Élisabeth Borne : quelle planification écologique ?

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Après sa réélection facile, le 24 avril dernier, à la Présidence de la République, Emmanuel Macron a fait durer le suspens… Plus de trois semaines pour nommer un Premier ministre, c’est du jamais vu ! Alors que le candidat malheureux de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, pourtant indiscutablement éliminé dès le premier tour distribuait ses tracts et collait partout ses affiches appelant les Français à l’« élire Premier ministre », le Président de la République consultait et prenait son temps. Tout juste consentait-il à distiller quelques indices, indiquant dès le 27 avril 2022 : « je nommerai quelqu’un qui est attaché à la question sociale, environnementale et productive » après avoir précisé, entre les deux tours de l’élection présidentielle, que son futur Premier ministre sera également « directement chargé de la planification écologique » si chère à Jean-Luc Mélenchon justement.

Une nomination qui s’est fait attendre… Un dessin signé Oli publié le 26 avril 2022

Mais le portrait esquissé était aussi a priori celui d’une femme, même si ce critère avait déjà été mis en avant en 2017, ce qui n’avait pas empêché Jean Castex d’être nommé à Matignon, sans avoir vraiment besoin de se travestir. Et c’est donc bien une femme qui a donc fini par être nommée, le 16 mai 2022, en l’occurrence Élisabeth Borne, celle dont le nom circulait depuis déjà plusieurs semaines, même si bien d’autres ont été évoqués par les journalistes en mal d’informations à sensation.

Élisabeth Borne à l’issue de la passation de pouvoirs avec Jean Castex, le 16 mai 2022 (photo © Ludovic Marin / France Inter)

En dehors du fait qu’elle est la première femme nommée à ce poste depuis l’expérience douloureuse d’Édith Cresson qui n’avait tenu que 10 mois à ce poste, il y a plus de 30 ans, dans un climat délétère de guerre ouverte entre Michel Rocard et François Mitterrand, se heurtant de front à l’hostilité d’une partie de sa majorité et au sexisme violent de toute la classe politique, certains députés n’hésitant pas à crier « à poil ! » lorsqu’elle montait à la tribune de l’Assemblée nationale pour parler au nom du gouvernement…

Comme celle qui l’avait précédé à ce poste, Élisabeth Borne est une femme d’expérience. Âgée de 61 ans et fille d’un déporté rescapé d’Auschwitz, elle a fait de brillantes études à l’École Polytechnique puis à celle des Ponts et Chaussées avant d’occuper plusieurs postes prestigieux dans les cabinets ministériels (dont celui de Jospin à l’Éducation Nationale puis à Matignon en 1997), comme directrice de l’urbanisme de la Mairie de Paris aux côtés de Bertrand Delanoë, dans plusieurs entreprises publiques ou privées et comme préfet de la Région Poitou-Charente en 2013. Directrice de cabinet de Ségolène Royal au ministère de l’Écologie en 2014, elle a à gérer l’épineux dossier de la prolongation des concessions autoroutières et la négociation d’un protocole d’accord en 2015, avant de prendre la tête de la RATP.

Élisabeth Borne en 2014, alors directrice de cabinet de Ségolène Royal au Ministère de l’Ecologie (photo ©
MaxPPP / Wostok Press / France Inter)

Nommée ministre des Transports auprès de Nicolas Hulot lors de l’élection surprise d’Emmanuel Macron en 2017, elle est notamment chargée de mettre en œuvre l’ouverture à la concurrence du secteur ferroviaire et doit gérer une grève particulièrement dure de la SNCF. En juillet 2019, elle remplace au pied levé François de Rugy, démissionné sans ménagement de son poste de ministre de l’Écologie, une fonction qu’elle n’occupe que pendant une année seulement, le temps quand même d’enterrer définitivement le projet délirant d’Europa City, porté par le groupe Auchan, mais aussi de défendre et de faire adopter la loi Énergie Climat qui prévoit d’atteindre la neutralité carbone en 2050, une baisse de 40 % de la consommation d’énergies fossiles d’ici à 2030 et la fermeture des 4 dernières centrales à charbon en 2022.

Passation de pouvoir au ministère de l’Écologie, le 17 juillet 2019, entre François de Rugy et Élisabeth Borne (photo © Alain Jocard / AFP / Le Dauphiné)

Nommée ministre du Travail en juillet 2020, elle se retrouve à gérer une réforme de l’assurance chômage et se targue d’avoir enregistré une baisse significative du nombre d’inscrits à Pôle Emploi malgré la forte crise économique liée au CoVid, ce qui s’explique en partie par la forte progression de l’apprentissage…

Après avoir donc occupé pas moins de trois portefeuilles ministériels d’affilée, son expérience gouvernementale est incontestable, de même que sa bonne connaissance des dossiers qui est unanimement reconnue à cette femme, pur produit de la haute administration française et souvent qualifiée de « bosseuse ». Son passage dans plusieurs ministères de gauche ne permet pas pour autant de lui donner une étiquette politique, même si elle a prévu de s’engager, pour la première fois de sa vie, dans une bataille électorale, à l’occasion des prochaines législatives, faisant ainsi, curieusement, le choix inverse de Jean-Luc Mélenchon, qui brigue son poste sans chercher à se faire réélire député !

Élisabeth Borne de passage jusqu’aux prochaines législatives, comme certains l’imaginent déjà ? Un dessin signé Kak, publié dans l’Opinion, le 17 mai 2022

Sera-t-elle pour autant la ministre de la planification écologique que nombre de Français appellent de leurs vœux ? L’avenir le dira, sachant que le bilan du premier quinquennat d’Emmanuel Macron n’est pas brillant dans ce domaine, marqué par le départ houleux de Nicolas Hulot, abattu en vol par les lobbyistes de la chasse, la condamnation de la France pour non respect de ses engagements climatiques, ou encore l’échec retentissant de la Convention citoyenne sur le climat…

Ce ne sont pourtant pas les chantiers qui manquent en la matière si vraiment Élisabeth Borne partage de réelles ambitions. C’est toute la politique énergétique de notre pays qui est à revoir, pour sortir enfin de la dépendance aux énergies fossiles, y compris d’ailleurs pour des raisons d’indépendance politique comme l’a mis en évidence la crise en Ukraine. Il faudrait arrêter enfin les deux dernières centrales à charbon toujours en activité, et multiplier d’ici 2050 par 10 la puissance solaire installée et par 2 celle de l’éolien terrestre, tout en déployant une cinquantaine de parcs éoliens flottants. En parallèle, il faudrait accélérer fortement les efforts de rénovation énergétique du parc immobilier français au rythme d’au mois 700 000 logements par an, pour réduire d’autant la consommation énergétique et donc les émissions de gaz à effet de serre. Mais il faudrait aussi se pencher enfin sérieusement sur la perte dramatique de biodiversité, ce qui passe notamment par un arrêt total de toute nouvelle bétonisation de l’espace et donc une révision drastique de nos modes d’urbanisation et surtout de transports, mais aussi par une réforme profonde de nos pratiques agricoles encore beaucoup trop consommatrices de pesticides et contribuant fortement à la dégradation des sols. De véritables travaux d’Hercule qui attendent donc Élisabeth Borne dans ses nouvelles fonctions…

L. V.

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