Archive for 29 septembre 2022

Katulu ? n° 66

29 septembre 2022

Le cercle de lecture carnussien Katulu ? s’est réuni à plusieurs reprises depuis le mois de mars 2022 et voici, pour les lecteurs curieux, ses dernières notes de lecture, issues des récentes lectures de ses membres, toujours avides de découvrir de nouveaux auteurs ou de relire des ouvrages oubliés, et toujours aussi impatients de partager les émotions engendrées par ces livres.

Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres

Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos derniers coups de cœur de lecteur, venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence !

Betty

Tiffany McDaniel

Ce roman s’attache à décrire la vie difficile d’une métis indienne dans les années 1950-60 dans l’Ohio profond. C’est le récit à la première personne de la vie de Betty, de 8 à 18 ans, dans une famille nombreuse issue d’une mère blanche et d’un indien Cherokee, dans un milieu très pauvre financièrement. La famille vit en marge de la société. Alors que les autres enfants ont peu hérité de leur père physiquement, Betty lui ressemble beaucoup et cela lui vaudra de subir les comportements racistes à l’école de la part des autres enfants, de leurs parents, des enseignants.

Ce roman met en évidence le rôle et l’importance du vécu, les traumatismes de l’enfance, de l’inceste, la violence dans la famille de la mère en particulier. Betty se voit confier des secrets très lourds qu’elle met par écrit et qu’elle enterre pour se soulager. L’éducation et la philosophie du père, toute tournée vers la nature atténue cette violence interne, avec beaucoup de récits imaginaires… C’est ce qui va aider Betty en permanence.

« En fait nous nous raccrochions comme des forcenés à l’espoir que la vie ne se limitait pas à la simple réalité autour de nous. Alors seulement nous pouvions prétendre à une destinée autre que celle à laquelle nous étions condamnés. »

                                                                                                                      Cécile

Changer : méthode

Édouard Louis

Ce roman autobiographique est poignant, émouvant par son réalisme. La souffrance profonde de l’auteur apparaît à chaque ligne.

Eddie est un garçon issu d’une famille ouvrière depuis des générations avec les mêmes reproductions : « privations, précarité, arrêt de l’école à quatorze ou quinze ans, vie à l’usine, maladie »… et l’alcoolisme. On va, au fil des pages découvrir le parcours très difficile de ce jeune, totalement déterminé à changer de vie pour ne plus jamais avoir honte de sa vie.

« Il veut réussir par vengeance ! », « oublier la réalité »… « Ce que je ne savais pas c’est que l’insulte et la peur allaient me sauver de toi, du village, de la reproduction à l’identique de ta vie. Je ne savais pas encore que l’humiliation allait me contraindre à être libre ».

C’est grâce à la Culture que Changer devient possible « je voulais que le théâtre me sauve de la pauvreté, de la violence du village ». Aller à Amiens pour poursuivre ses études au lycée est le point de départ de cette mutation. C’est une immersion brutale dans une autre culture qu’il ignorait totalement : « Le théâtre, la littérature, le cinéma, j‘avais le pressentiment qu’ils seraient les outils qui me mèneraient à une nouvelle vie ».

Beau roman, poignant par l’émotion qu’il suscite !

                                                                                                          Josette J.

Camille et Paul

La passion Claudel

Dominique Bona

Les pages consacrées à l’enfance du frère et de la sœur Claudel (laquelle naît le 8 décembre 1864) sont empreintes de tristesse et d‘une certaine monotonie. A treize ans Camille commence des leçons de sculpture ! Un plaisir profond pour elle à qui on n’en offre aucun. Paul dira même : « J’ai compris très tôt que la vie est un drame ».

Le bonheur de Camille est de « pétrir plonger ses mains dans cette matière à la fois molle et rebelle », c’est sensuel chez elle. A dix-sept ans elle est artiste accomplie ! Elle monte à Paris où elle suivra les cours à l’atelier Colarossi ! Elle expose dès 19 ans et est présente aux salons des Artistes Français de 1885 à 1889.

Paul et Camille, fusionnels se ressemblent, éruptifs tous les deux, impulsifs !« Elle pratique la provocation dans les rapports humains, la violence est leur univers », fortement indépendante et sûre d’avoir raison : bourreau de travail, comme Paul !

En 1882Camille rencontre Rodin, elle a 18 ans lui 42 ans !  Elle devient le modèle privilégié du Maître. Paul pense que Rodin a éveillé son originalité et l’a révélée à elle-même ! « Elle avait tout misé sur Rodin, elle perdit tout avec lui » dira Paul, jaloux du Maître. Elle s’éloigna de lui pour vivre seule son Art mais il ne cessera pas de « veiller » sur elle.

Mais le manque d’argent se fait sentir ! Son frère lui manque aussi. Camille eut 4 enfants de Rodin dont elle a dû avorter et Paul disait de cela : « Comment pouvez-vous vivre et respirer avec un tel crime sur la conscience » ! 

Après 1895, « Camille coupe les ponts »Elle veut être reconnue comme artiste originale sans l’influence de Rodin ! C’est la dépression, l’auto-destruction : internée dans un asile d’aliénés, elle fut abandonnée de tous et sa malheureuse vie s’éteint 19 octobre 1943.

« Un peu d’aide, de bonheur, d’amitié aurait pu, qui sait encore la sauver » dira Edmond de Goncourt.

