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Le déluge : mythe ou réalité ?

11 décembre 2017

Chacun a en mémoire le fameux récit biblique du déluge dans lequel il est écrit en substance que Dieu, mécontent de la conduite des hommes, déclencha une formidable inondation qui dura 40 jours et 40 nuits, et noya toute trace de vie sur terre à l’exception du brave Noé et de toute sa famille. Celui-ci avait été chargé de construire une solide arche, aux planches soigneusement calfatées de goudron et dans laquelle il avait mis à l’abri un couple de chacune des espèces animales, ce qui lui permit finalement de repartir sur de nouvelles bases, une fois l’inondation achevée et l’arche échouée.

L’arche de Noé sur le Mont Ararat (tableau de Simon de Myle, peint vers 1570)

Ce récit fondateur qui marque les esprits a longtemps servi de fil conducteur, y compris aux yeux de certains scientifiques qui s’appuyaient sur lui pour expliquer la présence de nombreux coquillages fossiles retrouvés jusque sur les sommets des montagnes alpines. On sait désormais, grâce à la compréhension des mouvements tectoniques et à une meilleure connaissance de la datation des couches sédimentaires, qu’il n’est nul besoin de faire appel à ce récit biblique pour expliquer de telles observations.

Onzième tablette racontant l’épopée de Gilgamesh et le récit du déluge (source © British Museum)

Et pourtant, paradoxalement, les connaissances historiques et géologiques récentes donnent du crédit à ce récit de l’Ancien Testament. L’affaire ne date pas d’hier puisque c’est en 1872 que George Smith, un des premiers à découvrir et à traduire les tablettes d’argile recouvertes d’écritures cunéiformes de Mésopotamie, gravées il y a plus de deux mille ans avant J.-C., a fait connaître au monde entier l’épopée de Gilgamesh.

Dans cette histoire, dont on a désormais retrouvé de nombreuses versions, les plus anciennes remontant à l’époque sumérienne, au 3ème millénaire avant J.-C., le héros Gilgamesh rencontre le supersage Atrahasis qui lui raconte que jadis les dieux en colère, lassés du vacarme incessant des humains, avaient décidé de s’en débarrasser en inondant la terre. Mais le dieu des eaux souterraines, un certain Ea, les trahit, avertit son ami Atrahasis du danger, et lui enjoint de fabriquer sans attendre un solide bateau aux planches calfatées de bitume, et d’y faire entrer un specimen de chaque espèce animale (d’autres versions, plus futuristes, évoquent plutôt « la semence de toutes les créatures vivantes »).

Les tablettes d’argile relatent une inondation plus courte (7 jours seulement) mais l’épilogue, qui consiste à lâcher une colombe pour vérifier si elle aperçoit signe de terre rappelle furieusement l’idée de Noé, même s’il fallut, dans la version sumérienne, doubler la tentative avec le lâcher d’une hirondelle puis d’un corbeau…

Le déluge, frontispice de la bible illustrée par Gustave Doré (1866)

Bref, les nombreuses similitudes entre ces récits indiquent avec une quasi certitude que l’histoire de Noé, probablement écrite vers le VIIe siècle avant J.-C., soit plusieurs millénaires sans doute après les premières versions assyriennes, fixée sur les rouleaux manuscrits de la Mer Morte puis recopiée de génération en génération, s’est très vraisemblablement inspiré du précédent, d’autant que le peuple juif a été longtemps placé sous domination assyrienne.

De nombreux chercheurs ont cherché d’autres filiations de ce type, tant les récits fondateurs qui évoquent des inondations cataclysmiques du même type se retrouvent dans le monde entier, en Inde comme parmi certaines civilisations amérindiennes, et même chez les aborigènes d’Australie où il se raconte l’histoire d’une grenouille qui aurait bu toute l’eau de la Terre, au point que les autres animaux assoiffés n’ont eu d’autre choix que de la faire rire, provoquant de la sorte une formidable inondation…

Certains de ces récits retiennent néanmoins l’attention, dont celui retracé dans les écrits mythologiques du pseudo Apollodore, datés du 1er siècle et qui évoquent un déluge qui aurait mis fin à l’âge du bronze, les seuls survivants étant le fils de Prométhée, un certain Deucalion et son épouse Pyrrha, dont la barque s’échoue sur le sommet des montagnes. Là aussi, les convergences avec le récit biblique sont étonnantes, ce qui tend à affermir l’idée d’une inondation exceptionnelle survenue en des temps très reculés dans cette région et dont la mémoire collective se serait transmise de génération en génération.

Les Américains William Ryan et Walter Pitman, auteurs en 1998 de l’ouvrage Noah’s Flood

Curieusement, plusieurs scientifiques pensent désormais disposer d’hypothèses assez solides qui pourraient expliquer l’origine de tels événements. En 1993, une expédition géologique américano-russe a ainsi en évidence, en analysant des sédiments déposés au fond de la Mer Noire, des indices montrant un passage assez brutal d’eau douce à de l’eau salée. Selon leurs observations, au cours de la dernière glaciation, celle du Würm, qui s’est étalé de -110 000 à -10 000 ans environ, la Mer Noire s’est retrouvée totalement déconnectée de la Méditerranée. Du fait de la glaciation, le niveau des océans avait baissé de plus de 130 m et les détroits du Bosphore et des Dardanelles étaient alors émergés.

Avec le réchauffement progressif, la fonte des glaces sur les plaines ukrainiennes a alimenté en eau la vaste dépression de la Mer Noire qui se transforma en un lac d’eau douce, toujours isolé de la Méditerranée et autour duquel se sont installées de nombreuses populations. Vers 7500 avant J.-C., la brutale remontée du niveau de la Méditerranée se serait traduite par un déversement brutal des eaux de cette dernière dans la Mer Noire dont le niveau se situe 200 m plus bas, provoquant la fuite des populations vers le Mont Ararat, seul point culminant situé à 300 km du rivage mais visible de très loin.

La Mer Noire (source © Google Earth)

Le géologue américain Robert Ballard

En 1999 et 2000, le géologue Robert Ballard, celui-là même qui retrouva l’épave du Titanic, avait également entrepris des investigations dans ce secteur et retrouvé des traces de l’ancien rivage côtier de la Mer Noire avec des vestiges d’érosion qu’il attribue à des flots se déversant sous forme de cataractes depuis la Méditerranée. Autant d’éléments qui accréditeraient cette hypothèse d’une inondation brutale et rapide des riveges de la Mer Noire, provoquant chez les survivants un traumatisme de nature à se transcrire de génération en génération sur un temps long. De nombreux chercheurs attribuent d’ailleurs cette ouverture brutale du détroit du Bosphore à un mouvement sismique de l’extrémité de la faille nord-anatolienne, ce qui aurait en effet pu provoquer un déversement cataclysmique des eaux de la Méditerranée dont le niveau était fortement remonté sous l’effet du réchauffement climatique.

Le chercheur français Guillaume Soulet, auteur d’une thèse intitulée Changements hydrologiques de la mer Noire au cours des 30 derniers millénaires et la dernière déglaciation en Europe centrale, sous la direction d’Edouard Bard et Gilles Lericolais

L’équipe d’Edouard Bard basée au CEREGE s’est également intéressée de près à ce sujet et a montré que la réalité était sans doute beaucoup plus complexe que ne l’avaient imaginé en 1997 les Américains Bill Ryan et Walt Pitman, dont l’ouvrage paru en 1998 sous le nom de Noah’s Flood avait eu alors une énorme retentissement. D’après Guillaume Soulet, qui a soutenu en 2011 une thèse sur le sujet, la connexion de la Mer Noire via le Bosphore est plus ancienne et daterait plutôt de 8 300 avant J.-C. Et il s’agirait plus vraisemblablement d’un phénomène se produisant par a-coups, suite à des épisodes de réchauffement successifs, étalés sur de longues périodes, ce qui laisse penser que les mouvements de population des rives de la Mer Noire vers les plaines plus fertiles de la Mésopotamie, survenus vers 7500 avant J.-C., pourraient avoir été induites au moins davantage par une évolution démographique inéluctable que par un phénomène d’inondation brutale.

Un scénario qui demande sans doute à être confirmé et vraisemblablement affiné mais qui laisse songeur quand à ce qui peut nous attendre du fait du réchauffement climatique actuellement à l’oeuvre et qui lui est d’une rapidité jamais rencontrée dans l’histoire de la Terre. Quand on sait que la fin de cette glaciation, qui s’est traduite par une élévation du niveau des mers d’environ 130 m, ne résulte finalement que d’une augmentation moyenne de 4 °C de la température du globe, soit une valeur tout à fait comparable à ce que prédisent les scénarios du GIEC pour les décennies à venir, voila qui ne devrait pas manquer de nous inquiéter…

L.V.  

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Les inondations irriguent aussi la photographie

9 décembre 2017

Certains sujets semblent davantage que d’autres inspirer les artistes, à moins qu’il ne s’agisse d’effets de mode. Les peintres d’antan se délectaient de natures mortes et de batailles navales. Les photographes d’aujourd’hui s’inspirent beaucoup des inondations, certes devenues de plus en plus spectaculaires à force de construire toujours davantage en zone inondable…

Nous avions déjà cité ici le travail remarquable de Jérôme Knez qui avait eu l’idée de juxtaposer à des photos d’archives de la grande crue parisienne de janvier 1910 d’autres clichés pris exactement au même endroit pendant l’inondation de juin 2016. Il faut croire que ce dernier événement a frappé les imaginations. Bien que modeste par son impact sur Paris, il avait quand même occasionné pour environ 1,4 milliards d’euros de dommages selon les assureurs si on totalise l’ensemble des dégâts observés durant toute la durée de cet événement météorologique, plutôt rare pour la saison et qui s’était traduit sur certains cours d’eau dont le Loing par une crue au moins centennale. Un tel montant en fait d’ailleurs l’inondation la plus coûteuse depuis 35 ans qu’existe le dispositif d’indemnisation des catastrophes naturelles en France !

Le Grand Palais et le pont Alexandre III (photo © Benoît Lapray)

En tout cas, cet événement a inspiré d’autres artistes dont Benoit Lapray qui s’était déjà fait connaître notamment pour ces photos de superhéros « en quête d’absolu ». La série d’images intitulées « when te night falls » et qui est notamment consultable dans le magazine The Photo Academy, est constituée également de doublons de clichés, pris exactement au même endroit et selon un cadrage rigoureusement identique.

Les immeubles du quai André Citroën dans le 15e arrondissement (photo © Benoît Lapray)

Mais pour chacun des sites, les deux images sont le jour et la nuit. Tous les clichés nocturnes ont été pris de nuit, au plus fort de la crue de juin 2016. Quant à leurs équivalents diurnes, ils ont été pris sous un soleil radieux, un an plus tard, alors que la crue de 2016 n’était plus qu’un lointain souvenir.

Quai de la Rapée (photo © Benoît Lapray)

Du coup, le contraste est saisissant entre les clichés pris à la lueur des réverbères en juin 2016 alors que l’eau noire de la Seine submergeait les voies sur berges et venait lécher le tablier de certains ponts, et ceux pris en plein jour un an plus tard et pour lesquels on a bien du mal à imaginer que les promenades verdoyantes et les jardins publics en bordure de Seine puissent être recouverts par 1 m d’eau voire bien davantage.

Au pied du pont Alexandre III (photo © Benoît Lapray)

Une série de clichés en tout cas très pédagogique et qui incite les Parisiens à conserver en tête cette idée que le coeur de la capitale et notamment certains quartiers en bord de Seine sont particulièrement vulnérables en cas de crue majeur du fleuve qui les traverse.

Et ce photographe n’est pas le seul à mettre ainsi en scène l’impact des inondations sur notre quotidien. Citons aussi son collègue sud-africain Gideon Mendel dont les clichés ont fait le tour du monde et ont été repris par de très nombreux médias. Depuis 2007, cet artiste a sillonné le monde, de la Caroline du Sud au Pakistan, en passant par le Brésil, l’Allemagne ou le Nigéria, pour témoigner visuellement de la manière dont les habitants sont impactés dans leur intimité par des inondations.

Un cliché de la série Portraits submergés (photo © Gideon Mendel)

Il en a tiré quatre séries rassemblées sous le titre accrocheur « Un monde qui se noie » et qui ont été notamment exposées aux Rencontres d’Arles en septembre dernier. La première de ces séries, « Portraits submergés », peut-être la plus spectaculaire, met en scène de simples habitants, souvent des couples, qui posent sur le pas de leur porte ou dans leur salon envahi d’eau boueuse dans laquelle ils disparaissent parfois jusqu’à mi-corps voire jusqu’aux épaules.

Dans une maison inondée du Yorkshire (Royaume-Uni) en 2007 (photo © Gideon Mendel, extraite de la série Portaits submergés)

On lit dans le regard de ces victimes des intempéries un certain fatalisme, mais aussi beaucoup de désarroi et de désespoir devant la perte de leur propre habitat devenu totalement inutilisable du fait de l’eau boueuse qui s’est engouffrée partout. On repense au slogan choc qu’avait mis en avant l’établissement public Loire pour rappeler aux populations riveraines que le risque inondation est toujours présent même si les populations l’ont largement oublié depuis les fortes crues qui s’étaient succédé en 1846, 1856, 1866 et 1907 notamment : « parce que la Loire est mieux dans son lit que dans le vôtre… ».

Maison inondée au Royaume-Uni (photo © Gideon Mendel, extraite de la série Lignes de crue)

Sauf que pour ces victimes d’inondation, l’eau s’est bel et bien répandue dans leur salon et leur chambre à coucher, tranformant à jamais ce qui était leur cadre de vie quotidien en un milieu hostile dans lequel leurs effets personnels sont en train de pourrir lentement. La série de clichés intitulée « Ligne d’eau » insiste justement sur les marques laissées par l’eau dans un décor vide de ses habitants mais tout aussi poignant de désolation.

Photo délavée récupérée dans une maison au Bengladesh (photo © Gideon Mendel, extraite de la série Trace d’eau)

Quant à la série dénommée « Traces d’eau », le photographe Gideon Mendel montre des agrandissements des photos personnelles définitivement altérées par le séjour prolongé dans l’eau boueuse et que leurs propriétaires ont soigneusement repêchées pour tenter de conserver un peu des souvenirs de leur vie, gâchée à tout jamais par la catastrophe qui les a touchés. On y voit des visages à moitié effacés, révélateurs de la fragilité de tout ce qui fait notre vie quotidienne face à un risque naturel.

Un beau travail esthétique et pédagogique qui mérite d’être salué en espérant qu’il pourra aider certains à prendre conscience qu’il vaut mieux se préparer à toute éventualité quand on vit en zone inondable : le fait d’avoir conscience du risque permet en effet de réduire fortement sa propre vulnérabilité. Une crue n’est jamais qu’un événement naturel récurrent et il dépend largement de notre comportement et de notre niveau d’adaptation qu’il ne se transforme pas en un drame personnel. Une chose est sûre : faire l’autruche en se persuadant que cela n’arrive qu’aux autres n’est certainement pas la meilleure façon de s’y préparer…

L.V.  

Payer l’impôt ? Quelle drôle d’idée !

7 décembre 2017

Qui a eu cette idée folle un jour d’inventer l’impôt ? A priori, ce sacré Charlemagne n’y est pour rien et d’ailleurs, à vrai dire, on ne sait pas très bien… Mais il semblerait que la notion d’impôt, ce tribut que l’on paye à l’État pour alimenter le budget de la Nation et permettre le fonctionnement des services publics, soit une notion ancienne, instauré sous une forme ou sous une autre depuis que l’Homme vit en société. Dès l’instant où la vie en communauté fait émerger des castes spécialisées, de guerriers destinés à défendre le clan contre les razzias ennemies, ou de religieux permettant d’intercéder avec les Dieux, il faut bien subvenir à leurs besoins et l’instauration de l’impôt devient nécessaire.

Dans l’Égypte antique, les paysans étaient déjà lourdement taxés par l’impôt et dans la France du Moyen-Age, la situation de ces derniers n’est guère meilleure. A la corvée, un impôt en nature qui consiste à donner du temps de travail en échange de la protection du seigneur local, succède, surtout à partir du XIe siècle, la taille qui se paye en espèce et à laquelle s’ajoute bientôt la dîme, un autre impôt en nature payé à l’Église ou au seigneur, puis la gabelle, un impôt indirect payé sur certaines denrées de première nécessité comme les draps, le vin ou sel, sans compter bien sûr les droits d’octroi de péage ou de douane…

Le Paiement de la dîme (tableau de Pierre Bruegel le Jeune / musée des Beaux-Arts de Bruges)

Face à cette pression fiscale croissante, les gueux se révoltent, comme l’a rappelé un certain professeur Raymond Butcher, enseignant à la Harvard Business School, dans une conférence intitulée « Les révoltes fiscales, toujours ? », présentée devant le Département d’Histoire de l’Université de Cergy-Pontoise et dont Médiapart s’est fait l’écho.

