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Migrations : jusqu’où ira le cynisme ?

20 juin 2018

L‘Aquarius vient de faire les frais de la nouvelle politique anti-migrants des populistes italiens au pouvoir. Son errance maritime met en relief l’impuissance de l’Europe et fait craindre d’autres drames similaires, car les populistes tiennent malheureusement souvent parole… 

L’Aquarius, navire affrété par l’association SOS Méditerranée (photo © AFP)

L’Aquarius, le navire affrété par SOS Méditerranée et Médecins sans frontières, encore appelé « ambulance des mers », a commencé ses maraudes maritimes il y a tout juste deux ans… Il vient de rejoindre Valence le dimanche 17 juin, après 9 jours d’errance, pour procéder au débarquement de 630 migrants secourus le week-end dernier en Méditerranée centrale. Quelles leçons provisoires peut-on tirer de cette aventure ? Petit rappel des faits…

Dans la nuit du samedi 9 juin, l’Aquarius a procédé à 6 opérations en mer dont un sauvetage critique sous l’instruction du Centre de coordination des secours maritimes italien (IMRCC). C’est 630 personnes, dont 7 femmes enceintes et 123 mineurs non accompagnés, qui ont pu ainsi être mis en sécurité à bord. Parmi elles, 400 personnes avaient été transférées depuis des navires italiens.

Sauvetage de migrants naufragés par l’Aquarius (photo © Suzanne Friedel / SOS Méditerranée)

Quelques heures après que l’Aquarius eut reçu du IMRCC l’instruction de remonter vers un « port sûr » en Sicile, la presse faisait état d’une déclaration des autorités italiennes annonçant la fermeture des ports italiens et sollicitant les autorités maltaises pour prendre en charge le débarquement. Le soir même, l’Aquarius recevait du IMRCC l’instruction de s’arrêter dans les eaux internationales, à 35 milles nautiques de l’Italie et 27 milles nautiques de Malte.

Le navire est resté bloqué dans les eaux quelque part entre l’Italie et Malte, après que le gouvernement italien a soudainement déclaré vouloir fermer les ports aux migrants. Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur et leader du parti eurosceptique La Ligue, a expliqué dans les médias et sur son compte Facebook que l’Italie refuserait désormais au célèbre navire français d’accéder aux ports italiens. Selon lui, c’est aux autorités maltaises de s’en charger, puisque le bateau se trouve tout près de cette île, à mi-distance entre l’Italie et la Libye, et dans les eaux communes à Malte et à l’Italie. Mais les dirigeants maltais ont opposé un refus catégorique et énervé, en insistant sur la responsabilité italienne. Ils mettent en avant le fait que les secours de l’Aquarius ont été coordonnés par le Centre de coordination des secours maritimes italien à Rome. Il serait donc naturel que l’Italie accueille ces migrants, comme elle a l’habitude de le faire.

Matteo Salvini, le nouveau ministre de l’Intérieur italien

Or, le gouvernement italien fait actuellement ses premiers pas. Il veut marquer les esprits sur la question des migrants aussi bien à l’échelle européenne qu’au niveau national. Ce même jour, le 10 juin, avait lieu le premier tour des élections municipales. Alors que toute promotion politique était interdite, Matteo Salvini a pu en profiter pour faire valoir son message anti-migrants. Et, de fait, son parti semble avoir nettement progressé, donnant l’avantage au centre-droit dans plusieurs villes importantes, dont Brindisi, et carrément la victoire dès le premier tour à Trévise et Vicenza.

Le nouveau président du Conseil (Premier ministre), Guiseppe Conte, a déclaré le 10 juin que l’Italie était « abandonnée par l’Europe ». Il a pointé le fait que le pays a reçu 600.000 migrants d’Afrique ces cinq dernières années, soit beaucoup plus que les pays européens voisins. Matteo Salvini a remis une couche le lundi matin en déclarant que d’autres navires humanitaires risquent de ne pas être reçus dans les ports italiens. Des maires de certaines grandes villes portuaires, dont Palerme et Naples, ont déclaré accepter de recevoir des migrants, des propositions vaines puisque l’accueil suppose l’escorte des gardes-côtes italiens, qui dépendent du gouvernement. En même temps, un navire militaire italien a transporté 937 migrants à Catane en Sicile… « Malte ne bouge pas, la France repousse, l’Europe s’en fout », a-t-il ajouté sur sa page Facebook.

Face à cette ligne dure, la Commission européenne a réagi immédiatement en appelant à un règlement rapide en soulignant « l’impératif humanitaire ». Même vocabulaire employé par le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) de l’Organisation des Nations unies, évoquant la situation des migrants, qui sont « à court de provisions et qui ont besoin d’aide rapidement ».

Pedro Sánchez Pérez-Castejón, nouveau Président du conseil espagnol

Et, à la surprise générale, une invitation est finalement venue de Madrid, à l’autre bout de la Méditerranée : Le nouveau chef de gouvernement de gauche en Espagne, Pedro Sanchez, a déclaré dans l’après-midi du 11 juin qu’il était de son « obligation d’aider à éviter une catastrophe humanitaire » et d’offrir un « port sûr » aux migrants. Dans un communiqué envoyé à la presse, le socialiste qui représente un gouvernement minoritaire explique aussi que le grand port de Valence a été choisi. Une information que Guiseppe Conte et Matteo Salvini ont accueillie comme une « victoire », en remerciant les Espagnols pour cet « acte de solidarité européen ».

Le mardi 12 juin, après plus de 36 heures de stand-by et d’imbroglio diplomatique entre Malte et l’Italie, et alors que la situation des 630 rescapés menaçait de devenir critique, l’Aquarius a reçu instruction des autorités maritimes compétentes de mettre le cap vers le port de Valence, désigné comme « port sûr » suite à la proposition du gouvernement espagnol.

La distance entre l’Aquarius et Valence était alors de 760 miles marins, soit plus de 1 500 km. À une vitesse de croisière de 8 nœuds susceptible de varier en fonction des conditions météorologiques, au moins quatre jours de navigation étaient nécessaires avant que l’Aquarius ne rejoigne sa destination. Afin d’assurer la sécurité des rescapés et des équipes à bord pour cette longue traversée, 524 des 630 rescapés ont été transbordés sur deux navires italiens qui se rendent avec l’Aquarius jusqu’à Valence. En outre, des vivres ont été donnés par un navire de la marine maltaise puis par les autorités italiennes.

Un dessin de Jiho publié dans Marianne

Mais l’Aquarius n’est pas tiré d’affaire. Les migrants qui sont à son bord non plus. À cause des conditions de mer difficiles – un vent annoncé à 35 nœuds et des vagues de quatre mètres – il s’est dérouté. Au lieu de se diriger en ligne droite vers Valence, où il devait arriver samedi 17 juin, il longe les côtes orientales de la Sardaigne, rallongeant nettement le temps de voyage.

Voilà pour les faits. Les choses auraient-elles pu se passer autrement ?

Laurent Joffrin, directeur du journal Libération, a proposé un scénario alternatif dans sa lettre politique du 14 juin : « Devant cette situation, qui n’est guère conforme à la dignité humaine, ni aux règles maritimes reconnues par tous, le gouvernement français accepte d’accueillir le navire dans un port de la Corse, qui n’est guère éloignée, comme on sait, de la Sardaigne. Conformément à la proposition avancée par les responsables corses, les migrants sont accueillis, soignés, et leur situation juridique est examinée selon les lois en vigueur. Certains peuvent rester en Corse, d’autres sur le continent, d’autres encore se rendre à Valence, d’autres enfin n’auront pas vocation à s’installer en Europe, selon les procédures habituelles. Saisissant l’occasion, répondant à l’émotion suscitée par l’affaire, les grands pays européens, à la demande de la France, se réunissent en urgence à Bruxelles et ouvrent une conférence destinée à dégager une position commune équilibrée, entre l’accueil nécessaire et la régulation inévitable du flux d’immigration. Si certains – les pays de l’Est notamment – refusent tout compromis, les pays attachés à l’Union et aux principes qui le fondent concluent un accord entre eux autour de règles humaines et raisonnables. Fruit de concessions réciproques, l’accord sera inévitablement critiqué. Mais au moins, l’Europe aura montré sa volonté commune et mis fin à l’impuissance qu’elle affiche en cette matière depuis plusieurs années »

Querelle entre Emmanuel Macron et Matteo Salvini, un dessin de Placide

Et Laurent Joffrin conclut : « Mais c’est un rêve. Entre cynisme et hypocrisie, on obligera l’Aquarius à une longue et éprouvante navigation alors que le bon sens voudrait qu’il puisse gagner le port le plus proche. Politiquement, l’Union aura démontré son inexistence dans ce dossier, laissant les Etats membres réagir en ordre dispersé et les partisans de la fermeture des frontières triompher. »

Cette situation de bras de fer est une première, à en croire Fabienne Lassalle, directrice adjointe de SOS-Méditerranée : « Nous n’avons jamais été ainsi bloqués. Jusqu’au samedi 9 juin, tout se passait comme d’habitude. Nous avons mené une opération de sauvetage près des côtes libyennes, assez difficile d’ailleurs, en nous organisant avec le Centre de coordination des secours italien. »

Au Secours catholique en France, très investi dans l’accueil des migrants, on perçoit l’invitation espagnole comme un geste qui allait dans le bon sens. Mais sans pour autant se faire d’illusions. « Il y a toujours une absence totale de coordination au niveau européen, estime Juliette Delaplace, chargée de projets accueil et droits des étrangers. La politique italienne s’inscrit dans une logique de vouloir repousser les demandeurs d’asile. Mais cette politique n’est pas rationnelle. Le nombre de migrants qui arrivent en Italie est en baisse de 76 %. Jusqu’au 1er mai cette année, 9567 personnes ont été accueillies. Un chiffre à comparer aux 41.000 personnes accueillies au 1er mai l’année dernière. »

L’Aquarius à Marseille en février 2016 (photo © FD / La Marseillaise)

Autre question : face à l’urgence de l’Aquarius, la France, qui est plus près de l’Italie que l’Espagne, aurait-elle pu proposer un port d’accueil ? « Bien sûr, elle aurait pu le faire ! assure Juliette Delaplace. Mais le gouvernement français n’a fait aucune proposition. Il a préféré la fermeté à l’humanité. » De même, les maires de Marseille, Nice, Toulon et d’autres villes maritimes sont restés muets devant l’urgence. Il y a cependant une exception : en Corse, le président du conseil exécutif de l’île, Gilles Simeoni, et le président de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, ont proposé d’accueillir l’Aquarius. Cette annonce a été faite le 12 juin au matin, alors que SOS-Méditerranée venait d’accepter l’offre espagnole.

Benjamin Stora et Hervé Le Bras pointent les aspects saillants de cet épisode. Voici leurs propos recueillis par Delphine Tanguy pour La Provence (16 juin 2018) : « La construction européenne, déjà bien chaotique, se voit entravée par la montée des populismes et la solidarité défaillante entre États ».

Le silence de la France, après la fermeture des ports italiens, était déplorable car il laissait paraître la réalité depuis quatre ans : celle de l’hypocrisie française sur la question migratoire. Certains faits divers deviennent ainsi importants quand ils révèlent, comme ce qui vient de se passer avec L’Aquarius, quelque chose de bien plus large et diffus.

Dessin de Kak, publié dans ResistanceInventere

Que l’Italie ferme ainsi sa frontière aux damnés de la mer, c’est un grand tournant en Europe, car les populistes tiennent malheureusement souvent parole… On peut accuser la France d’être hypocrite sur la question migratoire, mais elle n’a jamais, elle, fermé officiellement ses frontières ! Néanmoins à Vintimille, et à Briançon, nous empêchons les réfugiés de quitter l’Italie.