                                                                                  Josette J.

CHEVREUSE

Patrick MODIANO

« Chevreuse », le joli nom que porte un vallon verdoyant des environ de Paris. Chevreuse, une charmante villégiature pour citadin nanti, souvenir d’enfance et de jeunesse secrète pour Bormans, le narrateur. Une grosse maison adossée au jardin en terrasse, avec une guirlande de lierre sur ses angles de meulière. Elle existe toujours. Elle est bien réelle.

Mais les souvenirs des rencontres épisodiques qui s’y passèrent sont-ils vrais ou création littéraire ? Bormans navigue sur une période couvrant ses cinq-six ans, puis ses vingt ans, puis ses cinquante-cinq ans « sans établir de chronologie précise ».

Peur de l’oubli mais aussi réserve d’idées ! La matière dans laquelle la volonté créatrice trouve de quoi animer un monde picaresque, car il faut se rappeler les ascendants espagnols de Modiano en rentrant dans les aventures supposées d’un anti-héros qui subit et ne s’implique jamais dans l’action.

Subtils changements narratifs entre les remontés dans le passé, qui forme la première partie, et le bonheur de l’écrivain en train de créer, qui est la deuxième partie au présent du roman. Un rêve symbolique et libérateur clôt cette dernière œuvre : un mur lisse et blanc couvre le secret « enfoui pour l’éternité » tandis que, par la lucarne ouverte sur le ciel bleu, il voit passer un avion, l’avion du destin peut-être.

Patrick Modiano annonce-t-il la fin de son travail romanesque. Est-ce un adieu au monde des lettres ? Ou alors, comme le faisait Montherlant, est-ce une feinte ?

                                                                                                          Roselyne

Eugène et moi

Kattherine Pancol

« Eugène et moi » lu en parallèle avec « La définition du bonheur » de C. Cusset, un roman de Katherine Pancol, illustré par Anne Boudart.

La composition est basée sur la même dynamique. Deux jeunes femmes se rencontrent par hasard dans un aéroport et vont multiplier entre Paris, Mexico et Saint-Tropez des aventures picaresques. L’extravagante Eugène est rousse et la narratrice Katherine est blonde. Katherine, très réservée, découvre avec admiration la liberté d’esprit d’Eugène, son originalité vestimentaire et son amour du changement. Étymologiquement Eugène veut dire race heureuse, mais Eugène est-elle en accord avec son prénom choisi ? Son amie Katherine veut comprendre cette attitude, trouver l’éventuel secret qui parfois bouleverse Eugène !

Ce roman porte la légèreté des années 70 accompagnée de charmantes illustrations. A survoler tranquillement un jour de pluie.

                                                                                   Roselyne

Histoires de la nuit

Laurent Mauvignier

Il s’agit d’un roman sombre, noir. Un roman de la nuit. Un thriller, un suspense sans concession. Tragique. L’auteur y déploie un style narratif efficace. Il choisit un sujet simple : l’anniversaire d’une protagoniste, Marion. Un lieu principal, une campagne : La Bassée.

Il parsème le récit de détails utiles, d’une finesse chirurgicale, glaciale et le rythme d’une lenteur angoissante. Le roman est l’occasion de dresser le portrait d’une France rurale désertée, abandonnée et d’une province malheureuse.

Le roman est le théâtre d’un monde glauque où l’action principale se focalise sur les préparatifs de la fête d’anniversaire. Ici il règne surtout le spectre de la nuit avec ses bruits furtifs ou étouffés. Ses silences lourds, ses ondes mystérieuses, ses vibrations pétrifiantes, ses musiques lancinantes. Le roman est sonore.

L’auteur décortique les effets des secrets intimes qui moisissent ou qui bouillonnent jusqu’à la tension extérieure ou l’explosion finale. Il dénonce le monde de rejet, de bannissement, de mépris résultant souvent de l’incompréhension. Christophe sera le symbole de cette vexation intime. Victime d’un sentiment de mépris il cédera à la colère, la violence, le crime.

Le lecteur est plongé dans la détresse absolue dans ce récit qui a manié le suspense insoutenable, le rebondissement pétrifiant, la surprise paralysante. Lorsqu’on referme le livre, peut-on encore se poser la question : l’homme peut-il échapper à -même ? à son passé ? au mépris ? à l’injustice ? à son destin ?

Ainsi, que l’on modèle ou remodèle son histoire, l’auteur semble opter pour le caillou insidieux du hasard, de l’absurde, de la réalité cruelle, injuste.

                                                                                                          Nicole

Il était une fois

JOAN DIDION

« Elle s’est éteinte le 22 décembre 2021 dans son, appartement de Manhattan des suites de la maladie de Parkinson. Il n’est pas impossible qu’elle ait sciemment décidée de clore cette année, anus horribilis, un dernier coup de théâtre avant de tomber le rideau. Immense auteur de la contre-culture américaine, pionnière du journalisme, elle a fait de ses livres des chefs d’œuvre dont les mots restent dans notre cerveau longtemps après la lecture. Sorti en 2007, « L’Année de la pensée magique », un de ses plus beaux essais, un récit sobre et bouleversant du deuil de son mari, l’écrivain John Gregory Dune, brutalement décédé d’une crise cardiaque alors que leur fille unique était hospitalisée dans en état grave pour une pneumonie. J.Didion inspecte la sidération la souffrance le cheminement vers l’acceptation de ce drame personnel et universel. Elle décrit le courage nécessaire pour avancer et se mesurer à la tache injuste de la vie humaine. On comprend que le chagrin éduque et que la littérature panse et au bout du compte, tout cela fait avancer la vie.»