Le sujet ne manque pas d’intérêt car il montre à quel point le rapport à l’impôt a évolué dans la société française depuis l’Ancien Régime. Une des premières révoltes fiscales que notre pays ait connues et que fait revivre cet érudit est celle des Cabochiens en 1413. A l’époque, le Roi Charles VI qui venait de convoquer les États Généraux pour obtenir de lever de nouveaux impôts permettant de faire face au train de vie dispendieux de la cour, se heurte à une révolte populaire, menée par un certain Simon Caboche, à la tête de la toute puissante corporation des bouchers. Prélude à la Révolution de 1789, les insurgés s’emparent de la Bastille, comme avant eux, en 1382, l’avait déjà fait le Peuple de Paris à l’occasion de la révolte des Maillotins, déjà en rébellion contre un taux d’imposition jugé exorbitant.

La révolte des Nu-pieds (gravure éditée à Rouen)

Et ceci n’est que l’un des épisodes d’une longue série de révoltes populaires contre le poids jugé exorbitant des impôts. En 1637, sous le règne de Louis XIII, ce sont les Croquants du Périgord qui se soulèvent : une véritable jacquerie paysanne contre laquelle il faudra mobiliser plus de 3000 soldats pour en venir à bout. Et deux ans plus tard, ce sont les Nu-pieds de Normandie, ces ancêtres des Sans-dents, qui se révoltent à leur tour contre l’instauration de la gabelle sur le sel. Là encore, la répression est sanglante et sans pitié.

Il y aura bien d’autres révoltes populaires par la suite, contre une fiscalité jugée excessive. On pourrait même entrevoir une lointaine filiation entre ces soulèvements plus ou moins spontanés et le mouvement des Bonnets Rouges qu’a connu récemment la Bretagne pour protester, avec succès, contre l’instauration de l’écotaxe pour les poids lourds.

Manifestation violente des Bonnets Rouges devant le portique écotaxe de la RN12 (photo © Eric Rannou / Le Télégramme de Brest)

Mais la thèse que développe le professeur Butcher est quelque peu différente. Selon lui, le peuple s’est désormais résigné à payer l’impôt et n’en est plus à rassembler fourches et gourdins pour aller affronter les forces de l’ordre afin de protester contre la pression fiscale. En revanche, et toujours selon lui, « les réticents, les contestataires et les pourfendeurs de l’impôt sont aujourd’hui les actionnaires, les milliardaires, les banques, le CAC 40, les fonds d’investissement et leur partie la plus mystérieuse, les hedge funds, en français les fonds spéculatifs ».

Les Pigeons, un mouvement de défense des entrepreneurs français qui maîtrise bien sa communication… (source : Le Monde)

Certes, comme le souligne le conférencier, ces privilégiés ne se rebellent pas ouvertement contre la pression fiscale, encore que les exemples soient nombreux de mouvements de protestations de la sorte : qu’on se rappelle les fameux Pigeons, ces patrons qui avaient réussi à faire reculer le gouvernement Ayrault dans sa tentative de rééquilibrer la taxation des revenus du capital, ou encore le Rassemblement des contribuables français du poujadiste boursicoteur Nicolas Miguet dont les affiches fleurissent régulièrement dans nos rues pour hurler à la spoliation d’État.

Mais selon R. Butcher, la pratique de ceux qui refusent l’impôt est devenue plus insidieuse : plutôt que de protester contre la taxation, le plus efficace, pour ces hommes d’affaires, généralement proches du pouvoir, est plutôt d’user de leur influence et de leurs réseaux pour faire en sorte d’échapper à la pression fiscale en toute légalité.

Dessin de Deligne publié dans La Croix

Il cite pour exemple, en appui à sa démonstration, le dossier LuxLeaks, ce scandale financier dénoncé en novembre 2014 à la suite des investigations du Consortium international des journalistes d’investigation du Center for Public Integrity : des milliards d’euros de recettes fiscales évaporées grâce à des accords fiscaux conclus de gré à gré entre le gouvernement du Grand-Duché du Luxembourg et plus de 300 multinationales, parmi lesquelles Apple, Amazon, Ikéa, Pepsi, mais aussi BNP Paribas, Crédit Agricole, Axa, et bien d’autres encore.

Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg de 1995 à 2013 et président de la Commission européenne depuis 2014, se rit de la lutte contre les paradis fiscaux… (photo © Francois Lenoir / Reuters)

Le principe de cette fraude fiscale à grande échelle était des plus simples puisqu’il reposait tout simplement sur des accords secrets passés entre l’État du Luxembourg, dont le premier ministre n’était autre que Jean-Claude Juncker, l’actuel président de la Commission européenne, et des centaines de multinationales afin de faire bénéficier à ces dernières de taux d’imposition dérisoires, parfois inférieurs à 1 %. Libre ensuite à ces entreprises de gérer leur organisation interne de manière à rapatrier au Luxembourg l’essentiel de leurs recettes européennes, grâce à des jeux d’écritures, et les voilà quasiment exemptes d’imposition grâce au bon docteur Juncker qui a alors beau jeu de pointer du doigt les États en déficit budgétaire pour cause de rentrées fiscales insuffisantes…

Tout le monde peut constater l’ampleur de cette évasion fiscale massive que pratiquent les multinationales, mais aussi la timidité avec laquelle sont pointés du doigts les paradis fiscaux sans qui ne pourrait se faire ce détournement de fonds qui siphonne les rentrées fiscales des États et rend si difficile la mise en œuvre de politique publiques ambitieuses.

Dessin de Bar (source : BarActu)

L’Union européenne vient d’ailleurs tout juste de publier une nouvelle liste noire de 17 pays considérés comme paradis fiscaux parmi lesquels les Émirats Arabes Unis, Bahreïn, la Corée du Sud, Panama ou encore la Tunisie et la Mongolie. Aucun pays européen ne figure sur cette liste bien évidemment, pas même l’île de Jersey et encore moins le Luxembourg, la Suisse ou l’Irlande. L’honneur est donc sauf, même si certaines mauvaises langues ont la désagréable impression qu’on se moque du monde. Même le très libéral commissaire européen à la fiscalité Pierre Moscovici considère que cette liste reste « une réponse insuffisante face à l’ampleur de l’évasion fiscale à l’échelle mondiale ». On ne saurait mieux dire en effet…

L.V.

Velos Decaux : la fin d’un modèle ?

5 décembre 2017

Les sucettes Decaux, même à Carnoux

Décédé en mai 2016, le milliardaire autodidacte Jean-Claude Decaux avait réussi à bâtir en quelques années un véritable empire industriel, leader mondial du marché des fabricants et installateurs de mobilier urbain. Son idée de génie : installer à ses frais du mobilier urbain en obtenant des collectivités qu’elles lui cèdent les droits publicitaires correspondant. Il avait commencé en 1964 par les abribus, posés gratuitement mais dont la location des espaces publicitaires lui a rapporté une fortune. Il a continué avec les panneaux d’affichage déroulant et les fameuses « sucettes Decaux », tout en consolidant son empire via notamment le rachat de l’annonceur Avenir, cédé en 1999 par Vivendi.

En 2005, Decaux a eu une nouvelle idée : celle de proposer au maire de Lyon, un certain Gérard Collomb, de mettre à disposition un réseau de vélos en libre-service, toujours en se rémunérant pour l’essentiel sur les recettes des espaces publicitaires du mobilier urbain. A l’époque, l’entreprise JCDecaux jouissait de contrats particulièrement lucratifs avec les collectivités territoriales qui, par naïveté ou par complicité, lui abandonnaient ces recettes en échange d’une redevance dérisoire payée par l’entreprise pour pouvoir installer sur l’espace public ses panneaux d’affichage.

Quand les collectivités ont commencé à comprendre qu’elles se faisaient plumer depuis des années par cet opérateur, il a bien fallu lâcher un peu de lest et c’est alors que Decaux s’est mis à proposer de nouveaux services pour éviter que les collectivités n’aient l’idée saugrenue d’augmenter le montant de sa redevance. Le 19 mai 2005 donc, Gérard Collomb a eu l’insigne privilège d’inaugurer le Vélo’v, premier vélo en libre-service à la française : 4 000 bicyclettes, réparties dans 300 stations à Lyon et à Villeurbanne.

Jean-Claude Decaux et Gérard Collomb lors de l’inauguration des Vélo’v à Lyon en 2005 (source © archives du Grand Lyon / revue Métropoles)

L‘idée du vélo en libre service n’était pas nouvelle puisqu’en 1976 déjà, l’emblématique maire de La Rochelle, Michel Crépeau, avait mis à disposition de ses administrés 300 vélos jaunes gratuits, suivi dans les années 1990 par d’autres villes dont Copenhague, Vienne ou Rennes. Mais forcément, la force de frappe de JCDecaux fait passer l’expérience à une dimension très supérieure, d’autant que l’implantation lyonnaise est suivie rapidement par d’autres.

Station Vélib’ (source © JCDecaux)

Dès 2007, la filiale Cyclocity de JCDecaux se présente comme le n°1 mondial du vélo en libre service en revendiquant la mise disposition de près de 30 000 vélos dans 10 villes dont Paris et ses 16 000 Vélib’, mais aussi Toulouse, Orléans ou Montpellier. Comme tout partenariat public-privé le dispositif est en effet particulièrement séduisant pour les élus locaux puisqu’il permet d’offrir à la population un service quasi gratuit sans avoir besoin d’investir, simplement en abandonnant des recettes publicitaires.

Pour l’usager, le coût est minime puisque, à Lyon comme à Paris, l’abonnement annuel ne dépasse pas 30 € et donne droit à une utilisation quasi illimitée des vélos, sous réserve de ne pas dépasser la durée de location de 30 mn qui est gratuite. Pour peu que les stations soient suffisament rapprochées et effectivement achalandées, cela permet de réaliser sans débourser davantage la quasi totalité des déplacements urbains du quotidien.

Pour autant, un tel dispositif a un coût qui est loin d’être négligeable. Il faut bien entendu de lourds investissements pour fabriquer les vélos eux-mêmes qui coûtent 600 € pièce, avec leur système sophistiqué d’antivol, qui n’empêche pas qu’à Paris la quasi totalité des 20 000 Vélib’ est volée chaque année : même si on retrouve la plupart d’entre eux, il en manque quand même 2 500 à l’appel tous les ans… Et il faut aussi installer les stations et leur bornes d’appel, assurer la maintenance de l’ensemble qui s’avère particulièrement exposé au vandalisme, et bien entendu participer à la gestion de la clientèle et surtout du parc de bicyclettes.

Cadavre de Vélib’ (source © Chroniques de Paname)

A l’usage, on se rend compte en effet rapidement que certaines stations se vident très rapidement tandis que d’autres débordent. A Paris, les touristes trouvent très agréables de prendre un vélo près du Sacré-Coeur et de dévaler les rues de Montmartre pour rejoindre leur hôtel, mais il ne leur viendrait pas à l’idée de suer sang et eau pour faire le trajet inverse : il faut donc que le personnel de Cyclocity remonte chaque jour des centaines de vélos pour réalimenter les stations les plus prisées.

Un véritable travail de Sysyphe donc, qui explique en partie pourquoi les vélos en libre service coûtent en réalité une fortune : de l’ordre de 2 000 €/an pour chaque vélo selon les chiffres communiqués par JCDecaux, plus probablement de l’ordre du double selon l’économiste Frédéric Héran. Un article du Monde paru en 2015 faisait d’ailleurs état d’un coût annuel par vélo estimé à 2 250  à Orléans, 2 413  à Rennes, et 3 267  à Marseille 1000 Vélo ont été mis en place fin 2007, uniquement dans les quartiers sud de la ville, pour un taux d’utilisation dérisoire du fait de la très déplorable qualité du service, régulièrement critiquée par le Collectif cyclistes enragés.

Face à de tels coûts, certaines collectivités ont rapidement jeté l’éponge. C’est le cas d’Aix-en-Provence où 200 V’Hello avaient été installés en mai 2007 par JCDecaux. Pointé en 2010 par un rapport de la Chambre régionale des comptes, le contrat passé avec la société JCDecaux a été dénoncé un an plus tard, moyennant une confortable indemnisation de l’opérateur, et l’ensemble des 16 stations qui n’avaient quasiment pas été utilisées a été démonté dès juillet 2011 : un beau gâchis !

Vélo marseillais (source © Collectif cyclistes enragés)

Il y a d’ailleurs fort à parier que le réseau installé sur Marseille sous la sobre appellation Vélo connaisse prochainement le même sort du fait de son taux d’utilisation en constante décroissance, les utilisateurs ayant été rapidement découragés par la mauvaise gestion de la régulation des stocks et le niveau de maintenance très insuffisant des bicyclettes : à quoi bon emprunter un vélo pour un trajet de 20 mn s’il faut 15 mn pour chercher un vélo disponible en état de fonctionner et tourner ensuite pendant aussi longtemps à la recherche d’une place libre où le déposer ?

A Paris même, après 10 ans de contrat passé avec JCDecaux, le syndicat Autolib’ Velib’ Métropole, désormais en charge du dossier, vient de lancer un nouvel appel d’offre sur un modèle radicalement différent puisque cette nouvelle délégation de service public concerne exclusivement la gestion des vélos en libre service, totalement déconnectée désormais de l’affichage publicitaire. Et curieusement, JCDecaux s’est avéré incapable de faire une offre à la hauteur de son concurrent direct, un groupement d’entreprises mené par la start up montpelliéraine Smoove qui a donc emporté le morceau. Un marché qu’elle a estimé à la bagatelle de 478 millions d’euros pour le coût de l’investissement et de l’exploitation du parc de vélos sur 15 ans.

Le pari est loin d’être gagné car l’opérateur va devoir désormais se rémunérer uniquement sur les recettes du Vélib’, moyennant un taux d’intéressement compris entre 15 et 20 %. Encore faut-il que les quelques 300 000 abonnés du dispositif actuel restent fidèles au service, dont la qualité s’est fortement dégradée depuis que JCDecaux sait qu’il n’est plus dans la course malgré ses tentatives de recours judiciaire. En attendant la construction des 1400 stations prévues par Smoove et la mise en service des 24 000 nouveaux vélos, il devient en effet bien difficile de trouver encore une place pour accrocher son vieux Vélib’ dans les quelques stations pas encore démontées et qui sont désormais encombrées d’épaves de vélos inutilisables mais que Cyclocity se garde bien de remettre en état.

Vélib’ hors d’usage (photo © Martine Bréson / Radio France)

Et la concurrence pointe déjà le bout de son nez avec de très nombreux opérateurs qui profitent de la situation pour imposer leur propre modèle. Une start up de Hong Kong a ainsi commencé à envahir les trottoirs parisiens avec ses vélos verts Gobee qu’on déverrouille simplement en flashant un QR code sous la selle avec son smartphone et qu’on peut ensuite laisser n’importe où, de même que ceux de son concurrent singapourien oBike qui lui a rapidement emboîté le pas, en attendant l’arrivée du géant chinois Ofo.

La mairie de Paris commence à s’arracher les cheveux en voyant cette invasion de bycyclettes en libre service qui risquent de ruiner le renouvellement de la flotte que Smoove s’apprête à opérer. Elle réfléchit donc à l’instauration d’une redevance d’occupation de l’espace public pour ces nouveaux opérateurs, tandis que certains lorgnent du côté du Velhop de Strasbourg qui a opté, comme d’ailleurs l’agglomération de Grenoble avec son Métrovélo, pour un dispositif très différent de location de longue durée qui rend l’usager responsable du vélo et se doit de le rapporter là où il l’a emprunté. Un système nettement moins coûteux puisqu’il revient à 400 € par an et par vélo, soit dix fois moins que les Vélib’ parisiens ou les Vélo marseillais : de quoi alimenter en effet la réflexion…

L.V.  

Carnoux en noir et blanc…

3 décembre 2017

Il y a un peu plus de trois mois déjà, le 19 août 2017, la zone boisée située entre Aubagne et Carnoux s’embrasait. Il avait fallu alors une mobilisation exceptionnelle des services d’incendie et de secours pour parvenir in extremis à arrêter les flammes le long de l’avenue Jean Bart, sans pouvoir pour autant empêcher que plusieurs haies de thuyas ne se transforment en torches dans les jardins des propriétés les plus exposées. Une fois l’incendie maîtrisé, c’est un spectacle de désolation qui s’étend désormais sur tout le flanc nord de la commune, visible même depuis l’espace, et qui vient rappeler à chacun à quel point la ville est vulnérable face à ce type de risque naturel.

Les chutes de neige survenues hier et qui ont saupoudré quelques centimètres de poudreuse dans les rues de Carnoux ont tranformé en quelques heures ce paysage dévasté, noir et calciné, devenu comme par enchantement d’une blancheur éclatante.

