cette modernisation il faut rappeler que la situation d’aujourd’hui est le résultat d’un héritage qu’il pourrait être bon d’évoquer (source principale : site de l’Assemblée nationale).

A cet égard, les dénominations ne sont pas innocentes. Celle d’Assemblée nationale, choisie dans la ferveur de 1789, ne réapparaîtra – si l’on excepte la brève parenthèse de 1848 – qu’en 1946. Se succéderont entre temps des appellations plus ou moins réductrices (« Chambre des représentants », « Corps législatif », « Chambre des députés » …) qui traduisent, à des degrés divers les réticences, voire l’hostilité déclarée des gouvernants à l’égard du principe de la souveraineté du peuple.

La naissance : 1789

Le 17 juin 1789, un mois après la réunion à Versailles des États généraux, les députés du Tiers état, considérant qu’ils représentent « les quatre-vingt-seize centièmes au moins de la nation » se proclament Assemblée nationale. Ils font acte de souveraineté en matière d’impôt et décident d’élaborer une constitution limitant les pouvoirs du roi. La souveraineté réside désormais, non plus dans la personne du monarque, mais dans la nation qui l’exerce par l’intermédiaire de représentants qu’elle choisit. Cette conception révolutionnaire va trouver son expression dans les constitutions de 1791 et de 1795.

L’Assemblée nationale constituante dans la nuit du 4 août 1789 (gravure d’Isidore Stanislas Helman)

Après la déchéance de Louis XVI, le 10 août 1792, une nouvelle assemblée élue au suffrage universel, dénommée Convention par référence à l’exemple américain, est chargée d’élaborer une constitution républicaine. Après quatre années de forte instabilité politique, le coup de grâce est porté à ce régime le 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) par Bonaparte dont la prise de pouvoir ouvre une longue période d’effacement des assemblées.

La représentation muselée (1799-1830)

La Constitution de l’an VIII (1799), qui régit la France sous le Consulat et le Premier Empire, partage le pouvoir législatif entre quatre assemblées (Conseil d’État, Tribunat, Corps législatif et Sénat) dont aucune n’est élue au suffrage direct.

Avec le retour du roi durant la Restauration, la Chambre des députés des départements, élue pour cinq ans au suffrage restreint, et la Chambre des pairs héréditaires ou désignés à vie, constituent des instances privées de toute initiative ou moyen d’action sur le Gouvernement.

Prémices du régime parlementaire (1830-1848)

Sous le régime qui succède à la Révolution de 1830 se fait jour une conception nouvelle de la souveraineté : la Charte constitutionnelle est votée par la Chambre et acceptée par le roi qui lui jure fidélité. Les deux Chambres se voient restituer l’initiative des lois. C’est au cours de cette période qu’apparaît le principe de la responsabilité des ministres devant le Parlement.

De l’épisode républicain au Second Empire (1848-1870)

La Constitution républicaine établie après la révolution de 1848 plaçait face à face une Assemblée nationale législative de 750 membres et un président élus tous deux au suffrage universel mais dépourvus de tout moyen d’action l’un sur l’autre. Cette séparation excessive des pouvoirs aboutit au coup d’État du 2 décembre 1851 : Louis-Napoléon Bonaparte dissout l’assemblée et se fait remettre, par un plébiscite, le pouvoir constituant.

La Troisième République (1870-1940)

C’est elle qui enracine le régime parlementaire en promulguant Les lois constitutionnelles de 1875 qui partagent le pouvoir législatif entre la Chambre des députés, élue pour quatre ans au suffrage universel direct, et le Sénat, élu pour neuf ans au suffrage indirect. Dans la pratique, ce pouvoir est exercé essentiellement par la Chambre des députés.

Séance au Palais-Bourbon sous la Troisième République (peinture de Rousseau-Decelle, 1907)

Le 10 juillet 1940, la Chambre des députés et le Sénat convoqués à Vichy en Assemblée nationale confèrent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain malgré le refus de 80 parlementaires. Il n’existera plus aucun organe de représentation de la volonté nationale jusqu’en août 1944, date à laquelle le Gouvernement provisoire mettra en place une assemblée consultative, avant qu’une assemblée constituante élue élabore les institutions de la Quatrième République.

La Quatrième République (1944-1958)

La Constitution du 27 octobre 1946 consacre, comme la précédente, la souveraineté parlementaire et la primauté du pouvoir législatif. L’Assemblée nationale élue au scrutin proportionnel peut seule renverser le Gouvernement. En contrepartie, le Gouvernement peut la dissoudre. Favorisée par un régime électoral qui ne permet pas la constitution de majorités politiques homogènes, l’instabilité ministérielle sera de nouveau la règle jusqu’à la crise de mai 1958 qui voit le retour du général de Gaulle.

Georges Pompidou, Premier ministre, à la tribune de l’Assemblée nationale le 22 mai 1968, avec Jacques Chaban-Delmas au perchoir (photo © AFP)

La Cinquième République (depuis 1958)

Les institutions de la Cinquième République, mises en place en 1958, correspondent aux idées du général de Gaulle, telles qu’il les avait exposées dès 1946. Une phase s’engage, sur le plan institutionnel, avec l’élection du Président de la République au suffrage universel direct et l’apparition d’une majorité homogène à l’Assemblée nationale. l’Assemblée nationale de 2002 et de 2007 ont peu à peu modifié le fonctionnement des institutions. L’Assemblée nationale voit son rôle de plus en plus affirmé, tant du point de vue politique qu’en matière de contrôle du Gouvernement, disposition confirmée par la révision constitutionnelle de juillet 2008 (modifiant ainsi le temps législatif : partage de l’ordre du jour, renforcement du rôle des commissions parlementaires, pacification des débats à l’Assemblée nationale) .