Cet éloge a été écrit par la rédactrice du magazine ELLE, suite au décès de l’écrivaine.

« Le temps passe pour moi, mais j’ai oublié de prendre en compte la permanence du ralentissement. On se réveille un matin moins solide incapable de se mobiliser, toutes forces disparues, cette fuite du temps se peut-il que je n’y aie jamais cru ? »

                                                                                                          Suzanne

La Carte Postale

Anne Berest

Le point de départ de ce roman est une carte postale arrivée dans la boite aux lettres des parents de l’auteure, en même temps que des cartes de vœux, le 6 janvier 2003. Cette carte représente l’opéra Garnier et est signée de 4 prénoms : Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques. Les deux premiers prénoms sont ceux des grands parents de la mère de l’auteure, les deux suivant ceux de la tante et l’oncle de sa mère.

Vingt ans plus tard, Anne Berest a décidé de savoir qui a envoyé cette carte postale. C’est son sixième roman. Elle se laisse piéger par la passion dévorante de la curiosité. Elle veut savoir qui étaient Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques, car elle sait déjà ce qu’ils sont devenus, morts à Auschwitz en 1942.

Le roman est le fruit d’une enquête menée en collaboration avec sa mère à partir de cette énigmatique carte postale. C’est un récit intime et familial qui reconstitue l’histoire de ses aïeux morts en déportation. C’est un roman vrai, un récit historique, une enquête contemporaine, un polar initiatique dont on ne connaît le dénouement que dans les toutes dernières pages. C’est également une manière inédite de raconter la Shoah et un très beau travail de mémoire.

Avec la carte postale l’auteure signe un roman vrai sur sa famille, une enquête haletante qui se dévore comme un thriller. « Dans un polar l’auteur connaît l’issue du roman à 97 pour cent, moi j’avais 99 pour cent de chances de ne jamais découvrir l’auteur de cette carte postale. « L’écriture du livre dure 4 mois, mes recherches 4 ans ».

« Que signifie être juif quand on n’a ni religion, ni la culture de ses ancêtres, quand vos parents pétris des années 1968, vous ont élevée dans l’idéal socialiste et la laïcité ? ». « Qu’est-ce être juif quand je découvre une croix gammée taguée sur ma maison ? ». « Cette interrogation naïve, je voulais la partager avec mon lecteur, lui faire découvrir avec moi la culture juive ».

                                                                                               Dany

La Clause paternelle

Jonas Hansen KHEMIRI

Dès les premiers mots, le style de ce roman surprend par l’absence absolue de nom ou de prénom. Cela crée un certain malaise, un décalage dans l’appréhension des personnages.

Ce début est bref, abrupt et riche en renseignements. « Un grand-père qui est un père est de retour dans le pays qu’il n’a jamais quitté ». Mais que veut dire cette antinomie apparente ? Simplement que le vieil homme revient tous les six mois en Suède, pour valider son titre de séjour. Pendant ces quelques quinze jours, par économie, il habite dans le bureau de son fils qui d’ailleurs, par choix, est en congé de paternité.

« Le fils qui est un père », « une petite amie qui est une mère travaille comme juriste », « la sœur qui est une fille et n’est plus une mère », « une mère qui est grand-mère »… Quelle litanie pour l’histoire d’une famille élargie et disloquée. Les activités journalières se mêlent, s’entrecroisent en projets ou en play-back narratifs, explicatifs et psychologiques, dans un style déroutant, porteur d’émotion diffuse rendue plus sensible par ce procédé agaçant auquel on s’adapte cependant très vite : une phrase qualificative à la place du nom !

Mais au milieu du récit – au chapitre VI- le drame est suggéré ! « Une fille qui est une sœur qui n’est plus en vie ». C’est une histoire dans l’histoire, introduite par Philippe et Marie-Christine, deux prénoms, deux étrangers au groupe familial, deux influenceurs qui débutent la description onirique de l’épreuve qui a ravagé la famille. C’est glauque et l’affreuse vérité est soulignée par l’inversion du procédé littéraire : le récit devient nominal mais se déroule dans un flou innommable.

Le « fils qui est un père » en pleine crise émotionnelle, disparaît… Au lecteur d’accompagner cette fugue révélatrice de trop de non-dits et d’apprécier la révolution psychologique qui justifie l’abandon des habitudes patriarcales. Au lecteur d’entrer dans le jeu grâce au procédé stylistique. A lui de voir.

P.S. Pour la petite histoire, on peut imaginer que le grand-père vit en Tunisie, pays d’origine du patronyme KHEMIRI. Comment vivre la double culture ?

