Le groupe de lecture Katulu ?, actif à Carnoux-en-Provence depuis 2008 et rattaché au Cercle progressiste carnussien, compte désormais plus de 15 membres réguliers et se réunit chaque mois pour permettre à chacun d’échanger sur ses nouvelles lectures, ses (re)découvertes et ses coups de cœur. Un moment convivial de partage, auquel Katulu ? vous invite à participer à travers ses notes de lecture : petite sélection de quelques-uns des livres évoqués en réunion entre avril et septembre 2025 : bonne lecture !
Fureur et Mystère
René Char
Chapitre SUZERAIN
Dans un texte assez court, l’auteur évoque son enfance, il dit tout de ce monde fragile, merveilleux et terrible. Quand l’enfance disparaît, la voix intérieure qu’il nomme « ami silencieux » lui donne conseil. La nostalgie liée à « ceci n’est plus » est remplacée par « ceci n’est pas ». Il va pouvoir s’offrir à la vie, à ses futures joies, aux combats, à l’affinité du renouveau. Une sorte d’équilibre en marche, de maison en maison, jusqu’à rencontrer « l’homme violet ».
L’être réunissant les deux couleurs, le rouge et le bleu qui donnent la couleur violette, est, à mon sens, ni fou ni sage, ni violent ni passif, c’est l’esquisse d’un être qui ose, qui sait, qui a le pouvoir de se taire, de partir sans retour inutile.
J’exprime là simplement mon ressenti à la lecture de ce texte merveilleux…
Mireille
Les îles
Jean Grenier
Préface d’Albert Camus : « Le voyage décrit par Grenier est un voyage dans l’imaginaire et l’invisible, une quête d’île en île… L’animal jouit et meurt, l’homme s’émerveille et meurt, où est le port ? Voilà la question qui résonne dans tout le livre. Elle n’y reçoit à vrai dire, qu’une réponse indirecte. Grenier termine en effet son voyage par une méditation sur l’absolu et le divin. »
Les îles : « A quoi bon voyager ?.. Trouver de glorieux substituts ! Quoi donc ?… Une poignée de main, un signe d’intelligence, un regard… Voilà quelles seront – si proches, si cruellement proches – mes îles… »
Une écriture poétique, une lucidité sans concessions, une méditation sur les êtres et sur la vie. Une préface d’Albert Camus passionnante. Un petit recueil à lire… sans hésiter.
Marie-Antoinette
La loi de la mer
Davide Enia
Lampedusa
« Le ciel si proche qu’il vous tombe presque sur les épaules. La voix omniprésente du vent. La lumière qui frappe de partout. Et devant les yeux, toujours, la mer, éternelle couronne de joie et d’épines. Les éléments s’abattent sur l’île sans rien qui les arrête. Pas de refuge. On y est transpercé, traversé par la lumière et le vent. Sans défense. » Pendant plus de trois ans, sur cette île entre Afrique et Europe, l’écrivain et dramaturge Davide Enia a rencontré habitants, secouristes, exilés, survivants. En se mesurant à l’urgence de la réalité, il donne aux témoignages recueillis la forme d’un récit inédit, littéraire et poétique.
Ce récit a trois entrées : les naufragés, les sauveteurs, le narrateur. Les naufragés : « Le grand naufrage » du 3 octobre 2013 à moins d’un demi mille des côtes. 567 personnes – 150 survivants – 368 cadavres. Les sauveteurs : les habitants de Lampedusa. Leur première réaction, la peur, puis la honte d’avoir eu peur. « ça me poursuit de n’avoir pu sauver personne »
La déambulation « intime » de l’auteur. Récit de la fragilité de la vie où l’expérience de la douleur collective rencontre celle, intime, du rapprochement entre deux êtres, deux « taiseux » dans une longue réflexion sur la mort.
