Noyade quotidienne à Bilbao

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Les artistes ont de l’imagination. Encore plus lorsqu’ils sont animés par la conviction d’avoir un message à faire passer. C’est le cas du sculpteur d’origine mexicaine, Ruben Orozco Loza qui vient d’immerger, le 23 septembre 2021, une de ses œuvres dans le fleuve Nervion qui traverse la ville. La sculpture en question, réalisée en fibres de verre pèse pas moins de 120 kg et représente la tête d’une jeune fille, au visage triste et inexpressif, tournée vers le ciel. Lestée sur une structure métallique ancrée au fond du lit de la rivière, près de son embouchure.

L’artiste mexicain Ruben Orozco Loza peaufinant sa sculpture Bihar (source © Ruben Orozco Loza / Creapills)

A cet endroit, l’estuaire du Nervion est soumis au rythme des marées du Golfe de Gascogne. Lorsque la mer est haute, la tête géante est entièrement sous l’eau, mais quand la marée descend, l’eau découvre peu à peu le visage grave de la statue. Dès que la mer remonte, les passants peuvent donc assister en direct au spectacle saisissant de l’eau qui peu à peu engloutit les traits de la jeune fille, donnant l’impression désagréable de la voir inexorablement se noyer sous nos yeux impuissants.

ABilbao, la jeune fille qui se noie en direct… (source © Ruben Orozco Loza / Euroweekly)

Bien évidemment, le message de l’artiste est transparent, plus limpide encore que les eaux troubles de la Ria de Bilbao. Le nom même de l’œuvre, baptisée Bihar, ce qui signifie demain en langue basque, me laisse aucune place au doute : c’est bien l’annonce de la montée des eaux sous l’effet du changement climatique global que l’artiste a voulu ainsi matérialiser. A chaque marée montante, les passants assistent donc à cette noyade en direct de la jeune fille triste de Bilbao…

L’effet est d’autant plus saisissant que la tête en question, que Ruben Orozco Loza a mis trois mois à réaliser, est hyper réaliste. C’est d’ailleurs la marque de fabrique de cet artiste autodidacte qui a notamment réalisé, toujours à Bilbao une autre sculpture troublante : celle d’une vieille femme assise sur un banc, dans un jardin public de la ville. Réalisée en grandeur réelle, cette statue ressemble à s’y méprendre à un être humain en chair et en os.

Une vieille femme seule sur un banc de Bilbao, plus vraie que nature (source © Ruben Orozco Loza / Curioctopus)

Elle a d’ailleurs été conçue comme le sosie d’une personne réelle, une vieille dame de 89 ans, prénommée Mercedes, qui vit seule depuis des années. Là encore, le message de l’artiste est transparent puisqu’il s’agit d’attirer l’attention des passants sur la solitude et la tristesse de ces personnes âgées qui n’ont plus de famille proche et n’ont d’autre occupation que de méditer tristement sur leur banc.

Si les œuvres de Ruben Orozco Loza sont si troublantes, c’est en grande partie parce qu’on croirait ses personnages vivants tant leur exécution est hyper réaliste. Sa représentation du pape François ou celle de l’artiste peintre mexicaine Frida Kahlo sont criantes de vérité.

Sculpture de Frida Kahlo par Ruben Orozco Loza (source © Ruben Orozco Loza / Chrystale)

Les têtes de ses personnages sont réalisées en silicone, poli et repoli par des heures d’un patient travail dont on peut se rendre compte sur les nombreuses vidéos le montrant à l’œuvre. Chacun des cheveux, cils, poils est implanté manuellement, un par un, à l’aide d’un dispositif de sa conception et il faut vraiment regarder de près pour discerner que ses personnages ne sont pas en chair et en os…

Au delà de son style inimitable et de la qualité de ses œuvres qui sont de véritables bijoux de réalisme, la démarche de cet artiste qui s’engage ainsi à mettre son talent artistique au service de la sensibilisation du public au changement climatique est loin d’être unique. Citons ainsi, parmi bien d’autres exemples, et pour rester sur le sol espagnol, la campagne initiée en 2019 à l’occasion de la COP 25 qui s’était déroulée à Madrid et qui avait amené le WWF à détournée quelques tableaux célèbres exposés au musée du Prado.

On y voit notamment Philippe IV à cheval, peint par Diego Velasquez en 1636, chevauchant toujours aussi fièrement, bien que l’air vaguement inquiet, dans les flots tumultueux d’une mer dont le niveau ne cesse de monter.

Philippe IV à cheval, vu par Velasquez, et par le WWF… (source © WWF / Dans ta pub)

Un autre de ces chef d’œuvre ainsi détourné est le célèbre parasol, El quitasol, peint par Francisco de Goya en 1777 pour orner la salle à manger du prince des Asturies, le futur Charles IV et qui représente une jeune femme de bonne famille, son éventail à la main, et dont le beau visage est galamment abrité du soleil brûlant par un serviteur zélé tenant une ombrelle.

Le parasol, peint par Goya et imaginé par le WWF (source © WWF et Musée du Prado / Huffington Post)

La vision d’avenir représentée par le WWF est nettement plus sombre, la belle Hidalgo au visage renfrogné étant désormais enveloppé d’une couverture miteuse et perdue dans l’immensité d’un camp de fortune pour réfugiés, même si son fidèle soutien est toujours à ses côtés pour l’abriter, grâce à un solide parapluie généreusement offert par l’Agence pour les réfugiés climatiques : à défaut d’avenir radieux, l’art et l’humour peuvent aider à supporter les aléas climatiques…

L. V.

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