Quand Salvini accuse la France d’hypocrisie, c’est une façon de dire : « Vous empêchez bien, vous, les migrants de passer la frontière sans base légale, dans l’espace Schengen ». Mais derrière cette affirmation de sa politique xénophobe, le premier objectif de Salvini, c’est la renégociation des accords de Dublin (qui imposent aux réfugiés de déposer leur demande d’asile dans le premier pays européen qu’ils ont traversé), qui font porter le choc migratoire aux seuls pays du Sud. Les Italiens veulent que les demandes d’asile soient déposées dans le pays où les réfugiés veulent s’établir : cela peut sembler assez logique…

Il est inquiétant de constater à quelle vitesse la situation s’est dégradée, en Italie, en Hongrie, en Autriche, l’Allemagne où on entend parler à nouveau de l’Axe ! En France, Macron ne veut pas être doublé par les populistes. Il n’a pas tort car ce sont les seuls qui le menacent, puisqu’une partie de la droite, avec Wauquiez, est elle-même devenue populiste. Cette course à l’échalote est dramatique car on devient populiste pour freiner le populisme ! Le résultat, c’est donc… le populisme, de toute manière. C’est dommage car on pourrait trouver une façon de gérer ensemble 100 000 réfugiés dans un espace commun de 500 millions d’habitants.

Un dessin de Jiho publié dans Marianne

Pourtant la France prend sa part dans l’acceptation des demandes d’asile (selon les chiffres d’Eurostat, elle demeure néanmoins sous la moyenne européenne avec 3,4 titres de séjour accordés pour 1000 habitants,). C’est, contrairement à l’Italie ou à l’Espagne, un pays dont l’histoire est de longue date liée à l’immigration. Il faut élargir la focale et la durée pour juger ce qui se passe aujourd’hui…

L’Europe est empêtrée dans ses contradictions, entre fermeture et tradition de l’hospitalité. Le dilemme européen se cristallise bien ici. Et la montée des populismes est un signal fort, qu’on ne peut plus ignorer et qui inquiète. Mais à quand une grande conférence européenne sur ce seul sujet ? A quand une politique commune ?

Il y a bien dans notre société française, des solidarités, un engagement sur cette question migratoire. Ce que fait SOS Méditerranée, mais aussi Réseau éducation sans frontières par exemple, mériterait d’être porté par les politiques, qui ont peur de leurs opinions publiques. Cela ferait tomber les imaginaires de la peur.

L’impuissance de l’Europe donne le sentiment de faire la courte échelle aux extrémistes irresponsables et fanfarons. Elle pourrait au contraire travailler sur les négociations avec les États émetteurs de réfugiés : plus de 60 % sont déboutés du droit d’asile : il faut que l’on progresse sur leurs réadmissions, dans un accord avec les États où chacun trouverait un intérêt. L’Europe pourrait également descendre d’un échelon, en soutenant des initiatives locales d’accueil. Les sensibilités nationales seraient alors moins titillées…

Il n’est jamais simple d’accueillir et de partager, mais « jamais dans l’histoire, lorsqu’il fallut accueillir une part du monde, la société ne s’est effondrée ni même affaiblie » (Christiane Taubira).

S. J.

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Les Albanais se pressent à Marseille

7 mai 2018

Lorsqu’on évoque les populations migrantes qui se pressent à nos frontières pour demander l’asile politique, on a tous en tête les pays victimes de la guerre civile comme la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan, la Libye, le Soudan ou encore l’Érythrée où le Président Afwerki, au pouvoir depuis 1993 sans qu’il y ait eu de nouvelles élections depuis cette date, s’assoit ouvertement sur les libertés individuelles et les droits de l’homme.

Et pourtant, c’est d’un État européen tout proche, l’Albanie, que proviennent la majorité des demandeurs d’asile politique qui frappent à notre porte. Un pays considéré comme « sûr » par les autorités françaises et européennes, une démocratie parlementaire, membre de l’OTAN et membre associé depuis 2006 de l’Union européenne, candidat officiel depuis 2009 à une adhésion à l’UE.

L’Albanie, un pays si proche de nous… (source © Toute l’Europe)

L’histoire de ce petit état du nord des Balkans est complexe. Charles d’Anjou, le frère de Saint Louis, se proclama même roi de ce pays en 1272. Tombée aux mains des Ottomans au 15e siècle, il fallu attendre 1912 pour que l’Albanie retrouve son indépendance. Occupée par l’Italie en 1939, l’Albanie connaîtra à partir de 1944 et jusqu’en 1991 un des pires régimes staliniens qui ait existé, personnifié par Enver Hoxja, chef du gouvernement et premier secrétaire du parti communiste albanais. Pendant plus de 40 ans, le pays a vécu en quasi autarcie et sous la terreur permanente avec plus de 8000 condamnés à mort et des milliers d’habitants enfermés dans des camps.

Le pays lui-même est peu étendu, plus petit que la région PACA, et présente un relief très montagneux, peu propice à l’agriculture, même si la moitié de la population vit encore de cette activité. L’économie y est globalement peu prospère et le salaire minimum, qui représentait 155 € par mois début 2017, y est le plus bas d’Europe. Le taux de chômage y est officiellement de 16,8 %,mais s’élève à 33 % chez les jeunes selon la Banque mondiale.

Vue de Tirana, capitale de l’Albanie avec le parc Rinia (source © Intelligent Community)

La population n’atteint même pas 3 millions d’habitants dont un tiers vivent dans la capitale Tirana. Et on estime que l’Albanie est le pays d’Europe qui subit le plus fort taux d’émigration. En 2006, le nombre de ressortissants albanais vivant à l’étranger était ainsi estimé à plus de 900 000 et cette émigration ne cesse d’augmenter, se traduisant par une baisse constante de la population malgré un taux naturel d’accroissement très supérieur à la moyenne européenne.

Demandeurs d’asile albanais à Valence en décembre 2016 (photo © Betrand Gaudillère / ITEM pour Le Monde)

Concentré surtout vers la Grèce et l’Italie à la fin des années 1990, malgré de nombreux retours consécutifs à la crise de 2008, l’émigration albanaise s’est ensuite tournée massivement vers l’Allemagne, surtout à partir de 2010, date à laquelle a été supprimée l’obligation d’un visa pour permettre aux Albanais de pénétrer dans l’espace Schengen. En 2015, ce sont ainsi plus de 50 000 Albanais qui ont demandé l’asile politique outre-Rhin. Mais la quasi totalité d’entre eux reçoit désormais une réponse négative et seuls 0,4 % des dossiers sont acceptés.

C’est ce qui explique que depuis 2016, la France soit devenue une destination privilégiée : sur les quelques 20 000 demandes d’asile déposés cette année là en Europe par des migrants albanais, chiffre estimé par Amnesty International, 7 432 l’ont été sur le territoire français et ce chiffre est même monté à 7 630 pour l’année 2017.

Bien évidemment, seule une infime minorité de ces demandes est satisfaite, de l’ordre de 6,5 % selon l’OFPRA (source citée par l’Express) et uniquement pour des cas particuliers justifiant de véritables persécutions individuelles, liées notamment à des questions de violences conjugales, de persécutions touchant des minorités ethniques ou sexuelles, et de menaces mafieuses. Car l’Albanie, comme le Kosovo voisin, outre son extrême pauvreté qui justifie l’essentiel de ce mouvement migratoire, connaît aussi une corruption endémique, une tradition séculaire de vendetta et une violence généralisée liée à l’emprise très forte de systèmes mafieux, à la tête de trafics de drogues et autres activités clandestines développés dans toute l’Europe.

Famille albanaise déboutée du droit d’asile à Auch en octobre 2015 (source © La Dépêche)

On assiste donc depuis quelques années à un véritable déferlement d’Albanais qui viennent chercher asile en France. En 2013, plusieurs centaines de migrants, principalement albanais mais pour certains venus aussi du Kosovo voire d’Arménie, avaient ainsi défrayé la chronique en se regroupant sous un pont autoroutier près de la gare de Perrache à Lyon, alors que leurs dossiers de demande d’asile étaient en cours d’examen.

Des centaines de demandeurs d’asile sous un pont à Lyon en octobre 2013 (photo © Romain Lafabregue / afp.com)

Aujourd’hui, les familles sont logées dans des hôtels ou des logements de façon provisoire, et les enfants sont scolarisés en attendant la réponse définitive à leur demande d’asile. Elles perçoivent par ailleurs une indemnité pour subvenir à leurs besoins. Lorsque leur demande est rejetée, ce qui le cas de la grande majorité des cas, ces aides sont supprimées. Les familles peuvent alors demander de bénéficier d’une aide au retour (transport). Beaucoup de familles ne l’acceptent pas et font le choix de rester, dans des conditions de très grande précarité et en situation d’illégalité par rapport à la loi française. Une situation des plus préoccupantes pour les nombreuses associations qui s’efforcent de leur venir en aide.

Centre de rétention administrative du Canet à Marseille

Quelle autre solution à un tel problème sinon la nécessité d’accroître l’aide politique et économique à ce petit pays d’Europe afin d’y inciter sa jeunesse à rester sur place plutôt que de tenter l’aventure sur les routes d’Europe ? Une aventure qui se termine trop souvent en tragédie comme l’a encore rappelé le décès d’un jeune migrant albanais, suicidé en décembre dernier dans sa chambre du centre de rétention administrative du Canet à Marseille : l’émigration n’est jamais un long fleuve tranquille…

L.V.  

Le Bulgare et la cigogne

30 mars 2018

Décimées dans les années 1970, date à laquelle les populations de cigognes blanches avaient quasiment disparu du sol français, sous l’effet cumulé des pratiques agricoles, de la pollution, de la chasse mais aussi des épisodes de sécheresse en Afrique, ces populations d’échassiers migrateurs, désormais protégés en France depuis 1981, se sont peu à peu reconstituées.

Nids de cigognes sur les toits alsaciens

Alors qu’il ne subsistait que 11 couples nicheurs recensés sur le sol national en 1974, principalement en Alsace, les efforts menés depuis pour réintroduire l’espèce mais surtout protéger son habitat en restaurant certaines zones humides ont porté leurs fruits puisque l’on comptait en France plus de 1600 couples en 2010.

Pour autant, certaines régions d’Europe orientale restent nettement plus attractives pour ces oiseaux migrateurs que l’on voit arriver au printemps et repartir à l’automne pour leur migration africaine. Ainsi, on estime que plus de 50 000 cigognes, soit 20 % de la population mondiale connue, passent l’été en Pologne. Sciences et Avenir cite ainsi en exemple le petit hameau de Zywkowo situé à l’extrême nord du territoire polonais, tout près de l’enclave russe de Kaliningrad : dans les années 1960, on y dénombrait 120 habitants et 20 cigognes, mais désormais les chiffres se sont inversés et les rares habitants restés sur place consacrent tout leur temps à entretenir les mares et installer des plateformes sur leur toit pour faciliter l’accueil de ces migrateurs africains.

Nid de cigognes à Zywkowo en Pologne (source © Sciences et Avenir)

Et la Pologne n’est pas le seul pays d’Europe de l’Est à se montrer aussi accueillant envers ces populations émigrées, malgré les dérives nationalistes de ses responsables politiques. C’est une dépêche de l’AFP, relayées par plusieurs médias dont le Point, qui s’en est fait récemment l’écho : en Bulgarie, les premières cigognes arrivées en mars en pleine vague de froid polaire, se sont retrouvées littéralement congelées et ont dû être secourues par les habitants du cru.