Ce matin, sous le soleil revenu, le spectacle était saisissant de contraste entre le sol recouvert d’un mince manteau neigeux quasi continu et les branches sombres, tordues, comme torturées par l’incendie, qui se dressaient vers le ciel, d’un bleu intense. De quoi rappeler à chacun la triste réalité de ce feu de forêt qui a bien failli réduire la commune à l’état de cendre, comme bien d’autres villes dans le monde exposées elles-aussi à de terribles feux de forêt cet été et qui n’ont pas eu la possibilité d’être protégées.

L.V.  

Il neige sur Carnoux-en-Provence…

2 décembre 2017

C’est l’hiver et il neige. Malgré les effets du réchauffement climatique global, voilà qui n’a rien d’extraordinaire à cette saison. Mais quand même, ce n’est pas tous les jours, ni même tous les ans, que la ville de Carnoux-en-Provence, pas plus d’ailleurs que ses voisines Aubagne, Aix-en-Provence ou encore Marseille se réveillent recouvertes d’un blanc manteau neigeux comme c’est le cas depuis ce matin, samedi 2 décembre.

Notre-Dame d’Afrique sous la neige, le 2 décembre 2017

En ce jour anniversaire de la victoire napoléonienne d’Austerlitz contre les armées russes et autrichiennes, il neige donc depuis ce matin sur les Bouches-du-Rhône entre la région aixoise et l’étang de Berre. Dans le Var voisin, on signalait déjà 15 cm de neige ce matin au lever du jour et 3000 foyers étaient privés d’électricité du fait des ruptures de lignes aériennes.

A Carnoux, la couche de neige ne dépassait pas quelques cm au même moment mais il a continué à neiger toute la matinée et la ville s’est donc parée de ses habits d’hiver, pour quelques heures tout au plus car les chutes de neige devraient s’arrêter en milieu de journée selon les prévisions de Météo France, avec toutefois des risques de verglas possibles dans la nuit.

Quoi qu’il en soit, le spectacle de Carnoux sous la neige, même sans soleil, est suffisamment rare pour ne pas en profiter et jeter un œil par la fenêtre sur les pins saupoudrés de neige…

Un mail inhabituellement déserté dans la traversée de Carnoux

Une circulation devenue momentanément quelque peu périlleuse

Le Centre culturel sous la neige

Devant la médiathèque Albert Camus

Des pins largement saupoudrés de neige

La mairie éventrée, blanchie sous le harnais

Les cèdres devant l’hostellerie de la Crémaillère

Deux ours polaires en train de batifoler dans le parc Tony Garnier…

L.V.  

Vous reprendrez bien un peu de glyphosate ?

30 novembre 2017

« L’homme est un animal doué de raison », disait le philosophe Aristote. C’est parfois à se demander. Prenons l’affaire du glyphosate. Voilà un produit miracle, mis sous le marché en 1974 sous le doux nom de Roundup et qui a fait la fortune de la firme Monsanto, devenant en quelques années le pesticide le plus vendu au monde : pas moins de 800 000 tonnes par an dont plus de 10 000 tonnes rien qu’en France. Le brevet est tombé dans le domaine public en 2000 mais il continue à rapporter la bagatelle de 5 milliards de dollars chaque année à la firme Monsanto, désormais tombée dans l’escarcelle du géant allemand Bayer.

Les agriculteurs affiliés à la FNSEA ne jurent que par lui et considèrent qu’il est désormais impossible à l’agriculture française de se passer du glyphosate. Comme l’a affirmé Eric Thirouin, secrétaire général de la FNSEA à un journaliste du Monde, interdire l’utilisation de cet herbicide, reviendrait « à poser un boulet à l’agriculture française » et coûterait pas moins de 2 milliards d’euros à une filière nationale déjà bien mal en point. La raison d’un tel surcoût : il faudrait que les céréaliers en reviennent à la charrue et se remettent à labourer leurs terres, ce qui les obligerait « à augmenter leur consommation de gas oil et leurs émissions de CO2 ».

Un véritable scénario catastrophe qui laisse pantois. Certes, nous voilà partiellement rassurés, nos agriculteurs ne seront pas obligés d’en revenir pour autant à l’araire tirée par des bœufs, voire à la daba. Mais tout de même, de là à prétendre que le glyphosate est la meilleure arme qu’on ait trouvée pour protéger l’environnement et combattre le réchauffement climatique, voilà qui paraît un peu fort de café.

Pour labourer profond, il faut ce qu’il faut… (source : Massey-Fergusson)

On en vient même à se demander, lorsqu’on voit le nombre de tracteurs dernier cri, avec cabine insonorisée équipée de GPS, en train de tracer leurs sillons dans les plaines céréalières de la Beauce ou de la Brie, si certains ne seraient pas en train de pousser un peu loin le bouchon en voulant nous faire croire qu’on a arrêté depuis belle lurette de retourner les champs et que, grâce au glyphosate, tout la profession s’est convertie à la permaculture…

Voilà en tout cas une situation bien peu rationnelle en apparence. Alors qu’en Europe et singulièrement en France, la demande en produits issus de l’agriculture biologique explose, au point qu’on est obligé d’importer massivement pour y faire face, la majorité active (ou du moins la plus bruyante) de la profession agricole se bat pour conserver le droit d’utiliser des produits phytosanitaires dont l’effet sur les sols et sur l’environnement est catastrophique, avec pour principal argument que c’est le seul moyen pour produire à bas coût et répondre ainsi aux diktats de la grande distribution.

La filière agricole et le ministre de l’agriculture en tête, se sont ainsi bruyamment félicités de la décision honteuse prise le 27 novembre 2017 par les États membres de l’Union européenne à une large majorité de prolonger de 5 ans la licence d’exploitation du glyphosate malgré tous les risques qu’il représente non seulement pour l’environnement mais aussi pour la santé humaine puisqu’il est désormais considéré comme « cancérogène probable » suite à une étude publiée en mars 2015 par le Centre international de recherche contre le cancer qui dépend de l’OMS.

Un dessin de Deligne (source : Urtikan)

La déclassification en mars 2017 des fameux « Monsanto papers » indique d’ailleurs que la firme américaine a découvert ce pouvoir mutagène du glyphosate dès 1999 et a tout fait depuis, grâce à son réseau d’influence auprès d’experts internationaux reconnus, pour semer le doute à ce sujet et publier nombre de résultats d’études qui tendent à prouver le contraire pour renforcer sa position.

Voilà en tout cas qui montre, une fois de plus, à quel point il est difficile, sur des dossiers aussi complexes et qui comportent de tels enjeux économiques, de prendre des décisions qui seraient conformes à l’intérêt général. Difficile d’ailleurs de ne pas faire le parallèle avec le cas de l’amiante dont on connait les dangers depuis les années 1890 mais pour laquelle il a fallu attendre 1997 pour que son utilisation soit enfin interdite en France.

Monument dédié aux victimes de l’amiante à Condé-sur-Noireau

Les propriétés de ce matériau étaient telles qu’il a été massivement utilisé dans l’industrie et la construction, sous forme d’amiante-ciment, en renforcement des enrobés routiers, comme isolant thermique ou encore dans les garnitures de freins. Pendant des décennies, des générations entières d’ouvriers ont été exposées à l’inhalation de fibres d’amiante dont l’accumulation dans les poumons est la cause de cancer. Rien qu’en France, 6 500 cas de maladie professionnelle liée à l’amiante ont ainsi été reconnus pour la seule année 2005 et on considérait en 2015 que chaque année de l’ordre de 2 200 personnes développent un cancer du fait de l’amiante et que 1 700 personnes en meurent.

C’est en 1899 qu’a été constaté le premier décès imputé directement à l’amiante et en 1906 déjà un inspecteur du travail s’alarmait des nombreuses pathologies des ouvriers dans une filature de Condé-sur-Noireau, là même où en 1972 Ferrodo installera une usine de garnitures de frein dans laquelle plusieurs centaines d’ouvriers seront victimes d’exposition grave aux fibres d’amiante.

Bâtiments de l’ancienne mine d’amiante de Canari en Corse (photo © Gérard Baldocchi, Corse Matin)

Mais pendant très longtemps, les syndicats de travailleurs ont milité aux côté du lobby des entreprises de l’amiante pour lutter contre toute limitation de l’utilisation de ce produit considéré lui-aussi comme indispensable, de même que les Corses se sont battus pour conserver leur mine d’amiante à Canari ou que les élus locaux un peu partout se sont démenés pour maintenir en activité les usines Eternit comme à Port-de-Bouc où le site est désormais ornée d’un monument aux morts dédié aux victimes de l’amiante.

Travaux de désamiantage dans les locaux de l’université de Jussieu (source : EPAURIF)

Il a fallu pour que l’on cesse enfin d’utiliser ce produit nocif que l’on se rende compte que ce n’était pas seulement les professionnels qui étaient touchés mais la société toute entière. Alors qu’en 1994 six enseignants exposés à l’amiante dans un lycée de Gérarmer décèdent et qu’apparaissent les premières victimes sur le site de la faculté de Jussieu, l’inénarrable Claude Allègre, toujours aussi lucide, en est encore à railler, en 1996, « un phénomène de psychose collective ». C’est sans doute ce qu’il dirait aujourd’hui de la phobie du glyphosate, s’il avait conservé un minimum de crédibilité pour qu’on lui tende encore un micro…

En 2005, un rapport parlementaire faisait état de 35 000 morts dus à l’exposition à l’amiante en France entre 1965 et 1995 et de plusieurs milliers de décès supplémentaires attendus entre 2005 et 2030. Notons également que le Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante a déjà déboursé plus de 2 milliards d’euros en une dizaine d’années et que le désamiantage de la seule université de Jussieu a déjà coûté de l’ordre de 2 milliards d’euros également. De quoi largement relativiser les arguments de la FNSEA qui voudrait nous faire croire que, pour le glyphosate comme pour d’autres dossiers, la meilleure solution est encore de foncer dans le mur en fermant les yeux…

L.V. 

Ordures ménagères : faut-il vraiment trier ses déchets ?

28 novembre 2017

Ordures ménagères dans les rues de Marseille (photo © Robert Poulain, source Destimed)

Le traitement des ordures ménagères fait partie de ces dossiers complexes que les collectivités ont bien du mal à gérer. Leur volume ne cesse d’augmenter : chaque Français jette plus d’1 kg de déchet chaque jour, soit 573 kg par an, et cette quantité a doublé au cours des 40 dernières années ! Et les solutions techniques pour les traiter sont de plus en plus coûteuses.

Le simple enfouissement des ordures pose de sérieux problèmes environnementaux et tend à disparaître, sauf pour les déchets ultimes, dans des conditions très contrôlés, d’autant que plus personne n’accepte l’ouverture d’une décharge à côté de chez lui. Mais on enfouit encore près de 30 % de nos déchets, ce qui montre à quel point le recyclage reste largement à développer.

L’incinération, qui concerne désormais de l’ordre d’un tiers du traitement des déchets, crée également de sérieuses réticences de la part du voisinage et n’est rentable que pour de gros volumes. Le coût moyen de traitement des ordures par incinération, comme cela est pratiqué pour l’agglomération marseillaise, est évalué par l’ADEME à 121 € la tonne (en 2013) mais les coûts augmentent rapidement lorsque les volumes à traiter sont faibles, du fait des charges fixes élevées. Il existe actuellement en France plus de 125 unités d’incinération, dont la plupart (moins de 70 % en réalité) valorisent l’énergie produite (en alimentant des réseaux de chaleur).

Incinérateur d’ordures ménagères à Fos-sur-Mer (photo © Pierre Ratcliffe)

En France, on estime le volume global de déchets produits annuellement à 355 millions de tonnes dont l’essentiel provient des chantiers de construction (estimé à 250 Mt) et, dans une moindre part (6Mt environ) de l’activité économique industrielle. La part des ordures ménagères proprement dite représente de l’ordre de 17 Mt, à laquelle s’ajoute à peu près autant de déchets issus des artisans et commerçants et qui sont généralement collectés en même temps, ainsi que 4 Mt produits par les collectivités elles-mêmes, soit environ 38 millions de tonnes de déchets à traiter chaque année par les collectivités.

Décharge sauvage d’ordures ménagères sur le littoral méditerranéen (source © Ecologie Nature)

Voilà qui fait un volume considérable et qui coûte très cher à la société : de l’ordre de 10 milliards d’euros chaque année (dont la motié payée directement par les ménages via la taxe d’enlèvement des ordures ménagères) alors que ce montant n’était que de 3,5 milliards en 1990, à une période où les déchets étaient moins nombreux, plus facilement dégradables et surtout où l’on se contentait encore bien souvent de les entasser dans la nature dans de simples décharges, ce qui limitait les coûts à la collecte et au transport…

Une partie de ces déchets, déposés en déchetterie ou collectés en porte à porte via les poubelles jaunes peut être recyclée via différentes filières, pour l’essentiel largement subventionées car encore peu rentables économiquement. Mais près de la moitié de ce volume est constituée d’ordures ménagères et assimilées qui s’entassent dans nos poubelles grises et ne peut être facilement valorisée. Malgré toutes les campagnes de sensibilisation et d’information qui se multiplient depuis des années, le tri individuel des déchets n’est pas partout entré dans les mœurs et l’agglomération marseillaise fait partie des mauvais élèves.

On observe bien une amélioration globale du taux de recyclage qui dépasse désormais la barre des 60 % pour les emballages du programme Eco-emballage (mais plafonne encore en dessous de 45 % pour les emballages industriels…). Tous les immeubles collectifs sont loin d’être équipés pour la collecte sélective et les erreurs de tri sont telles que bien des containers collectés de la sorte s’avèrent inutilisables, d’autant que les règles de tri sont évolutives, plus complexes qu’il n’y paraît, et varient d’une collectivité à l’autre. En gros, seule une petite moitié des déchets recyclables fait l’objet d’un tri effectif à la source, via les dispositifs d’apport volontaire ou via la collecte sélective en porte à porte.

Plaquette pédagogique pour le tri des déchets, éditée par la société Eaux de Marseille

Face à ce constat, certains ont eu l’idée de mieux valoriser le tout venant issu de nos poubelles grises en procédant à leur tri de manière automatique. C’est le processus qu’a mis au point la société Vacher et qui est à l’œuvre depuis mi-2014 dans l’écopôle Altriom en Haute-Loire. A l’origine de cette initiative, un appel d’offre de la communauté d’agglomération du Puy-en-Velay, alliée avec la communauté de communes du Pays de Saugues et deux syndicats intercommunaux voisins de collecte et de traitement des ordures ménagères, celui des Monts du Forez et celui d’Emblavez-Meygal.

Ces colectivités se heurtaient depuis des années à l’impossibilité d’ouvrir un nouveau centre d’enfouissement des déchets. La solution proposée par le groupement consiste à trier les ordures ménagères en séparant de manière automatisée la matière organique d’une part (valorisée par compostage), et les emballages plastiques et métalliques ainsi que les papiers-cartons d’autre part, qui pourront ainsi être recyclés. Le reste, considéré pour l’essentiel comme combustible solide de récupération, est incinéré dans des fours de cimenteries locales, à l’exception d’une part de refus qui correspond grosso modo à 10 % du volume initial et qui, lui, doit effectivement être envoyé dans un centre d’enfouissement pour déchets ultimes. Tout le système repose sur un dispositif breveté très sophistiqué capable d’ouvrir les sacs de déchets et de traiter 20 tonnes par heure à raison de 21 heures par jour, avec plusieurs flux de valorisation, un bel outil technologique, pour un coût tout à fait compétitif puisqu’il est estimé entre 60 et 100 € la tonne !

Vue de l’usine Altriom au Puy-en-Velay (source Altriom)

Bien entendu, les concepteurs d’un tel système, pompeusement dénommé 3Wayste, le présentent comme révolutionnaire puisqu’il permettrait de valoriser 90 % des ordures ménagères entrantes alors que le système de collecte sélective en porte à porte, au Puy-en-Velay comme à Carnoux-en-Provence, ne dépasse guère les 16 %… A se demander d’ailleurs s’il est bien raisonnable de poursuivre cet effort de tri sélectif volontaire à la source auquel les Français semblent totalement rétifs quand on en voit les piètres résultats alors qu’il est en vigueur depuis des années et devrait désormais être entré dans les habitudes au vu de tous les efforts pédagogiques entrepris, y compris en milieu scolaire depuis le plus jeune âge

C’est d’ailleurs ce que préconise le directeur du centre Altriom qui envisage désormais de supprimer carrément la collecte sélective dans le centre-ville du Puy. Un choix statégique qui serait certainement vécu comme une incroyable reculade de la part de tous ceux qui se battent depuis des années pour que chaque citoyen prenne conscience qu’il doit être acteur de la gestion de son environnement et que réduire ses déchets en triant tout ce qui peut-être valorisé fait partie des gestes qui lui incombent en toute responsabilité… D’autant qu’en réalité le système revient à envoyer entre 38 et 46 % de ses flux de déchets entrants directement dans les fours de cimenterie.

Voilà en tout cas un beau débat de société en perspective !

L.V.  

Téléthon à Carnoux : Katulu ? s’engage !