A noter la digression de l’auteur sur la situation géographique de Lampedusa : l’île sur le plan géologique est un relief de la plaque tectonique africaine. L’île la plus au sud de l’Europe et le continent africain ne sont qu’une seule et même terre. « Ce qui se passe en Méditerranée peut être interprété comme une simple anticipation du futur : ce qui a été séparé est en train de se réunir. Le mouvement, le déplacement, la migration font partie de la vie même de la planète… L’Afrique viendra s’étendre sur l’Europe et sur ce qui en restera. »
« Des centaines de milliers de personnes ont transité par cette île. (…) C’est eux qui auront les mots pour décrire ce que veut dire aborder sur la terre ferme après avoir échappé à la guerre et à la misère, pour suivre leur rêve d’une vie meilleure. Qui nous expliqueront ce que l’Europe est devenue, qui nous montreront, comme dans un miroir, ce que nous sommes devenus.» Et je ne suis pas sûre que cette image soit à notre gloire…
Un livre dur, sans pathos, retenue et pudeur des témoignages. L’auteur transmet avec talent une émotion intense.
Marie -Antoinette
Frapper l’épopée
Alice Zeniter
L’autrice est une romancière, traductrice, scénariste, dramaturge et metteuse en scène de théâtre de 39 ans. Elle est née d’un père d’origine algérienne kabyle et d’une mère française. Elle a reçu de nombreux prix, dont le prix Goncourt des lycéens en 2017, avec son 4ème roman « L’art de perdre », qui parle de l’Algérie. Elle a écrit son premier roman à l’âge de 16 ans !
« Frapper l’épopée » est un roman sur la Nouvelle Calédonie et sur l’héritage colonial du XIXème siècle. A l’occasion de la parution du livre en 2024, elle prend position contre le projet de réforme constitutionnelle du gouvernement français sur l’élargissement du corps électoral de Nouvelle Calédonie. Comme dans « L’art de perdre », le roman met en scène une héroïne qui cherche à revenir sur le lieu de ses origines familiales, une recherche identitaire.
L’héroïne Tass, calédonienne caldoche, a quitté la Nouvelle Calédonie pour un master de journalisme à l’université d’Aix-Marseille. Elle n’a jamais su expliquer la Nouvelle Calédonie à son compagnon Thomas resté en métropole. Après 10 années en métropole et leur rupture, elle rentre définitivement à Nouméa et reprend un poste de professeur. Dans une de ses classes il y a des jumeaux kanaks, Célestin et Pénélope qui l’intriguent, avec leurs curieux tatouages sur la main. Trois jeunes kanaks, formant un groupe hors des clans, pour l’indépendance, pour une « empathie violente », recueillent les jumeaux.
Quand ils disparaissent, Tass part à leur recherche de Nouméa à Bourail, lieu populaire où elle a vécu durant son enfance avec ses parents, sans se douter qu’en chemin c’est l’histoire de ses ancêtres qui lui sera révélée. C’est son arrière arrière grand-père, Areski, Algérien kabyle, qui est arrivé sur « le caillou », comme Louise Michel envoyés au bagne en Nouvelle Calédonie, au moment de la commune à Paris. Le destin de Tass croise le chemin de l’archipel calédonien contemporain à l’ombre duquel s’invite son passé pénitentiaire et colonial.
Le texte fait également la description de l’île, de la nature luxuriante, de la chaleur étouffante, mais aussi de la floraison des flamboyants centenaires qui ne peut qu’émouvoir. L’autrice réussit à plonger son histoire dans le passé, les origines, la colonisation, le bagne, la colonie pénitentiaire et cet ancêtre Areski, le bagnard algérien, dont elle suit avec passion le parcours. Elle montre toute la complexité de la vie calédonienne, des plus riches aux plus pauvres, des exploiteurs et des exploités, un imbroglio difficile à démêler, héritage qu’il faudra bien un jour assumer et régler.
Dany
J’emporterai le feu
Leïla Slimani
« Mia, vas-t’en et ne rentre pas. Ces histoires de racines, ce n’est rien d’autre qu’une manière de te clouer au sol. Alors peu importent le passé, la maison, les objets, les souvenirs. Allume un grand incendie et emporte le feu. » dit Mehdi à sa fille aînée, Mia. Brillante jeune fille qui va quitter son Maroc natal pour Paris et de hautes études commerciales, Miae est la petite fille de Amine et de Mathilde Belhaj. Donc troisième génération de la trilogie « Le pays des autres » qui débute avec « Guerre, guerre, guerre » et « Regardez nous danser ».