La façade de l’Assemblée nationale et le pont de la Concorde à Paris

Le palais Bourbon est le siège de l’Assemblée Nationale, avec l’Hôtel de Lassay. Il tient son nom de la duchesse de Bourbon qui le fit édifier de 1722 à 1725. Confisqué en 1791, le palais « ci-devant Bourbon » fut déclaré « bien de la Nation ». Il abrita en 1794 la future école polytechnique avant d’être affecté en 1795 au Conseil des Cinq-Cents (chambre basse, assemblée législative du Directoire).

Au total, le Palais Bourbon et ses annexes représentent aujourd’hui une superficie au sol de 124 000 m², occupée par près de 9 500 locaux de toute nature dans lesquels travaillent, toutes catégories confondues, environ 3 000 personnes.

C.M.

Le feu de Carnoux vu de l’espace…

17 septembre 2017

Le 19 août dernier, l’incendie qui a ravagé le versant boisé situé entre Aubagne et Carnoux, menaçant gravement plusieurs maisons situées en limite nord de Carnoux, le long de l’avenue Jean Bart, a laissé de sinistres traces. Plusieurs centaines d’hectares d’espaces boisés et de garrigues sont partis en fumée, laissant un paysage noirci de cendres et d’arbres calcinés qui rappellera pour de longs mois le souvenir de cet événement. Trois semaines plus tard, lorsque les premières grosses pluies de la saison se sont abattues sur Carnoux, la forte odeur de brûlé a brutalement envahi toute la ville, comme un ultime rappel du sinistre qui a bien failli transformer toute la ville en un gigantesque brasier…

Zones brûlées sur les hauteurs de Carnoux (photo prise le 27 août 2017)

Il suffit de se promener sur les hauteurs de Carnoux comme chacun ou presque l’a fait depuis cette date pour observer les ravages du feu. Mais lorsqu’on prend un peu de hauteur, l’effet est d’autant plus saisissant. Un des outils permettant une telle observation est la famille de satellites Sentinel, qui constituent le volet spatial du programme Copernicus initié par l’Union européenne. Le déploiement de cette batterie de satellites européens, commencé il y a maintenant une dizaine d’années, est encore en cours mais plusieurs satellites sont d’ores et déjà opérationnels.

Le premier, Sentinel-1A, avait été lancé de Kourou le 3 avril 2014 et a bien failli exploser en vol avant même de pouvoir déployer ses capteurs, tout ça à cause d’un banal accident de la circulation. Heureusement, les opérateurs de l’agence spatial européenne avaient alors réussi, grâce à un léger coup d’accélérateur bien placé, à éviter de justesse le satellite américain Acrimsat, qui passait malencontreusement par là au mauvais moment. Les routes de l’espace sont plus dangereuses qu’on ne le croit…

Vue du satellite Sentinel 2 (source © ESA/ATG medialab)

Depuis, d’autres satellites ont été déployés : le petit frère, Sentinel-1B, en avril 2016, mais aussi les deux sœurs jumelles Sentinel-2A, lancé le 23 juin 2015 par Véga depuis Kourou et Sentinel-2B, qui vient de s’envoler depuis Baïkonour le 7 mars 2017, propulsé par le lanceur russe Rockot. Ce sont ces deux derniers satellites qui nous intéressent tout particulièrement car ils disposent de 13 bandes spectrales allant du visible au moyen infra-rouge et permettant de prendre des clichés avec une résolution de 10 à 60 m. A eux deux, ils permettent de couvrir la quasi totalité des terres émergées avec des prises de vues espacées de 5 jours seulement, ce qui en fait des mouchards particulièrement efficaces.

Les clichés pris dans l’infra-rouge sont surtout utiles pour analyser l’occupation des sols car cette technique permet notamment de mettre en évidence certaines distinctions qui n’apparaissent pas aussi clairement dans le spectre visible. Elle permet en particulier de détecter des différences de température mais aussi d’humidité des sols, de couvert végétal et bien d’autres éléments très utiles notamment dans l’agriculture et le suivi des catastrophes naturelles.

Vue satellite de l’incendie du 19 août entre Aubagne et Carnoux (7 septembre 2017 – source © Sentinel hub)

Une partie des données issues de ces observations satellitaires étant en libre accès sur l’application Sentinel hub, il est assez aisé de rechercher, via un outil de visualisation ouvert à tous, des images d’archives prises par Sentinel 2. Celle du 7 septembre 2107 ne manque pas d’intérêt puisque prise quelques jours seulement après l’incendie qui est venu lécher la commune de Carnoux. Le cliché est assez spectaculaire car la restitution via l’exploitation de plusieurs canaux infrarouges met parfaitement en évidence les surfaces brûlées. On y décèle clairement le point de départ de l’incendie et sa propagation jusqu’aux portes de Carnoux, ainsi que les coupe-feux qui ont permis aux pompiers d’en stopper la progression.

Les plus curieux (et bien entendu les Varois) seront naturellement enclins à déplacer le curseur vers la droite de la carte, ce qui permet de mettre en évidence les foyers qui se sont déclarés cet été dans le département voisin qui a, cette année, payé un très lourd tribut avec 3 660 hectares de forêts ravagées par le feu en juillet-août 2017.

