Rejets d’Alteo à Cassis : la fuite en avant ?

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L'Usine Alteo à Gardanne (photo S. Mercier / La Provence)

L’Usine Alteo à Gardanne (photo S. Mercier / La Provence)

Le feuilleton des boues rouges de Gardanne, déchets issus de la transformation de la bauxite en alumine dans l’usine de Gardanne désormais baptisée Alteo et, depuis 2012, aux mains d’un fonds d’investissement américain, vient de connaître une nouvelle étape. Une première fois repoussée à la demande du ministère de l’écologie après avoir pourtant reçu un avis positif de la part du conseil d’administration du Parc National des Calanques, grâce aux nombreux élus locaux qui y siègent, l’enquête publique destinée à examiner la demande d’Alteo de prolonger de 30 ans le rejet en mer de ses effluents industriels toxiques a finalement eu lieu cet été et les commissaires enquêteurs viennent de rendre public, le 5 novembre 2015, leur rapport, désormais accessible sur le site de la Préfecture.Blog246_PhPanache

Comme en 1963 lorsque Péchiney avait eu la brillante idée de se débarrasser directement en mer, sans le moindre traitement préalable et au moyen d’une simple conduite gravitaire, de ses fameuses boues rouges, concentré de soude, de fer, d’arsenic, de métaux lourds (chrome, cadmium, mercure, plomb, aluminium, etc) et de quelques substances faiblement radioactives, les acteurs locaux, pêcheurs professionnels et défenseurs de l’environnement en tête, ne sont pas restés indifférents. Au total ce sont pas moins de 2300 avis qui ont été communiqués au long des 40 jours qu’a duré l’enquête publique qui s’est déroulé en parallèle dans 27 communes des Bouches-du-Rhône.

Plusieurs pétitions ont circulé cet été dont une pilotée directement par la municipalité de La Ciotat et qui a recueilli plus de 7 000 signatures. La réunion publique qui a été organisée à Gardanne le 11 septembre 2015 a attiré 370 personnes mais s’est de fait résumée à un dialogue de sourds entre défenseurs de la filière industrielle et protecteurs de l’environnement. Une autre réunion a été organisée le 23 septembre à Luminy par le mouvement Collectifs Littoral qui regroupe de nombreux citoyens et associations mobilisés pour la préservation de la frange littorale méditerranéenne et dont la pétition a recueilli près de 2000 signatures à ce jour.

Blog246_PhCana2Lors de cette réunion à Luminy a été présentée une vidéo remarquable réalisée par l’association Nox Diving qui réalise de superbes documents visuels subaquatiques. Dans cette vidéo, qui peut être visionnée sur le site de Collectif Littoral, on voir l’apnéiste Aldo Franco évoluer le long des deux canalisations de Péchiney posée par 15 m de fond à Port-Miou, à l’endroit où elles entament leur périple de plus de 7 km en mer. Les images mettent bien en évidence la vétusté de ces ouvrages installés en mer depuis maintenant 50 ans et qui commencent à être rongés par la corrosion. Une banderole avec un message militant a été posée au fond de la mer à proximité des canalisations pour attirer l’attention sur le risque majeur que font courir ces rejets toxiques sur la qualité des fonds marins.

Extrait de la vidéo réalisée par Nox Diving (cameraman L. Dendeloeuf)

Extrait de la vidéo réalisée par Nox Diving (cameraman L. Dendeloeuf)

Mais les commissaires enquêteurs n’ont rien vu de tout cela et n’évoquent à aucun moment dans leur rapport l’existence de ces pétitions qui leur ont pourtant été remises en main propre. Ils se bornent à constater que l’industriel a bien suivi les procédures, a répondu avec beaucoup de bienveillance à toutes leurs interrogations et que les arguments en faveur du maintien de cette activité industrielle justifient largement de ne pas être trop regardant sur l’impact éventuel de ces rejets en mer, d’ailleurs largement méconnu puisque les investigations en cours n’ont pas encore livré leurs résultats.

Un chien de mer, petit squale, péché à la palangre le 16 juillet 2015 par 300 m de fond dans le canyon de Cassidaigne (photo G. Carrodano)

Un chien de mer, petit squale, péché à la palangre le 16 juillet 2015 par 300 m de fond dans le canyon de Cassidaigne (photo G. Carrodano)

Leur rapport reprend sans sourciller les principales conclusions de l’expertise de l’IFREMER qui affirmait sans rire que, comme chacun sait, « l’arsenic n’est pas considéré comme une substance particulièrement toxique » et que par ailleurs « l’IFREMER ne dispose que de très peu de données sur l’arsenic dans le milieu marin et n’a pas de programme de recherche sur cette thématique ». Pour quelle raison irait-on en effet dépenser de l’argent public pour se préoccuper de ce genre de question alors qu’il est tellement plus simple de dire qu’on en sait rien et que du coup rien ne prouve que c’est toxique ?