Mia et sa sœur Inès quittent le Maroc pour obtenir des diplômes français. Cependant, à la mort de son père, Mia reviendra au pays et renoncera à ses ambitions pour suivre ses pulsions d’écrivaines. Inès, la très belle, fera médecine comme sa mère et après renonciation à un beau mariage parisien avec son ami de fac, elle épousera Hakim, son ami d’enfance, par affection traditionnelle.
Ce roman aborde des thèmes récurrents tels la monarchie contrôlant toute évolution sociale, le travail intellectuel et le travail manuel avec l’esclavagisme des classes inférieures, la famille traditionnelle évoluant vers l’indépendance féminine, l’homo-sexualité, tant masculine que féminine. En bref : le poids des traditions et la conquête de la liberté ? Ou transmission et l’évolution…
Roselyne
Les choses humaines
Karine TUIL
Un livre bouleversant dans une époque où chacun se positionne et théorise autour du sujet « me-too ». Que l’on se dise féministe ou traditionaliste lorsque le sujet se pose en termes personnels, toutes les convictions ou les engagements sont bousculés interrogés, voire reniés.
Karine Tuil nous plonge avec brio et méticulosité dans un monde impitoyable. Elle peint sans concession une société de « nantis » qui se frotte à une frange de gens plus ordinaires et aux règles de la société. Elle nous met face à la rencontre de deux mondes opposés, Mila recalée du bac qui accompagne Alexandre brillant Polytechnicien à une soirée arrosée. Y-a-t-il eu viol ou pas ? Limites entre liberté et morale ? Consentement, plainte, procès ?
Karine Tuil écrit là un roman sérieux, méthodique. Elle fait preuve d’une observation fine et d’une analyse pointue. Le lecteur pénètre tour à tour dans le monde médiatique, journalistique, politique, judiciaire. Nous y découvrons ses méthodes, ses rouages, ses protocoles, ses règles. Nous sommes tour à tour spectateurs puis juge, acteurs ou complices dans la peau des parents mis en scène. Entraînés dans le destin des deux jeunes protagonistes, accusé ou victime.
Ce récit nous livre à la violence des faits, à la crise de vérité impossible. Être vivant c’est admettre de se tromper, admettre que la vérité nous échappe, admettre que la justice est fragile, admettre le rôle fatal de la pression sociale, l’intrusion des réseaux sociaux, la ruse dialectique des avocats, l’indépendance nécessaire entre justice et morale.
L’auteur exprime avec tendresse l’amertume de nos destins voués à l’absurde. Ici, elle évoque une grande journaliste qui perd la mémoire, un amour renié par ambition professionnelle, une misère sexuelle et sentimentale malgré des réussites intellectuelles, une réussite sociale qui ne sera pas éternelle, une solitude profonde malgré les masques. Le poids de nos racines et de notre déterminisme. Il s’agit toujours d’apprendre à s’adapter à TENIR, c’est-à-dire apprivoiser l’Avant et l’Après, qui n’est jamais sans conséquences. Voici une bonne lecture qui ne peut que troubler nos bonnes consciences et nos certitudes !
Nicole
Le nom sur le mur
Hervé Le Tellier
« Je cherchais une maison natale… » ainsi commence l’aventure d’Hervé Le Tellier qui le conduira au Hameau de la Paillette, près de Dieulefit, dans la Drôme Provençale. Sur l’un des murs de la bâtisse de deux étages, vieille de deux siècles dont il fait sa demeure, il découvre, gravé à la pointe en lettres majuscules dans le crépi grège, un nom : ANDRE CHAIX.
Sur la place du village, il passe une vingtaine de fois devant le monument aux morts jusqu’au jour où : « un nom a accroché mon regard : CHAIX ANDRE (mai 1924-août 1944). Les dates disaient tout : Chaix était un résistant, un maquisard sans doute, un jeune homme à la vie brève comme il y en eut beaucoup ».