                                                                                                          Roselyne

La définition du bonheur

Catherine Cusset

Accompagnée de son mari américain, Eve, bientôt la soixantaine, est venue de New York assister aux obsèques de sa demi-sœur, la flamboyante Clarisse. Même père mais mères différentes, à un an d’écart. Bien des choses différencient la rousse Clarisse de sa raisonnable cadette la blonde Eve. Esprit aventureux ou conduite réfléchie. Élégance de baroudeuse ou vêtement strict. Catherine Cusset tricote habilement les chapitres de leur vie personnelle et les points de contact de leurs rencontres affectueuses ou conflictuelles. En France, en Asie ou en Amérique sont évoqués les problèmes générationnels (études, travail, viol, compagnons, maternité, enfants, violence).

Dans les années 80 post soixante-huitardes, ces contradictions fondent l’histoire des personnages. Alors, quelle est la recette du bonheur ? Elles ne l’ont pas trouvée mais on passe un agréable moment dans une ambiance reconnue.

A cet agrément un peu banal, on peut préférer le treizième roman de Catherine Cusset, édité en 2016 chez Gallimard : « L’autre qu’on adorait ». Pas d’enterrement en prologue mais une ambiance sourdement dramatique suggère un suicide.

Puis débute «Triangles », une première partie d’échanges éclatants de dynamisme entre trois copains. Voilà leurs distractions, leurs choix, leurs copines dont Catherine, la narratrice. Ce sera khâgne pour Thomas le plus brillant et le plus drôle. Pourtant il rate deux fois le concours et part aux U.S.A. à Columbia University. Quelle joie ! « Comme c’est différent de la France », il présentera des diplômes américains.

Commence alors une deuxième partie. Mariée et installée elle aussi aux States, Catherine raconte le parcours de cet étonnant personnage. D’après les notes écrites et la clé USB de son ami Thomas, elle déroule une narration parfois angoissante, l’interpellant à la deuxième personne du singulier. Thomas conquiert les postes, les profs, les filles et …au fil des ans, d’enthousiasme en abandon, de joie extrême en « disparition radar », de relâchement en maladie réelle, il se voit disparaître.

Alors, « Tu avales des somnifères avec un verre d’eau. Tu continues à boire et à corriger les copies tandis que les notes des variations de Goldberg éclatent en bulles d’une pureté cristalline. Tu sens ta bouche devenir pâteuse et tes yeux se fermer…» Ce sont presque les derniers mots. « A l’ami dont on n’a pas sauvé la vie », titre de la seconde partie, hommage de Catherine Cusset à un ami bipolaire. Très beau.

                                                                                               Roselyne

ROMANESQUE

La folle aventure de la langue française

Lorànt Deutsch

C’est auprès de 47 auteurs que Lorànt Deutsch est allé puiser ses sources pour réaliser, d’une certaine façon romanesque, la naissance et l’évolution de la langue française. Ce livre plein d’humour et d’anecdotes est une source de connaissances incommensurables

L’histoire de France c’est aussi l’histoire de la construction de sa langue : le 25 août 1539, c’est l’ordonnance de Villers-Cotterêts, prise par François Ier dont l’article 110-111 précise : les tribunaux et l’administration doivent utiliser le français « en langage maternel francoys et non autrement ».

L’histoire d’une langue ce n’est pas seulement l’histoire de ses mots, c’est aussi l’histoire de sa manière de traduire les calculs, les chiffres. Le pape de l’an mille, Gerbert d’Aurillac, auvergnat, sous le règne de Hugues Capet, invente une sorte de machine à calculer, abandonnant les chiffres romains et utilisant les chiffres arabes. Le O s’appelle SIFR (dérivé de l’arabe « vide »). Au XVe siècle, le mot italien « zéro » s’impose et le SIFR est devenu le chiffre.

L’histoire d’une langue c’est aussi l’histoire de son écriture. Les parchemins (manuscrits mérovingiens) étaient écrits en majuscule et peu lisibles. « La caroline », écriture en minuscule est une invention des moines copistes de l’abbaye de Corbiesituée dans la Somme.

Au XV° siècle c’est l’apparition des italiques. En 1476 un imprimeur vénitien Francesco Griffo eu l’idée de fondre des caractères « plus petits, plus serrés, plus fins et penchés ». Ces caractères appelés d’abord vénitiens prirent le nom d’ « italiques ».

Au XX° siècle c’est le mystère de l’@. Ce graphisme est proche de celui utilisé par les moines copistes du Moyen Age. Il s’agissait d’un d qui s’enroulait autour d’un a pour former le mot latin ad qui signifie « vers », ce que veut dire exactement l‘@. En 1971, quand l’ingénieur Raymond Tomlinson créa le courrier électronique, il eut l’idée d’utiliser ce signe pour séparer le nom de l’adresse électronique.

« La langue d’hier a raconté nos alliances, nos métissages, nos mariages, et elle continuera demain de le faire avec ces anglicanismes, ces onomatopées, ces mots venus d’ailleurs et si bien intégrés. La langue française est à l’image du peuple français, un peuple pluriel depuis les origines… sinon on ne parlerait pas français mais celtique ! La langue française est une langue d’accueil. »

Marie -Antoinette

La Volonté

Marc Dugain

Ce livre, roman ou mémoire, est intéressant car il mêle la petite histoire intime de Marc Dugain et de sa famille dont son père, avec la grande histoire du XXe siècle. C’est l’histoire d’une transmission familiale !