26 novembre 2017

Le groupe de lecture Katulu ?, actif à Carnoux depuis maintenant une dizaine d’année, et désormais rattaché à l’association Le Cercle Progressiste Carnussien, se réunit tous les mois pour échanger autour de livres lus ou relus récemment par ses membres, dans un esprit des plus convivial. De brefs compte-rendus de ces discussions et de ces impressions de lectures sont diffusés régulièrement sur ce blog, à défaut de pouvoir être mis à disposition de ceux qui fréquentent la médiathèque municipale.

En septembre 2016, à l’occasion du Jubilé de Carnoux, Katulu ? avait organisé avec un certain succès une séance publique autour du thème de l’exil, permettant de faire découvrir ou redécouvrir cinq livres ayant trait à ce sujet douloureux.

Une belle expérience renouvelée en mars dernier avec l’invitation de Marie-France Clerc venue présenter en public son ouvrage intitulé Cinq zinnias pour mon inconnu, une « fiction où tout est vrai », quelque peu autobiographique et centrée sur l’histoire récente de l’Ukraine. Là aussi, une belle occasion d’échanger autour d’un livre et avec son auteur en toute convivialité, pour rappeler à quel point la littérature peut rapprocher et être source d’enrichissement mutuel.

A l’occasion du prochain Téléthon pour lequel la municipalité de Carnoux s’engage traditionnellement en mobilisant son très riche tissu associatif, Katulu ? et le CPC ont donc répondu présents et proposé d’organiser une nouvelle rencontre publique autour de cinq livres qui tous évoquent, d’une manière ou d’une autre la notion de tolérance et d’humanité. Cinq ouvrages très différents les uns des autres, de par leur style et leur vision, qui donnent à voir des regards divers sur la part d’humanité présente en chacun de nous…

Des Antilles au Liban, des champs de cannes à sucre à ceux de betteraves du plateau picard, des décors très différents pour des histoires singulières d’êtres humains confrontés à l’intolérance. Surmonter les traumatismes de l’enfance ou construire un rêve de fraternité autour d’une scène de théâtre dans un monde en guerre, autant d’expériences humaines qui poussent chacun à réfléchir sur le regard que nous portons sur les autres et la manière de vivre en société.

Cette séance publique de Katulu ?, ouverte à tous ceux qui le souhaitent, intitulé « Tolérance rêve ou réalité, un désir d’humanité », se tiendra le jeudi 7 décembre 2017 à 18h30 dans la salle du Clos Blancheton située en plein centre de Carnoux, derrière la mairie, en haut de la rue Tony Garnier. Amoureux des livres, curieux ou simplement citoyens s’interrogeant sur la complexité des rapports humains, venez nombreux échanger autour de ce thème avec les membres de Katulu ?,

Et le surlendemain, samedi 9 décembre, à partir de 17h, Katulu ? et le Cercle Progressiste Carnussien seront également présents sur un stand installé dans la salle du Mont Fleuri pour proposer à la vente pour des sommes modiques, des livres d’occasions au bénéfice de l’Association française contre la myopathie AFM Téléthon à qui sera reversée l’intégralité de la recette. Là aussi, n’hésitez-pas à venir nous rejoindre sur le stand et à feuilleter les nombreux ouvrages qui seront présentés. Amis des livres, à très bientôt !

L.V.  

Échangeur routier ou casse-tête chinois ?

24 novembre 2017

Vue aérienne du centre de la paisible bourgade de Chongqing

Située dans la zone montagneuse du Sichuan, en bordure du Yangzi Jiang, un peu en amont du barrage des Trois-Gorges, la ville chinoise de Chongqing, dont l’agglomération regroupe quelque 12 millions d’habitants, à un ou deux millions près, fait partie de ces zones urbaines en pleine expansion.

En 2010, le gouvernement y a lancé la construction d’une zone économique de 1200 km² qui s’étend entre le fleuve Yangzi Jiang et la rivière Jialing. Les capacités d’accueil de l’aéroport ont été multipliées par cinq et le linéaire des lignes de métro par six. Huit ponts supplémentaires ont été construits pour traverser les deux voies navigables qui drainent de la ville. En Chine, quand on parle d’aménagement du territoire, on ne fait pas les choses à moitié…

Quelques-uns des ponts construits sur le Yangzi Jiang à Chongqing

Et bien entendu, le réseau routier destiné à desservir une telle conurbation tentaculaire, surnommée « ville brouillard » en raison de sa pollution chronique légendaire, s’est considérablement développé. En 2009 a ainsi été entrepris la construction d’un gigantesque échangeur routier situé au croisement d’une multitude de voies qui desservent globalement huit directions, parmi lesquelles l’île de Guangyang, l’aéroport international de Chongqing Jiangbei, le pont du Grand Temple du Bouddha, le pont Chaotianmen, Danzishi, Sigongli et la zone du jardin du thé.

L’échangeur routier de Huangjuewan

Il a fallu pas moins de huit années de travaux pour mener à bien un chantier aussi titanesque et l’ouvrage qui en résulte, finalement mis en service le 29 mai 2017, est pour le moins effrayant ! Cet échangeur, au nom imprononçable de Huangjuewan, qui rassemble au total 15 bretelles différentes, superpose en effet pas moins de cinq voies de circulation dont la plus haute culmine à 37 mètres au dessus du sol. Une vidéo diffusée par l’Express permet de se faire une petite idée de l’ouvrage.

Un véritable entrelacs de routes qui se croisent dans tous les sens comme un plat de spaghettis géants et qui a de quoi faire peur à l’automobiliste le plus aguerri. Un vrai cauchemar en tout cas pour les GPS les plus sophistiqués qui risquent d’avoir bien du mal à se repérer dans cette superposition de voies en tous sens…

Mais pas de panique : il paraît que si on se trompe de sortie il est possible de revenir au point de départ en moins de 10 mn. Voilà qui devrait rassurer les automobilistes de passage pas encore totalement familiarisés avec ce drôle d’échangeur quelque peu intimidant…

L.V.  

Lidl ou l’enfer du décor !

20 novembre 2017

Elise Lucet, présentatrice de l’émission Cash investigation (source : France Télévision)

L’émission Cash Investigation, produite par l’agence de presse Premières Lignes et présentée sur France 2 depuis 2012 par la journaliste Elise Lucet, n’a pas l’habitude de faire dans la dentelle. Les entreprises qui se trouvent piégées dans le feu des projecteurs y passent généralement un mauvais quart d’heure… Ce fut le cas lors de l’émission diffusée le mardi 26 septembre 2017 qui a atteint des records historiques d’audience avec pas moins de 3,8 millions de téléspectateurs ! Intitulée « Travail, ton univers impitoyable », elle dénonçait notamment les conditions de travail au sein des groupes Free et Lidl.

Chez Free, société créée en 2006 par Xavier Niel et fournisseur low cost d’accès internet, c’est son centre d’appel Mobipel, une filiale de l’opérateur basée à Colombes, près de Paris, qui était dans le viseur des journalistes d’investigation. Les licenciements s’y sont multipliés depuis un débrayage de quelques heures organisé en 2014 : l’émission en a dénombré 248, sur un site qui comptait environ 650 emplois ! Même si le numéro deux du groupe dément tout lien de cause à effet entre les deux, difficile de ne pas y voir la manifestation d’un management pour le moins expéditif…

Extrait de l’émission Cash investigation diffusée le 26 septembre 2017

D’autant que l’entreprise se distingue par un recours très fréquent au licenciement pour faute grave, donc sans versement d’indemnités ni préavis, et ceci pour des motifs « régulièrement jugés abusifs par les tribunaux de prud’hommes ». L’émission cite notamment le cas d’une responsable des ressources humaines elle-même licenciée pour faute grave, au motif qu’elle aurait eu le tort de procéder à des licenciements classiques pour « cause réelle et sérieuse », ouvrant donc droit à des paiements d’indemnités ! Une approche jugée totalement inappropriée par la Direction : depuis quand faudrait-il respecter les procédures et le droit des salariés ?

Quant au groupe de distribution alimentaire Lidl, il en prend sérieusement pour son grade dans cette émission à charge ! La société Lidl est pourtant une vénérable insitution puisque créée en 1930 par un certain Josef Schwarz sous la forme initiale d’un commerce de fruits exotiques aquel il a préféré donner le nom de son associé, Ludwig Lidl, car l’enseigne « Schwarzmarkt », qui signifie « marché noir », aurait pu prêter à confusion…

Enseigne du magasin Lidl de Carnoux-en-Provence

Depuis 1972, le groupe s’est spécialisé dans le hard-discount et possède désormais de l’ordre de 8 000 magasins répartis dans 26 pays. Implanté en France en 1988, Lidl y détient désormais plus de 1 500 points de vente, dont un à Carnoux ouvert en 2013 au Moulin des Calanques, et s’est quelque peu éloigné de son créneau du hard-discount initial, même si l’enseigne mise davantage sur les prix que sur la qualité des produits vendus pour attirer sa clientèle.

Toujours est-il que les conditions de travail pour les quelques 30 000 salariés de la société Lidl France, ne semblent guère enviables : harcèlement, pénibilité, licenciement et même suicide, bienvenue dans l’univers impitoyable du monde de la grande distribution… Une séquence en particulier a choqué les téléspectateurs : dans une conversation enregistrée entre un chef de magasin Lidl et son manager, ce dernier se met à hurler des menaces à l’attention de son subordonné : « Si je viens et que le magasin est mal tenu, je te promets que toi et moi on se verra toutes les semaines. Ça va être à feu et à sang. Je te mettrai six jours de mise à pied à longueur de temps, tu vas mourir ». Voilà qui dénote incontestablement une ambiance de saine émulation et de franche camaraderie au sein de l’entreprise…

Chez Lidl, comme dans de nombreuses autres entreprises sans doute, tout est fait pour augmenter la productivité, sans trop se préoccuper du bien-être des salariés, considérés avant tout comme des ressources jetables. On y excelle ainsi dans la polyvalence imposée aux caissières, ce qui permet d’éradiquer les temps morts et de réduire au strict minimum le personnel.

Dans les coulisses du monde du travail (source : Premières lignes)

On y a aussi développé la commande vocale qui règne en maître dans les entrepôts où une machine dicte aux préparateurs de commandes les tâches à effectuer, ce qui les transforme en robots qui s’épuisent à tenter de suivre les cadences infernales dictées par la machine. L’émission a ainsi constaté que le poids total des marchandises manipulées chaque jour par ces préparateurs de commande était proprement ahurissant, pouvant atteindre jusqu’à 8 tonnes ! De quoi générer lumbago et tassements de vertèbres à brève échéance.

Mais ce n’est pas très grave puisque le marché du travail actuel permet de licencier rapidement le personnel devenu inapte et de le remplacer par de la chair fraîche. Cash investigation a ainsi relevé que pas moins de 2196 salariés de l’enseigne ont été licenciés pour inaptitude sur les 5 dernières années alors que seuls 22 ont été recasés en interne à un poste de travail moins pénible. En parallèle, l’enseigne se vante d’avoir créé 8000 emplois en France sur cette même période, mais on comprend à quel prix…

Le ton incisif de la journaliste Elise Lucet et les révélations apportées lors de cette émission ont sans aucun doute fait du tort à l’enseigne. Les commentaires ont aussitôt fusé sur les réseaux sociaux, du style : « Un avertissement pour tentative de suicide… En gros, la prochaine fois, te rate pas, ou on te vire ». De nombreux téléspectateurs se sont souvenus de la publicité diffusée par Lidl, mettant en scène un employé d’une marque concurrente qui se rend dans un magasin Lidl et qui appelle son patron pour lui annoncer sa consternation face à la qualité et au prix des produits en vente chez Lidl. Chacun s’en est donc donné à cœur joie pour détourner cette publicité fort malvenue : « Allo patron, y a Elise Lucet chez Lidl. On est mal, patron, on est très mal… ».

Détournement de publicité sur Twitter (source : Huffington post)

Et de fait, la direction de Lidl France a manifestement accusé le coup, au point de se sentir obligée de faire paraître un communiqué de presse dès le lendemain 27 septembre, alors que des salariés d’un entrepôt du distributeur dans les Bouches-du-Rhône se mettaient en grève et que le député LREM Daniel Labaronne déposait une question écrite au gouvernement sur ce sujet ! Il fallait donc au plus vite éteindre l’incendie et la direction de Lidl s’est mobilisée en catastrophe pour tenter de rectifier le tir et rétablir auprès de ses clients une image plus présentable.

Il est bien difficile de déterminer à ce stade si ce coup de projecteur dont le distributeur se serait bien passé va affecter significativement ses ventes. Rien n’est moins sûr car, comme le soulignent nombre de spécialistes du marketing, en la matière, « c‘est la loi du porte-monnaie qui prime ». Autrement dit, le consommateur se moque bien des conditions de travail dans les entreprises, du moment qu’il a accès à des marchandises à prix abordables…

Faut-il contribuer à alimenter le système ?

Dans leur communiqué, les dirigeants de Lidl insistent sur leur souci de transparence et estiment avoir été piégés par les journalistes à qui ils ont ouvert leurs entrepôts et leurs magasins sans restriction. De son côté, un représentant syndical de la CGT juge que l’émission « dit exactement ce que l’on dénonce depuis des années, les mauvaises conditions de travail, le management ». La vérité est probablement entre les deux. Espérons en tout cas que le choc amènera responsables et salariés à approfondir le dialogue social au sein du groupe. Il semble qu’il subsiste une certaine marge de progrès dans ce sens…

L.V.    

Les derniers rebuts de Thulé

18 novembre 2017

Au printemps 1948, à l’issue de ses études à l’Institut de Géographie de l’Université de Paris, le jeune Jean Malaurie, embarque à 26 ans pour participer à la première expédition polaire conduite par Paul-Emile Victor au Groenland. Il renouvellera l’expérience l’année suivante mais se détourne très vite de ce programme d’exploration scientifique qui ne s’intéresse nullement à la vie des habitants du cru, les Inuits.

Jean Malaurie en avril 1951 (photo © Collection personnelle Jean Malaurie)

En juillet 1950, Jean Malaurie repart donc seul au Groenland pour y conduire, pour le compte du CNRS, la première expédition polaire française à visée à la fois géographique et ethnographique. Il ne s’intéresse pas seulement à la géomorphologie des terres arctiques qui sera le sujet de sa thèse, mais aussi et surtout aux hommes qui y vivent. Il établit ainsi des liens d’amitiés avec le groupe de chasseurs de phoques de Thulé avec qui il passe un hiver entier, dressant pour la première fois et sur quatre générations, l’arbre généalogique de la petite communauté isolée dans des conditions extrèmes.

Avec l’Inuit Kutsikitsoq et deux traineaux à chiens, sans radio ni boussole (inexploitable à ces latitudes), ils seront ainsi les deux premiers hommes au monde à atteindre le pôle nord magnétique, le 29 mai 1951.

Le 16 juin 1951, il découvre fortuitement à Thulé, une base militaire américaine construite secrètement pour accueillir des bombardiers nucléaires. Il observe avec consternation, de ses yeux d’ethnologue, le choc culturel auquel sont confrontés les Inuits dont la civilisation relève alors quasiment de l’âge de la pierre, et qui se retrouvent brutalement face à une débauche de moyens matériels déversés par la puissance militaire américaine. Le choc est brutal et Jean Malaurie saisit rapidement les enjeux culturels et politiques de cette rencontre, au point qu’il décide de prendre publiquement position contre l’implantation de cette base.

C’est cette découverte qui sera une des principales motivations de la publication de son livre intitulé Les derniers rois de Thulé, un best seller qui paraît en 1955 aux éditions Plon, et qui inaugure une nouvelle collection, baptisée Terre humaine, que dirigera désormais Jean Malaurie, une collection prestigieuse qui éditera notamment Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, Le cheval d’orgueil de Pierre Jakez Hélias, ou encore Pour l’Afrique, j’accuse de René Dumont. Élu en 1957, sur recommandation de Fernand Braudel et de Claude Lévi-Strauss, à la première chaire de géographie polaire de l’histoire de l’Université française, créée pour l’occasion à l’École pratique des hautes études, Jean Malaurie fonde en 1958 le Centre d’études arctiques, et lance, en 1960, Inter-Nord, la grande revue arctique du CNRS.

Cette base militaire américaine de Thulé, dont les premières installations datent de 1941, a subi une importante extension en 1951, avec l’accord des autorités danoises et dans le cadre de l’OTAN, mais sans la moindre consultation des populations autochtones. Pire, en 1953, les 187 Inuits qui vivaient à proximité ont été purement et simplement expulsés et contraints en quelques jours seulement d’abandonner leurs campements et leurs territoires de pêche et de chasse qu’ils occupaient depuis des millénaires, pour s’exiler 150 km plus au nord, à Qaanaaq. Il leur faudra attendre 1999 pour qu’ils reçoivent enfin un dédommagement pour cet exil forcé !