Safet Halil, un employé de voirie quinquagénaire de Zarista, au nord-est de la Bulgarie, s’est ainsi distingué en recueillant au bord de la route cinq cigognes blanches aux ailes gelées. Il les a transportées dans sa demeure, par ailleurs fort modeste, a allumé le poêle pour les réchauffer et leur a acheté du poisson. Deux jours plus tard, les cigognes étaient toujours installées dans leur foyer d’hébergement provisoire, profitant de l’hospitalité du Bulgare au grand cœur avec qui elles avaient manifestement sympathisé, poussant même la familiarité jusqu’à lui donner quelques coups de bec amicaux.

Safet Halil et les cigognes qu’il héberge à domicile (photo © Dimitar Dilkoff / AFP)

Et le cas n’est pas isolé puisqu’une quarantaine d’habitants de la région l’auraient imité, récupérant de nombreuses cigognes en détresse du fait de la vague de froid et des chutes de neige qui ont sévi toute la semaine dernière dans ce secteur. Mises à l’abri dans des garages et des hangars agricoles, nombre de cigognes ont ainsi pu être sauvées. Une situation peu courante et qui a suscité de nombreux échanges sur les réseaux sociaux dans un pays où la population de cigognes est en hausse puisque le dernier recensement effectué en 2016 fait état de plus de 6000 de ces volatiles soit 1000 de plus qu’en 2010 : un afflux migratoire sans précédent mais dont les Bulgares se réjouissent.

Puissent tous les populations de migrants en provenance de régions africaines bénéficier d’un accueil aussi chaleureux dans nos contrées…

L.V. 

La couverture de Noël, petit conte des temps modernes…

27 décembre 2017

Était-ce l’approche des fêtes de Noël avec ses illuminations qui fleurissent dans toutes les rues de la ville et ce vague relent de sentiment chrétien qui vient réveiller les consciences ? Où était-ce l’effet de ces reportages diffusés par vagues à la télévision, montrant comment le mobilier urbain est conçu pour rendre la vie impossible à tous les SDF qui tentent tant bien que mal de survivre dans la rue ?

Dispositif anti-SDF (source : Morbleu)

Faux cactus qui empêchent de s’asseoir, accoudoirs intempestifs qui rendent les bancs publics impropres à s’y allonger, baïonnettes posées comme des pics anti-pigeons géants, et même douches glacées se déclenchant automatiquement pour arroser quiconque resterait une minute de trop à l’abri sous un porche d’immeuble ou une entrée de garage : l’imagination des concepteurs et des gestionnaires de l’espace public ne connait pas de limite quand il s’agit de se protéger contre les indésirables…

SDF devant un distributeur bancaire (source : Algérie focus)

Toujours est-il que, depuis quelques temps, Marie ne regardait plus du même œil le vieil ivrogne hirsute qui campait à demeure avec son chien tout galeux devant le distributeur automatique de billets en bas de sa rue. Non pas qu’elle ne soit pas toujours autant dégouttée par son aspect repoussant, son odeur fétide et ses manières agressives. Mais elle ne pouvait pas non plus s’empêcher de le prendre parfois en pitié quand elle le voyait endormi, emmitouflé dans ses vêtements trop minces pour le protéger du froid mordant et blotti contre son chien qui grelottait en levant sur les passants un regard larmoyant.

Et depuis une semaine, le vieil homme n’était plus à son poste. Lui qui n’avait pas bougé de son repaire depuis des mois, des années peut-être, avait brusquement disparu. Le bout de trottoir devant l’agence bancaire était de nouveau nickel, rendu à sa vocation première d’espace public pour citadins pressés de venir se réapprovisionner en petites coupures pour leurs achats de Noël. Et Marie ne cessait de s’interroger sur ce qu’il avait bien pu advenir du vieil SDF et de son chien tout déplumé.

C’en était presque devenu une obsession. Elle qui avait plutôt l’habitude de tourner la tête ou de baisser les yeux chaque fois qu’elle croisait sur son chemin l’un de ses rebuts de la société condamné à errer dans la rue, voilà qu’elle se mettait à fureter dans les petites ruelles de son quartier et à jeter des regards inquisiteurs dans les recoins sombres susceptibles de servir d’abri pour un SDF aux abois. Mais pas de trace du vieil ivrogne : disparu, envolé !

En revanche, ce brusque intérêt pour ses semblables rejetés l’amenait à regarder d’un œil un peu plus bienveillant toute cette misère humaine survivant au jour le jour dans les interstices de la jungle urbaine. A plus de 70 ans, Marie découvrait que la famille de Roms et ses prières insistantes, nichée devant le porche de l’église, ou l’obèse handicapé qui s’installait tous les soirs dans l’abribus, le long du boulevard bruyant, étaient des hommes et des femmes avant d’être des menaces et une gêne pour les habitants.

Maraude de la Croix-Rouge française (source Buzzles)

Du coup, Marie aurait voulu faire un geste pour eux, leur témoigner de cette sympathie qu’elle ressentait pour eux. A bien y penser, ce n’était d’ailleurs pas vraiment de la sympathie. Comment se sentir en phase avec ces gens à qui, pour rien au monde elle n’aurait osé adresser la parole ! Pour dire quoi d’ailleurs ? Marie ne voyait pas vraiment ce qu’elle aurait eu à partager avec tous ces SDF qui ne pensent qu’à se battre pour un bout de trottoir où le fond d’une bouteille de mauvaise piquette et qui ont perdu toute dignité, au point d’uriner directement dans la rue comme elle avait pu le constater furtivement…

Mais pour autant, Marie aurait bien aimé faire un geste à leur égard, surtout envers ce jeune au teint basané et à l’air résigné qu’elle avait repéré depuis quelques jours car il venait régulièrement trouver refuge devant le magasin de farces et attrapes où il arrivait à s’allonger à l’abri de la devanture. Bien sûr, Marie aurait pu aller grossir les rangs des bénévoles du Secours catholique ou de la Croix-Rouge française qu’elle voyait parfois déambuler le soir pour distribuer un bol de soupe fumant aux cabossés de la vie. Mais Marie n’avait jamais eu beaucoup de goût pour les associations et les groupes…

En y repensant, Marie s’est dit qu’elle pourrait au moins offrir à ce jeune SDF basané, sans doute un réfugié syrien ou afghan ou que sais-je encore ?, un vêtement chaud pour l’aider à endurer les nuits glaciales. Elle avait donc fouillé dans ses placards à la recherche d’une des vestes de son défunt mari, qu’elle n’avait pas pu se résoudre à jeter bien que celui-ci soit décédé depuis plusieurs années déjà.

Et elle était tombée sur cette superbe couverture berbère qu’ils avaient acheté ensemble, jadis, dans un souk de Marrakech. Une vague d’émotion la saisit tandis qu’elle déplie lentement la couverture et admire ses dessins géométriques admirablement tissés et ses bandes parallèles multicolores. Elle se souvient de ces moments merveilleux passés avec son mari à déambuler dans les petites ruelles de la médina du sud marocain, de leurs échanges complices tandis qu’ils fouillaient allègrement dans les amoncellement de théières et de poteries à la recherche d’une pièce un peu originale. Elle revoit ce vieillard vénérable avec qui ils avaient marchandé cette couverture devant laquelle ils étaient tombés en admiration, tout en sirotant lentement leurs verres de thé à la menthe. Une couverture qu’ils avaient sans doute payé bien trop cher au vu de tous les menus cadeaux que leur avait fait le vieux tout en emballant soigneusement la couverture dans un papier kraft retenu par une vieille ficelle.

Marie apprécie une dernière fois la finesse des décorations et la douceur de la laine tissée très serré, puis descend l’escalier en serrant contre elle la précieuse couverture. Le jeune réfugié est bien là, blotti dans l’encoignure de la devanture, dans le recoin le moins éclairé pour essayer de se fondre dans la façade sombre. Marie s’approche et lui tend timidement son présent. D’abord effrayé, le jeune lui sourit et son visage s’illumine tandis qu’il s’empare de la couverture et apprécie la douce chaleur qui s’en dégage.

Dessin de Gros paru dans Marianne n°1084-1085

Marie remonte chez elle toute irradiée de son geste généreux et s’endort apaisée. Au petit matin, alors que le jeune réfugié s’est enfin endormi, blotti dans la couverture berbère qui le protège d’un crachin glacial, une voiture de police s’arrête à sa hauteur. Les fonctionnaires de police s’approchent et l’un d’eux actionne sa bombe lacrymogène en direction du jeune encore à moitié endormi. Affolé, il se lève d’un bond tout en tentant de se protéger le visage contre le produit irritant qui lui brûle les yeux. Les policiers hilares le regardent s’enfuir sans demander son reste. L’un d’entre eux saisit la couverture d’un air dégoutté et la jette dans la poubelle la plus proche. Un dernier regard sur la devanture du magasin qui a retrouvé son état normal et la patrouille de police remonte dans le véhicule de service : mission accomplie !

L.V.  

Cancale : un accueil contre vents et marées

5 octobre 2017

Cancale, paisible cité côtière bretonne de 5 400 habitants, vient de vivre une expérience très forte et passablement déstabilisante en accueillant par deux fois des groupes de réfugiés. En 2015, son maire, Pierre Yves Mahieu, LR tendance gaulliste, exprime son accord pour héberger une famille de réfugiés dans sa commune. Le projet avorte mais quelques mois plus tard, en janvier 2016, ce sont les services de l’État qui le sollicitent pour mettre en place, dans les locaux d’un ancien hôpital gériatrique en cours de désaffection, un CAO (Centre d’Accueil et d’Orientation pour migrants) destiné à héberger des migrants de Calais.

Pierre-Yves Mahieu, maire de Cancale, avec un réfugié soudanais (photo © Olivier Laban-Mattei / Myop pour Le Monde)

Le maire prend une semaine pour réfléchir seul, lister les arguments pour ou contre, ce qui, dans un premier temps, l’amène à refuser. Une discussion avec le préfet finit cependant par le convaincre d’accepter, mais il pose ses conditions, réclame des garanties de la part de l’État et exige que les migrants « auront quitté Cancale avant la fin du mois de juin, avant la période touristique », ainsi qu’il l’expose auprès des reporters de Breizh-info.

Il va alors partager l’idée du projet autour de lui, en commençant par ses adjoints et les responsables communaux de la sécurité et des services sociaux. Chacun est invité à mettre sur la table toutes les questions susceptibles de bloquer la réalisation de l’accueil. Aucune inquiétude ou peur ne doit rester sans réponse face à l’arrivée de ces migrants. Puisque Cancale est un port, comment sécuriser les 700 bateaux qui mouillent dans le port ? Les migrants voulaient aller en Angleterre, ne vont-ils pas s’emparer d’un bateau pour atteindre les îles anglaises les plus proches de la France, Jersey ou Guernesey ?  S’il y a des enfants parmi les migrants ne vont-ils pas ralentir la progression des petits Français à l’école ?

Des réfugiés soudanais découvrent les rues de Cancale, le 25 octobre 2016 (photo © Olivier Laban-Mattei / Myop pour Le Monde)

La discussion entre élus municipaux est vive et nécessite une réunion spécifique à huis clos en présence du Préfet de région. Enfin une réunion publique est organisée qui rassemble plus de 300 personnes et au cours de laquelle s’expriment de très violentes oppositions de la part d’une partie des habitants. La population considère que cette solution lui est imposée et menace ouvertement de sanctionner politiquement les élus s’ils l’acceptent.