Son père est sur le point de mourir, le fils va raconter sa vie au médecin afin qu’il abrège sa vie. L’homme, un être exceptionnel, a fait preuve dans sa vie d’une volonté et d’un courage impressionnants, compte-tenu de tous les événements malheureux auxquels il a été confronté : l’absence du père, la pauvreté, la terrible maladie qui le handicapera toute sa vie. D’une grande intelligence, il réussit de brillantes études pour accéder à de très valorisantes situations professionnelles puisqu’il deviendra un expert de l’énergie nucléaire au moment de sa création.

Très féministe pour l’époque, il a toujours considéré que la femme avait été trop souvent dévalorisée. Il a donc souhaité que son épouse, de grande valeur intellectuelle, se réalise dans son travail et accède à une situation aussi prestigieuse que la sienne !

Le roman évoque tous les événements historiques importants du XXe siècle : les deux guerres mondiales, la Résistance, la perte des colonies, la Nouvelle Calédonie, la guerre d’Algérie, les banlieues, l’industrialisation de la France, Mai 68. Roman passionnant, lié à des faits réels, tout en décrivant un être humain dans ses plus profondes particularités, sa grande force de caractère, son courage. Le fils Marc éprouvera toujours pour lui une très grande admiration et un plus profond respect !

                                                                                               Josette J.

L’ami arménien

Andreï Makine

Un roman d’une amitié de jeunesse écrit à la première personne : un épisode de la vie d’Andreï Makine, lorsque adolescent, il vit dans un orphelinat de Sibérie centrale. Il devient le défenseur de Vardan, souffre-douleur des garçons de son âge, arménien, arrivé avec sa famille venue soutenir leurs proches emprisonnés à 5 000 km de leur patrie.

Le narrateur va découvrir « le royaume d’Arménie » : c’est ainsi qu’il appelle la petite communauté arménienne logée dans des baraques d’un quartier déshérité proche de la prison. L’ami arménien c’est celui qui lui fera découvrir qu’un homme peut être « humain », à lui l’adolescent violent qu’on a fait grandir dans un monde de brutes, où la vie humaine ne valait pas grand-chose. C’est l’époque stalinienne de l’après-guerre, des répressions, des souffrances subies ou imposées.

Cette place de l’homme dans la société parcourt tout le récit. L’auteur revient sans cesse sur l’oppression, la violence, l’injustice du régime totalitaire qu’il a fui. Face à ceux qui disaient faire « la prétendue grande Histoire » et qui n’étaient que des fanatiques et des assassins. L’ami arménien c’est aussi l’histoire de l’Arménie prise en étau par les Turcs, les Azéris, les Iraniens. Une évocation tout au long de ce roman avec beaucoup de délicatesse et de retenue.

L’ami arménien c’est une réflexion sur la mémoire et l’oubli. Ces souvenirs, tout ce que nous avons vécus et qui font ce que nous sommes devenus. Vardan, l’ami arménien, disparut d’un jour à l’autre, sa famille reprenant la route de l’exil. Il mourut à l’âge de15 ans, ce que le narrateur apprendra bien des années plus tard.

Un livre, un poème… une réflexion sur la vie, l’amour, l’oubli, la mémoire… un rappel de ce que furent ces années terribles pour l’exilé Andreï Makine. Un livre dans la veine de celui qui nous a fait connaître l’auteur : « Le testament français », prix Goncourt 1995. Un style inégalé !

                                                                                   Marie-Antoinette

Le Monde Sans Fin

Christophe Blain et Jean-Marc Jancovici

Depuis 20 ans, Jean-Marc Jancovici essaie de nous faire comprendre que tout ce qui a été rendu possible dans le monde moderne, nous le devons à l’énergie. Mais la géologie et le climat nous imposent d’inventer une histoire nouvelle…

Cet ouvrage, déjà évoqué ici, est une bande dessinée où il est question, selon l’auteur lui-même, de Clint Eastwood, de Maître Yoda, de Jimini Cricket, d’un parachutiste qui tricote en mangeant du chocolat, de striatum, de marins ayant le mal de mer, de dinosaures qui dissertent sur les SUV, d’enfants qui se battent en vacances, d’un apôtre radioactif, de Mère Nature, d’œufs de Pâques, et très accessoirement d’énergie, de climat, et de pourquoi le monde est fait comme il est fait.

Pourquoi une BD ? Et pourquoi pas ? Parce qu’évoquer ces histoires d’énergie et de climat, c’est en fait évoquer une grande aventure avec plein de rebondissements et d’émotions : celle de notre espèce depuis ses origines. Une BD illustrée par Christophe Blain, dessinateur de la série Quai d’Orsay. A lire de toute urgence, avant qu’il ne soit trop tard…

Cécile

Les Prénoms épicènes

Amélie Nothomb

Ce roman est peuplé de personnages dont le prénom peut être donné indifféremment à un garçon ou une fille.

Bien que comblée par Claude, Reine a décidé la rupture. Elle jette la vérité au visage de Claude : « Nous sommes ensemble depuis cinq ans. A part l’amour, tu n’as rien fait » ! Ce que veut par-dessus tout Reine, c’est « quitter ce patelin ». Elle va se marier avec Jean-Louis, numéro deux d’une importante compagnie, qui l’emmène vers la grande vie, à Paris. Elle choisit, aux dépens de l’amour, la construction de sa vie sociale sous la coupe d’un homme fort, tel le père de l’enfance.