De manière générale d’ailleurs, le rapport (RapportEnqueteAlteoT2) des commissaires enquêteurs est rempli de bon sens et sa lecture confirme que l’affaire a été confiée à de vrais professionnels chevronnés. Leur tâche en effet n’était pas simple, ne serait-ce que pour s’y retrouver parmi les 7000 pages des 17 classeurs qui constituaient le dossier mis à disposition du public, totalement indigestes et redondantes à souhait, destinées d’abord à décourager tout citoyen de bonne volonté d’y mettre son nez. Mais nos experts ont fait preuve d’un esprit de synthèse remarquable en tranchant le sujet sans le moindre état d’âme et en rendant leur verdict en moins de 20 pages.

Les effluents liquides qui vont être rejetés directement en mer, en plein cœur d’un Parc national, sont selon toute vraisemblance hautement toxiques pour le milieu marin alors que des solutions alternatives existent pour les traiter comme l’a suggéré la tierce expertise conduite par le BRGM ? Qu’à cela ne tienne, il suffit d’assortir l’avis favorable d’une simple recommandation suggérant à l’industriel de bien prendre en compte « toute amélioration susceptible de rendre le projet plus respectueux de l’environnement traversé ».

Canalisations de Gardanne et de La Barasse dans le puits naturel de Port-Miou (photo Nox Diving)

Canalisations de Gardanne et de La Barasse dans le puits naturel de Port-Miou (photo Nox Diving)

Les inquiétudes qui portent sur l’état des 47 km de canalisation terrestre avec les risques inhérentes de fuites le long de son parcours (y compris dans la traversée de Carnoux-en-Provence, dont le maire n’a pourtant même pas vu la nécessité de rencontrer les commissaires enquêteurs !) ainsi que sur la dangerosité des émissions de poussières autour du site de stockage de Mange-Garri (où une étude épidémiologique vient d’être initiée), suscitent quand même quelques timides recommandations supplémentaires dans le rapport qui suggère qu’un peu de surveillance ne peut pas faire de mal…

Le dernier filtre-presse d'Alteo, subventionné à 50 % par l'Agence de l'Eau (photo S. Mercier / La Provence)

Le dernier filtre-presse d’Alteo, subventionné à 50 % par l’Agence de l’Eau (photo S. Mercier / La Provence)

En attendant la décision finale qui sera prise par le Préfet après consultation du CODERST mais dont l’issue ne fait désormais guère de doute, Alteo peut d’ores et déjà remercier les commissaires enquêteurs pour leur mansuétude et leur bienveillante compréhension des réalités économiques. La décision a d’ailleurs été fêtée comme il se doit et Alteo a invité dès le lendemain un panel d’élus, d’entrepreneurs et de journalistes, comme le relate La Provence, à venir visiter en grandes pompes son usine de Gardanne et ses fameux filtres-presse dont les deux derniers viennent tout juste d’être construits sur le site de Mange-Garri, grâce à une très généreuse subvention de 15 millions d’euros (la moitié du coût total) de la part de l’Agence de l’Eau Rhône-Méditerranée. Merci au passage à tous les généreux donateurs involontaires sachant que les trois-quart des redevances que perçoit l’Agence de l’Eau proviennent d’un prélèvement de 14 % sur les factures d’eau des particuliers…

L.V.  LutinVertPetit

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6 Réponses to “Rejets d’Alteo à Cassis : la fuite en avant ?”

  1. Rejets d’Alteo : une potion amère pour Ségolène Royal… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] l’enquête publique qui s’était déroulée cet été et qui avait abouti à un avis favorable de la part des commissaires enquêteurs, le sort des rejets en mer de l’usine Alteo […]

  2. A Cassis, polémique autour des rejets d’eaux usées | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] Nox Diving, qui s’était déjà distinguée par une belle vidéo montrant un plongeur en train d’évoluer en apnée le long des canalisations qui rejettent en […]

  3. Encore un traitement de faveur pour Alteo ! | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] misère qui rendrait d’un coup totalement inutiles les efforts que l’industriel est sensé développer pour réduire à terme la toxicité de ces rejets : à […]

  4. Insecticides tueurs d’abeille : Hulot a failli avaler de travers | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] à ce poste ingrat, dont Ségolène Royal qui avait dû laisser Manuel Valls lui imposer de laisser Alteo continuer de déverser en plein Parc national des Calanques ses eaux industrielles riches en […]

  5. Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] au poids des lobbies industriels en ordonnant au Préfet des Bouches-du-Rhône d’accorder à l’usine Alteo une dérogation pour poursuivre pendant 6 ans supplémentaires le rejet en mer de déchets […]

  6. A quoi sert donc le Parc des Calanques ? | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] Cassis continuent de se rejeter en plein coeur du Parc national, de même d’ailleurs que les déchets industriels toxiques de l’usine d’alumine de Gardanne, malgré les avis négatifs exprimés par le […]

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