Les discours de rejet se font violents : « L’invasion continue, avec l’accord de la droite. Ils sont en train d’étaler le problème, mais ça n’est pas une solution, il en arrive tous les jours. Il faut tout bloquer et aider la Hongrie et les pays de l’Est ! On a rien contre ces gens, mais on ne veut ni vivre avec eux, ni partager notre ville ou notre pays. Les frontières, ça sert à quelque chose bon sang ! On a rien demandé. Le droit d’asile, c’est l’excuse désormais pour ouvrir les frontières à tout le monde. Où sont les déboutés ? Où sont les charters de recalés ? Il n’y en a pas ». On annonce des soulèvements populaires : « ça va péter. Les gens en ont ras le bol, et pas que de l’immigration. Le grand coup de balai est pour bientôt, il faut simplement que les gens arrêtent d’obéir et d’avaler la soupe qu’on leur sert au journal de 20 h ».

Premières rencontres dans les rues de Cancale (photo © Olivier Laban-Mattei / Myop pour Le Monde)

Heureusement, certains sont plus mesurés, des personnes âgées en particulier qui y voient « de l’ouverture », et une « solidarité nécessaire pour bien vivre ensemble ».

Un contrat est finalement signé avec la Préfecture et l’opération est gérée via un budget distinct pour ne pas amputer le budget du service social de la commune. Un comité d’accueil se constitue, pour favoriser l’hébergement dans le respect de la dignité humaine, animé par l’association Coallia, qui devient l’interlocuteur de la directrice du Centre. Deux médecins bénévoles interviennent dans le cadre du suivi médical des migrants. Plus d’une cinquantaine de bénévoles assurent l’alphabétisation et l’apprentissage du français, ainsi que la gestion d’un vestiaire pour habiller les migrants, mais aussi l’accueil dans les associations sportives de la ville.

Ce sont ainsi 25 migrants qui sont accueillis à Cancale jusqu’en juillet 2016, puis de nouveau un groupe de 60 migrants d’octobre 2016 à mars 2017, originaires pour la plupart de pays en guerre, principalement du Soudan et d’Erythrée. Par nature, un CAO est un dispositif temporaire pris en charge par l’Etat. Son objectif premier est d’accorder à ces migrants un temps de répit pour leur permettre de préparer la suite de leur parcours. Il s’agit de favoriser l’apprentissage du français et l’aide aux démarches nécessaires pour permettre un examen de leur situation en vue de leur admission ensuite dans un Centre d’Accueil de Demandeur d’Asile (CADA), ou comment passer de la jungle de Calais à la jungle des acronymes propres à l’administration française…

Un réfugié soudanais montre ses documents administratifs à Armelle Musellec, de l’association Coallia (photo © Olivier Laban-Mattei / Myop pour Le Monde)

Peu à peu, les habitants s’habituent à rencontrer des inconnus bien bronzés qui marchent dans leurs rues pour se rendre au local d’alphabétisation, chez le boulanger où ils achètent leur pain à tour de rôle, mais aussi à la bibliothèque où ils ont accès au wifi pour leur téléphone ou dans leur club de sport. Un coiffeur de Cancale partage son salon avec un migrant qui se charge de couper les cheveux de ses collègues.

Pour des raisons de sécurité chaque migrant doit noter chacune de ses entrées et sorties du centre. Ainsi il a été facile de tordre le coup à la rumeur qui s’amplifiait vite, le jour où l’on s’est aperçu qu’il manquait un bateau dans le port. Tous les migrants étaient là, et le bateau s’était échoué après une fausse manœuvre à l’entrée du port !

Le maire veille à ne pas laisser dégénérer les incidents, à faire de la pédagogie et à couper court aux rumeurs injustifiée. Il considère que la dignité humaine n’est pas discutable, que la fraternité inscrite à nos frontons s’applique aussi aux inconnus. Il assume l’idée que l’humanitaire n’est pas une politique et qu’il ne doit pas y avoir de confrontation mais un travail commun.

En mars 2017, comme le relate une enquête du Monde, la quasi-totalité des 60 migrants hébergés à Cancale a introduit une demande d’asile politique en France et 14 d’entre eux ont déjà intégré un CADA. Deux seulement ont choisi volontairement de repartir au Soudan, tandis que les autres sont orientés provisoirement vers d’autres CAO. Tous quittent la ville de Cancale avec un pincement au cœur et tiennent à remettre à la cinquantaine de bénévoles qui les ont accompagnés un « certificat de remerciement » : « La Terre est ma patrie, et l’humanité ma famille. Cancale restera toujours dans nos cœurs. Même lorsque nous aurons 90 ans, nous garderons ce joli mot de Cancale dans notre mémoire. Merci pour tout ».

Pour ceux qui les ont côtoyés pendant de longs mois, ces migrants ne sont plus des anonymes mais des hommes qui avaient momentanément besoin de compassion et de protection. Plus de 400 CAO ont ainsi été ouverts en France, permettant d’accueillir 13 300 personnes depuis fin 2015, une goutte d’eau à l’échelle des besoins, mais un dispositif qui suscite une forte mobilisation locale et garantie l’émergence de débats animés au sein de la population et des élus, de quoi redonner vigueur au débat de société et à la vie démocratique communale. Encore faut-il l’ambition d’entreprendre et aussi d’affronter les préjugés des électeurs : avis aux amateurs !

CJTG

Le bateau des militants anti-immigration bloqué en Méditerranée

1 septembre 2017

Bateau de migrants en perdition repéré par un avion luxembourgeois (photo © EUNAVDOR MED / Reuters)

La question des flux migratoires à travers la Méditerranée est de celles qui alimentent tous les fantasmes et suscite les controverses les plus acharnées. Une chose est sûre : le phénomène a considérablement augmenté ces dernières années, en lien direct avec l’instabilité politique et les nombreux conflits qui ont éclaté dans plusieurs pays du sud de la Méditerranée. En 2008, on estimait à un peu moins de 60 000 le nombre de migrants arrivés dans l’année via la Méditerranée. Jusqu’en 2013, ce nombre n’a guère été dépassé, avec toutefois de très fortes fluctuations d’une année sur l’autre au gré des vicissitudes économico-politiques chez nos voisins du sud.

En 2014, ce nombre est brusquement monté au-delà de 200 000 pour atteindre carrément le chiffre de 1 million en 2015 ! Dès 2016, la fièvre est fortement retombée pour se stabiliser autour de 350 000. Quant aux 6 premiers mois de l’année 2017, les chiffres provisoires font état de 111 000 migrants débarqués en Europe depuis les rivages méditerranéens, pour l’essentiel sur les côtes italiennes, dont 2 360 au moins sont morts en tentant la traversée.

Des chiffres qui permettent donc de fortement relativiser l’ampleur de ce que certains assimilent un peu vite à une véritable invasion totalement incontrôlée et de nature à modifier en profondeur l’équilibre démographique européen. Mais un phénomène suffisamment significatif pour faire tourner la tête de nombre de militants d’extrême-droite arc boutés sur la défense de l’Europe chrétienne contre ces hordes de barbares islamisés.

Manifestation du mouvement Génération identitaire à Paris le 28 mai 2016 (capture video Youtube)

Parmi eux, le groupuscule lyonnais Génération identitaire, qui ne cache pas son attachement à l’idéologie ultra-nationaliste de l’extrême droite et au traditionalisme catholique qu’il brandit comme rempart contre l’arrivée de migrants. Créé en 2012 suite à la dissolution du mouvement Jeunesse identitaire qui venait d’être condamné car émanation directe du mouvement Unité radicale, lui-même dissout en 2002 après que l’un de ses sympathisants eut tenté d’assassiner Jacques Chirac, alors Président de la République, ce mouvement politique Génération identitaire se définit comme une « communauté de combat » qui se revendique ouvertement de la Reconquista et prône sans complexe la résistance par tous les moyens contre l’arrivée de populations de confession musulmane.

Ces joyeux drilles ont lancé en juin 2017 une collecte en ligne via la plateforme PayPal afin de financer leur projet, curieusement intitulé « Defend Europe », et qui consiste en toute simplicité à « sauver l’Europe de l’immigration clandestine » en préparant « une grande mission de sauvetage en Méditerranée (.) pour contrecarrer les bateaux des ONG qui agissent à l’unisson avec les trafiquants d’êtres humains ».

Dans l’esprit de ces militants qui ne s’arrêtent guère à la complexité des situations géopolitiques au sud de la Méditerranée, les associations humanitaires comme SOS Méditerranée, qui s’efforcent de venir en aide aux migrants en détresse entassés sur des canots mal dimensionnés pour affronter la traversée, ne sont ni plus ni moins que les complices des passeurs qui leur envoient leur cargaison de migrants à récupérer.

Le navire Aquarius transportant des migrants au port de Catane en Sicile, le 21 mars 2017, après une opération de secours (photo © Giovanni Isolino / AFP)

Génération identitaire est ainsi persuadé que l’Aquarius, le bateau de SOS Méditerranée est en liaison radio directe avec les organisations de passeurs qui lui indiquent où et quand venir réceptionner les chaloupes de migrants pour les conduire directement dans les camps d’accueil.

Le C-Star au large des côtes libyennes, le 5 août 2017 (photo © Angelos Tzortzinis / AFP)

Le plan de ces militants anti-émigration est donc simple : affréter un navire, le C-Star, pour pister l’Aquarius et démontrer sa collusion avec les passeurs, mais aussi intercepter des bateaux de migrants, les couler et remettre leurs occupants entre les mains des garde-côtes libyens. Objectif affiché : terroriser les filières d’émigration et « fermer l’autoroute de l’immigration en Méditerranée ».

Ce que semblent oublier ces justiciers des temps modernes, comme le rappelle un article très documenté du Monde, c’est que l’action des associations qui œuvrent en Méditerranée pour venir en aide aux migrants est très fortement encadrée. Leurs navires ne peuvent intervenir qu’après demande explicite du centre de coordination de sauvetage en mer, basé à Rome, qui coordonne toutes les actions de secours sur zone. Elles se doivent aussi de rendre des comptes, lors de chaque opération de sauvetage, à de multiples autorités dont l’Agence européenne de garde-côtes Frontex mais aussi le ministère italien de l’Intérieur et celui de la Santé qui devront ensuite prendre le relai pour la prise en charge des migrants à terre.

Bateau rempli de migrants au large des côtes italiennes (photo © MaxPPP)

Toutes les communications et les mouvements de leurs bateaux sont donc étroitement surveillés, ce qui laisse bien peu de place à d’éventuelles échanges avec les passeurs eux-mêmes, ainsi d’ailleurs qu’a pu le constater le C-Star lui-même après avoir suivi l’Aquarius et lui avoir même foncé dessus, le 5 août dernier, au risque de l’éperonner, au mépris de tous les règlements maritimes.

Au-delà, la mission du C-Star interroge quant à son intérêt, voire sa légalité. L’idée même de penser tarir le flot de migrants en rendant la traversée encore plus périlleuse qu’elle ne l’est déjà, témoigne simplement d’une méconnaissance des motivations profondes des migrants.

En 2013, la marine italienne avait lancé la mission Mare nostrum qui avait permis de secourir 150 000 personnes et d’arrêter 351 passeurs, mais avait dû stopper l’opération à cause des nombreuses critiques considérant que cela provoquait un appel d’air en faveur d’un mouvement migratoire accru. Or l’arrêt de la mission en 2014 a coïncidé au contraire avec un très fort développement du nombre de candidats au départ, sans aucune relation naturellement avec les efforts de la marine italienne, mais du fait simplement de l’aggravation de la situation politique dans plusieurs pays du sud. En revanche, si le flot de migrant n’a pas baissé, le taux de mortalité dans leurs rangs a plus que doublé, confirmant a posteriori à quel point l’opération de secours était indispensable.