Pour ne pas sombrer dans le désespoir, Claude décide de se venger. Il veut réussir avec toute l’énergie de sa colère à être à la hauteur de Jean-Louis pour reconquérir Reine dont il est amoureux fou de Reine, la confondant avec cette reine de l’enfance, la mère.

Dominique, née dans une famille modeste, devenue indépendante en travaillant comme secrétaire, rencontre Claude à la terrasse d’un café de Brest. Elle se laisse séduire. Ils se marient et s’installent à Paris où finit par naitre leur fille qu’ils nomment Epicène, à l’image de leurs deux prénoms… C’est elle qui sera l’instrument du rapprochement avec Reine. Une histoire tragique, centrée sur la haine d’une fille pour son père, froid et calculateur, qui manipule sa propre famille pour assouvir sa soif de vengeance, jusqu’à l’ultime échange, en forme de délivrance…

Antoinette

Le Lambeau

Philippe Lançon

Le 7 janvier 2015, l’auteur est gravement blessé au cours de l’attentat contre Charlie Hebdo. Ce livre autobiographique décrit l’état d’esprit de l’auteur, la veille et juste avant l’attentat, ainsi que la façon dont il a vécu l’événement, au milieu de ses collègues et amis de Charlie Hebdo. Il est une suite de digressions : une idée, le souvenir d’une personne entraîne la description d’un événement, plus ou moins récent, d’une discussion avec un proche, de l’interview d’une personnalité…

Il faut attendre la page 70 pour une description de l’attentat dans la salle de rédaction de Charlie… le tout aura duré tout juste 2 minutes… Quand il va enfin ouvrir l’œil, il s’aperçoit qu’il est blessé à la main puis au bras, il sent plein de dents et d’os dans sa bouche : sa mâchoire est en charpie, mais il ne souffre pas.

Le reste du livre aborde la lente reconstruction d’un blessé de guerre. On apprend à connaître tous ceux qui vont graviter autour de lui pendant 2 ans. On notera l’importance de la littérature en particulier Le temps perdu de Proust ou le clavier bien tempéré de Bach, lors de l’attente au bloc…

Il passe beaucoup de temps à communiquer par écrit avec une ardoise ou un cahier, avant de pouvoir se servir aussi d’internet avec son ordinateur. Malgré ses séjours à l’hôpital il continue d’écrire des articles pour Libération et cela l’aide à dépasser l’angoisse d’une reprise de vie autonome.

L’écriture est très fluide. C’est la découverte de ce que représente la difficile renaissance de tous les accidentés de la vie, les souffrances physiques et psychiques et souvent traumatiques que vivent les victimes, même quand elles sont étroitement entourées d’êtres qui les aiment et facilitent ce retour à la vie. Le livre peut à certains moments paraître un peu long mais ses détours nous font mieux toucher du doigt ce temps long de cette réparation, la patience.

                                                                                                          Cécile

L’Ombre du vent

Carlos Ruiz Zafon

L’Ombre du vent (en Espagnol « El sombra de vente »), son quatrième roman, a reçu de nombreux prix dont le prix Fémina étranger en 2004.

C’est un roman picaresque, avec son anti héros, Daniel Sempere, le jeune personnage principal, qui se lance dans des aventures infinies, s’imbriquant les unes dans les autres, pour retrouver Julien Carax, l’auteur d’un roman intitulé l’Ombre du vent. Ce livre l’a subjugué lorsque son père, libraire, lui a offert de façon initiatique en lui faisant découvrir une réserve de livres anciens, de livres oubliés. Mais le jeune garçon est plus attiré encore par la disparition étrange de l’auteur.

Le récit contient de nombreuses annotations biographiques, vraies ou fausses. Il se situe dans le cadre d’une Barcelone portant les traces laissées par la guerre civile et la répression policière. Les différents personnages décrivent l’opposition abyssale entre les classes sociales et l’emprise de la religion responsable d’une morale étriquée dans laquelle les femmes sont nonnes, putes ou coincées.

Une efflorescence imaginaire et fantastique des lieux de vie. Et, merveille, on découvre un vrai sujet… le livre, défendu par de vrais personnages… les libraires, dans leurs vrais cadres de vie… les librairies.

Daniel a dix ans, et son père qui est libraire vient de lui inoculer le virus passionné et le respect du livre. Vingt ans après « Un homme jeune, avec déjà quelques cheveux gris, marche dans les rues de Barcelone. Il tient à la main un enfant de dix ans, le regard fasciné par la promesse que son père lui a faite à l’aube, la promesse du Cimetière des Livres Oubliés. « Julian, tu vas voir, tu ne dois en parler à personne. A personne. » … et leur pas se perdent dans l’ombre du vent. »

Quelle jolie transmission ! Le roman picaresque a encore de beaux jours devant lui.

                                                                                                          Roselyne

Madame HAYAT

Ahmet ATLAN

Madame Hayat, en fourreau or magnifié par une cascade de cheveux roux. Elle danse avec un groupe de danseuses qui se produisent dans une émission populaire télévisée. Elle rayonne d’une beauté toute orientale. Au cours des tournages, elle remarque et invite un très jeune homme qui fait de la figuration pour les quelques lires nécessaires à sa vie d’étudiant pauvre. Fazil, c’est son prénom, vient d’une bonne famille ruinée par le régime dictatorial d’un pays sans nom. Le jeune homme tombe sous le charme de cette initiatrice de plaisirs physiques et de réflexes existentiels. Elle enseigne à son jeune ami le bon sens et les subtilités de la vraie vie.