Inuits déménagés à Qaanaaq après la construction de la base de Thulé (photo de presse source Yonder)

Avion de chasse américain à Thulé en 1960 (source © United States Air Force)

C’est que la base américaine de Thulé est devenue hautement stratégique puisqu’elle accueille dans le plus grand secret des bombardiers stratégiques et un personnel militaire pléthorique allant jusqu’à 10 000 personnes. C’est depuis cette base que durant l’hiver 1956-57, en pleine guerre froide, des Boeing B-47 Stratojet effectuèrent des vols de reconnaissance pour aller inspecter les défenses soviétiques. En 1954, l’armée US y procède à l’édification de la Globecom Tower, un mât radio d’une hauteur de 378 mètres qui, lors de sa construction, constituait la troisième plus haute construction humaine sur terre…

Vue aérienne de la base de Thulé

Le 21 janvier 1968, alors que l’activité de la base a connu un certain ralentissement mais abrite encore près de 4 000 agents, un bombardier B-52 Stratofortress s’abîme dans l’océan Arctique, près du Groenland. Ce bombardier transportait quatre bombes nucléaires, dont trois ont été pluvérisées sur la banquise et en mer, la quatrième n’ayant jamais pu été repêchée. De nombreux Inuits, réquisitionnés pour participer aux opérations de nettoyage après la catastrophe, ont développé des maladies du fait des radiations auxquelles ils ont été exposés et ont eu toutes les peines du monde à obtenir des indemnisations après des années de combat juridique.

En 1959, c’est depuis la base de Thulé qu’a été entreprise, toujours dans le plus grand secret, la construction d’une autre base militaire, dénommée Camp Century et située au nord du Groenland, à 240 km de la côte. Il s’agissait officiellement d’une simple base de recherche, constituée de tunnels creusés sous la calotte glaciaire, de laboratoires scientifiques et d’un hôpital alimenté en électricité par un petit réacteur nucléaire acheminé sur place en pièces détachées et mis en service en octobre 1960. C’est d’ailleurs depuis cette base qu’ont été extraites les carottes de glace à partir desquelles le géophysicien danois Willi Dansgaard a réalisé les premières études sur l’évolution du climat depuis 100 000 ans.

Tunnel en construction à Camp Century (source © Frank J. Leskovitz)

Mais Camp Century abritait aussi une base militaire top secret construite dans le cadre du projet Iceworm (« ver de glacier ») et dont l’objectif était d’installer 600 missiles balistiques capable de frapper l’URSS. Pas moins de 21 tunnels ont ainsi été creusés sous la glace et jusqu’à 200 personnes travaillaient sur place en période estivale. Mais en 1964, les mouvements de la banquise se sont révélés tels qu’il a bien fallu se rendre à l’évidence et abandonner le projet. Le réacteur nucléaire a été démantelé et la base est tombée à l’abandon. Faute d’entretien, les tunnels se sont effondrés les uns après les autres et la base a été peu à peu ensevelie. Il a d’ailleurs fallu attendre janvier 1997 pour que le projet soit rendu public, lorsque l’Institut danois de la politique étrangère publia un rapport, à la demande du Parlement danois, concernant l’histoire des armes nucléaires au Groenland. Ce rapport provoqua un véritable scandale, puisqu’il montrait qu’à l’époque le gouvernement danois avait autorisé tacitement le transport d’armes nucléaires au Groenland, en violation avec la déclaration officielle du Premier ministre, Hans Christian Hansen, qui affirmait en 1957 que le Danemark était une zone totalement exempte d’armes nucléaires.

Etat de la base lors d’une inspection en 1969 (source © Frank J. Leskovitz)

Le problème est que, 50 ans après l’abandon du projet, le réchauffement climatique qui touche particulièrement les hautes latitudes terrestres et provoque désormais des feux de brousse jusqu’au Groenland, menace la stabilité de ces vestiges qui à l’époque étaient enfouis sous 30 m de neige et qui s’étendent sur 55 hectares. Si la fonte de la glace se poursuit au rythme actuel, elle ne sera bientôt plus compensée par les chutes de neige, et les vestiges enterrés vont peu à peu être exhumés. Or il reste encore sur place plus de 200 000 l de fuel stocké dans des cuves sans doute percées depuis belle lurette par la rouille, ainsi de 20 000 l de produits chimiques divers et variés, 240 000 l d’eaux usées jamais traitées et 9 200 t de déchets de nature diverses, ainsi que des générateurs et transformateurs contenant des PCB, sans compter l’enceinte de confinement du réacteur nucléaire, toujours radioactive…

Voilà, s’il en était besoin, un exemple supplémentaire des conséquences potentielles de certaines des idées géniales qui ont germé un jour dans l’esprit de nos dirigeants et de nos élites militaires empreintes de la plus grande confiance dans leur toute puissance technologique, mais peu regardantes sur les risques que leurs élucubrations hasardeuses pouvaient faire courir aux générations futures…

L.V.  

Canal de Provence : des plans d’eau qui rayonnent…

14 novembre 2017

Le Canal de Provence à Saint Maximin, dans le Var (photo © Camille Moirenc / SCP)

Créée en 1957 sous la forme d’une société anonyme d’aménagement régional, la Société du Canal de Provence, qui vient de fêter ses 60 ans, résulte en réalité d’un pacte passé en 1955 entre la Ville de Marseille et les deux départements des Bouches-du-Rhône et du Var, dans l’objectif de mettre en commun leurs droits d’eau sur la rivière du Verdon. Dès 1963, la société s’est vue confier, par concession d’État, la mission de réaliser et gérer le canal de Provence destiné à acheminer, vers l’agglomération marseillaise et une partie du Var, l’eau du Verdon stockée grâce aux différents barrages de Sainte-Croix, Quinson, Gréoux, Castillon et Chaudanne.

La construction du canal s’est échelonnée entre 1964 et 1986, à partir de la prise de Boutre, à Vinon-sur-Verdon. A Rians, le canal se divise en deux branches, l’une desservant le pays d’Aix et le nord de Marseille, l’autre l’Est marseillais et le Var. Le réseau s’est progressivement étendu, y compris via la construction récente de la liaison Verdon – Saint-Cassien destinée à alimenter le littoral varois jusqu’au golfe de Saint-Tropez. Il comprend désormais près de 70 km de canaux à ciel ouvert, 140 km en galerie souterraine et pas moins de 4500 km de canalisations.

Le barrage de Bimont, près de la Sainte-Victoire, géré par la SCP

La gouvernance a évolué également avec l’arrivée de la Région PACA en 1983, puis celle du département de Vaucluse en 1988, pour le développement de l’irrigation dans la plaine du Sud-Luberon. En 2008, l’ensemble du patrimoine appartenant à l’Etat et concédé à la SCP a été transféré à la Région, renforçant ainsi l’appropriation par les collectivités territoriales de ce patrimoine hydraulique.

Branche nord du canal de Provence (photo © Camille Moirenc / SCP)

De l’ordre de 2 millions de personnes, soit 40 % de la population régionale est désormais alimenté en tout ou partie par de l’eau acheminée par le réseau de la SCP. Une des particularités de ce réseau réside dans son mode de régulation dynamique, géré de manière centralisée depuis le siège de la société basé au Tholonet, et qui permet d’ajuster à tout moment les débits délivrés en fonction de la demande effective des utilisateurs.

C’est ce souci constant de l’innovation technologique qui a poussé la SCP, depuis déjà quelques années et après avoir exploité toutes les potentialités de l’hydroélectricité, à s’intéresser à la production d’énergie solaire sur son propre réseau. Dans une région aussi ensoleillée, un des freins au développement de cette production réside en effet dans le coût du foncier qui réduit les possibilités d’implantation de centrales photovoltaïques. Or, les plans d’eau et les canaux gérés par la SCP constituent de vastes superficies qui peuvent facilement être recouvertes de panneaux solaires.

Panneaux solaires installés dans le cadre du projet Canasol à Rians (source : Actu Environnement)

Qui plus est, une telle couverture présente de multiples intérêts. Les panneaux photovoltaïques protègent les canaux contre les intrusions et les chutes ou les baignades intempestives, ce qui est un des risques récurrents auquel est confrontée la SCP, et en même temps ils protègent l’eau des rayonnements solaires directs, ce qui permet de limiter l’évaporation et de garder à l’eau une certaine fraîcheur tout en évitant la prolifération des végétaux aquatiques, une autre des plaies de l’exploitant.

Et ce n’est pas tout ! En plein été et sous le chaud soleil de Provence, la température grimpe rapidement à la surface des panneaux photovoltaïques. Or, au-delà d’une certaine température (de l’ordre de 70 °C), le rendement des panneaux baisse fortement, perdant jusqu’à 15 % de leur efficacité énergétique. Le fait de les installer juste au-dessus de la surface des canaux présente donc une réelle opportunité puisqu’on peut facilement les arroser pour éviter tout échauffement intempestif.

Site du démonstrateur Canalsol à Rians (photo © Camille Moirenc / SCP)

Pour tester le concept, la SCP s’est alliée avec le pôle de recherche technologique du CEA en 2013, dans le cadre du pôle de compétitivité Capénergie, afin de créer une plateforme expérimentale située à proximité de son centre d’exploitation à Rians. 132 panneaux solaires ont ainsi été déployés et testés pendant plus d’un an à partir de l’automne 2014, pour évaluer l’intérêt du dispositif et comparer différentes orientations et modalités de refroidissement (par aspersion, par circulation direct ou par le seul effet passif de l’eau circulant à 1,20 m sous les panneaux et dont la température moyenne varie entre 15 et 18 °C).

Dispositif d’aspersion des panneaux photovoltaïques du projet Canalsol

Les résultats de ce projet de recherche baptisé Canalsol semblent suffisamment probants pour que la SCP poursuive ses efforts de développement technologique et envisage de passer à une phase très opérationnelle qui consisterait à installer une centrale photovoltaïque flottante sur le vaste réservoir à ciel ouvert du Vallon Dol situé sur les hauteurs de Marseille, au pied du massif de l’Étoile.

La réserve de Vallon Dol, sur les hauteurs de Marseille (photo © Camille Moirenc / SCP)

Ce gigantesque bassin qui s’étend sur 17 hectares contient 3 millions de m3 d’eau acheminée depuis le Verdon (soit plus de deux fois la capacité du Vieux Port !), de quoi assurer pendant une semaine entière l’alimentation en eau de toute la ville de Marseille. Construit en 1973, ce bassin qui peut être alimenté via les deux branches principales du canal de Provence sert de réserve pour l’usine de potabilisation située à proximité et géré par la SEM.

Pour aménager sur ce vaste plan d’eau une centrale solaire dont la puissance visée serait de 10 MW, la SCP vient de lancer une consultation, afin de choisir un partenaire avec lequel la SCP créerait une société de projet en vue de concevoir, financer, réaliser, exploiter, maintenir et vendre la production d’électricité de cette future installation de panneaux photovoltaïques flottants. Un projet ambitieux et innovant dont s’est fait l’écho La Provence et qui pourrait peut-être demain donner des idées à d’autres exploitants : à quand des panneaux photovoltaïques sur le Grand Canal à Venise ?

L.V. 

11 novembre 1918 : un siècle déjà…

11 novembre 2017

Devant le wagon, après la signature de l’Armistice (source © photo d’archive anonyme)

C’était il y a tout juste un siècle, ou presque : le 11ème jour du 11ème mois de l’année 1918, à 11h du matin : les dernières salves de la Grande guerre débutée 4 ans plus tôt, début août 1914, s’arrêtaient enfin, tandis que, sur tout le territoire national français, se déclenchaient des sonneries de clairons et que les cloches se mettaient à carillonner à tue tête, pour annoncer à chacun la fin de cette immense boucherie qui venait de coûter la vie à 18,6 millions de personnes, dont près de 9 millions de civils (en comptant les pertes liées au génocide arménien).

Cette date symbolique, destinée à marquer la fin des combats entre les troupes françaises et allemandes, résulte d’un choix imposé par l’État-major français puisqu’elle coïncide avec la fête de Saint-Martin, l’ancien légionnaire romain, fondateur du monastère de Ligugé près de Poitiers et devenu malgré lui évèque de Tours. C’est lui en effet que les Francs s’étaient choisis comme saint patron, après que le Mérovingien Clovis, venu se recueillir sur sa tombre, eut remporté en 507 à Vouillé une victoire décisive contre les Wisigoths d’Alaric II.

source © exposition BNF

On frémit en pensant à ces pauvres soldats morts dans les dernières heures de la guerre alors qu’il eut été tout à fait possible de l’abréger de quelques jours sans attendre la date fatidique, mais l’Histoire se nourrit aussi de ces symboles et parfois de ces absurdités… On considère ainsi que pas moins de 11 000 soldats ont été tués au cours du dernier jour de la guerre, dont un Américain abattu 60 secondes avant l’entrée en vigueur de l’armistice, alors qu’il s’échinait à charger un peloton d’Allemands s’apprêtant à fêter la fin des hostilités. Les historiens ont aussi gardé en mémoire l’obstination du général américain William M. Wright qui tenait absolument à reprendre la petite ville de Stenay dans la Meuse, afin d’avoir la certitude de pouvoir s’y établir et profiter de ses installations balnéaires une fois l’armistice signé : 365 soldats de la 89ème division d’infanterie américaine y ont laissé la vie, mais le général a pu prendre son bain en terrain reconquis, ouf !

L’armistice lui-même avait été signé le jour-même, dès poltron minet, à 5h15 du matin, dans le fameux wagon-restaurant réquisitionné auprès de la Compagnie des wagons lits et qui servait de poste de commandement au maréchal Foch, alors commandant en chef des forces alliées sur le front de l’ouest. Mais en réalité, le sort de la guerre était déjà scellé depuis début août 1918.

Arrivée de troupes de renforts à Faverolles (Somme) lors de la seconde bataille de Picardie en août 1918 (source © archives ECPAD)

Depuis la signature du traité de Brest-Litovsk, en mars 1918, actant le retrait de la Russie de la guerre suite à la révolution bolchévique, les Allemands avaient pu replier l’essentiel de leurs troupes sur le front ouest et repasser à l’offensive après des années de guerres de tranchées. Face à ce revirement de situation, beaucoup pensent que la guerre est perdue et de nombreux Parisiens fuient la capitale en mars-avril 1918, pour se mettre à l’abri. Les Allemands franchissent la Marne pour la seconde fois le 15 juillet 1918. Mais des contre-attaques victorieuses rétablissent la situation et le 8 août 1918 a lieu une grande offensive décisive menée par les forces alliées, d’une part en Picardie, par des forces canadiennes soutenues par des soldats australiens, français et britanniques, et d’autre part en Argonne par des forces américaines et françaises.

A partir de cette date, Erich Ludendorff, alors général en chef des armées allemandes, sait que la guerre est perdue et il organise le recul des forces allemandes sur tout le front franco-belge, au prix de lourdes pertes. Dès septembre, État-major allemand fait savoir à l’empereur Guillaume II qu’il n’y a plus d’espoir, mais ce dernier n’est pas prêt à assumer la défaite… Pourtant, les autres fronts orientaux s’effondrent les uns après les autres. Le 29 septembre, un armistice est signé avec la Bulgarie et le 30 octobre avec l’empire ottoman (qui ne survivra pas à cette guerre) suite à la lourde défaite de ses armées face aux Britanniques. Enfin, le 4 novembre, c’est l’empire austro-hongrois, lui aussi voué à disparaître dans les oubliettes de l’Histoire, qui signe à son tour un armistice après la percée des armées italiennes et alliées.

Philipp Scheidemann proclamant la République allemande depuis le Reichstag le 9 novembre 1918 (source © Bundesarchiv)

Face à cette accélération de l’Histoire, le chancelier allemand adresse dès le 4 octobre une demande d’armistice au Président américain Woodrow Wilson, mais ce dernier la rejette, exigeant d’abord l’abdication du Kaiser Guillaume II. Une nouvelle constitution impériale à caractère parlementaire est alors adoptée le 28 octobre tandis que le général Ludendorff démissionne. Dès le lendemain, des mutineries éclatent dans la Marine à Kiel, avant de se propager dans d’autres villes. Des conseils ouvriers se forment à Stuttgart le 4 novembre, puis en Bavière. Le climat insurrectionnel s’étend, entraînant la fuite du roi de Bavière puis de celui de Saxe, mais l’empereur, alors à Spa, en Belgique, ne veut rien entendre.

Le mouvement gagne Berlin le 9 novembre où la troupe fraternise avec les comités ouvriers. Face à la tournure des événements, Guillaume II accepte finalement d’abdiquer ce même jour à 11 h et l’annonce par téléphone à son chancelier et cousin, Maximilien de Bade. C’est le social-démocrate Friedrich Ebert qui accepte alors de devenir chancelier et entame des négociations pour stopper le mouvement révolutionnaire en pleine ébullition, tandis que son collègue Philipp Scheidemann proclame la République allemande depuis une fenêtre du Reichstag, pour prendre de vitesse le spartakiste Karl Liebknecht.