Bateau de migrant secouru par la marine italienne dans le cadre de l’opération Mare Nostrum en 2014 (photo © Marina militare / Reuters)

Quant à renvoyer, comme le souhaite Génération identitaire, les migrants dans les mains des garde-côtes libyens, c’est contraire à la Convention de Genève et cela revient le plus souvent à les condamner à une mort quasi certaine, d’autant que la plupart de ces garde-côtes sont de simples milices régionales qui n’obéissent en rien au gouvernement d’union nationale reconnu par les Nations-Unies alors qu’elles sont en revanche souvent fortement liées aux réseaux de passeurs…

Les solutions simplistes prônées par les militants de Génération identitaire semblent donc bien mal adaptées à un phénomène autrement plus complexe à gérer. Leur projet semble d’ailleurs désormais prendre l’eau de toute part. Une première pétition avait déjà conduit l’organisme PayPal à bloquer la cagnotte récoltée pour financer la mission. Une seconde a ensuite poussé le Crédit Mutuel à fermer le compte de l’association moyennant un préavis de 2 mois, comme le permet la loi.

Manifestants bloquant l’accès du C-Star au port de Catane le 29 juillet 2017 (capture écran Twitter)

Quant au bateau, il a été un temps immobilisé sur l’île de Chypre où une partie de l’équipage a même été interpellée avant d’être relâchée. Début août, il a été empêché d’accoster dans le port de Catane, en Sicile, grâce à la mobilisation de nombreux militants associatifs locaux qui brandissaient des pancartes indiquant « closed for racists ». Même en Tunisie, où le navire était venu se ravitailler dans le port de Zarsis, l’équipage s’est vu refuser l’accostage par les marins locaux syndiqués à l’Union générale tunisienne du travail.

Décidément, la bataille navale autour des migrants perdus en Méditerranée ne fait que commencer…

L.V.  

Conférence SOS Méditerranée : c’est bientôt !

10 mai 2017

Comme nous l’avions déjà annoncé ici, la prochaine conférence du Cercle Progressiste Carnussien se tiendra cette semaine, jeudi 11 mai 2017, à partir de 18h30, dans la salle du Clos Blancheton, située à Carnoux-en-Provence, au dessus du nouveau parking, en haut de la rue qui passe entre la mairie et l’hostellerie de la Crémaillère.

Cette conférence, animée par Pierre Calfas, bénévole de l’association SOS Méditerranée, s’appuiera sur des extraits du film « Les migrants ne savent pas nager » et sur des vidéos réalisées par l’association. Celle-ci a été créée pour venir en aide aux milliers de réfugiés qui, fuyant la guerre civile en Syrie, en Lybie et ailleurs, tentent de traverser la Méditerranée sur de frêles embarcations, souvent causes de drames humains atroces.

Si vous aussi, vous vous sentez concernés par le sort de ces familles qui essaient de fuir des conditions de vie effroyables et se retrouvent bien souvent confrontés à des situations encore plus inhumaines dans des embarcations de fortune dérivant en pleine mer, alors n’hésitez-pas à venir dialoguer avec le représentant de SOS Méditerranée à l’occasion de cette rencontre inédite à Carnoux. L’entrée y est libre et gratuite.

FN : ils en ont parlé…

29 avril 2017

Un dîner en famille – dessin de presse de Caran d’Ache publiée dans le Figaro le 14 février 1898

Chacun se souvient du célèbre dessin du caricaturiste Caran d’Ache en plein débat sur l’affaire Dreyfus qui divisait alors la France en deux camps irréconciliable, provoquant querelles et déchirements au sein même des foyers, jusqu’à transformer les repas familiaux en batailles rangées…

A une semaine du deuxième tour des élections présidentielles qui verront s’affronter la présidente du Front National et un candidat centriste qui se veut « en marche » mais ni à gauche ni à droite, bien qu’ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée auprès de François Hollande et ancien ministre du gouvernement Valls, voilà que ce climat de guerre civile larvée reprend de la vigueur…

Il faut dire que tout concourt à dramatiser la situation, avec un Front National arrivé en tête du premier tour dans plusieurs régions françaises, dont PACA où Marine Le Pen a engrangé plus de 28 % des sufrages exprimés, et des reports de voix qui s’annoncent cahotiques. L’accord de gouvernement que vient de passer Nicolas Dupont-Aignan avec le Front National est ressenti par beaucoup comme un véritable coup de tonnerre dans le paysage politique français alors que rien n’annonçait un tel ralliement dans son discours jusque là. Les élus qui, comme le maire de Carnoux Jean-Pierre Giorgi, lui ont apporté leur parainnage pour qu’ils puissent présenter sa candidature, doivent s’en mordre les doigts…

Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen annonçant leur alliance, samedi 29 avril 2017 (photo © G. Van der Hasselt / AFP)

Quant aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon, rien n’indique que leurs voix se porteront en majorité sur le candidat d’En marche lors du second tour. Leur leader a en effet fortement évolué depuis 2002, lorsqu’il appelait sans la moindre hésitation à voter en faveur de Jacques Chirac, estimant que ce « devoir républicain » était une nécessité absolue pour toute « conscience de gauche ». Mais 15 ans plus tard, il n’est plus question de front républicain en faveur d’Emmanuel Macron, alors même qu’ils sont issus tous les deux des rangs du Parti socialiste ! Aurait-il perdu entre temps sa conscience de gauche, lui qui avait déjà rejeté avec dédain toute participation éventuelle aux primaires de la gauche ? Comprenne qui pourra…

Bref, dans un tel climat, mieux vaut ne pas aborder les sujets politiques en famille ! Parmi les très nombreuses vidéos engagées qui circulent sur le net pour mettre en garde contre l’arrivée possible au pouvoir du Front National, nous vous conseillons ce court-métrage savoureux, sobrement intitulé Raclure, réalisé par Maxime Péméja et Clara Collange, qui met en scène justement un de ces dîners de famille qui dégénère.

L’ambiance est pourtant plutôt à la fête pour cette famille attablée autour d’une raclette, deux mois seulement après l’installation à l’Elysée de Marine Le Pen. Evan, le fils aîné, engagé dans l’armée depuis 4 ans, est tout fier d’annoncer sa récente nomination au grade de sous-lieutenant et explique que sa compagnie va être envoyée à Calais pour y nettoyer la ville des migrants qui l’encombrent. Sophie, la nouvelle copine du petit frère s’étonne un peu d’une décision aussi radicale, et c’est parti pour une discussion un peu animée comme on les aime dans les chaumières dès qu’il s’agit de débat d’idées…

Photo extraite de la video

Les positions sont tranchées mais pas caricaturales et chacun se retrouvera facilement dans cet échange où s’affrontent deux visions opposées mais totalement sincères vis à vis de la gestion des migrants bloqués à Calais et, bien au-delà, sur l’attitude à adopter face aux flux migratoires. La mise en scène est soignée et les dialogues réalistes. On est dans un débat d’idées et de valeurs, mais à l’échelle humaine. Le père, boulanger, s’inquiète pour la baisse d’activité de sa boutique, du fait de la concurrence du kebab qui a ouvert en face de chez lui. La mère, s’enorgueillit d’avoir privilégié la présence auprès de ses enfants à sa carrière professionnelle et aspire tout simplement au bonheur de la vie.

Une discussion passionnée en famille…

Pas de vision idéologique donc, mais des échanges du quotidien entre membres d’une même famille dont les visions diffèrent en raison de leur sensibilité propre. Et pourtant, cela suffit à faire exploser le consensus festif du dîner familial. Car, d’argument en argument, les choses dégénèrent rapidement tandis que le fromage bouillonne dans le plat à raclette… Les portes finissent par claquer et le paisible climat de convivialité du début ne résiste pas à cette discussion animée où chacun se renvoie à la figure des arguments de plus en plus radicaux.

A regarder et à faire circuler sans modération en cette période de banalisation de la vision de la société que propose le Front National, dans laquelle priment la recherche de la sécurité individuelle, le repli sur soi et le rejet de l’étranger que l’on affuble de tous les maux. Pas sûr que cette vidéo suffira à convaincre ceux qui ont voté Front National ou qui s’apprêtent à le faire dimanche prochain de modifier leur choix. A défaut de vouloir peser sur le cours des élections, elle a surtout le mérite d’inciter chacun à s’interroger sur son positionnement, dans un domaine où rien n’est tout blanc ou tout noir, mais surtout affaire d’équilibre et dicernement car, comme le disait Raymond Aron, « voter, ce n’est pas choisir entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable ».

Bravo en tout cas aux jeunes réalisateurs de ce court-métrage qui mérite d’être largement diffusé !

L.V.  

SOS Méditerranée reconnue Grande cause nationale 2017

8 février 2017

blog391_phsauvetage2SOS Méditerranée, jeune association civile de sauvetage en haute mer spécialisée dans l’aide aux migrants en détresse en Méditerranée, vient tout juste de se voir décerner, aux côtés de la SNCM, le prestigieux label de Grande cause nationale 2017, dédié au sauvetage en mer. Une belle consécration pour cette ONG qui a été créée en 2015 seulement, dans un bel élan de la société civile européenne mobilisée face à l’urgence humanitaire en Méditerranée où au moins 46 000 personnes, hommes, femmes et enfants ont péri en mer depuis une quinzaine d’années en cherchant à rejoindre l’Eldorado européen…

blog391_phsauvetage3Déjà en décembre 2015, l’ONG s’était vue remettre le Prix de la Société Civile par le Comité économique et social européen (CESE), en remerciement de ses efforts pour améliorer la vie des migrants et favoriser leur insertion dans la société européenne. Selon le CESE, ce prix récompense des manifestations exemplaires de solidarité en Europe, qui se sont avérées extrêmement efficaces sur le terrain.blog391_phaquarius

Grâce à la solidarité de milliers d’Européens, SOS Méditerranée, dont les équipes se partagent entre Marseille, Berlin et maintenant Palerme, a ainsi pu affréter l’Aquarius, un navire de 77 mètres de long. Depuis février 2016, l’Aquarius assure sans discontinuer sa mission vitale de sauvetage sur l’axe migratoire le plus mortel au monde, entre la Libye et l’Italie.

En 11 mois de présence en mer et 79 opérations, 12 087 personnes ont ainsi été recueillies par SOS Méditerranée à bord de l’Aquarius : près de 8 000 vies sauvées par les équipes de sauvetage sur des embarcations en détresse et 4 000 personnes prises en charge après transbordement d’un autre navire. Outre les 11 membres d’équipage, l’Aquarius embarque également 6 sauveteurs volontaires qui sont des marins professionnels, ainsi qu’une équipe médicale de 7 à 8 personnes mobilisée par Médecins Sans Frontières. Il faut noter qu’une seule journée de mission sur L’Aquarius coûte 11 000 €.

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L’association se réjouit donc de cette reconnaissance comme Grande cause nationale 2017, qui va lui permettre de conforter son statut de réseau associatif agissant sur le plan national et européen, mais aussi de disposer d’une caution visible de l’État, de favoriser sa communication auprès d’un large public et de faciliter ainsi son appel à la générosité et aux dons.

Le site internet de l’association fourmille de témoignages au quotidien permettant de s’imprégner des actions de sauvetage en mer réalisés chaque jour par les équipes de l’Aquarius. Une magnifique leçon de courage et de dévouement au service de nos voisins du Sud.

J. Tonnelle

Migrants : comment dépasser l’émotion et envisager l’avenir ?

