Sainte-Baume : la forêt essaime à Verdun !

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Avec le changement climatique, la forêt méditerranéenne souffre et est peut-être même condamnée à disparaître à terme. On a vu cette année la forêt landaise partir en fumée par pans entiers et même celle de Brocéliande en Bretagne être victime d’incendies spectaculaires. Mais ce n’est pas seulement le feu qui menace : la sécheresse et la canicule sont aussi de redoutables ennemis, plus insidieux mais terriblement efficaces, pour la forêt méditerranéenne pourtant habituée à des conditions climatiques peu favorables.

A tel point que les forestiers commencent sérieusement à s’inquiéter pour l’avenir de certaines espèces. Déjà en 2003, lors de l’été caniculaire, ils avaient constaté des dépérissements inquiétants, en particulier sur les pentes du Mont Ventoux où l’emblématique sapin pectiné avait subi une forte régression. Même le pin d’Alep, une espèce pourtant particulièrement adaptée aux sols calcaires peu épais des plateaux provençaux et au climat méditerranéen aux étés arides, est en train de dépérir, obligeant les forestiers à aller quémander des pommes de pins chez leurs homologues d’Andalousie ou du sud marocain pour alimenter leurs pépinières avec des variétés encore plus résistantes aux fortes chaleurs…

Le pin d’Alep, roi de nos forêts méditerranéennes (source © Prévention incendie forêt)

Mais depuis 2003, les périodes de sécheresse prolongée et de forte chaleur se succèdent, de plus en plus rapprochées et de plus en plus sévère. Déjà en 2018, la France avait subi une forte vague de sécheresse qui avait néanmoins peu marqué le sud de la France, davantage touché en 2019 où l’on avait vu à Carnoux des cèdres emblématiques sécher sur pied, et rebelote en 2020 puis en 2021 qui a vu une partie de la forêt varoise réduite en cendres dans la Plaine des Maures tandis que l’année 2022 est peut-être en train de battre tous les records avec des réserves en eau au plus bas et un automne exceptionnellement chaud et sec…

Forêt de la Plaine des Maures ravagée par le feu en 2021 (photo © Nina Valette / Radio France)

Alors forcément, les arbres soufrent, risquant même l’embolie lorsque l’évapotranspiration devient telle que les arbres sont obligés d’aspirer davantage de sève pour compenser. Mécaniquement, ceci peut s’accompagner de la formation de bulles de gaz dans le système vasculaire de l’arbre et entraîner sa mort, ce qui explique bien des épisodes de mortalité massive que l’on a observé dans certains massifs forestiers notamment en 2003 mais à plusieurs reprises depuis, sans compter le fait que les arbres, affaiblis après un épisode de sécheresse, deviennent beaucoup plus vulnérables à l’attaque de certains insectes ou champignons. Une étude sur la forêt méditerranéenne qui date déjà de 2010 montrait ainsi que les surfaces forestières exposées à un tel dépérissement avaient été multipliées par 4 au cours des 20 dernières années.

Fin 2012, une étude publiée dans Nature par 24 scientifiques alertait ainsi sur le risque généralisé de dépérissement qui pourrait toucher 70 % des forêts mondiales sous l’effet du stress hydrique lié au réchauffement climatique. L’augmentation des concentrations de CO2 dans l’atmosphère est actuellement si rapide que les chercheurs estiment que la plupart des arbres ne sont pas en capacité de s’adapter et ils estiment qu’au-delà d’une certaine limite, ils ne pourraient plus continuer à jouer leur rôle majeur de séquestration du carbone. En 2021, la concentration moyenne de CO2 dans l’atmosphère atteignait ainsi 415 ppm, un niveau jamais atteint sur Terre depuis 800 000 ans, mais surtout avec un rythme d’augmentation (2,6 ppm en un an) que la nature n’a jamais connu et qui rend très difficile l’adaptation des espèces végétales.