Vue satellite des deux incendies du 25 juillet et du 2 septembre aux alentours de La Londe-les-Maures, dans le Var (14 septembre 2017 – source © Sentinel hub)

 On y repère notamment les trois plus importants d’entre eux qui ont eu lieu le 24 juillet à la Croix-Valmer (518 ha) et à Artigues (1 704 ha) et le 25 juillet entre La Londe–les-Maures et Bormes-les-Mimosas (1 418 ha), suivi d’un autre qui s’est déclaré le 2 septembre entre Hyères et La Londe (460 ha). On est loin des chiffres de l’année 2003 où près de 19 000 hectares étaient partis en fumée dans le seul département du Var, causant la mort de 3 pompiers et de 4 autres personnes, mais ce nouvel été meurtier vient rappeler, si besoin était, à quel point les espaces méditerranéens sont vulnérables aux feux de forêt.

Vue satellite de l’incendie du 11 août dans le Cap Corse (30 août 2017 – source © Sentinel hub)

Et si l’on prend la peine de se décaler un peu vers le sud-est jusqu’aux rivages corses, la photo satellite met en évidence d’autres zones calcinées, en particulier au droit du cap Corse. Une tâche noirâtre barre entre Pietracorbara et Sisco toute la largeur de ce que certains irrévérencieux ont comparé à un doigt d’honneur tendu vers la métropole : c’est la signature de l’incendie qui s’est déclenché près de Nonza, sur la côte ouest, dans la nuit du 10 au 11 août 2017 et qui a traversé le cap Corse dans toute sa largeur, brûlant au passage plus de 2000 ha de forêts et de maquis, et obligeant à évacuer pas moins d’un millier de personnes.

Un autre incendie est particulièrement visible sur ces images satellite et montre à quel point les habitations situés en lisière de zone boisée peuvent être exposées : il s’agit de celui d’Olmeta-di-Tuda qui a parcouru de l’ordre de 2200 ha entre le 24 et le 29 juillet et a été arrêté in extremis en bordure des lotissements de la zone très urbanisée de Biguglia, au sud de Bastia.

Vue satellite de l’incendie du 24 juillet au sud de Bastia (30 août 2017 – source © Sentinel hub)

De nombreuses autres images tout aussi spectaculaires sont visibles sur ce site, envoyées depuis l’espace par les satellites Sentinel, dont celles des récents cyclones qui ont ravagé les Antilles et le sud des États-Unis, venant opportunément nous rappeler à quel point les aménagements faits par l’Homme sont vulnérables face aux éléments naturels…

L.V.  

Emplois du temps et rythmes scolaires (partie 2) : un peu d’histoire…

15 septembre 2017

Voici quelques repères portant sur une durée de plus d’un siècle qui nous éclairent sur l’évolution de l’organisation du temps scolaire.  Ils sont issus d’une recherche de l’académie de Grenoble et pour partie, ils sont aussi mentionnés dans un rapport de l’Académie de Médecine.

Les journées de classe

  • Avant 1882, les élèves assistaient à la classe tous les jours sauf le dimanche.
  • En 1882, l’école primaire devient officiellement gratuite, obligatoire et laïque. Le jeudi alors est libéré « afin de permettre aux parents de faire donner, s’ils le désirent, à leurs enfants, l’instruction religieuse en dehors des édifices scolaires ».
  • En 1969, la durée hebdomadaire est fixée à 27 heures, à l’occasion de la libération du samedi après-midi. Les trois heures dégagées doivent permettre « aux maîtres de consacrer à leur perfectionnement pédagogique un temps équivalent ».
  • En 1972, c’est la journée libre hebdomadaire qui est décalée du jeudi au mercredi.
  • 2008 : La réforme entreprise par Xavier Darcos établit une semaine de quatre jours.

Les vacances scolaires

  • 1882 : les vacances se limitent à six semaines de pause estivale.
  • 1922 : les vacances d’été sont allongées. Elles durent 8 semaines pour permettre la participation des enfants aux travaux agricoles.
  • 1939 : les vacances d’été sont à nouveau allongées. Elles durent désormais 2,5 mois. Un calendrier scolaire est fixé avec les vacances intermédiaires de Noël et de Pâques.
  • 1959 : l’année scolaire est aménagée en 3 trimestres (soit 37 semaines de scolarité).
  • 1968 : deux zones géographiques sont créées pour les vacances scolaires.
  • 1969 : en primaire, l’horaire hebdomadaire passe de 30 à 27 heures (fermeture des écoles le samedi après-midi).

Le temps d’enseignement

Avant 1969, pour une scolarité de cinq années à l’école élémentaire avec une semaine de 5 jours (soient 30 heures), l’élève bénéficie de 5 400 heures de classe (récréations comprises). Avec la semaine de quatre jours décrétée par le ministre Darcos en 2008, l’élève ne bénéficie plus que de 24 heures de classe ce qui, calculé sur 5 années, représente 4 320 heures. Au total, la diminution du nombre d’heures et de jours de classe entre 1969 et 2008 équivaut à 1 080 heures soit une année scolaire en moins !