18 décembre 2016

afficheconfrefugies_a4coulMalgré de nombreuses manifestations culturelles se déroulant ce même jour, à la même heure, un public fidèle et intéressé était présent au clos Blancheton pour écouter les propos du conférencier, Jean-Pierre Cavalié, délégué régional de la CIMADE, sur ce sujet d’actualité ô combien préoccupant.

En préambule, il est remarqué la « frilosité » des responsables politiques pour aborder ce thème d’une façon claire-voyante et il est donc nécessaire de replacer le propos dans un aspect historique, plus global, et de l’étayer par une réflexion philosophique indispensable.

La CIMADE a été créée en 1939 suite aux conséquences de la guerre d’Espagne et des événements précurseurs du conflit qui allait embraser l’Europe. Ces événements ont eu pour effet la présence sur le sol français de réfugiés arrivés dans le Sud et dans l’Est du pays. Ce sont des volontaires, émus par la situation de ces populations déplacées qui ont spontanément élaboré une structure pour gérer l’accueil de ces réfugiés. Ceux-ci (espagnols, allemands, italiens) depuis 1938 étaient regroupés dans 200 camps (enfermement administratif).

Arrivée de réfugiés espagnols au camp de concentration de Bram, à 25 km de Carcassonne

Arrivée de réfugiés espagnols au camp de concentration de Bram, à 25 km de Carcassonne

A ce jour, la CIMADE poursuit son action en intervenant dans plus de 400 camps, et prend en compte la gestion des réfugiés pour leur faciliter les démarches administratives en vue de leur régularisation et leur insertion dans la société.

Le phénomène migratoire est mondial. Un récent rapport des Nations- Unies estime à un milliard le nombre de migrants, soit le septième de la population de la planète. Il est difficile de discriminer les raisons de ces migrations qui peuvent être climatiques, politiques ou économiques.

Ainsi, pour le continent Africain, la désertification de certaines zones est due à un phénomène climatique, avec pour conséquence des pertes économiques catastrophiques, phénomène auquel s’ajoute l’adoption d’un modèle de développement inadapté qui résulte de choix politiques et humains.

La désertification, une des causes des migrations (photo B. Bannon / HCR)

La désertification, une des causes des migrations (photo B. Bannon / HCR)

Il est néanmoins possible de modifier les comportements et d’agir pour prévenir ce genre de conséquences. Cependant il n’est pas possible d’endiguer tous ces mouvements migratoires ; reste à adopter une politique d’accueil en conformité avec les conventions internationales.

Mais celles-ci sont souvent interprétées en fonction de choix politiques spécifiques, comme en France à partir de 1984, où le tournant d’un libéralisme économique a été pris, avec pour conséquence d’accorder un statut de « demandeur d’asile » à tout réfugié, avec les conséquences administratives complexes qu’elles impliquent.

Le conférencier, Jean-Pierre Cavalié, avec le président du CPC, Michel Motré

Le conférencier, Jean-Pierre Cavalié, avec le président du CPC, Michel Motré

Il est donc question de concevoir la notion d’hospitalité, c’est ce qu’ont élaboré aux États-Unis, des membres appartenant à des églises, en créant le mouvement « sanctuaire » dans les années 80, assurant ainsi une protection aux réfugiés. Ces créateurs étaient très marqués par la résurgence d’un néo-esclavagisme lié aux excès du libéralisme économique.

Le principal souci d’un réfugié est d’obtenir un visa renouvelable pour poursuivre son séjour dans le pays d’accueil et cela explique pourquoi ceux qui ne l’obtiennent pas passent dans la clandestinité.

En Europe, en 2015, une attitude généreuse avait prévalu pour l’accueil des migrants devant l’émotion suscitée par leur sort, mais très vite des réactions hostiles ont eu pour conséquence la fermeture des frontières. Des mouvements de citoyens, sur la base du volontariat mettent au point des programmes d’accueil des réfugiés afin de les intégrer plus facilement dans la société.

La projection d’un documentaire sur l’expérience de Sheffield, ville moyenne de Grande-Bretagne, démontre qu’une bonne intégration est possible et bénéfique pour tous. La volonté des réfugiés de s’intégrer, en plus de l’aide reçue par ceux-ci sous forme de formations (apprentissage de la langue) dispensées par des volontaires, la mise à disposition de logements inoccupés, la participation aux différentes structures locales, a permis une intégration dans de bonnes conditions.

Cours de langue dispensé à des réfugiés syriens

Cours de langue dispensé à des réfugiés syriens

Il est même constaté, souvent, une revitalisation de certaines villes, l’économie locale étant dopée par cet afflux de population. Ce modèle a certes ses limites car l’on peut constater la confrontation des opinions sur la nécessité de partager la richesse dans un système où la concurrence pour l’accès aux emplois est vive. La bonne santé économique de l’Allemagne a permis, à ce jour, d’accueillir un grand nombre de réfugiés sans problèmes majeurs, mais ce modèle s’essouffle.

Dessin de Gros paru dans Marianne le 11 novembre 2016

Dessin de Gros paru dans Marianne le 11 novembre 2016

Autre exemple frappant d’intégration réussie, celui d’un village au sud de la Sicile, quasiment abandonné par sa population, qui a accepté d’accueillir des réfugiés devenus peu à peu majoritaires. Ils ont redonné vie et prospérité à la localité en réussissant même à chasser les pratiques mafieuses passées.

En France, la petite ville de Rosans, dans les Hautes-Alpes, a été le lieu d’une concertation exemplaire avec la population partagée en deux camps sur l’installation de réfugiés dans la cité. De nombreuses réunions informatives et une écoute attentive de chaque opinion ont permis de désamorcer les conflits et oppositions, aboutissant à un collectif qui a suscité la créativité d’une économie sociale basée sur l’égalité.

On aurait pu citer d’autres exemples, dont celui de Barcelonnette, qui accueille 40 personnes en demande d’asile. Il n’en demeure pas moins que le casse-tête réglementaire au niveau de l’Europe pour administrer le phénomène migratoire reste un handicap. Il est donc nécessaire de revoir la conception de l’Europe dans ce domaine.

Arrivée de migrants syriens à Munich en Allemagne en septembre 2015 (photo C. Stache / AFP)

Arrivée de migrants syriens à Munich en Allemagne en septembre 2015 (photo C. Stache / AFP)

Les principales difficultés du processus de prise en charge aux passages des frontières subsistent, liées notamment au respect des lois et conventions (convention de Genève qui date de 1951 !), à l’application des procédures de demande d’asile, aux conditions de traitement humain des personnes dans le respect de leur dignité (hébergement, nourriture, santé, équipements), à l’action de la justice (qui normalement doit statuer dans les 48 heures pour donner suite à une procédure du droit d’asile), à la protection des mineurs, etc.

Il faut savoir qu’une demande d’asile est traitée en préfecture par la « plate-forme asile » ; les organismes tels que l’OFI et OFPRA orientent ensuite le demandeur dans un centre d’accueil dans l’attente de la décision. Dans le cas favorable, ce droit d’asile est accordé pour une durée de dix ans et parfois définitivement. En France le taux d’accord du droit d’asile est de 33 % alors qu’il atteint 80 % en Allemagne. Des marges de progrès existent donc.

En conclusion de cet exposé, Jean-Pierre Cavalié, démontre que le phénomène migratoire est « le thermomètre de l’état du monde » reflet de toutes les crises, conflits et changements de mode de vie sur la planète. Il faudra s’habituer à vivre avec une « migration pendulaire » où des populations viendront chercher protection, se former, travailler dans un pays pour ensuite, dans une certaine proportion, retourner dans leur pays d’origine en absence de conflit armé ou de crise économique grave.

Une assemblée très attentive lors de la conférence du 8 décembre 2016

Une assemblée très attentive lors de la conférence du 8 décembre 2016

Nombre de français sont eux-mêmes installés provisoirement ou définitivement à l’étranger avec des conséquences bénéfiques pour tous. Il est donc nécessaire de faire prendre conscience le plus tôt possible que l’hospitalité est une tradition ancienne qui doit être valorisée.

Le public, à l’issue de la conférence, a pu continuer à s’entretenir avec le conférencier, manifestant ainsi sa soif d’information sur ce sujet d’actualité, mais un verre à la main, offert comme à l’accoutumée par les organisateurs du Cercle Progressiste Carnussien.

CM.

Accueil des réfugiés et des migrants : en débat à Carnoux

31 octobre 2016

Réfugiés, migrants : comment dépasser l’émotion et envisager l’avenir ? Pourquoi migrants et réfugiés ont-ils mauvaise presse ? De quoi avons-nous réellement peur ? Pourquoi quittent-ils leur pays au risque de leur vie ? Comment les accueillir dignement ? Autant de questions que l’actualité nous incite à nous poser sur un sujet délicat où se mêlent considérations politiques, culturelles, morales et économiques. Un sujet délicat où les a priori et les préjugés jouent un rôle non négligeable…

Jean-Pierre Cavalié, lors d'une précédente intervention à Carnoux le 18 mai 2009

Jean-Pierre Cavalié, lors d’une précédente intervention à Carnoux le 18 mai 2009

Pour éclairer ces phénomènes et en débattre nous avons invité Jean-Pierre Cavalié de la Cimade, une association de solidarité active avec les migrants, les réfugiés et les demandeurs d’asile, qui interviendra, à l’invitation du Cercle Progressiste Carnussier, dans la salle du Clos Blancheton, le jeudi 8 décembre 2016, à partir de 18h30, pour une conférence-débat destinée à apporter un éclairage humaniste et positif sur ces questions difficiles et qui suscitent inévitablement la polémique.

Depuis la nuit des temps, les migrations sont pour l’homme une manière courageuse de manifester sa volonté de surmonter l’adversité et d’avoir une vie meilleure. Aujourd’hui, en raison de la mondialisation et des progrès des communications et des transports, le nombre de personnes qui désirent s’installer dans d’autres régions et qui en ont les moyens a considérablement augmenté. Et l’exil provoqué par la guerre provoque un afflux qui inquiète et génère de nouvelles peurs.

Cette nouvelle ère est porteuse aussi bien de problèmes que de possibilités pour les sociétés du monde entier. Elle met aussi en relief la relation entre les migrations et le développement de même que les possibilités de co-développement qu’offrent les migrations, c’est-à-dire les possibilités d’amélioration concertée de la situation économique et sociale aussi bien dans les régions d’origine que dans celles de destination. Un exemple : ne faisant presque plus d’enfants, les Allemands seraient plus naturellement accueillants, selon leurs intérêts bien compris !

Mais les dynamiques de mobilité humaine se sont complexifiées ces dernières années et les mouvements de migrants et de réfugiés se recoupent désormais de plusieurs manières (exil économique, nécessité de sauver sa peau). Afin d’endiguer les migrations « irrégulières » et de limiter les abus des systèmes d’asile, de nombreux Etats ont introduit une série de mesures destinées à prévenir et à dissuader les ressortissants étrangers d’arriver sur leur territoire et de soumettre des demandes d’asile.

Pour le cas français, en revanche, on ne peut nier qu’existent chez nous une misère, une précarité accrue et un sentiment d’abandon d’une partie de la population. Même si de nombreux anonymes ont été d’une générosité exemplaire dans l’aide aux réfugiés, cette misère ambiante n’est pas pour rien dans une crainte qui vaut ses succès au Front national.