C’est donc un représentant civil du gouvernement de la toute jeune République allemande, Mathias Erzberger, qui signera l’armistice, dans le fameux wagon-restaurant stationné à Rethondes, en forêt de Compiègne, alors que la partie française est représentée par le maréchal Foch et son chef d’état-major, le général Weygand. Le texte de l’armistice en soi n’a que pour but de mettre fin aux hostilités pour une période limitée à 36 jours, mais il contient de nombreuses clauses organisant non seulement l’arrêt des combats mais aussi les conditions de l’évacuation des territoires occupés et le retour aux frontières initiales. C’est le radical-socialiste Georges Clémenceau, alors Président du Conseil depuis un an, qui en lira le texte devant l’Assemblée nationale le jour-même à 16 h.

Les signataires de l’Armistice de 1918 (source © ABECASIS/SIPA)

Clemenceau dans les tranchées fin 1917 (source © collection du Musée Clemenceau)

Et c’est d’ailleurs à ce même Georges Clémenceau que le Président de la République, Emmanuel Macron, a rendu aujourd’hui un hommage appuyé, celui-là même à qui la droite nationaliste de l’époque avait donné le sobriquet de « Perd la victoire » parce qu’il avait préféré hâter la signature de l’armistice pour mettre fin dans les meilleurs délais à ce carnage devenu inutile, tandis que certains souhaitaient poursuivre les troupes allemandes jusqu’à Berlin pour pouvoir imposer des conditions de capitulation encore plus humiliantes.

On sait pourtant désormais, avec le recul du temps, que celles qui furent imposées à l’Allemagne lors de la signature du traité de Versailles en juin 1919, portaient en germe les conditions qui déboucheront quelques années plus tard sur l’arrivée au pouvoir du parti hitlérien national-socialiste et le déclenchement de la seconde guerre mondiale, prouvant une fois de plus à quel point il est toujours plus difficile de bâtir la paix que de déclarer la guerre…

L.V.  

A rebours de l’Histoire, un nouvel État pied-noir ?

7 novembre 2017

Décidément, ce début du XXIe siècle connaît un bien inquiétant renouveau des crises identitaires. Alors que les Kurdes revendiquent la création d’un nouvel État dans le nord de l’Irak et que les Catalans cherchent à sortir du giron espagnol, voici que les Pieds-noirs eux-mêmes, ces Français d’origine européenne installés en Afrique du Nord et chassés par la décolonisation, veulent faire reconnaître leur propre État et viennent de constituer un « gouvernement provisoire pied-noir en exil » à cette fin.

Près de soixante ans après les déclarations d’indépendance des pays du Maghreb, il peut sembler incroyable que certains soutiennent ce type de position qui paraît aller totalement à rebours de l’Histoire, d’autant que les références historiques sur lesquelles s’appuie ce mouvement identitaire sont la Convention de Montevideo, adoptée en 1933 sous l’égide de la défunte Société des Nations, et la création en Palestine d’un foyer national juif, rendue possible par la déclaration Balfour en 1917.

Il est vrai que la mémoire des Pieds-noirs, en particulier pour ce qui concerne les rapatriés d’Algérie, est restée vive depuis la signature des accords d’Evian en 1962 et que nombre d’associations s’emploient à entretenir ce souvenir, y compris parmi les jeunes générations nées sur le territoire métropolitain. Les Carnussiens sont bien placés pour le constater avec en particulier ce curieux appendice de la médiathèque municipale Albert Camus privatisé par l’association Carnoux Racines et qui sert de lieu d’archivage pour différents documents rappelant le passé colonial de la France en Afrique du Nord.

Un espace mémoire qui aura bientôt un concurrent direct puisque le Centre de documentation historique sur l’Algérie (CDHA), qui recueille lui aussi depuis 1974 des archives sur cette même période, est en train de voir aboutir son projet de Conservatoire national de la mémoire des Français d’Afrique du nord.

Pose de la première pierre du futur Conservatoire à Aix le 6 octobre 2017 (source © Philippe Tortora / Le Pertuisien)

Un temps imaginé dans les locaux du fort Saint-Jean à Marseille, c’est finalement à Aix-en-Provence tout près de la maison du Maréchal Juin que sera érigé ce futur édifice dont la première pierre vient d’être posée, le 6 octobre 2017, en présence de tout le gratin des responsables politiques du cru, dont Maryse Joissains, Martine Vassal et Renaud Muselier.

Ce conservatoire qui se veut le dépositaire de la mémoire de la présence française en Algérie, Tunisie et Maroc, sera constitué d’un silo pour le stockage des archives et d’un vaste bâtiment de trois niveaux destiné à l’accueil du public et aux salles de consultation et de conférence.

Un projet architectural ambitieux dont le coût a été estimé à 4,6 millions € et qui sera très largement financé sur fonds publics par les collectivités territoriales, à raison de 900 000 € du Département des Bouches-du-Rhône, autant de la Région PACA, 500 000 € de la Métropole et 750 000 € de la commune qui met en outre le terrain à disposition gratuitement, démontrant s’il en était besoin l’audience politique dont bénéficie localement la communauté pied-noir.

Maquette du futur Conservatoire à Aix (document © CDHA, publié dans La Provence)

De là à ce que les Pieds-noirs obtiennent de la part des Nations-Unies leur reconnaissance comme peuple à part entière comme certains l’ont proclamé le 12 octobre dernier à Marseille, il y a un pas qui n’est pas encore franchi. Peut-on d’ailleurs vraiment parler d’un « peuple pied-noir » puisque c’est le terme qui est utilisé pour désigner cette communauté qui comprendrait, selon ses représentants de l’ordre de 5 millions d’individus dont environ 3,5 millions seraient citoyens et résidents français ?

Selon les termes de « l’État pied-noir en exil », ce « peuple » s’est « enraciné en Afrique du Nord, depuis le deuxième siècle avec l’arrivée de juifs venus de Palestine, au 16ème siècle par l’exode d’Espagnols et au 19ème siècle par la pénétration de Français, d’Italiens et de ressortissants de tous les peuples de la Méditerranée ». La définition est quelque peu alambiquée et à tout le moins sélective : pourquoi intégrer dans cette communauté des Juifs venus de Palestine au IIe siècle et pas les descendants des cohortes romaines qui ont occupé cette région au moins depuis la troisième guerre punique et jusqu’au IVe siècle après J.-C. ?

S’il s’agit des différents envahisseurs étrangers qui ont à un moment ou un autre occupé une partie de l’Afrique du Nord, pourquoi ne pas prendre aussi en compte les descendants des troupes de Barberousse, dont on dit qu’il était d’origine grecque ou albanaise et qui s’est emparé d’Alger en 1516 ? Ou des janissaires ottomans qui ont conservé une emprise sur cette région jusqu’en 1881 ?

Christian Shembré, président du parti Pied-noir, Me Pierre Courbis, secrétaire général du mouvement Pied-noir génération, et Jacques Villard, cofondateur du Cercle algérianiste (photo © Cyril Dodergny)

En tout cas, affirmer que ce « peuple pied-noir » a été victime d’un « génocide » comme l’affirme sans sourciller le communiqué de l’État pied-noir relève sans aucun doute de l’inexactitude, et ceci quel que soit le niveau de compassion que l’on peut avoir pour ces populations prises dans le tourment de l’Histoire et arrachées brutalement au cadre de vie qui était le leur, parfois depuis plusieurs générations. Le fait que ce groupe ait été « injustement et illégalement spolié de ses biens immobiliers et mobiliers » au moment des indépendances ne souffre pas de contestation, mais cela n’en fait pas pour autant un « peuple » au sens juridique et ne peut cacher le fait que les populations indigènes aient elles-mêmes souffert de spoliation au moment de la colonisation de leur territoire, au point d’ailleurs qu’Emmanuel Macron, alors en campagne, n’avait pas hésité à évoquer la notion de « crime contre l’humanité » à ce sujet, au prix d’une vive polémique.

Drapeau de la Fédération des deux rives

Ce peuple qui peut difficilement se revendiquer comme tel, est-il vraiment légitime vouloir s’ériger en État ? C’est en tout cas ce que prétend ce groupuscule qui porte cette démarche depuis plus d’un an maintenant et qui s’est donc réuni le 20 septembre 2017 dans un restaurant de Lattes, près de Montpellier, pour acter la constitution de ses instances représentatives. Le nouvel État revendiqué, a donc pris le nom de « Fédération des deux-rives » et est présidé par un certain Pierre Granès, astrophysicien de son état. Une assemblée nationale formée de 35 membres s’est auto-désignée, présidée par Christian Schembré, président montpelliérain de l’Association pour la promotion du peuple pied-noir, et président du parti pied-noir, créé à Marseille en 1999. Un gouvernement provisoire a été constitué, composé de 13 ministres. Il est dirigé par Jacques Villard, cofondateur, en 1973, du Cercle algérianiste, et qui fait office de porte-parole.

Réunion le 20 septembre 2017 à Lattes officialisant la revendication de reconnaissance du peuple pied-noir (source © Fédération des deux rives)

Ce « gouvernement en exil », une formule qui résonne étrangement de manière assez gaulienne, se présente pour l’instant comme sans territoire. On pourrait croire qu’il revendique celui des pays maghrébins d’où il a été chassé par les mouvements de décolonisation. Mais curieusement ce n’est pas le cas puisque les porte-paroles du mouvement mettent plutôt en avant leur souhait d’acquérir des terrains privés dans le Sud de la France voire en Italie afin d’y implanter leur nouvel État. On ne voit pas très bien comment une telle acquisition pourrait permettre juridiquement à ce nouvel État autoproclamé d’y édicter ses propres législations, à moins qu’il ne s’agisse que d’une galéjade, à l’instar de la République Indépendante de Figuerolles, fermement ancrée à La Ciotat depuis plus de 50 ans…

L.V. 

Qui organise la pénurie de beurre ?

5 novembre 2017

Certains se souviennent peut-être encore de ce temps pas si lointain où les chambres froides de ce qui était encore la Commission économique européenne débordaient de beurre, stocké pour éviter que les cours de cette matière première ne s’effondrent. Le stockage avait commencé en 1964 afin de venir en aide aux agriculteurs européens alors en pleine surproduction et, en 1986, on avait atteint le volume incroyable de 1,28 millions de tonnes de beurre stockés dans les réserves de l’Europe.

Pour remédier à cet excédent structurel, des quotas laitiers ont fini par être instaurés en 1984 et, peu à peu, les « montagnes de beurre » ont commencé à se résorber. Il a quand même fallu près de 20 ans pour y parvenir et c’est en 2007 seulement qu’ont été écoulés les dernières 6000 tonnes de beurre encore stockés, pour l’essentiel d’origine espagnole à cette date. A l’époque, le prix du marché s’élevait à 2 400 € la tonne. Le système des quotas laitiers a été finalement abandonné en avril 2015 et depuis, c’est le marché mondial qui régit la commercialisation des produits laitiers sans aucun filet de sécurité.

Le résultat ne s’est pas fait attendre puisque dès 2016, le prix du lait payé au producteur est descendu en dessous du coût de production et le revenu moyen d’un éleveur en France aurait baissé de plus de 26 % entre 2015 et 2016 selon l’INSEE. Il ne reste déjà plus que 70 000 fermes laitières en France, un tiers d’entre elles ayant disparu au cours des 10 dernières années. Avec la fin des quotas laitiers qui fixaient des volumes plafond de production par pays, la production européenne a fortement augmenté, du fait principalement des grosses fermes industrielles du nord de l’Europe, ce qui tire les prix à la baisse et étrangle les derniers éleveurs laitiers encore en activité en France.

Manège de traite à la ferme industrielle dite des 1000 vaches, à Ducrat, près d’Abbeville dans la Somme (source © La Voix du Nord)

Et l’on apprend désormais que le beurre, qui jadis encombrait les frigos de Bruxelles, est devenue une denrée rare. Les rayons des supermarchés se vident et les boulangers industriels qui en sont de gros consommateurs (sachant qu’un croissant est composé à 50 % de beurre…) se retrouvent en chômage partiel faute de matière première. Le prix du beurre est ainsi passé en dix-huit mois de 2 500 à 6 500 € la tonne : un bond spectaculaire et qui pourrait encore se poursuivre. Mais comment a t-on bien pu en arriver là ? Le Marché aurait-il perdu la main, sa fameuse « main invisible » si chère aux économistes libéraux ?

Vache de race Prim’Holstein

On pourrait d’abord s’étonner que les cours du lait soient au plus bas alors que ceux du beurre, qui en dérivent directement n’ont jamais atteint de tels sommets. Certains invoquent des raisons techniques liées non pas à une météo qui aurait été défavorable à la production laitière comme certains le prétendent, mais qui découlent effectivement d’une politique menée depuis des années par la filière : en France, plus des deux-tiers du cheptel laitier sont constitués de Prim’Holstein, ces vaches laitières qui constituent l’essentiel des troupeaux européens et qui fournissent jusqu’à 10 000 litres de lait par tête et par an. Depuis des décennies, les chercheurs de l’INRA comme leurs collègues européens ont orienté la sélection de cette race dans le seul but de produire davantage de lait et moins de matière grasse. Or, sans matière grasse dans le lait, il est plus difficile de faire du beurre : il faut en moyenne 22 l de lait pour produire un kg de beurre, mais cela peut varier fortement sachant qu’un litre de lait contient selon les cas entre 35 et 45 g/l de matière grasse.

Couverture du Time de 2014 vantant les mérites du beurre

Or la consommation mondiale de beurre est désormais en hausse. Avec 8 kg par an et par habitant, la France se place au premier rangs des gros consommateurs, mais la demande est en train d’exploser dans d’autres pays, notamment asiatiques où l’on commence à prendre goût aux viennoiseries. Même aux USA, les diététiciens sont en train de revenir sur leur jugement très négatif concernant la consommation des corps gras en général et du beurre en particulier, ainsi que l’a rappelé le Time à sa Une en 2014.

Dans ce supermarché Cora, des rayons de beurre quasi vide (photo © Aurélien Laudy pour l’Union)

Beurre dans la baratte (source © Agrilait)

Mais la pénurie de beurre ne frappe curieusement que la France. Or la production de beurre français est plutôt en croissance, avec un volume global de 368 000 tonnes produit en 2015 contre 341 000 en 2010. Notre pays est actuellement le 6ème producteur mondial de beurre et le 2ème en Europe derrière l’Allemagne. De 2006 à 2010, la production mondiale de beurre a ainsi augmenté de 14 % et dépasse actuellement les 10 millions de tonnes, le premier producteur étant désormais l’Inde. Mais le géant de la production laitière est la Nouvelle-Zélande qui produit pas moins de 27 % du lait mondial, exporté principalement sous forme de poudre de lait. D’ailleurs, la France importe chaque année deux fois plus de beurre qu’elle n’en exporte, et sa principale source d’approvisionnement est justement la Nouvelle-Zélande.

Un dessin de Na !

En réalité, on se retrouve confrontés à deux phénomènes qui se surimposent. Le premier est un mouvement de fond, d’ampleur mondial et qui reflète une demande accrue de beurre, du fait de l’émergence de nouveaux marchés, notamment en Chine, alors même que la production de beurre a été volontairement freinée depuis des années parce que les consommateurs s’étaient orientés plutôt, pour des raisons diététiques, vers la consommation d’huiles végétales et de margarines. Ce mouvement de fond explique donc que les prix mondiaux du beurre soient en forte hausse, alors que ceux du lait n’augmentent que de manière modérée, du fait des stocks importants de poudre de lait encore disponibles, en particulier en Europe qui a en réserve plus de 350 000 tonnes, de quoi peser significativement sur les cours mondiaux.

A cela vient s’ajouter un élément conjoncturel spécifiquement français. On se souvient qu’en 2016, à l’issue d’une crise agricole comme la France en connaît régulièrement, le principal industriel du secteur, Lactalis, avait accepté de payer un peu plus cher le lait, à 290 € la tonne, ce qui lui permettait de s’aligner sur le prix des autres acteurs (Bongrain, SODIAAL ou Danone) tout en restant très en deçà des coûts réels de production que la profession agricole évalue entre 330 et 380 € la tonne selon les exploitations.

Mais en France, ce sont les 4 centrales d’achat de la grande distribution (Intermarché/Casino, Carrefour/Dia, Auchan/Système U et Leclerc) qui font la pluie et le beau temps en matière de fixation des prix des produits alimentaires. Les négociations avec les producteurs et les industriels de l’agro-alimentaire ont lieu une fois par an et la grande distribution s’y emploie à imposer à ses fournisseurs les prix les plus bas.

C’est la raison pour laquelle, le prix du beurre en grande surface n’a jusqu’à ce jour quasiment pas augmenté, contrairement à ce qu’on observe en Allemagne par exemple où le prix de la plaquette de beurre a plus que doublé. Comme vient de le reconnaître, après une semaine de tergiversations, le ministre de l’agriculture et de l’alimentation, Stéphane Travert, la pénurie de beurre dans les rayons des magasins s’explique en réalité principalement par un nouveau bras de fer entre industriels et géants de la grande distribution.