Intrigué et curieux l’auteur pose des questions, recueille des fragments de mémoire collective et lors d’une exposition sur la Résistance dans la Drôme, il se voit confié « une petite boîte en carton, de la taille d’une carte postale, haute d’un centimètre, fermée par un ruban gris .. et un bout de papier où était simplement indiqué André », léguée par sa famille.
Ce récit n’est pas une biographie, encore moins un récit historique. Ce livre veut témoigner du passé, il interroge, tâtonne à travers l’histoire d’une vie trop brève, parfois parcellaire. L’auteur nous entraîne à travers ce voyage où rien n’est inventé. Cette plongée dans l’histoire, parle de collaboration, de fascisme mais aussi de résistance et de courage.
Mais l’auteur ne se contente pas de revisiter l’histoire de l’occupation, il plonge les mains dans notre nature profonde, questionne les comportements humains les plus infâmes. Les digressions sont nombreuses, elles permettent de mieux comprendre cette nature humaine qui peut offrir le meilleur comme le pire. L’homme est sensible à la manipulation : « Tout le monde ou presque peut devenir un bourreau, s’il existe une autorité supérieure pour le décharger de toute responsabilité. Un bourreau innocent ».
Il analyse aussi les documents qu’André Chaix portait sur lui pour s’y retrouver dans cette nébuleuse qu’était la Résistance pour comprendre et nous faire comprendre les distinctions entre les mouvements politiques et les forces combattantes qui leur sont rattachées. Dans ce roman, le Tellier fait œuvre pédagogique. Il ne se contente pas de raconter pour divertir mais raconte pour faire réfléchir, pour alerter, pour mettre en garde : « Ce livre donne la parole aux idéaux pour lesquels André Chaix est mort à 20 ans. »
Marie-Antoinette
L’Heure des Prédateurs
Giuliano Da Empoli
Quel est le sujet de ce livre sinon l’expression de l’émotion vive de l’auteur, son effarement et son effroi face à ce vingt et unième siècle que nous traversons. Description d’un monde sans limites, où règne l’inattendu, l’instable, le belliqueux. La stratégie de certains gouvernants étant l’Audace aux fins de la sidération des peuples menant à tous les succès d’autorité, l’Action fondée sur la pulsion en lieu et place de la connaissance, des règles, des lois et de la justice.
L’heure des Prédateurs consacre la suraccélération, l’emballement, elle pratique le plus souvent l’action irréfléchie, la volonté de surchauffe de l’opinion sur les sujets chauds, sur les extrêmes de préférence. Le but étant la recherche de la provocation, du chaos et de la destruction. L’heure est à la fin de la diplomatie et à l’horloge de l’apocalypse.
L’auteur nous présente l’ère des autocrates, des complotistes, des conquistadors, soit le retour des Borgias comme « le PRINCE » de Machiavel, son modèle César Borgia, ses descendants sont Bukele au Salvador, Mohammed Ben Salman en Arabie Saoudite, Poutine, Netanyahou, Trump et les seigneurs de la tech. Le monde, à l’image des prédateurs, est celui de la viralité plutôt que celui de la vérité, de la recherche. La vitesse est force. L’intelligence artificielle est élevée au rang des États Nations.
G.Da Empoli montre combien l’IA comble nos attentes et préjugés. Elle est l’émanation du travail des agents d’influence. Ainsi les nœuds vitaux d’un état sont à la merci des techniciens ingénieurs, le monde n’appartient plus à la révolution prolétaire, ni aux élites intellectuels ou politiques. Nous sommes à l’ère des cyberattaques, où les armes défensives coûtent plus chères que les offensives et donc sous la menace constante de l’incertitude des temps et des ingénieurs.
Ce livre résonne comme un cri d’alarme, une mise en garde contre notre stupidité et notre faiblesse face à cette époque post humaine que nous habitons dans la soumission, la fascination ou la sidération. A lire donc pour défendre et éveiller notre HUMANITE.