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D’autres questions que celles évoquées plus haut n’ont pas de réponses satisfaisantes : Le mouvement de réfugiés va-t-il se tarir ? Les mesures prises face à la crise migratoire sont-elles à la hauteur des besoins ? Comment penser et multiplier les capacités d’accueil ? Y a-t-il une politique européenne satisfaisante face aux migrations ? Comment les droits de l’homme, et en particulier de droit d’asile sont-ils respectés ? Comment répondre à notre désir d’hospitalité, avec quel accompagnement et quelle issue ? Quelle part l’hospitalité peut-elle avoir dans les programmes politiques ?

En adhérant aux appels de générosité, ne risquons-nous pas de faire prévaloir les « bonnes intentions » de façon un peu irréfléchie ?

Nul doute que le débat sera riche à l’occasion de cet échange le 8 décembre prochain !

S.J.

Rosans ose l’accueil des réfugiés

5 novembre 2015
Migrants bloqués à la frontière franco-italienne en juin 2015

Migrants bloqués à la frontière franco-italienne en juin 2015

Au début du mois de juillet, un homme d’une trentaine d’années, installé depuis peu dans le village de Rosans (505 habitants) dans les Hautes Alpes suit, à la télévision, l’actualité concernant le blocage des « réfugiés » à la frontière avec l’Italie, notamment. Tout d’abord extrêmement choqué du sort qui est fait à ces personnes, mais aussi par les réactions de fermeture de nos « autorités » dans lesquelles il ne se reconnaît pas, il se dit qu’il ne peut rester sans rien faire. Il contacte des amis, puis la Cimade de Gap. Le petit groupe ainsi constitué demande au maire si les appartements libres dans le village pourraient servir à accueillir des réfugiés. Le maire ne s’oppose pas au projet, mais propose de consulter la population.

Une réunion publique est organisée, fin juillet, à laquelle participent 50 personnes. Au cours des trois heures de cette soirée, les initiateurs exposent rapidement l’histoire et le fonctionnement des « villes sanctuaires », un mouvement international de lieux (organisations, églises, universités, villes) qui ont choisi de vivre et diffuser une culture d’accueil et d’hospitalité à l’égard des migrants et des réfugiés, particulièrement de ceux qui fuient des conditions de vie inacceptables pour eux, leur famille et leurs proches. La discussion est engagée, pour que chacun puisse exprimer ses attentes, ses appréhensions, ses peurs. Deux jours plus tard, le conseil municipal vote à l’unanimité moins une abstention, l’accueil de réfugiés en mettant à disposition deux appartements. Le maire de Rosans se met en relation directe avec ses homologues de deux communes des Cévennes qui se sont déjà lancés dans une démarche similaire.

Le village de Rosans dans les Hautes-Alpes

Le village de Rosans dans les Hautes-Alpes

Dans les jours qui suivent, une pétition émanant de personnes plutôt réservées, voire hostiles à cet accueil, recueille 150 signatures. Les médias s’en mêlent et certains titrent « Rosans se déchire ». L’équipe porteuse du projet, très sollicitée par les journalistes, décide d’approcher les personnes qui ont lancé la pétition. Il s’avère qu’elles ne sont pas opposées au principe, mais aimeraient être davantage consultées.

Un second débat public est alors organisé où viennent, cette fois, 90 personnes. La rencontre a été bien préparée, notamment pour que chacun puisse s’exprimer. Il apparaît rapidement qu’une partie des « opposants » sont des enfants de harkis qui disent avoir été placés autoritairement et « mal accueillis », au point qu’ils sont, encore aujourd’hui, marginalisés. « Va-t-on les accueillir aussi mal ?», « Et si on s’occupe bien d’eux, pourquoi ne l’a-t-on pas fait pour nous, d’autant que certains de nos enfants ont dû quitter la région pour aller chercher du travail ? Alors pourquoi y en aurait-il pour eux ? ». A la fin du débat, une bonne partie des « opposants » sont prêts à faire partie de l’équipe d’accompagnement qui est aujourd’hui composée de 50 personnes.

Réunion publique dans la salle des fêtes de Rosans en septembre 2015(photo Le Dauphiné Libéré)

Réunion publique dans la salle des fêtes de Rosans en septembre 2015(photo Le Dauphiné Libéré)

Une réunion a permis de rassembler la municipalité, des représentants du groupe d’accueil et la Préfecture (Cohésion Sociale et La Cimade). Le collectif est à ce jour en lien avec de nombreuses communes de la région dans lesquelles un début de mobilisation s’est fait jour. Depuis des mois, plusieurs groupes de la région sont des antennes du réseau Welcome qui permet d’héberger et accompagner pour un temps, des demandeurs d’asile non hébergés dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA). Deux appartements proposés ont pu être utilisés cet été pour des familles. Avec une forte équipe d’accompagnement, l’une des familles a trouvé une place dans le circuit « normal ». Car il est clair qu’il ne s’agit pas de se substituer à l’État, seulement d’éviter des drames humains !

Blog245_PhRosans2L’histoire de Rosans se poursuit, entre émotion et réalisme, traversée par les controverses liées à un sujet qui favorise tous les fantasmes du moment, comme le relate un article du Monde. Occasion d’échanges vifs mais fructueux sur les modalités du vivre ensemble, mais occasion aussi de mener une réflexion sur la ruralité. Ainsi est lancée l’idée d’« inventons des jobs au lieu de nous lamenter ». Il ne restera plus qu’à trouver des réfugiés qui ont le goût de la terre et l’envie de tester la ruralité en version française.

Et si cette expérience pouvait contribuer à régénérer une démocratie moribonde qui s’éveille aux questions vitales pour l’avenir de notre société ? A commencer par celle-ci : que pouvons-nous offrir, nous les citoyens, en termes d’hospitalité à Carnoux ?

Squoten Jeallnec

Colonisation et migrations : que nous enseigne l’histoire ?

30 octobre 2015
Le philosophe Edgar Morin

Le philosophe Edgar Morin

Cet article est issu des échanges entre Edgar Morin (sociologue et philosophe) et Régis Debray (universitaire) lors de l’émission Les Grandes Questions du 15 octobre dernier au cours de laquelle F.O. Gisbert invitait à débattre sur un sujet d’actualité : « Peut-on s’affranchir des frontières ? »

Outre la qualité des réflexions tenues qui ont laissé Gisbert à distance, c’est la hauteur de vue des propos des deux invités qui invite à aborder la question des réfugiés et des mouvements de migration en la reliant à celle de la naissance du monde contemporain suite au démantèlement du système colonial.

Petit rappel historique

Comme le développe Jean Bruhat dans l’article qu’il consacre à la colonisation dans l’Encyclopedia Universalis, le monde a connu deux grands systèmes coloniaux.

Le premier dont l’Espagne et le Portugal sont les initiateurs, marque le début du partage du monde et de ses ressources. Ces deux états sont ensuite suivis par la France, l’Angleterre et la Hollande qui font commerce avant d’installer des compagnies. Le cas de l’Allemagne est un peu différent car elle s’est unifiée bien plus tard alors que le partage du monde était déjà bien avancé.

Si le XIXème siècle voit apparaître les premières indépendances, la révolution industrielle, en Angleterre notamment, bouleverse l’organisation en compagnies qui ne suffisent plus pour satisfaire les besoins en matières premières et en débouchés pour les ventes de produits manufacturés.

Blog242_PhColonisationDébute alors, dans les années 1880-1890, le second système colonial et la création des empires. Cette époque de fièvre expansionniste et de distribution du monde, avec la création de l’empire britannique et de l’empire colonial français, s’achèvera avec la première guerre mondiale.

Durant cette période, de nouveaux concurrents apparaissent : l’Allemagne qui intervient en Afrique et dans les îles du Pacifique, l’Italie avec la Tripolitaine (Lybie) et des îles grecques, la Belgique au Congo (1908), et les USA à partir de 1888. Une nouvelle forme d’empire économique naît après la première guerre mondiale : l’URSS intervient en Chine, en Iran, en Amérique du Sud et dans l’empire Ottoman ; en 1930 le Japon se tourne vers la Chine.

Notons enfin le rôle joué par les puissances européennes (France et Grande-Bretagne) au Proche-Orient.

La décolonisation

La colonisation implique une occupation territoriale et une dépendance des pays occupés. Comme nous venons de le voir, il existe différentes formes de colonisation, de commerce avec les comptoirs, de peuplement avec la réception d’immigrants, de ressource avec la recherche et la production de produits de base, et enfin la colonisation stratégique. Cela s’accompagne par la mise en place d’administrations incorporées ou protégées qui toutes manifestent un souci de domination économique, politique et culturelle. La France s’est toutefois caractérisée par son hésitation entre assimilation et association.

Au-delà de jugements moraux, l’œuvre colonisatrice a été à la fois destructive et constructive, mais toujours au profit de la métropole.

Le Moyen-Orient en 1914 et 1923...

Le Moyen-Orient en 1914 et 1923…

Le démantèlement du système colonial a eu plusieurs conséquences dont une qui nous intéresse dans le contexte actuel et que l’auteur de l’article cité nomme une « balkanisation territoriale « (en Afrique comme au Proche-Orient) dont la caractéristique est l’absence de pleine prise en compte des réalités ethniques et géographiques.

...et les frontières actuelles du Moyen-Orient

…et les frontières actuelles du Moyen-Orient

La création de ces nouveaux états aux frontières souvent artificielles n’a pas réglé les questions économiques et politiques locales. Les peuples qui les composent, dans une économie mondialisée, ne parviennent pas à satisfaire les besoins d’autosubsistance.

Près d’un siècle après la seconde phase de décolonisation, nous sommes confrontés en Europe à la venue de ceux que l’on a colonisés.

M. M.

Accueil des réfugiés : que faire ?

28 octobre 2015

Blog241_PhBodrumL’image du petit noyé de 3 ans dont le corps flottait sur une plage de Bodrum a réveillé la compassion du monde entier. Cette émotion immédiate, planétaire, irrépressible a suscité une manière de tsunami de solidarité. Et c’est heureux. Mais fut-il durable ? Engendra-t-il une compassion concrète et agissante ? Nous aida-t-elle à nous souvenir que des centaines d’enfants de l’âge du petit Aylan sont morts et continuent de mourir noyés ?

L’irruption de cette image révèle la fragilité du monde et interroge notre humanité. Comment dès lors affronter la crise posée par le déplacement des réfugiés et par les migrations plus généralement ? En quoi sommes-nous concernés ? Pour y répondre lucidement et efficacement il faut s’extraire de la pure compassion ainsi que des raisonnements fallacieux qui aboutissent à ignorer une réalité insupportable.

Qui a dit que ce serait facile ?

Qui a jamais pensé que l’accueil de centaines de milliers de réfugiés en Europe se ferait sans tension ni casse-tête ? Pourtant, des dizaines d’initiatives rapportées par les journaux désireux de s’en faire échos prouvent que cette tâche est réalisable. Dans de petits villages français et italiens des groupes de personnes offrent gîte et petits boulots à une poignée de migrants déboussolés. Souvent sans publicité. Temporairement, et dans l’urgence. En attendant que des structures adéquates prennent le relais ! L’Allemagne s’est surprise elle-même, inquiète et fière d’avoir été transformée en « terre promise » par des marcheurs exténués. Mais aucun des Européens qui s’engagent dans l’accueil ne prétend que la tâche est légère.

Un monde qui se cherche

La société est devenue inégalitaire, belliqueuse et irrespirable face aux crises économique, sociale, environnementale sans oublier celle qui frappe le gouvernement des hommes. L’indifférence et le relativisme imprègnent une époque de “glaciation des rapports humains”. Le manque de perspectives politiques, l’individualisme dont se nourrit l’ultralibéralisme, et les représentations de l’autre véhiculées par la sphère médiatique (dont le pouvoir d’influence s’accroît régulièrement) ont des effets dévastateurs sur la qualité du « vivre ensemble ». Cela produit des effets inquiétants : recentrage sur les problèmes du quotidien, frilosité face à l’engagement personnel, désillusion face à la captation des pouvoirs.