Faute de pouvoir vendre leur beurre en France à un prix rémunérateur, les acteurs de la filière préfèrent donc l’exporter, tout simplement. Bienvenue dans le monde de la mondialisation heureuse !

L.V.  

Cumul des mandats, ou l’art des contorsions…

2 novembre 2017

En matière de cumul des mandats, la messe était dite depuis le 22 janvier 2014, date à laquelle avait été votée la dernière loi en vigueur, sous l’impulsion de François Hollande : sans doute un des points positifs incontestables qui restera dans l’histoire de ce quinquennat tant décrié… A l’époque, l’opposition LR était vent debout contre une telle réforme et avait tout fait pour la bloquer, promettant haut et fort de revenir en arrière si elle obtenait la majorité en 2017.

Car, preuve de sagesse ou aveu de faiblesse, les parlementaires n’avaient pas été jusqu’à prévoir une mise en application de la loi dès les municipales, alors en préparation. Ils avaient même prévu un sursis de 3 ans, jusqu’en 2017, avant de rendre effectif cette mesure qui interdit désormais toute possibilité de cumul entre une fonction de parlementaire (député, sénateur ou élu au Parlement européen) et de président d’exécutif local (commune, intercommunalité, département ou région).

C’est donc cette année, à l’occasion des dernières législatives, que la loi a commencé à s’appliquer. Les Républicains n’ayant pas réussi à gagner l’élection présidentielle, après que leur champion a été éliminé dès le premier tour, ils ont dû renoncer à leur rêve de faire abroger ce texte et se plier, eux-aussi et la mort dans l’âme, à la loi de la démocratie…

Un dessin de Pat Thiébaut (l’agité du local)

Selon les décomptes du Monde, pas moins de 170 députés sortants étaient directement concernés par ce type de cumul de mandats. Certains d’entre eux, les plus lucides sans doute, ont choisi de s’en tenir au vieil adage « un tien vaut mieux que deux tu l’auras » et ont préféré conserver leur poste d’élu local en évitant de se représenter aux législatives où leurs chances de réélection étaient de toute façon incertaines.

Un dessin de Deligne, publié dans Var matin

C’est le cas notamment de Carole Delga, présidente de la Région Occitanie, ou d’Hevé Gaymard, président du Département de Savoie, mais aussi de Christian Estrosi qui a préféré se replier sur la mairie de Nice, d’Edouard Philippe, resté maire du Havre et Premier ministre quand même, de Xavier Bertrand, toujours président des Hauts-de-France, ou encore de Jean-François Copé, Monsieur 3 % aux Primaires de la droite et éternel maire de Meaux. Certains en ont d’ailleurs profité pour réclamer des compensations financières, tel le maire d’Orléans, Olivier Carré, qui a obtenu une augmentation de 400 % de ses indemnités suite à son renoncement à la députation…

D’autres néanmoins (on ne se refait pas) ont préféré faire comme d’habitude et se sont présenté aux législatives comme si de rien n’était, tout en sachant qu’en cas d’élection ils seraient alors obligés de se défaire, dans un délai de 30 jours, de tous leurs mandats de président d’exécutif local. Pas moins de 125 députés se sont ainsi retrouvés dans ce cas de figure, ce qui en dit long sur l’atavisme de notre classe politique !

Sitôt l’élection passée, on a d’ailleurs pu assister à un ballet de stratégies toutes plus subtiles les unes que les autres pour gérer au mieux cette règle bien ennuyeuse. On a vu ainsi Jean-Christophe Lagarde, président de l’UDI et fraîchement réélu député, imposer au Conseil municipal de Drancy sa femme pour le remplacer désormais dans le fauteuil de maire de Drancy : une pratique qui rappelle vaguement la période du Front National à Vitrolles…

Un dessin de Babouse

Dans la Haute-Marne, le député François Cornut-Gentille, a choisi soigneusement les amis qu’il a installés dans ses anciens fauteuils de maire de Saint-Dizier et de président de la communauté d’agglomération. Mais pour être certain de continuer à tirer les ficelles de ces deux collectivités bien que la loi le lui interdise désormais, il a créé de toutes pièces un comité stratégique avec ces deux marionnettes, comité qu’il préside en personne et qui aura la haute main sur toutes les décisions importantes concernant le fonctionnement de la commune et de l’agglo !

Un dessin signé Lieutenant Colombo, pour le blog Fresnes 2020

Au passage, rappelons aussi que certains professionnels de la politique qui présentent systématiquement leur candidature dès qu’une élection se profile, se sont également retrouvés, à l’occasion des dernières législatives, en situation de cumul illégal avec leur fonction de député européen. C’est le cas notamment de Marine Le Pen, Louis Aliot, Marielle de Sarnez ou encore de Jean-Luc Mélenchon, qui ont donc dû tous démissionner de leur poste au Parlement européen pourtant fraîchement acquis, deux ans avant seulement.

Et voilà que l’histoire vient de se renouveler avec les récentes élections sénatoriales. Cette fois, les choses étaient un peu plus compliquées puisque seule une partie des sénateurs voyaient leur mandat remis en jeu. Du coup, les autres ont tout tenté, y compris un recours devant le Conseil constitutionnel pour essayer de repouser de 2 ans au moins l’heure du choix. Mais peine perdue : il n’ont obtenu qu’un petit répit d’un mois supplémentaire, jusqu’à aujourd’hui 2 novembre…

Un dessin de Vissecq (source : Pointamine)

Il a donc fallu se résoudre à partager le gâteau et à renoncer à certaines fonctions électives… Sur les 138 sénateurs concernés par le cumul des mandats, seuls 41 d’entre eux ont préféré conserver leur mandat local. C’est le cas notamment de Jean-Claude Gaudin qui a choisi de rester maire de Marseille et président de la Métropole, ce qui lui évite des allers-retours parfaitement inutiles sur Paris. C’est désormais Anne-Marie Bertrand, ancienne maire de Rognonas et fervente supporter de Laurent Wauquiez qui le remplacera sur les bancs du Sénat.

C’est le cas aussi de François Baroin, qui a préféré rester maire de Troyes pour pouvoir conserver son siège de président de la très influente Association des Maires de France, tout comme Caroline Cayeux, maire de Beauvais et présidente de Villes de France. Citons aussi dans cette catégorie le jeune maire FN de Fréjus, David Rachline, qui a préféré consolider son implantation locale plutôt que de continuer à siéger au Sénat.

Un dessin de Rhodo (source : Ma commune)

Grâce à ces démissions en cascade pour lesquelles les partants sont remplacés par leur suppléant ou leur suivant de liste (selon les départements), le Sénat s’est quelque peu féminisé puisque la part des femmes y est passée de 25 à 32 % : un grand pas en avant !

Ceci dit, la plupart des sénateurs concernés par le cumul des mandats ont préféré renoncer à leur mandat local et continuer à siéger au Palais du Luxembourg. Dans les Bouches-du-Rhône, on a assisté ainsi à un repli général sur Paris. Stéphane Ravier, maire Front National des 13ème et 14ème arrondissements, a préféré confier son fauteuil à sa première adjointe qui est aussi sa nièce (au FN, la politique se fait volontiers en famille…), Sandrine d’Angio. Samia Ghali, quant à elle, qui fait actuellement l’objet d’une enquête du parquet national financier sur son patrimoine, quitte elle aussi son siège de maire des 15ème et 16ème arrondissements, de même que Bruno Gilles, qui a choisi de céder son poste de maire des 4ème et 5ème arrondissements à sa première adjointe Marine Pustorino.

De même, aux Pennes-Mirabeau, Michel Amiel a confié à son adjointe Monique Slissa les clés de la mairie qu’il détenait depuis 16 ans pour se replier sur son poste de sénateur, et Mireille Jouve en a fait autant pour son fauteuil de maire de Meyrargues, après bien des hésitations semble-t-il. Dura lex, sed lex… Heureusement pour lui, le sénateur toujours en poste, Jean-Noël Guérini, n’a pas eu à trancher un tel cas de conscience, lui qui ne détient plus de mandat électif d’exécutif local…

L.V.  

A quoi sert donc le Parc des Calanques ?

30 octobre 2017

Au dessus de la calanques d’En Vau

Souvenons-nous des débats homériques qui avaient secoué le petit monde politique local lorsqu’avait été lancée, en 2009, la concertation en vue de définir les contours du futur Parc national des Calanques, alors en gestation depuis une dizaine d’années mais dont la mise en œuvre devenait envisageable grâce à la réforme des parcs nationaux adoptée en 2006 et surtout suite à l’arrêté de prise en considération du projet signé par le premier ministre de l’époque le 20 avril 2009, un certain François Fillon, qui s’est depuis illustré par d’autres actions moins glorieuses…

Lors d’une conférence organisée sur Carnoux à ce sujet en décembre 2009, les craintes que suscitaient le projet avaient été lourdement exprimées. Comme de coutume, la plupart des élus locaux étaient alors mobilisés contre ce projet, perçu comme une main mise de l’État et dont la concrétisation allait nécessairement se traduire par l’imposition de contraintes supplémentaires et la perte de certaines de leurs prérogatives en matière d’aménagement du territoire et de développement urbain.

Extrait d’un article publié dans La Provence le 11 décembre 2009

Ce sont d’ailleurs ces arguments qu’a mis en avant le conseil municipal de Carnoux pour décider à l’unanimité de son refus de s’intégrer à l’aire d’adhésion du Parc lors de sa création en avril 2012. Tout le monde ou presque était alors persuadé que la création de ce Parc national allait se traduire par une mise sous cloche du massif des Calanques, sous le regard sourcilleux d’agents assermentés veillant scupuleusement à la stricte application de réglements tatillons, de nature à interdire toute activité de pêche, de chasse et de loisir.

Panneau de signalisation du Parc national des Calanques (route des Crêtes)

Mais les élus locaux se sont tellement démenés que les contours du Parc ont été réduits à la portion congrue et la charte du Parc complètement vidée de sa substance. Du coup, 5 ans après sa création, le Parc national des Calanques est comme transparent. En dehors de quelques panneaux bien discrets posés à certaines entrées et de quelques dizaines d’agents qui patrouillent dans le massif pour rappeler avec patience les règles de base à respecter dans un espace naturel protégé, l’impact du Parc national est jusqu’à présent excessivement modeste.

L’émissaire de Cortiou par où sont déversés les effluents de la station d’épuration Géolide dans le coeur marin du Parc national des Calanques

Aucun arrêt de l’urbanisation n’a été constaté depuis la création du Parc et la bétonisation se poursuit comme jamais dans toutes les communes limitrophes, de Marseille à La Ciotat en passant par Cassis. Les eaux usées de toute l’agglomération marseillaise et de Cassis continuent de se rejeter en plein coeur du Parc national, de même d’ailleurs que les déchets industriels toxiques de l’usine d’alumine de Gardanne, malgré les avis négatifs exprimés par le Ministère de l’Environnement, mais avec l’aval des élus du Parc, tandis que les eaux limpides des calanques continuent d’être sillonnées en tout sens par des norias de bateaux à touristes, de yachts privés, de hors-bord et de jet ski tous plus bruyants et plus polluants les uns que les autres..

Quant à la chasse, non seulement le Parc national ne l’a pas interdite sur son périmètre mais de surcroit il y autorise explicitement la chasse aux gluaux, pourtant expressément illicite aux yeux de la législation européenne, ainsi que le lâcher de gibier de tir, de ces faisans d’élevage sachant à peine voler qui sont lâchés dans la nature la veille de l’ouverture et qui se font écraser sur les routes par des automobilistes distraits.

Ballet de bateaux à l’entrée de la calanque de Port Miou

Pour ce qui est de la pêche, et en dehors des quelques zones de non-pêche soigneusement délimitées, la réglementation est des plus légères, autorisant par exemple pour la pêche de loisir 7 kg de poissons par jour et par personne auxquels s’ajoutent 15 prises tels que loups, daurades, congres ou bonites… Difficile de définir des règles moins contraignantes ! Elles résultent d’ailleurs de décisions prises par une commission rassemblant de nombreux acteurs socio-économiques : prudhommies de pêche, comité régional de pêche, représentations de fédérations de pêche de loisir, clubs et sociétés nautiques de pêche… Autant dire que chacun y plaide d’abord pour ses propres intérêts !

Mérou brun, espècé protégée (photo © Hervé Thedy)

En réalité, les seules limites qu’a réussi à fixer le Parc national concerne la lutte contre le braconnage, dans le but avoué de ne pas venir concurrencer les intérêts des pêcheurs professionnels. Et pourtant, force est de constater que même sur ce point le Parc national n’a pas fait preuve jusque là d’une grande efficacité comme vient de le démontrer l’affaire qui défraie l’actualité et qui a été révélée par un article de La Provence le 24 octobre dernier.

Les faits ne datent pas d’hier puisqu’ils ont été dénoncés en septembre 2015 par un groupe de plaisanciers excédés d’observer, jour après jour, des braconniers venir pêcher en toute impunité et avec de gros moyens dans les zones interdites du Parc, notamment autour de l’île de Riou ou près du phare du Planier. Ils adressent alors une lettre anonyme à la compagnie de gendarmerie maritime de Marseille, mais sans aucun effet. Un an plus tard, un pêcheur professionnel revient à la charge et prend à son tour la plume pour dénoncer ces agissements scandaleux et illicites, qui sont d’ailleurs confirmés par des observations effectuées par les agents du Parc national eux-mêmes.

Les gendarmes finissent par ouvrir une enquête et mettent sur écoute les téléphones portables des suspects, entre septembre 2016 et février 2017, tout en épluchant leurs comptes bancaires. Ils n’ont alors aucun mal à confirmer l’existence d’une véritable entreprise de braconnage à grande échelle, aux activités quasi industrielles. Deux pêcheurs professionnels, dont l‘un a d’ailleurs déjà été condamné il y a deux ans pour activité illégale dans ce même Parc des Calanques, sont mis en cause et les montants en jeux sont considérables.

Extrait d’une plaquette éditée par le Parc national des Calanques

Vue de la calanque d’En Vau et du Cap Canaille

Les biens utilisés pour ce braconage à grande échelle, dont un bateau semi-rigide explicitement nommé « Bracoboat » ont été saisis pour une valeur estimée à environ 200 000 €, ce qui confirme l’échelle industrielle de ce trafic. Les 4 pêcheurs et chasseurs sous-maris impliqués dans ce pillage en règle des richesses biologiques du Parc national des Calanques sont poursuivis pour travail dissimulé et blanchiment de travail dissimulé en bande organisée, pêche maritime dans une zone interdite et mise sur le marché par un établissement non agréé, de produits d’origine animale destinés à la consommation humaine. Ils comparaîtront devant le tribunal correctionnel de Marseille le 8 novembre prochain et risquent de lourdes amendes.

En parallèle, 8 revendeurs qui écoulaient le produits de leurs pêches miraculeuses, dont des poissonniers et grossistes ainsi que des restaurateurs renommés de Marseille, sont convoqués devant le délégué du Procureur de la République car ils sont également poursuivis pour achat en connaissance de cause, de produits de la pêche sous-marine non professionnelle et d’achat non autorisé d’espèces animales protégées, dont certaines étaient d’ailleurs pêchées dans des zones réputées inalubres au droit de l’émissaire de Cortiou en particulier.

Ecogardes du Parc national des Calanques

Ce véritable pillage organisé qui se déroule depuis des années au nez et à la barbe des agents du Parc national des Calanques dont la principale raison d’être consistait pourtant à assurer une meilleure protection des richesses environnementales de ce milieu naturel exceptionnel, conduit à s’interroger sur l’efficacité réelle de cet outil. L’implication forte des collectivités locales dans sa gouvernance était certes une nécessité pour permettre l’acceptation du projet, mais elle s’est traduit par un tel affaiblissement des contraintes réglementaires qu’on en vient à se demander si le Parc, dans son fonctionnement actuel, présente la moindre utilité, même si les plus optimistes diront que ce serait sans doute bien pire sans cela…

L.V.  

Carnoux : la mairie coûtera plus cher que prévu !

28 octobre 2017

Extrait du Messager, bulletin municipal, n°49 (octobre 2017)

Alors que le dernier numéro du Messager, daté d’octobre 2017, se contente d’informer les Carnussiens que les travaux d’agrandissement de leur mairie ont débuté mi-août par la démolition des bâtiments de l’ancienne Poste et de la PMI, voilà qu’un article publié cette semaine dans La Provence vient enfin nous en apprendre davantage sur ce projet, même si chacun avait pu constater en effet que le chantier était en cours.