Au vu de l’évolution constatée sur plus d’un siècle qui met en évidence la diminution du nombre d’heures d’enseignement, tentons d’analyser les motifs des choix qui aboutissent à cet état de fait. Pour nous aider, nous nous réfèrerons aux travaux de quelques chercheurs dont ceux de Georges Fotinos, enseignant à l’Université de Tours.

En 1882, avec l’instauration de la troisième République, l’école primaire qui constitue un vecteur crucial dans une France plus démocratique est gratuite, laïque et obligatoire. Les enfants ont classe du lundi matin au samedi après-midi, le jeudi étant libéré, et les vacances ne durent qu’un mois l’été selon un calendrier départemental fixé par les préfets.  Rappelons qu’à cette époque, il n’existe pas de congés payés pour les ouvriers ou les employés et que le repos dominical ne sera acquis qu’en 1906 ! L’objectif est d’instruire tous les élèves.

Après la Première guerre mondiale (1914-1918), la France qui a besoin de bras pour reconstruire et cultiver mobilise aussi les enfants. Ainsi, à partir de 1922, les vacances d’été sont rallongées de quinze jours pour leur permettre de travailler aux champs de mi-juillet jusqu’à fin août. Avec l’arrivée au pouvoir du Front Populaire en 1936 et l’adoption des congés payés (deux semaines), les vacances sont prolongées jusqu’à fin octobre. Il faut attendre le début des années 1960 pour diminuer la durée des congés d’été après que l’on ait constaté le caractère néfaste de cette coupure qui renforçait le décrochage. Notons qu’entre 1922 et 1938, apparaissent temporairement de courtes vacances hors période estivale.

L’objectif est toujours d’instruire tous les élèves en veillant à favoriser la construction des acquis des élèves et cela tout en leur permettant de contribuer à la vie économique du pays.

C’est en 1961 (et cela a perduré jusqu’à nos jours) que l’économie touristique fait son intrusion dans la construction de l’année scolaire. « Pour la première fois en 1961, le calendrier des vacances [désormais arrêté au niveau national] est fixé avec l’accord du ministre du Tourisme », indique Georges Fotinos.  Nous sommes en pleine période des « Trente glorieuses » et le niveau de vie des Français a considérablement augmenté. La division de la France en zones scolaires est mise en place pour faciliter la circulation sur les routes et dans les transports ferroviaires. L’horaire hebdomadaire de classe est réduit de 3 heures avec la suppression du samedi après-midi et la pause hebdomadaire du jeudi est avancée au mercredi.

L’objectif reste l’instruction de tous les élèves  (notons que c’est dès 1932 que le nom du ministère de l’Instruction publique est devenu celui de l’Education nationale) mais aussi la facilitation de la vie familiale avec  les départs en week-end qui n’excluent pas les classes populaires.

En 1980, dans un rapport qui pointe la France comme le pays où la durée des vacances scolaires est la plus longue et la journée scolaire la plus chargée, le Conseil économique et social nous alerte. Parallèlement, les pédiatres et les chronobiologistes attirent notre attention sur la fatigue des enfants, en particulier en octobre-novembre et février-mars et insistent sur la nécessité d’au-moins 10 jours de vacances à ces périodes. En 1985, un nouveau calendrier scolaire instaure l’alternance entre sept semaines de temps de travail et deux semaines de congé. En 1986, le gouvernement met en place le calendrier sur trois zones. En 1988, Lionel Jospin, ministre de l’Education, retente les deux zones puis revoit sa copie un an plus tard, sous la pression des lobbies.

L’objectif premier demeure avec la prise en compte de l’optimisation des périodes d’apprentissage pour les élèves. Notons que c’est en 1981 que sont créées les zones d’éducation prioritaires (ZEP), devenues depuis les réseaux d’éducation prioritaires (REP), pour « corriger l’inégalité [sociale] par le renforcement sélectif de l’action éducative dans les zones et dans les milieux sociaux où le taux d’échec scolaire est le plus élevé ».

Dessin de Miss Lilou

C’est en 1998, en lien avec les collectivités locales, que sont créés les contrats éducatifs locaux (CEL) qui proposent aux élèves des activités périscolaires sportives ou culturelles le midi et/ou le soir. En 2007, Xavier Darcos, ministre de l’Education nationale, décide d’abord de ramener l’horaire scolaire sur quatre jours et parallèlement d’affecter ce temps en partie au soutien pédagogique, avec des aides personnalisées pendant la semaine mais aussi pendant les vacances.  En 2013, le ministre Vincent Peillon lance une étude sur les rythmes scolaires qui débouchera en 2015 sur le retour à la semaine de quatre jours et demi de classe et la mise en place de temps d’activités périscolaires. Mais vous savez ce qu’il en advient ….

Si l’objectif est bien d’atteindre pour tous les élèves un niveau de maîtrise des savoirs, constituant le socle commun de connaissances et de compétences, attendu au terme de l’enseignement obligatoire (fin de 3ème de collège), des priorités budgétaires et financières, sans parler des batailles idéologiques et des enjeux sociétaux, contrarient l’objectif de formation de l’élève et du citoyen.

 

Conclusion temporaire

Emploi du temps, vacances et rythmes scolaires sont-ils vraiment au service de la formation des élèves ?

Comme le montre le rappel historique qui précède, nous constatons que l’organisation de l’année, des périodes de classe, de la semaine et de la journée scolaires évoluent en intégrant des facteurs parfois très éloignés de l’objectif premier : la réussite scolaire de tous les élèves, gage de leur avenir.