Une famille de réfugiés syriens attend devant le hall des expositions de Munich le 7 septembre 2015 (photo © C. Stache / AFP)

Une famille de réfugiés syriens attend devant le hall des expositions de Munich le 7 septembre 2015 (photo © C. Stache / AFP)

Par ailleurs, il est devenu difficile d’imposer certains droits qui, autrefois, n’étaient pas problématiques. Par exemple, le droit à la mobilité, qui est une liberté fondamentale. L’enjeu en est l’égalité : la détermination d’une vie entière par le lieu de naissance est une injustice immense qui doit pouvoir être corrigée !

Réactions positives

Devant la contradiction entre la générosité immédiate qui s’impose et la prudence réfléchie qui s’impose tout autant, nous ne savons échanger qu’invectives et insultes croisées. Les uns sont désignés comme des naïfs irresponsables ; les autres, comme des peureux sans cœur ni humanité. On a entendu des maires qui s’inquiétaient à voix haute des capacités de leurs communes : ils ont parfois été traités avec mépris. Des initiatives d’associations ou de simples familles pour donner asile aux migrants sont parfois moquées. Au milieu de ces criailleries déshonorantes, il devient impossible de chercher, en toute bonne foi, un point d’équilibre « raisonnable » entre le souhaitable et le possible.

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Malgré ce « débat » caricatural et sans débouché, il faut chercher l’accueil humanitaire tout simple ailleurs, dans les actes de citoyens de base comme on l’a évoqué. La philosophie pratiquée étant celle-ci : il n’est pas question de se claquemurer, ou de renvoyer ces familles chez elles, sur la route ou vers les bombes, sans autre forme de procès. Pourquoi ? Par fraternité, mais aussi pour une autre raison encore. A ceux qui empilent craintes, angoisses et « bon sens » contre l’accueil des réfugiés, cette solidarité a déjà opposé une force terriblement efficace : l’imagination. Et la mobilisation s’étend, silencieusement. Sans doute ces européens imaginatifs pressentent-ils que notre avenir commun se joue ici. L’Europe politique serait-elle introuvable ? Non ces européens actifs, déterminés et lucides répondent présents!

Responsabilités politiques et médiatiques

Sur fond de tragédie, de morts d’enfants et de migrants noyés par milliers, nous avons pu vérifier à quel point nos démocraties étaient malades. La désunion européenne brille de mille feux. Des responsables politiques démunis se renvoient les quotas à la figure, tout en criant « sus à Daech » ! Épargnant soudain Bachar Al Assad, le premier responsable de cet exode.

Des migrants secourus par l'armée irlandaise en Méditerranée, le 6 juin 2015 (photo © Van Sekretarev / AP / SIPA)

Des migrants secourus par l’armée irlandaise en Méditerranée, le 6 juin 2015 (photo © Van Sekretarev / AP / SIPA)

Mais on fustige un peu facilement l’égoïsme barricadé et la division pathétique de l’Europe. Une Europe incapable de s’entendre sur une solidarité minimale à l’endroit de l’autre, poussé vers l’exode. Ces symptômes d’une « maladie démocratique » sont déjà inquiétants par eux-mêmes. Or il faut y ajouter le pouvoir ensorcelant – pour ne pas dire décérébrant – des images. Ces dernières semaines, il a atteint son maximum. Les chaînes de télévision ont diffusé en boucle des images aussi troublantes que mensongères. On y a vu des foules d’hommes, de femmes et d’enfants cherchant tragiquement une « route possible », entre la Hongrie, la Croatie, la Slovénie et l’Autriche. De longues colonnes de familles exténuées cheminent le long des autoroutes, dans des gares, à travers champs.

Blog241_PhFamille2Pourquoi parler d’images (involontairement) « mensongères » ? Parce qu’elles suggèrent une idée de déferlement, d’invasion incontrôlable. Elles détruisent du même coup la vérité que tentent désespérément de rappeler les commentateurs. Cette vérité « vraie », celle des chiffres, c’est que ces migrations vers l’Europe sont d’un étiage relativement modeste, rapporté à la population du Vieux Continent (autour de 1 % de cette dernière), et qu’il n’y a pas de quoi s’affoler. Disons que l’effet de sens généré par le passage en continu de ces images nourrit mécaniquement une « croyance » si inquiète qu’aucune vérité chiffrée ne pourra plus ébranler. Il s’agit bel et bien d’ensorcellement. Faut-il se consoler en songeant que cette puissance des images peut produire un ensorcellement positif ?

Entre ces vraies-fausses images d’invasion et le plan rapproché du petit noyé de Bodrum, notre conscience s’est trouvée secouée et souffletée. Nous avons été si violemment jetés d’un sentiment à l’autre, aller-retour, que notre raison en fut comme anéantie. De là vient cet étrange somnambulisme des démocraties européennes qui traversent, bras tendus et yeux mi-clos, cette tragédie.

Squoten Jeallnec

Immigration : les mauvaises vannes du plombier hongrois

22 juin 2015

Alors que des vagues d’émigrés fuyant les combats en Syrie ou les persécutions en Érythrée, tentent de chercher refuge en Europe, au risque de périr noyés en traversant la Méditerranée sur des embarcations de fortune, notre ancien président de la République Nicolas Sarkozy vient de se livrer à une parodie de sketch dont le mauvais goût a été presque unanimement condamné. Même Jean-Marie Bigard n’avait pas osé aller aussi loin dans le cynisme et la provocation, c’est dire !

Nicolas Sarkozy en meeting à L'Isle-Adam, le 18 juin 2015 (photo F. Guillot / AFP)

Nicolas Sarkozy en meeting à L’Isle-Adam, le 18 juin 2015 (photo F. Guillot / AFP)

La scène s’est passée à L’Isle-Adam dans le Val d’Oise, le 18 juin dernier, une date que les Gaullistes nous avaient habitués à commémorer pour d’autres raisons. En meeting devant une assemblée de fervents partisans, Nicolas Sarkozy s’est laissé aller à un one-man-show accompagné de toutes les mimiques du parfait humoriste. Le thème choisi : l’immigration bien sûr, et comme de coutume les mauvaises solutions des pauvres technocrates bruxellois ont été trainées en dérision par le bouffon de service se donnant en spectacle devant un public de militants conquis.

Nicolas Sarkozy le 13 juin 2015 (photo A. Jocard AFP)

Nicolas Sarkozy le 13 juin 2015 (photo A. Jocard AFP)

Petit extraits choisis de ce discours honteux : « Il n’y a plus d’argent, plus d’emplois, plus de logements, mais ils ont trouvé un truc (…) ils ont considéré que la solution au problème d’immigration c’était pas de réduire, c’était de répartir ». Et de filer la métaphore en ironisant devant un public hilare : « dans une maison, il y a une canalisation qui explose, elle se déverse dans la cuisine. Le réparateur arrive et dit, j’ai une solution : on va garder la moitié pour la cuisine, mettre un quart dans le salon, un quart dans la chambre des parents et si ça ne suffit pas il reste la chambre des enfants ».

Près de 2000 personnes, femmes et enfants compris, viennent de se noyer en tentant de fuir à tout prix l’enfer des persécutions et de la misère. Et notre ancien président de la République qui, selon Libération a « de la fuite dans les idées », déclenche des rires gras en assimilant ce flux de migrants à un dégât des eaux. La Droite décomplexée, adepte du « gros rouge qui tâche » vient décidément de toucher le fond. Au point de se demander comment Nicolas Sarkozy a pu s’abaisser à ce type de posture, lui qui était si fier, il y a quelques années, encore de se dépeindre comme un « petit Français au sang mêlé », lui dont le père était né en Hongrie et avait trouvé refuge en France, lui qui vantait les mérites du métissage et rejetait le droit de sang « parce qu’à la fin, il y a toujours un sang plus pur ou plus impur qu’un autre ».Blog198_DessinSarko

On comprend bien sûr qu’il est prêt à tout pour se démarquer de la Droite bien pensante ou modérée et se rallier ceux qui sont tentés par le vote Front National. Comme le dit Renaud Dély dans un article du Nouvel Observateur, « pour vaincre la coalition de la droite à col roulé de Le Maire, la droite bien peignée de Fillon et la droite bien habillée de Juppé, Nicolas Sarkozy a un plan : rassembler la droite des mal-élevés ». Pas sûr qu’une telle posture soit de nature à rassembler une majorité de Français pour le placer de nouveau à la tête du pays des Droits de l’Homme, ou alors c’est à désespérer de nos concitoyens !

L.V. LutinVertPetit

Politique migratoire française : on touche le fond !

13 avril 2009

Encore une situation ubuesque, dénoncée par un communiqué de la Cimade, la seule association autorisée à pénétrer dans les centres de

No comment.

No comment.

rétention de la police française. 10 ressortissants marocains rentrant définitivement dans leur pays et voyageant par autocar ont été interpellés à la frontière franco-espagnole dans la nuit du 7 au 8 mars par des policiers français puis placés dans le centre de rétention de Perpignan avant d’être expulsés à Casablanca, après une escale à Paris. Rien que de très normal selon notre ministre de l’immigration et de l’identité nationale, Eric Besson, qui estimait le 29 mars qu’ « ils ont été reconduits au Maroc de façon légale et humaine ».

Une telle expulsion coûte en moyenne 21 000 € selon les calculs du sénat, rapportés par le Canard Enchainé du 1er avril 2009 qui relaie l’anecdote. On se demande bien pourquoi les policiers français n’ont pas laissé ces paisibles marocains poursuivre tranquillement leur voyage vers leur pays dans l’autocar de tourisme qui les transportait, sachant qu’ils n’étaient qu’en transit sur le sol français car en provenance d’Italie. Pourquoi donc les extraire de ce car (où ils ont dû au passage abandonner la totalité de leurs bagages qui se sont ainsi volatilisés), les humilier par des conditions de garde à vue particulièrement brutales dénoncées par le communiqué de la Cimade, tout cela pour finir par les expulser à grands frais vers l’endroit où ils étaient précisément en train de se rendre ?

Embarquement immédiat....

Embarquement immédiat….

La Cimade a sa petite idée sur les raisons d’une telle absurdité : il s’agit de faire du chiffre et de gonfler les statistiques des expulsions, dans la logique de résultat tant en vogue désormais. Le ministre s’en défend mais les policiers de Perpignan semblent avoir trouver le bon filon puisqu’ils ont recommencé l’opération les 14 et 15 mars en attrapant au passage 17 nouveaux ressortissants marocains de retour dans leur pays. Voilà  des fonctionnaires bien zélés qui devraient bénéficier d’un avancement rapide, d’autant que leurs méthodes se perfectionnent : leur ministre ayant reconnu que l’oubli des bagages avait été « une erreur », ils ont cette fois fait l’effort de sortir les valises des soutes de l’autocar, sachant bien que les expulsés n’auraient pas les moyens de payer la surtaxe exigée pour les faire acheminer lors de leur voyage de retour en avion et qu’ils seront donc bien obligés de les abandonner sur place…

On touche là au comble du surréalisme et il est inquiétant de voir avec quelle inhumanité notre gouvernement traite nos voisins marocains en notre nom et sous le bien commode prétexte de « ne pas provoquer d’appel d’air pour les migrants du monde ». Que n’entendrait-on pas si un car de touristes français était traité de la sorte par des fonctionnaires marocains un peu trop zélés appliquant des consignes aussi absurdes ?

L.V.lutinvert1small1