Brésil : pourquoi la Présidente a-t-elle été destituée ?

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Réélue de justesse à la Présidence de la République du Brésil en 2014, avec quand même pas moins de 54 millions de voix, après un premier mandat qui lui avait permis de succéder en 2011 au charismatique ex-leader syndicaliste Luiz Inácio Lula da Silva, plus connu sous son diminutif de Lula, Dilma Rousseff a été destituée de son poste le 12 mai 2016 dans le cadre de ce que beaucoup considèrent comme une sorte de coup d’État… Petit retour en arrière pour essayer de comprendre comment ce pays a bien pu en arriver à une telle extrémité…

Blog318_DessinGolpeFille d’un avocat communiste bulgare, Dilma Roussef fait partie de ces activistes qui ont subi la terrible répression politique mise en œuvre par la dictature militaire arrivée au pouvoir en 1964 à la suite d’un coup d’État. Arrêtée en 1970, elle est atrocement torturée pendant 22 jours et restera emprisonnée pendant 3 longues années. Diplômée en sciences économiques en 1977, elle rejoint le Parti des Travailleurs en 2001 et est nommée ministre de l’énergie en 2003 lorsque Lula est élu à la Présidence de la République. Devenue n°2 du gouvernement à partir de 2005, elle succède assez naturellement à Lula en 2011, devenant ainsi la première femme à accéder à la tête de ce pays.

Dilma Roussef et Lula en campagne pour l’organisation des jeux olympiques au Brésil

Dilma Roussef et Lula en campagne pour l’organisation des jeux olympiques au Brésil

Pourtant, dès son premier mandat, elle doit faire face à une forte impopularité, critiquée de toutes parts en particulier pour les dépenses fastueuses réalisées pour accueillir la coupe du monde de football ainsi que pour avoir autorisé la construction de barrages en Amazonie contre l’avis des défenseurs de l’environnement. On lui reproche surtout une détérioration de la croissance économique du Brésil qui s’enfonce dans la crise, même si les nombreuses réformes sociales effectuées par son prédécesseur et elle-même ont sensiblement amélioré la situation des classes sociales les plus pauvres.

Après sa réélection en 2014, la dégradation de la situation économique, du fait notamment d’une forte baisse des cours mondiaux des matières premières, oblige le gouvernement de Dilma Rousseff à mettre en œuvre une politique de rigueur budgétaire et à réduire l’ampleur des programmes d’aide sociale. En parallèle éclatent plusieurs scandales de corruption touchant le Parti des Travailleurs et l’entreprise nationale Petrobras dont Dilma Rousseff avait présidé le conseil d’administration de 2003 à 2010. Le géant pétrolier Petrobras et plusieurs entreprises du BTP sont accusés d’avoir versé des pots de vin à de nombreux responsables politiques de la coalition centriste au pouvoir, contribuant à financer leur campagne en échange d’un accès à certains marchés publics. Lula lui-même est impliqué dans ce scandale et mis en cause par le Parquet pour  avoir occulté la déclaration de biens immobiliers, au point que la Présidente le nomme à son cabinet le 16 mars 2016, pour tenter de le protéger des poursuites judiciaires.

Manifestation pour la destitution de Dilma Rousseff (photo Keystone)

Manifestation pour la destitution de Dilma Rousseff (photo Keystone)

On assiste alors à un véritable emballement. En août 2015, près de 500 000 personnes défilent dans la rue pour réclamer la destitution de la Présidente qui voit sa cote de popularité tomber en dessous des 10 % : encore mieux que François Hollande ! Jusque là, les partis du centre droit qui font partie de la coalition au pouvoir, évitaient de trop insister sur ces questions de corruption car leurs principaux responsables y avaient eux-mêmes largement trempés.