Nicole
Vivre avec nos morts
Petit Traité de Consolation
Delphine Horvilleur
Ce livre a le mérite de décrire et décrypter nos peurs, nos angoisses, nos questionnements face à la mort. Il parle de nos sentiments de manque, d’incomplétude qui marquent nos vies. Malgré la gravité du propos D. Horvilleur parvient à nous transmettre à travers son expérience personnelle une leçon de vie. Il s’agit d’un hymne à la vie.
Son récit se décline suivant onze chapitres portant la plupart un prénom. Sont ainsi évoqués Elsa Cayat, assassinée dans les locaux de Charlie Hebdo, Marceline et Simone, rescapées des camps Nazis, une amie intime Ariane, un enfant Isaac, un oncle Edgar, Moïse ou Caïn. Personnages bibliques ou représentant notre histoire récente, tous illustrent une réflexion sur la vie et la mort.
Chaque chapitre permet à notre autrice de faire partager son expérience de rabine. Elle nous fait vivre le moment sacré de la mort. Elle défend l’idée que « la vie et la mort se tiennent continuellement la main et dansent ». Si Malraux a exprimé l’idée que la mort transforme notre vie en destin et en une certaine tragédie, D. Horvilleur nous enjoint de ne pas résumer une vie au tragique de son interruption. Notre mémoire se doit d’en garder toute sa complexité.
Elle évoque les traces de nos pas, des traces dans lesquelles ceux qui nous suivront liront ce qu’il ne nous est pas encore donné d’y voir. Elle ne cache pas combien il est douloureux de donner un sens à ce qui paraît insensé à l’heure du deuil, chacun vit alors l’apocalypse, l’effondrement, le chaos. La peur est alors déchirure, antagonisme, polyphonie, douleur et encore mystère. Il n’y a pas de standardisation ou de modélisation de la mort. Elle est toujours unique. Les rites du deuil sont là pour accompagner ceux qui restent, ceux qui vont honorer dignement la mémoire du défunt. La leçon de transmission délivrée ici vaut un hymne réconfortant à la vie qui rend cette lecture consolante, le ton de ce récit est d’une grande simplicité, sincérité et humilité.
Nicole
Suite inoubliable
Akira Mizubayashi
Le livre est construite en alternance entre 1934-1945 et 2016-2017, avec un épilogue en 2020. Hortense Schmitt, 36 ans, est la narratrice : « Je suis luthière à Tokyo ». C’est la guerre. Elle s’est réfugiée dans un village loin des bombardements. Ken Mizutani, violoncelliste, 25 ans, a fait ses études à Paris, a rencontré Pablo Casal, et a remporté les plus grands prix dont en 1939 celui du concours international de Lausanne. Depuis son retour de France, c’est Hortense qui entretient ses instruments de musique.
Celui-ci arrive un soir pour lui confier le violoncelle un « Gofriller » qui lui a été prêté par la fondation Lorenzetti et qu’il doit restituer avant juin 1946. Il vient de recevoir son ordre d’incorporation et doit partir le lendemain. Le Japon refuse de conclure la paix : « Le pays est complètement gangrené par une dictature exacerbée, fondée sur le culte fanatique de l’empereur. ». Hortense et Ken deviennent amants cette nuit-là. Une nuit, un destin tragique (la mort de Ken), la renaissance (l’enfant de leur unique rencontre).
C’est aussi l’histoire d’un médecin, Ryo Kanda, qui a préféré exercer auprès des plus démunis à la campagne. Il a 2 enfants. Il a créé une bibliothèque, « la bibliothèque de l’espoir ». Là aussi destin tragique : le médecin est arrêté et disparaît pour propos contraires à la doctrine officielle mais il laisse, gravé dans le bois, un message que Ken découvrira « In terra pax hominibus bonae voluntatis. Dona nobis pacem ». Quant à son fils incorporé il mourra au combat.