Forêt d’épicéas dans les Vosges ravagée par la sécheresse et les attaques de scolytes en 2020 (photo © Stéphane Champreux / France Télévision)

C’est pour cette raison que les forestiers s’efforcent d’aider les forêts à survivre face à un tel cataclysme car la disparition d’une partie du couvert végétal et de ses capacités de stockage de CO2 ne ferait qu’accélérer le processus. C’est pour cela qu’ils vont chercher plus au sud des espèces plus résistantes à la sécheresse afin de les croiser avec nos pins d’Alep locaux. Et dans le même temps, ils exploitent les capacités d’adaptation des espèces méditerranéennes pour tenter de sauver les massifs forestiers du nord.

C’est tout l’enjeu du projet Giono, nommé ainsi en l’honneur de l’auteur de L’homme qui plantait des arbres. Les champs de bataille de la Première guerre mondiale, du côté de Verdun, avaient été massivement reboisés après 1918 par des plantations d’épicéas, pour recouvrir d’un linceul de verdure ces zones totalement dévastées par les combats. Mais ces épicéas connaissent actuellement un dépérissement important, 4000 hectares de boisements historiques ayant ainsi déjà disparu car cette espèce n’est pas durablement adapté aux conditions locales du fait du changement climatique. Il faut donc anticiper en remplaçant progressivement ces épicéas par des hêtres a priori plus adaptés.

Pépinière de l’ONF à Guémené-Penfao, en Loire-Atlantique où sont replantée les graines du projet de migration assistée Giono (photo © Nathalie Petrel / ONF)

Et c’est là qu’intervient le projet Giono lancé par l’ONF en 2011 : un projet de migration assistée des arbres qui vise à utiliser pour ces opérations de reboisement des variétés a priori mieux capables de résister à terme à des conditions climatiques plus draconiennes. Et pour cela, les forestiers de l’ONF sont venus jusque dans la forêt de la Sainte-Baume récolter des graines de hêtres qui ont ensuite été soigneusement replantées en pépinière du côté de Nantes pour donner les plants qui servent désormais à reboiser la forêt de Verdun. Des arbres qui seront adultes dans 70 ans, à l’orée des années 2100, date à laquelle les projections du GIEC nous annoncent un climat très différent de celui que nous connaissons actuellement.

Tronc de hêtre dans la forêt de la Sainte-Baume (photo © Le Castor masqué)

Pourquoi venir chercher ces graines jusqu’au pied de la Sainte-Baume ? Parce que cette forêt relique de la Sainte-Baume est en France la plus méridionale des forêts de feuillus dans laquelle le hêtre est encore présent, ce qui laisse supposer qu’il a pu s’acclimater au cours des millénaires, à des conditions climatiques méditerranéennes a priori peu favorables. Cette présence assez inhabituelle de hêtre sous de telles latitudes s’explique d’abord par l’histoire de ce peuplement qui a été longtemps préservé grâce au caractère sacré du site. La légende raconte que c’est dans la grotte qui surplombe cette forêt, sur le flanc nord de la sainte-Baume, que Marie-Madeleine, venue en barque prêcher la parole du Christ a passé les 30 dernières années de sa vie à l’issue de son périple commencé aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Depuis 2000 ans, le lieu est ainsi devenu un lieu de pèlerinage où les moines de l’abbaye de Saint-Victor puis les Dominicains ont fait régner leur loi, protégeant sévèrement la forêt contre les prélèvements de bois de chauffage, ce qui a valu à ce peuplement forestier de se maintenir au fil des siècles, au moins jusqu’à la Révolution avant d’être pris en charge par l’ONF qui en assure une exploitation très raisonnée.

Forêt domaniale de la Sainte-Baume sur le flanc nord du massif, au pied de la grotte de Marie-Madeleine source © France 3)

Cette petite forêt domaniale de 138 ha est caractérisée par la présence de pins sylvestres et de chênes pédonculés dans sa partie basse, surmontés par des espèces comme le hêtre et l’érable mais aussi le houx et l’if, qui n’ont habituellement pas leur place dans un tel environnement méditerranéen car ces espèces ont besoin d’ombre et d’humidité mais dont la présence relictuelle s’explique par la configuration particulière du site, un ubac culminant à 1147 m et où la forêt dense et les circulations d’eaux souterraines abondantes créent un microclimat frais et humide. Un site sacré qui permettra peut-être de sauver les hêtraies du Nord de la France pour les siècles à venir…

L. V.

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