En octobre 2015, la Justice reproche à Dilma Rousseff d’avoir sciemment enjolivé les comptes publics de la Nation en 2014 afin de favoriser sa propre réélection : elle aurait financé certaines dépenses publiques en empruntant auprès de banques et en reportant sur l’exercice 2015 l’inscription de ces emprunts. Une manœuvre comptable assez classique, utilisée par tous ses prédécesseurs sans exception, mais qui servira de prétexte pour permettre à l’opposition de se déchaîner contre elle et de réclamer sa destitution, alors même qu’elle semble être une des rares responsables politique brésilienne à ne pas avoir tiré de profit personnel des différents scandales de corruption mis au jour, contrairement à l’un de ses prédécesseur à la tête du pays, Fernando Collor de Mello qui avait été destitué en 1992, une longue tradition de la vie politique au Brésil !

 

Eduardo Cunha, ex président de la Chambre des députés, démis de ses fonctions le 5 mai 2016 (photo E. Sa / AFP)

Eduardo Cunha, ex président de la Chambre des députés, démis de ses fonctions le 5 mai 2016 (photo E. Sa / AFP)

En décembre 2015, Eduardo Cunha, député ultraconservateur, adepte d’une église évangélique néo-pentecôtiste et président de la Chambre des Députés, lui-même impliqué jusqu’au cou dans le scandale Petrobras et poursuivi pour corruption et blanchiement d’argent, lance la procédure de destitution qui finit par être approuvée le 17 avril 2016 à une large majorité de deux-tiers des députés. Sa victoire est de courte durée puisqu’il est suspendu de ses fonctions, accusé d’avoir usé de ce stratagème pour empêcher que les investigations menées à son encontre n’aillent jusqu’à leur terme : à corrompu, corrompu et demi !

Son successeur, le centriste Waldir Maranho, tente alors d’annuler le vote des députés, arguant que Dilma Rousseff n’a pas pu se défendre, mais il cède rapidement à la pression et finit par opérer un revirement stratégique… Le Sénat prend alors le relai et, le 12 mai dernier, 55 des 81 sénateurs votent en faveur de la destitution provisoire de la Présidente de la République qui est donc écartée du pouvoir pour une période de 180 jours. A l’issue de cette période et une fois Dilma Rousseff jugée pour les faits qui lui sont reprochés, le Sénat devra se prononcer de nouveau pour décider définitivement de son sort.

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En attendant, c’est le vice-président Michel Tremer qui l’a remplacé à la tête de l’État, accusé comme il se doit par son ex alliée de coup d’état institutionnel : ambiance, ambiance… D’autant que le nouveau président par intérim est lui-même visé par une procédure de destitution pour son implication supposée dans le maquillage des comptes publics et dans l’affaire de corruption de Petrobras.

Des sénateurs de droite se congratulent après le vote pour la destitution de Dilma Roussef (photo U. Marcelino / Reuters)

Des sénateurs de droite se congratulent après le vote pour la destitution de Dilma Roussef (photo U. Marcelino / Reuters)

Dans un tel contexte, on ne voit pas très bien quelle issue pourra trouver la classe politique brésilienne pour retrouver la confiance de ses électeurs. Aecio Neves, président du principal parti d’opposition social-démocrate, le PSDB, est lui aussi fortement suspecté de corruption pour avoir bénéficié directement de pots-de-vin de la part de Petrobras et d’entreprises du bâtiment, un de plus ! Tout récemment, comme l’a confié Dilma Rousseff dans une interview à El Pais, le procureur général vient de requérir une peine de prison contre l’actuel président du Sénat, Renan Calheiros. Quant à Paulo Maluf, du Parti progressiste (de droite), ancien maire et gouverneur de Sao Paulo, il est recherché par la justice américaine, condamné en France et fiché par Interpol depuis 2010 selon Le Monde.

En 1988, Lula alors député d’opposition avait finalement assez bien résumé la situation politique brésilienne en s’exclamant : « quand un pauvre vole, il va en prison. Et quand un riche vole, il est nommé ministre »…

L.V.  LutinVert1Small

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Une Réponse to “Brésil : pourquoi la Présidente a-t-elle été destituée ?”

  1. Jeux Olympiques 2016 : Rio, c’est fini ! | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] parmi lesquels le roi des Belges et son épouse, et ceci en plein épisode rocambolesque de destitution de la présidente brésilienne. Mais pas question pour autant que le Brésil n’offre au reste du […]

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