Ces deux histoires vont se rejoindre. Nous les retrouvons en 2016 à Paris en la personne de Pamina, la petite fille d’Hortense et de Ken. Elle aussi est luthière et un jour aura dans les mains pour restauration le violoncelle prêté à Ken et que sa grand-mère avait rapporté du Japon en 1946. C’est la découverte dans le tasseau du bas, tout au fond de l’instrument d’une photo et de 2 feuilles de papier enroulées, écrites en japonais et datées du 2 avril 1945. C’est la rencontre avec la fille de l’auteur du message en latin découvert par Ken
Ce livre est une ode à la musique, qui court dans tout le livre. C’est aussi une ode au métier de luthier, où l’on découvre les lieux emblématiques des écoles de luthiers et où on apprend l’art de la restauration d’un violon ou d’un violoncelle. Il dénonce longuement et avec violence, la guerre (folie cauchemardesque), la dictature japonaise (informations tronquées, refus de cessez-le- feu), l’emprise des coutumes et le culte de l’empereur. Une histoire romanesque qui nous emmène au Japon sur les traces des grands parents de Pamina, à la rencontre des vieilles dames survivantes (la sœur de Ken, la fille du médecin de campagne) … et bien d’autres histoires de violoncelles.
Marie-Antoinette
La Tombe des Lucioles
Nosaka Akiyuki
Ce court roman d’une cinquantaine de pages a été publié au Japon en 1967 puis en France en 1988 dans une traduction de Patrick De Vos. Dans l’édition de poche, le texte est précédé par une préface rédigée par le traducteur dans laquelle ce dernier révèle les moments clés de la vie de Nosaka, l’homme et le créateur.
La Tombe des lucioles, c’est l’histoire de deux enfants, un garçon prénommé Seita et sa sœur Setsuko qui sont confrontés au déluge de bombes incendiaires déversées par les avions bombardiers américains sur le Japon afin de contraindre l’empire nippon à déposer les armes. L’une d’entre elles sera d’ailleurs fatale pour leur mère. Quant à leur père, mobilisé sur un bateau de guerre, ils n’en ont aucune nouvelle. Recueillis par une tante qui leur fait comprendre qu’ils sont une charge et doivent mériter leur riz quotidien, Seita décide de partir avec sa petite sœur. Ils trouveront refuge dans un bunker désaffecté en pleine campagne, la tombe des lucioles.
Malgré la brutalité du contexte, le récit de l’errance de ces deux enfants qui s’entraident offre au lecteur des raisons d’espérer du genre humain. L’espoir et l’instinct de survie constituent les moteurs du drame. Ainsi, la petite Setsuko, juchée sur le dos du grand frère ou à ses côtés, conserve-t-elle son regard d’enfant : « La nuit venue, les grenouilles-taureaux coassaient dans le réservoir d’eau tout proche, et de part et d’autre du flot vigoureux qui s’en écoulait, parmi l’herbe drue, c’étaient des scintillements de lucioles juchées chacune au bout d’une feuille, il suffisait de tendre la main pour faire monter les petites lumières le long des doigts ». Seita fait tout pour protéger sa sœur, la nourrir et continuer à maintenir son rêve.
Ce qui frappe le lecteur, c’est la dimension poétique du texte, avec par exemple la symétrie entre d’une part les « scintillements de lumière » des avions et des bombes qui sont lâchées de nuit sur un Japon agonisant, et d’autre part les lucioles qui éclairent la grotte où les deux enfants se sont réfugiés. Pour ce roman, l’écrivain choisit un style à la fois simple et dense. Il n’hésite pas à jouer de la violence des mots comme de leur tendresse. Il recourt aussi à différents niveaux de langage, des plus soutenus à des emprunts à la langue parlée voire à l’argot.
L’espoir toujours, l’optimisme pour résister et vivre. Un livre poignant qui renvoie à ces images d’enfants, hagards, poussiéreux, sanguinolents, extirpés des décombres après un bombardements dans ces pays pas si lointains que ça. Ce roman a fait l’objet d’une transposition cinématographique en un dessin animé de Takahata Isao intitulé le Tombeau des lucioles (1988).
Michel
Notes de lectures complètes :
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