Comment dès-lors atteindre l’objectif visé, avec d’une part une quantité sans cesse croissante de savoirs et compétences à maîtriser, quand d’autre part les obstacles sociétaux et organisationnels, les contraintes financières perturbent, complexifient, ou réduisent la qualité comme la durée du temps nécessaire à la construction des apprentissages !

Extrait d’un cahier de CM2 des années 1930

Quand on retrouve des cahiers d’élèves des années 1920, on est étonné du niveau des maîtrises en français (orthographe et grammaire), calcul, histoire et géographie, sciences. La mémorisation tenait une place importante, pour preuve le nombre de poésies apprises et toujours maîtrisées. Mais cependant il faut constater que l’étendue des contenus abordés était bien plus modeste que celle que nous connaissons. Comparaison n’est pas raison ! Ce n’était pas mieux avant mais ce qui était appris était su !

Les enseignants font de leur mieux dans un contexte professionnel en changement permanent qui voit les réformes et les réorientations se succéder sans que l’on tire les enseignements des mesures prises précédemment. Tout cela sans compter qu’on leur demande d’assurer une part d’éducation sans cesse croissante.

Les parents ont aussi des difficultés pour se tenir informés des évolutions de l’Ecole et accompagner aux mieux leurs enfants.

Ecoliers sud-coréens (photo © Malte E. Kollenberg / Der Spiegel)

Même si le slogan « placer l’élève au centre du système éducatif » qui figure dans la Loi organique sur l’Ecole de 1988 a été moqué, le constat qui émerge de cet article c’est que l’on demande toujours plus et mieux aux élèves alors que le temps consacré aux apprentissages et à la constitution des acquis est en permanente diminution, à l’école comme à la maison. Pour information, un acquis est un savoir permanent qui pourra être mobilisé quel que soit le contexte, scolaire, professionnel ou personnel.

Il n’est pas question de plagier l’exemple des pays asiatiques où les enfants après l’école fréquentent des lieux de formation payants afin de consolider la formation dispensée en classe, voire de l’enrichir. Le souhait du ministre de voir les devoirs faits et les leçons apprises à l’école constitue un objectif louable car démocratique.

Ecole et démocratie…. Un beau sujet de réflexion ?

Pour l’heure, il serait bon pour tous les acteurs de l’école de disposer de la stabilité et du temps pour exercer sereinement leur métier ou leur mission. Il en va de la réussite et de la satisfaction de tous, enfants, enseignants et parents.

M.M.

Emplois du temps et rythmes scolaires (partie 1) : l’actualité…

13 septembre 2017

Jean-Michel Blanquer à l’Elysée, le 18 mai 2017 (photo © AFP/Archambault)

Suite aux récentes orientations décidées par le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, et à la possibilité offerte aux communes de revenir, dès la rentrée scolaire 2017, à la semaine de quatre jours pour les écoles maternelles et primaires, un tiers des communes a choisi ce retour aux quatre jours, dont notre ville de Carnoux-en-Provence.

Le choix d’une semaine de quatre jours et demi avait été décidé puis mis en place en 2014 afin de réduire la journée de classe et ainsi optimiser la concentration des élèves sur les apprentissages. Les études scientifiques qui sous-tendaient cette mesure, analysées dans un rapport publié en 2010, montraient en effet que la concentration des élèves était meilleure le matin et de 14 h (ou 14 h 30 pour les plus jeunes) jusqu’à 16 h.

Il revenait alors aux communes de proposer, sur les plages ainsi libérées, des activités de découverte, scientifiques, artistiques, sportives ou autres, animées par des personnels recrutés pour leurs compétences dans les domaines concernés.

La mise en place de cette mesure a été délicate, voire volontairement freinée comme ce fut le cas à Marseille. Elle a nécessité le recrutement d’animateurs, la mise sur pied d’une organisation favorisant l’accès sécurisé des élèves aux activités (locaux, matériels…) ainsi que la mobilisation de moyens financiers, en partie assurée par l’Etat.

Malgré cela, des communes ont décidé de mettre un terme à ce dispositif qui, dès son instauration, a soulevé de multiples critiques.

Ce sont d’abord les enseignants qui ont manifesté leurs doutes sur le bien-fondé de la mesure, même s’ils adhéraient aux bilans des scientifiques qui, rappelons-le, les avaient fait réagir quand en 2008 le ministre Darcos avait instauré la semaine de quatre jours avec suppression des cours du samedi matin !

Il faut aussi savoir que les instituteurs, n’étant plus logés sur place, habitent souvent loin de l’endroit où ils enseignent et qu’ils se voient ainsi contraints d’effectuer des déplacements supplémentaires. S’ajoute surtout, et contrairement aux ambitions du projet, qu’ils ne perçoivent pas l’allègement espéré de la journée de classe puisque les activités proposées étaient souvent regroupées sur une demi-journée, le mardi ou le vendredi après-midi.  Rares en effet sont les villes qui ont été en mesure de proposer des ateliers chaque journée de la semaine hormis le mercredi. Enfin, un nombre infime d’écoles a adopté le principe de cinq journées discontinues avec classe lundi, mardi, jeudi, vendredi et samedi matin.