D’un autre coté, en faculté, deux professeurs remarquables ouvrent esprit de Fazil aux joies intellectuelles de la création littéraire. Il en discute avec Sila, une ravissante étudiante, socialement et spirituellement proche de lui. Comme la sienne, la famille de Sila subit la terreur et les exactions, du régime en place. Elle voudrait donc partir étudier au Canada où elle a un correspondant. Elle y entraînerait son copain Fazil car la spoliation les riches et les arrestations d’intellectuels laissent prévoir des jours sombres et des privations de liberté. Fazil met en œuvre les démarches nécessaires à l’inscription canadienne, mais il est hésitant. Partira-t-il vers le monde occidental suivre la jeune étudiante ?

C’est un très joli texte sur un sujet qui ne l’est pas, mais qui est hélas trop réel. Un conte sociétal et psychologique, finement composé et raconté de façon simple et imagée. 

                                                                                                          Roselyne

MOHICAN

Eric Fottorino

Avec Mohican, E.Fottorino s’intéresse au monde agricole, situant l’action dans le Jura. Vers 1950 dans une haute vallée de ce pays au climat rude, les paysans attachés à leur terre ont du mal à s’adapter à la modernisation par les techniques innovantes et à la loi du profit apportées après-guerre par les États-Unis.

Sauf Brun Danthôme, héritier d’un assez beau domaine, la combe des Soulaillans, qu’il ne cesse d’agrandir et de valoriser par les pratiques nouvelles. Tracteurs, machines et herbicides qu’il utilise activement et défend politiquement. Mais le vieux maître est malade, atteint d’une leucémie due aux pesticides manipulés sans précaution. Petit à petit il passe le pouvoir à Mo, son fils unique qui, ingénieur agronome d’une trentaine d’années, est adepte du retour à des pratiques anciennes respectant la faune et la flore.

A la mort du père, le fils hérite aussi de la tractation paternelle avec une entreprise d’installation d’éoliennes. Les sentiers ravagés par le passage des engins, les énormes plates-formes cimentées, la hauteur des mas, le bruit nocif au bétail et aux oiseaux, c’est trop. Un jour Mo craque et plastique la plus haute éolienne. Il se retrouve en prison sans aucun regret pour cet acte militant. Les associations et les partisans du respect climatique le soutiennent. Dans la presse il est maintenant surnommé Mohican !

C’est un roman terrien, au cœur de la terre, au ras des paysages couverts de sapins et de pâturages avec vaches, chevaux, moutons. C’est un texte de journaliste âpre et serré qui raconte la brutalité de l’évolution agricole au siècle dernier, ses bienfaits et ses méfaits à l’origine d’une nouvelle tendance. Des progrès certes, mais à quel prix ? Au Mohican de trouver la réponse en sortant de prison.

Roselyne

ROYAN

La professeure de français

Marie NDIAYE

ROYAN est un monologue, celui d’une professeure de français aimant la poétesse Marceline Desbordes-Valmore, ce que l’on découvre au cours de la confidence.

Ce texte comporte plusieurs moments forts. Le style y est pénétrant. Le lecteur suit les dérives, les luttes, les obsessions d’une âme douloureuse, tourmentée. Il s’agit bien d’une introspection, d’une confession. On découvre que cette femme Gabrielle qui se présente comme libre et sans devoir s’est interdit l’amour, celui d’un mari, d’une fille. Elle a en effet abandonné mari, enfant, mère.

Mère, le nœud originel de son être. Toute sa vie est bâtie sur une vérité choisie d’elle- même. Sur un mode conventionnel pour séduire et bien sûr très artificiel mais en se justifiant sur le fait que « aucune vérité n’est certaine ». Son élève Daniela « la chair le sang les os brisés sur le ciment de la cour de l’école » est le déclencheur de ses aveux. Elle a été son parafoudre et son révélateur. Le miroir d’elle-même.

Une femme sans cœur, sans sensibilité, incapable de bonheur. Une femme désormais pénétrée d’un sentiment de culpabilité, de lâcheté, et cette conséquence funeste : la mort, le suicide de son double avec le chant de Marceline « sans le savoir j’ai fait un malheur sur la terre », sa conscience blessée.

Une confession dure, âpre, sauvage où la cruauté tient une place majeure mais aussi une souffrance intense. Et à relire les doux poèmes de Marceline

                                                                                               Nicole

S’adapter

Clara Dupont Monod

Le roman, autobiographique, se déroule dans les Cévennes, propriété familiale où les pierres parlent puisque c’est elles qui vont nous raconter l’histoire ! L’histoire d’une famille, père, mère, un aîné et une cadette, où un bébé vient de naître. Après quelques jours on découvre qu’il n’y voit pas, qu’il est inerte, « un être évanoui avec des yeux ouverts », « les parents moururent un peu ».

La vie tranquille reprend peu à peu dans le village cévenol avec ses traditions ancestrales et familiales, les rites protestants à Noël. C’est ce jour-là que l’aîné décida de veiller sur le petit sans faiblir. L’enfant entendait, donc « il modula sa voix… Il lui chuchotait des nuances de vert que le paysage déployait sous ses yeux, le vert amande, le vif, le bronze, le tendre, le scintillant, le strié de jaune, le mat ».