Un lecteur particulièrement attentif du site officiel de la Commune aurait certes pu savoir qu’une partie au moins des marchés de travaux avait été attribuée le 29 mai dernier, sans qu’on puisse en connaître toutefois les montants ni la liste complète car le compte-rendu succinct du Conseil municipal en date du 22 juin 2017 ne fait malencontreusement apparaître qu’une page sur deux : à Carnoux, la transparence de l’information sur la gestion des affaires publique se fait toujours avec un peu de retard et beaucoup de retenue…

Article paru dans La Provence le 25 octobre 2017

L’article de La Provence vient donc combler ce besoin de précision sur un projet aussi emblématique pour la Commune. En cette période où l’argent publique est réputé se faire rare et où l’on entend chaque jour les élus municipaux se lamenter des baisses de dotation de la part de l’État, il est en effet pour le moins réconfortant de constater que la commune de Carnoux n’a pas de problème de fins de mois puisqu’elle engrange encore, à l’issue de l’exercice 2016, un excédent de fonctionnement de 1,6 millions d’euros et un excédent net de quasiment 700 000 €, ce qui l’autorise en effet à ne pas mégoter sur les dépenses d’agrandissement et d’embellissement de son hôtel de ville qui ne date pourtant que de moins de 50 ans.

Alors que la plupart des compétences ont été désormais transférées de la commune à la Métropole, certains esprits chagrins pourraient de fait s’étonner qu’il soit nécessaire d’investir ainsi dans l’agrandissement des bureaux d’une administration dont la fonction se réduit de plus en plus à la gestion de l’état-civil et de quelques bâtiments publics, dont les écoles, et dont la plupart des délibérations se résument à des demandes de subventions auprès du Conseil départemental qui finance depuis des années, grâce à la générosité des contribuables des Bouches-du-Rhône, la quasi totalité de l’investissement communal.

Vue du chantier le 22 septembre 2017

Mais loin de nous bien entendu l’idée de vouloir remettre en cause l’intérêt d’un projet aussi emblématique qui viendra parachever le projet de réaménagement du centre-ville de Carnoux. D’autant que, comme l’explique justement le maire à la journaliste de La Provence, il s’agit d’un projet « évolutif » destiné à servir seulement « pour les 20 prochaines années ».

Voilà bien en effet une caractéristique de la ville de Carnoux, cité où l’esprit pionnier domine et où tout « avance » très vite, où l’on n’a de cesse de démolir dès qu’on vient de terminer un chantier pour tout de suite reconstruire : du pain béni pour le secteur du BTP.

« Évolutif » semble d’ailleurs bien être le qualificatif qui caractérise ce projet dont le coût initial avait été évalué à 2,9 millions d’euros et dont le montant final, si l’on en croit La Provence, devrait s’établir plutôt à 3,7 millions, soit une légère augmentation prévisionnelle de 27,5 % alors même que les terrassements viennent tout juste de commencer.

Vue du chantier le 28 octobre 2017

Les raisons de ces dérives financières, telles qu’elles sont évoquées dans La Provence, ne sont pas d’une grande limpidité. Il semblerait que la démolition du bâtiment de la Poste ait fait apparaître des besoins de confortement supplémentaire pour la structure de la mairie elle-même, bien que l’on ait du mal à croire que le maître d’oeuvre ne disposait pas des plans d’exécution pour un bâtiment public de cette importante inauguré en 1970 seulement.

Toujours est-il que le cabinet d’architectes AT, en charge de la maîtrise d’oeuvre de l’opération, a pu bénéficier d’un avenant à son marché qui lui permettrait de gonfler de près de 18 % le montant de sa rémunération, portant celle-ci à 527 053 € comme le maire l’a lui-même confirmé dans un rectificatif paru le lendemain alors que la journaliste de La Provence avait initialement annoncé le chiffre mirifique de 527 millions : on ne prête qu’aux riches !

Il faudra sans doute attendre le compte-rendu du prochain conseil municipal pour connaître plus en détail les conditions de cette modification de marché qui dépasse largement le seuil de 15 % légalement toléré pour les marchés publics de travaux, ainsi que le précise l’article 139 du décret n° 2016-360 du 25 mars 2016 relatif aux marchés publics.

Certes, des exceptions sont toujours possible, du moins jusqu’à un certain stade, mais elles sont strictement encadrées par les textes et se limitent pour l’essentiel à des « modifications rendues nécessaires par des circonstances qu’un acheteur diligent ne pouvait pas prévoir ». En d’autres termes, si en cours de chantier, il apparaît un aléa imprévu tel que la découverte inopinée d’une cavité non détectée lors des investigations géotechniques initiales, il est normal que le maître d’oeuvre puisse poursuivre le projet au prix d’un montant de rémunération supérieur pour adapter en conséquence les fondations du bâtiment, même si le coût du projet s’en trouve augmenté.

En revanche si le maître d’ouvrage change d’avis en cours d’exécution et décide de modifier les contours du projet, le juge administratif se montre nettement plus vigilant car c’est alors la porte ouverte à toutes les dérives. En matière de marché public, il est en effet classique que les candidats aux appels d’offre répondent en sous-estimant leurs coût, ceci dans le but de se placer devant leurs concurrents. Une fois le marché obtenu, ils ont tendance à demander des réévaluations de leur rémunération par voie d’avenant, en prétextant un certain nombre de missions supplémentaires non explicitement prévues dans le cahier des charges initial. Si le maître d’ouvrage accède à ces demandes, voire ajoute de lui-même certaines missions complémentaires non prévues contractuellement, cela revient à modifier l’économie initiale du marché et rien ne prouve alors que, sur la base d’un cahier des charges ainsi modifié, d’autres candidats n’auraient pas été plus performants. Autrement dit, la mise en concurrence initiale est alors faussée, ce qui ouvre la porte à des recours possibles.

Rectificatif publié dans La Provence le 26 octobre 2017

En l’occurrence, les éléments fournis dans l’article de La Provence sont bien entendu trop imprécis pour émettre un quelconque avis sur le sujet. On pourrait néanmoins s’étonner de leur teneur puisqu’il y est évoqué « la démolition de la Poste et de l’ancienne PMI initialement prévue dans un autre marché, l’intégration de la reprise du revêtement de sol, la révision à la baisse du prix du mobilier et les études géotechniques ». On ne voit pas très bien en effet en quoi les investigations géotechniques, qui sont toujours à la charge du maître d’ouvrage viennent influer sur le forfait de rémunération du maître d’oeuvre, ni bien sûr pour quelle raison la démolition préalable des bâtiment n’y avait pas été intégrée alors qu’il s’agissait de la première phase du projet et qu’il paraissait difficile de s’en passer.

Mais sans aucun doute, c’est la journaliste de La Provence qui n’a pas dû saisir toute la pensée complexe de notre maire, comme le prouve la publication du rectificatif rendu nécessaire dès le lendemain. Quand on gère des projets d’une telle ampleur, il est vraiment agaçant d’avoir de surcroît à dépenser du temps et de l’énergie à en expliquer toutes les subtilités à des électeurs trop curieux !

L.V.  

Ecoles de Marseille : après Gaudin, le déluge…

23 octobre 2017

Jean-Claude Gaudin avec le président Macron à Marseille, le 21 septembre 2017 (photo © Anne-Christine Poujoulat / AFP)

Frappé par la loi sur le cumul des mandats, le pagnolesque Jean-Claude Gaudin vient (enfin !) d’abandonner son poste de sénateur et les nombreux avantages associés, y compris les petits chèques qu’il touchait chaque trimestre grâce à un arrangement entre amis, histoire d’arrondir ses fins de mois. Du coup, certains se prennent à espérer que celui qui est élu de la deuxième ville de France depuis maintenant 52 ans, maire de la commune depuis 22 ans et président de la métropole Aix-Marseille-Provence depuis sa création, va peut-être enfin s’occuper de la gestion de sa ville et en particulier de celle de ses écoles publiques ?

Il faut dire que certaines de celles-ci sont dans un état de délabrement avancé, pour le plus grand profit d’ailleurs de l’enseignement privé qui connaît un essor foudroyant dans la commune. Enseignants et parents d’élèves ne cessent de s’époumoner pour dénoncer depuis des années les classes non chauffées où les enfants doivent garder leur manteau tout l’hiver, celles dont les fenêtres jamais remplacées laissent passer la bise glaciale les jours de mistral et se transforment en fournaise à l’approche des beaux jours, celles dont les plafond tombent régulièrement sur la tête des élèves et fuient à chaque orage, celles dont les dallages usés libèrent allègrement leurs fibres d’amiante tandis que les fragments de laine de verre des faux-plafonds saupoudrent la tête des élèves, celles où se promènent en toute quiétude cafards, blattes et souris, celles dont les tables bancales et rapiécées obligent à toutes sortes d’acrobaties…

Pétition ouverte par Charlotte Magri sur le site Change.org suite à sa lettre ouverte

Une lettre ouverte adressée en novembre 2015 à Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre de l’Éducation nationale, par Charlotte Magri, enseignante dans une école primaire des quartiers nord de Marseille, lettre publiée intégralement par différents médias dont Marsactu et dont la lecture est édifiante, avait bien permis de secouer un peu le cocotier. Relayé notamment par le quotidien Libération qui avait publié le 1er février 2016 un article au vitriol titré « Marseille: école primaire, gestion secondaire », ce cri du cœur avait mis sous le feu des projecteurs la gestion totalement défaillante des 444 écoles primaires publiques de la commune phocéenne, et tout particulièrement de celles situées dans les quartiers les plus défavorisés de la ville.

Curieusement, dès le 4 février 2016, le préfet des Bouches-du-Rhône recevait mission d’« évaluer les conditions de fonctionnement du service public d’éducation dans les écoles des quartiers prioritaires de la politique de la ville », évaluation devant intégrer « l’ensemble des éléments de sécurité, de salubrité, d’hygiène et de santé publique, mais aussi les conditions d’apprentissage des élèves et de travail des enseignants ». Vaste programme !

Sol d’une école marseillaise (photo © Boris Horvat / AFP / Le Figaro)

En même temps, le gouvernement ne pouvait que rappeler que, selon la loi française, «  les communes ont la charge des écoles maternelles et élémentaires : elles sont propriétaires des locaux, en charge de la construction […], des réparations, de l’équipement, et des frais de fonctionnement ». Ce qui n’empêche pas l’État de mettre à la disposition de la ville de Marseille des moyens considérables avec 330 nouveaux postes d’enseignants pour la rentrée 2016, 7 millions d’euros versés au titre des activités périscolaires, mais aussi, depuis 2014, 2,5 millions d’euros pour la rénovation des écoles dans le cadre de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) et 1,4 million pour les travaux d’urgence au titre de la politique de la ville.

Danièle Casanova, adjointe à la mairie de Marseille en charge de l’Education (photo © Tony Selliez / Radio France)

A l’époque, Danièle Casanova, élue depuis 1995 et adjointe au maire en charge de l’Éducation affirmait que la ville avait investi en 2015 un montant total de 31,6 millions d’euros pour l’entretien des écoles et promettait pour l’exercice 2016 la mise en œuvre de 523 nouveaux chantiers pour un montant global de près de 37 millions d’euros, tout en annonçant la signature avec le Conseil départemental d’une convention de coopération de 60 millions d’euros sur trois ans, histoire de minimiser l’effort pour le contribuable marseillais.

A titre indicatif, les dépenses totales de fonctionnement de la ville de Marseille se sont élevées à 1,1 milliard d’euros pour l’année 2015 et les dépenses d’investissement à 440 millions d’euros. Force est donc de constater que l’entretien des bâtiments scolaires est bien loin d’accaparer la totalité des ressources budgétaires de la collectivité. Manifestement, la municipalité a d’autres priorités, la rénovation du stade Vélodrome qui coûtera, rappelons-le au passage, 400 millions d’euros à la ville au terme du versement des 31 annuités prévues, présente manifestement un degré de priorité nettement supérieur…

Toujours est-il que la majorité municipale a bien été obligée de chercher des solutions à une situation aussi dégradée, fruit de décennies d’inactions. Dès février 2016, Jean-Claude Gaudin annonçait la nécessité de lancer un véritable « plan Marshall » pour tenter de réagir à un état de fait qu’il avait lui-même laissé se constituer, mandature après mandature.

L’école du Parc Kalliste (15e arrondissement) prétendument mitraillée à la Kalachnikov (photo © P. N. / La Provence)

A la veille de la rentrée de septembre 2017, le maire de Marseille a bien tenté une ultime manœuvre de diversion en dénonçant tout à trac des attaques à la Kalachnikov contre deux écoles des quartiers nord de la ville et en précisant qu’une dizaine d’établissements scolaires au moins avait été vandalisées pendant les vacances, histoire de suggérer que, confrontée à de tels actes de violence, la commune était bien incapable de faire face et que toute réparation revenait à colmater la fuite du tonneau des Danaïdes.

En l’occurrence, il s’est avéré que ces propos relevaient de la pure galéjade et Jean-Claude Gaudin s’est retrouvé la risée de toute la presse nationale, Canard enchaîné en tête, une fois que les forces de l’ordre eurent rétabli la vérité : nulle trace de dégradation à l’école de Font-Vert et pas la moindre vitre brisée non plus à celle du Parc Kalliste où le maire avait juré avoir relevé pas moins de 24 impacts d’arme de guerre…

Un extrait du Canard enchaîné du 6 septembre 2017

Après cette tentative piteuse, il a bien fallu trouvé autre chose et le Conseil municipal a donc voté ce lundi 16 octobre 2017, les crédits nécessaires pour le fameux Plan Marshall des écoles. Sauf que la méthode proposée, qui s’appuie sur le principe d’un partenariat public-privé (PPP, rebaptisé par certaines mauvaises langues « plan pour payer plus ») est pour le moins douteuse et rappelle furieusement le scandale du financement de la rénovation du stade Vélodrome pourtant vertement épinglé par la Chambre régionale des comptes.

Ruines du lycée Pailleron après son incendie en 1973 (photo © Georges Beutter / Paris Match / SCOOP)

Certes, l’ambition est au rendez-vous puisque le programme prévoit la destruction de 32 établissements obsolètes construits dans les années 1960 en structure métallique, à l’image du célèbre lycée parisien Edouard Pailleron dont l’incendie criminel en 1973 avait causé la mort de 20 personnes, et leur remplacement par 28 nouvelles écoles, ainsi que la construction de 6 établissements supplémentaires, en six ans.

Un programme qui nécessiterait d’emprunter pour couvrir le montant des travaux. Réalisé sous maîtrise d’ouvrage de la Ville de Marseille, le programme d’investissement coûterait à la collectivité pas moins de 950 millions d’euros, remboursement des emprunts et service de la dette compris, en intégrant également les frais d’entretien des bâtiments sur la période de l’emprunt. Mais c’est une autre voie qu’à choisie la majorité, celle du PPP qui consiste à faire financer la totalité du programme par un groupe de BTP qui se charge de la construction des nouveaux bâtiments et se rembourse ensuite largement en faisant payer un loyer à la collectivité pour l’utilisation des locaux.

Cette approche du PPP est très avantageuse pour les groupes privés de BTP qui en profitent pour faire travailler leurs propres entreprises à moindre coût, pour tirer profit des terrains libérés en centre ville afin de maximiser les droits à construire, qui chargent les coûts d’entretien facturés à la collectivité, et qui arrivent, avec la perception des loyers, à se faire rembourser jusqu’à deux fois, et parfois davantage, le montant réel de leur investissement. De fait, via la méthode du PPP et selon les propres estimations de la commune, le même programme coûtera à la collectivité au moins 100 millions supplémentaires comme cela a été annoncé en séance du Conseil municipal !

Le stade vélodrome rénové et les constructions annexes réalisées grâce aux droits à bâtir (photo © Bouygues Construction)

Dans ces conditions et sauf à soupçonner Jean-Claude Gaudin de vouloir favoriser les géants du BTP, on se demande bien pourquoi la Ville de Marseille s’engage dans une telle voie, malgré les multiples exemples de dérives constatées, toutes vertement critiquées par les différentes Chambres régionales des comptes. La réponse est malheureusement très simple : à force de laisser s’accumuler la quantité de travaux d’entretien nécessaires pour assurer le bon fonctionnement du patrimoine municipal, la Ville est dans l’incapacité d’emprunter la somme nécessaire pour engager un programme de réhabilitation à la hauteur des enjeux.

Dans ces conditions et à supposer que la collectivité ne puisse dégager davantage de ressources, quitte à rogner sur d’autres postes moins prioritaires, la sagesse voudrait qu’on étale les investissement et qu’on réalise les travaux par étape en fonction de ses capacités réelles d’endettement. Mais pour un maire qui vient de fêter ses 78 ans et qui a déjà annoncé qu’il ne se représentera pas en 2020, la solution des PPP ne présente que des avantages : bien sûr elle coûtera plus cher à la collectivité et bloquera pour longtemps toute capacité future d’investissement, mais elle permet d’inaugurer rapidement des chantiers tout en permettant de remplir les poches des entreprises privées amies. Et tant pis pour les générations futures qui auront à payer lourdement et longtemps les impérities de ce maire désinvolte…

L.V.