Ce sont ensuite les parents qui ont argué de la fatigue des élèves qui devaient se lever tôt cinq jours consécutifs (du lundi au vendredi) ainsi que de la modestie des ambitions de certaines activités proposées, sans parler des coûts imputés par plusieurs communes (mais pas à Carnoux). S’ajoutent à cela des questions d’organisation familiale, particulièrement au sein de familles séparées ou monoparentales pour qui la semaine de quatre jours avec un week-end de deux jours est plus adaptée. Il y a alors débat entre l’intérêt de l’enfant et celui de l’élève.

Les réticences viennent enfin des élus qui ont eu à mettre en place le dispositif et à en assurer le fonctionnement.

Issu d’un constat auquel une large majorité de pédagogues adhérait, le dispositif instauré en 2014 semble condamné à disparaître sans qu’une évaluation nationale rigoureuse ait été réalisée. Une fois de plus l’opinion et le confort budgétaire prévalent. Ce mal français qui consiste à abandonner une disposition en cours de route et avant la fin de contrats qui avaient été signés (ici pour deux ou trois ans) ne contribue pas à renforcer la crédibilité de l’Etat s’agissant ici d’une question première : la réussite de la formation des élèves, les citoyens de demain.

M.M.

Carnoux : la mairie au bord du trou…

11 septembre 2017

Un vestige de l’ère Guérini…

Annoncés depuis plus de 10 ans dans le cadre des travaux de rénovation du centre ville de Carnoux, et largement subventionnés par le Département des Bouches du Rhône au titre du contrat 2010-2013, comme le rappelle fièrement une pancarte apposée sur la façade de la mairie, datant de l’époque où cette collectivité se dénommait encore Conseil Général et était dirigée par un certain Jean-Noël Guérini, les travaux d’agrandissement de l’hôtel de ville de Carnoux viennent enfin de démarrer !

Le projet lui-même, qui vise à reconfigurer complètement et à agrandir l’hôtel de ville de Carnoux, est dans les cartons depuis des années puisqu’il fait partie intégrante du programme de rénovation conçu en 2006 par le cabinet d’architectes marseillais Territoires et Habitat. En 2013 a été lancé le concours de maîtrise d’œuvre en vue de sélectionner l’équipe d’architectes chargée de concevoir et réaliser le projet d’extension de l’hôtel de ville lui-même. Constitué fin 2013, le jury de concours s’était réuni en catimini le 6 mars 2014, quelques jours seulement avant le premier tour des élections municipales, pour sélectionner 4 candidats appelés à présenter un projet.

C’est finalement à l’occasion du conseil municipal du 28 novembre 2014 qu’a été attribué le marché de maîtrise d’oeuvre au cabinet marseillais AT, qui associe les deux architectes Céline Teddé et Jérôme Appack. Le montant prévisionnel des travaux sur la base duquel est attribué ce marché est alors estimé à 2,9 millions d’euros hors taxe.

Maquette du projet de rénovation et d’extension de l’hôtel de ville (source : Messager n°47 – avril 2017)

Le projet, conçu par les deux architectes consiste à détruire le bâtiment de la Poste, accolé à la mairie, ainsi que les petites constructions basses situées sur l’arrière de l’hôtel de ville et attribuées à différentes associations satellites. L’espace ainsi libéré, maintenant que le bureau de Poste a été transféré dans les nouveaux immeubles voisins, permettra une reconfiguration complète des locaux. Le rez de chaussée, organisé autour d’un patio, est destiné à accueillir les bureaux d’état civil, la salle des mariages, la police municipale, la PMI, le CCAS et les locaux de l’Office municipal des sports et de la jeunesse. Au premier étage seront relégués les services administratifs et les bureaux des élus.

Le maire actuel de Carnoux en vedette sur les maquettes du projet…

Le projet ainsi élaboré a été largement présenté dans la revue municipale, en particulier en avril dernier et s’étale depuis un an sur la quasi totalité des supports publicitaires de la commune. Les maquettes du projet, élaborées par le cabinet d’architectes ont même poussé la flagornerie jusqu’à faire figurer, sur l’image qui présente le hall d’accueil du futur hôtel de ville rénové, la silhouette du maire, l’illustre Jean-Pierre Giorgi en personne, ce qui permet à ce dernier d’exposer ainsi, aux frais de la collectivité, sa binette sur tous les panneaux de la ville, selon le vieil adage : publicité bien ordonnée commence par soi-même…

La façade de l’hôtel de ville avant la démolition de la Poste attenante (photo © CMS / La Provence)

En février 2015, un premier marché a été conclu pour les missions de contrôle technique et de coordination en matière de sécurité sur le futur chantier, et le permis de construire a été délivré en avril 2016, mais il a fallu attendre ensuite septembre 2016 pour s’aviser que les anciens locaux de la Poste et de l’hôtel de ville de Carnoux, inaugurés en 1970, il y a une petite cinquantaine d’années, étaient susceptibles de contenir de l’amiante, ce qui nécessitait de recruter un assistant à maîtrise d’ouvrage spécifique pour traiter ce sujet, puis de lancer un marché pour le désamiantage des locaux, en octobre 2016.

Les marchés de travaux eux-même n’ont donc été lancés que fin 2016 et deux des treize lots ayant été déclarés infructueux ont dû être relancés en février et à nouveau en mars 2017 pour le lot 4 qui concerne les travux de serrurerie-métallerie. Tous les marchés étant désormais attribués et les anciens locaux désamiantés, les travaux de démolition ont finalement pu commencer à la fin de l’été comme chacun a pu le constater. Le dernier conseil municipal s’est d’ailleurs tenu dans une salle « rétrécie » comme n’a pas manqué de le faire remarque le maire lui-même.

Le chantier de terrassement en cours (10 septembre 2017)

Au vu des marchés qui ont été passés, et comme l’a rapporté La Provence en juillet dernier, le montant global des travaux devrait finalement s’établir aux alentours de 5 millions d’euros, soit sensiblement davantage que les 2,9 millions annoncés jusque là, le seul lot lié au gros œuvre, démolition et maçonnerie, ayant été attribué pour un peu plus de 1,7 millions d’euros, mais quand on aime, on ne compte pas…

Un hôtel de ville désormais au bord du trou…

Depuis la semaine dernière, le terrassement a débuté sur deux côtés du bâtiment principal, mettant à jour les fondations de l’hôtel de ville qui frôle donc désormais l’abîme. L’opération confirme au passage la faiblesse de cette structure manifestement édifiée à la va-vite, à l’époque des pionniers de Carnoux, plus soucieux de rapidité que de qualité d’exécution…

Espérons en tout cas pour la réputation de l’architecte et pour l’équilibre des finances municipales, que l’édifice ne basculera pas dans la fosse et qu’il tiendra le coup, le temps d’engager les opérations de confortement et d’extension…

L.V.  

Addendum : Monsieur le Maire nous écrit 

Monsieur le Président,

Je suis tombé par hasard sur l’article intitulé « Carnoux : la mairie au bord du trou » qui est paru sur votre très intéressant blog le 11 septembre.

Je ne répondrai pas point par point sur l’interprétation erronée et injuste que vous faites du déroulement des opérations de réhabilitation du centre ville en général et de l’hôtel de ville en particulier.

Ces attaques gratuites et agressives de l’auteur n’ honorent pas votre association et donc son président.

Dommage que ces préoccupations politiciennes prennent le pas sur le dialogue et l’intérêt premier de notre chère commune et de ses habitants.

Bien entendu je vous demande de publier en vertu de mon droit de réponse ce courriel.

Veuillez croire, Monsieur le Président, à la sincérité de mes sentiments à votre égard.

 

Jean-Pierre GIORGI

Maire de Carnoux-en-Provence

Transports publics gratuits : une idée d’avenir ?

9 septembre 2017

Sur le territoire de l’ancienne communauté d’agglomération du Pays d’Aubagne et de l’Étoile, qui s’est fondue début 2016 dans la métropole Aix-Marseille-Provence, les transports publics, y compris le tramway, sont gratuits depuis mai 2009. Une mesure portée à l’époque par l’ancienne présidente de l’agglo, Magali Giovannangeli (Front de gauche) mais que celle qui lui a succédé en 2014, Sylvia Barthélemy (UDI), n’a jamais souhaité remettre en cause.

Les bus gratuits à Niort depuis le 1er septembre 2017 (photo © B.C. / La Charente libre)

Et voila que l’actualité braque de nouveau ses projecteurs sur cette question de la gratuité des transports publics, à l’occasion de la mise en application d’une promesse de campagne du nouveau maire de Niort, le gaulliste étiqueté Parti radical, Jérôme Baloge : depuis le 1er septembre 2017, les bus desservent gratuitement les 45 communes de la Communauté d’agglomération du Niortais qui compte quand même 120 000 habitants. Du coup, les articles fleurissent dans la presse pour rappeler, comme le fait notamment Libération, que ce sont désormais 22 collectivités en France qui ont mis en œuvre ce principe de gratuité des transports publics, pour la plupart de petites communes à l’instar de Gap, Vitré ou Libourne, mais aussi quelques agglomérations plus importantes comme celle de Châteauroux dans l’Indre, ou encore la communauté urbaine de Dunkerque qui compte 200 000 habitants.

Dans cette dernière, pour l’instant, les bus ne sont gratuits que le week-end, depuis maintenant 2 ans, mais la mesure devrait être étendue à tous les jours de la semaine d’ici l’an prochain. D’ailleurs, lorsque cette mesure a été instaurée, en septembre 2015, ce sont les Aubagnaises Magali Giovannangeli et Sylvia Barthélemy qui ont été invitées à venir faire part auprès de la population de leur retour d’expérience en matière de transports publics gratuits, comme le rapporte la presse locale.

Magali Giovannangeli, artisane de la gratuité des transports publics d’Aubagne (photo © T. B. / Sud Ouest)

Et ce retour d’expérience est globalement positif, à Aubagne comme dans d’autres agglomérations où l’impact a pu être analysé. A Aubagne, selon Maxime Huré, chercheur à l’université de Perpignan et président de l’association Villes innovantes et gestion des savoirs, la fréquentation des bus aurait triplé depuis 2009 et il estime que un tiers de ces nouveaux utilisateurs utilisent désormais les transports en commun en lieu et place de leur voiture. Des chiffres qui semblent néanmoins à relativiser puisque les responsables locaux n’évoquent eux-même qu’une augmentation de fréquentation de 170 % et un report modal très difficile à estimer… A Dunkerque, la fréquentation dans les bus a augmenté de 78 % le dimanche, et à Châteauroux, elle aurait été multipliée par deux.

On cite aussi le cas de Tallinn, 430 000 habitants, capitale de l’Estonie qui affirme, elle, avoir vu augmenter sa fréquentation de 7 à 8 % seulement, depuis 4 ans que les bus ont été rendus gratuits pour ses ressortissants. En revanche, la mesure a contribué à attirer en ville 40 000 nouveaux habitants dont les impôts locaux représentent des rentrées fiscales supplémentaires de 38 millions d’euros alors que la billetterie ne rapportait que 12 millions par an. Une opération largement profitable donc et qui pourrait être étendue prochainement à l’ensemble du pays.

Il semble que cet argument de l’augmentation de la fréquentation soit le principal en faveur de la gratuité des transports en commun. Plutôt que de faire tourner des véhicules à vide comme cela a été longtemps le cas des bus de la Marcouline, autant rendre le service gratuit pour en augmenter l’attractivité. Cela contribue à revitaliser les centre-villes et à décongestionner le réseau routier urbain.

Un bus gratuit à Aubagne (photo © Audrey Cerdan / Rue89)

Mais le coût du service n’est pas, loin s’en faut, le seul obstacle à leur utilisation : l’extension du réseau, la fréquence des liaisons et surtout leur fiabilité, voire le confort des usagers sont d’autres critères qui font que de nombreux usagers sont réticents à utiliser les transports en commun.

De ce point de vue, l’enquête réalisée en 2013 à Aubagne par Rue 89, est édifiante. On y entend une étudiante de 17 ans déclarer sans vergogne : « le bus était déjà gratuit avant puisqu’on ne payait pas et qu’on ne s’est jamais fait contrôler ». Aucun impact donc en terme de pouvoir d’achat, mais un gain en confort puisque désormais, prendre le bus est « moins stressant », ce qui explique d’ailleurs qu’à Châteauroux, les chauffeurs observent des groupes de jeunes passer tout leur mercredi après-midi à se faire promener en ville, au point qu’il a fallu réintroduire une présence humaine aux côté des chauffeurs pour remplacer la disparition des contrôleurs et rassurer les autres voyageurs. Il n’y a cependant pas eu d’augmentation des incivilités comme le craignaient certains opposants.

L’impact sur la décongestion de la circulation reste cependant modeste. A Aubagne, les chauffeurs ont parfois le sentiment de conduire un manège qui incite certains à attendre 25 minutes pour s’asseoir dans le bus le temps d’un arrêt plutôt que de marcher à pied, tandis que les déplacements du quotidien pour aller travailler n’ont guère évolué, la plupart se faisant au-delà de l’aire où les transports publics sont gratuits. Rares sont d’ailleurs les Carnussiens qui empruntent les transports en commun pour se rendre à Aubagne, découragés par la fréquence très insuffisante des bus et leur coût relativement élevé (1,80 € le ticket).

A Aubagne, la gratuité des transports publics s’affiche avec fierté (photo © archives f.c. / La Marseillaise)

Pour autant, ces expériences ont le mérite de montrer que les modèles de gestion des transports en commun peuvent être multiples et que le recours à la gratuité est parfaitement pertinent dans certaines circonstances. A Aubagne l’extension de la communauté d’agglomération en 2008 avait permis de faire passer le montant de la contribution des entreprises de 0,6 % à 1,5 % puis 1,8 %, représentant l’essentiel des recettes et permettant de couvrir la quasi totalité des dépenses du réseau de transports publics. Il en est de même à Niort où les recettes de la billetterie ne représentent que 10 % du financement du réseau, et même seulement 8 % à Dunkerque. Dans ces conditions, on conçoit en effet que l’on puisse envisager de se priver de cet apport relativement marginal tout en boostant la fréquentation du réseau et en incitant les habitants à utiliser davantage les transports en commun, plus économiques et surtout plus écologiques en site urbain dense.

Mais ce cas de figure est loin d’être généralisé. En agglomération parisienne par exemple, la part payée par les usagers (billets et abonnements) représente de l’ordre de 50 % des recettes affectées au réseau de transports en commun. Rendre l’accès gratuit permet certes de faire des économies non négligeables puisque cela permettrait de supprimer quelques 1250 agents affectés au contrôle (mais qu’il faudrait sans doute redéployer pour assurer des missions d’accompagnement et de sécurité auprès des voyageurs) et d’économiser environ 90 millions d’euros par an sur la billetterie et les dispositifs de contrôle.

Mais les autorités organisatrices de transports se verraient alors privées d’une part importante de leurs ressources alors que leur problématique principale est actuellement d’investir toujours davantage pour mieux entretenir et moderniser le réseau et le matériel, fiabiliser et densifier la desserte, mais aussi prolonger les lignes au fur et à mesure que l’urbanisation progresse, et ceci pour tenter de répondre aux besoins des usagers dans un contexte de réseau totalement saturé.

Quai du RER A à Paris : on approche de la saturation… (photo © AFP)

Le contexte n’est d’ailleurs pas très différent dans l’aire métropolitaine marseillaise. Certes, le goût bien ancré des populations locales pour la voiture individuelle nécessite des approches volontaristes pour inciter chacun à utiliser davantage les réseaux de transports en commun. La gratuité du service peut y contribuer, au moins dans une période transitoire et lorsque le contexte le permet. Elle présente néanmoins le grave inconvénient de se priver d’une source généralement importante de recettes alors que la problématique principale est d’investir davantage pour développer et adapter l’offre de transports publics aux besoins.

Comme souvent en matière de gestion des services publics, les choses ne sont pas si simples qu’il n’y paraît et l’optimum revient souvent à mobiliser en parallèle plusieurs leviers complémentaires, selon un dosage qui peut être très variable selon le contexte local…

L.V.