La cadette était insouciante et «continuait d’être enfant ». Au fond d’elle-même elle avait honte de l’enfant, n’osait inviter des amies chez elle. Elle lui reprochait d’avoir ébranlé l’équilibre familial. Elle se réfugiait chez sa grand-mère qui la comprenait.

Dans la suite du roman, on découvre avec tristesse les difficultés de parents d’enfant handicapé pour l’insérer dans la société et lui trouver une place correcte : « le parcours était glacial, inhumain, jalonné d’acronymes, MDPH, ITEP, IME, CDAPH ». L’aîné évoque les religieuses qui vont accueillir l’enfant : « Des années plus tard, il comprendrait que ces femmes, elles aussi, étaient arrivées à un niveau inouï d’infralangage, capables d’échanger sans mots ni gestes. Qu’elles avaient compris, depuis longtemps, cet amour si particulier. L’amour le plus fin, mystérieux, volatil, reposant sur l’instinct aiguisé d’animal qui pressent, donne, qui reconnaît le sourire de gratitude envers l’instant présent sans même l’idée d’un retour, un sourire de pierre paisible, indifférent aux demains ».

                                                                                               Josette J.

SERGE

Yasmina REZA

On entre dans ce roman comme en effraction jeté en vitesse dans une réalité aux contours brouillons qui s’éclaircissent sous forme de coups d’éclats. Disputes, colères, malentendus. Les protagonistes se révèlent enchevêtrés dans leurs relations intimes couples, fratrie, parents, enfants. Générations sous tensions présentes, passées. L’ombre des blessures lointaines celles des origines : être juif déborde le présent.

Le style est d’un grand naturel, familier. Il mélange récit, dialogues, descriptions, monologues intérieurs. Le narrateur change de registre, de regards, suivant les fantaisies du cerveau, avec retours dans l’enfance ou le présent. Il n’y a pas de chapitres. On saute d’une réalité à l’autre d’un protagoniste à l’autre. La lecture est donc à la fois essoufflée, chaotique, drôle et bouleversante.

Mais ce roman ne cherche pourtant pas à nous « faire bouffer du malheur ». Certes on pourrait pleurer sur les atrocités du passé. L’auteure défend l’idée d’une mémoire guillotine « Souviens-toi. Pourquoi ? Pour ne pas le refaire, tu le referas. Un savoir qui n’est pas lié à soi est vain. Il n’y a rien à attendre de la mémoire ». L’auteur chahute l’échelle des valeurs humaines. Elle nous invite à repenser le passé, le bannir ou le réinventer ? D’ailleurs l’Inconnu, ce passé, est-il plus dangereux que notre présent ?

SERGE est une réflexion sur le passage du temps. Le roman illustre l’art du portrait où il suffit « d’une image pour tenir l’homme entier ». C’est aussi le roman du ratage « le génie du vautrage », autocentré, incapable d’immobilité car « tout le monde croit à un meilleur endroit » donc anti héros parfait toujours prêt à se sauver à rêver d’un temps où « la question de faire ou ne pas faire ne se pose plus »

                                                                                               Nicole

Vie de David Hockney

Catherine Cusset

Il s’agit de la biographie de David Hockney, né en 1937 à Bradford au nord de l’Angleterre dans une famille nombreuse peu aisée. Famille nombreuse, classe moyenne, pour cet un enfant gai, blagueur, joueur, intelligent, bagarreur avec ses frères et supportant mal la rigueur scolaire. Comme tout enfant créatif il aime dessiner sur tout ce qui lui tombe sous la main, y compris sur le journal de son père.

A seize ans, à la fin du secondaire, il entre à l’école des Beaux-Arts de Bradford. Il travaille d’arrache-pied et à vingt ans étudie au collège Royal de Londres. Il y découvre d’autres modes d’expressions, le surréalisme, le cubisme, la peinture abstraite, les influences de Dubuffet, de Pollock, le pop-art. Il s’y essaye avec succès, innovant et travailleur. Peinture, gravure, sculpture, il apprend, se cultive. Encore à l’école, il intéresse déjà les marchands et vend ses gravures. Sur leurs conseils, il part à New York et Los Angeles, découvre l’ouverture d’esprit américaine. Il affirme librement son univers sexuel et vit l’amour fou avec un de ses élève, qui sera son amant pendant six ans. Il affirme son propre style dans La piscine si bleue avec un jeune homme en veste rose contemplant un nageur qui vient vers lui, un thème récurrent pour Hockney.

Grand portraitiste, David Hockney peint ses modèles dans l’environnement descriptif de leur psyché. Il y ajoute ses couleurs de grand, très grand coloriste.

Dans une recherche remarquable, Catherine Cusset fouille et recrée en détail cette existence bouillonnante. Les analyses artistiques sont brèves, mais elle décrit en détail le déroulement des activités journalières, les méthodes de travail, le rôle des galeristes, les allés-et-retours entre les États Unis et l’Angleterre, ses maisons, ses amours ou son amitié constante pour ses vieux amis, sa tendresse pour sa mère et Ann, son amie du Royal College. Elle rend facile l’approche de cet artiste contemporain au talent prolifique et multiforme.

David Hockney vit actuellement en Normandie. Il vient d’exposer, du 13 octobre 2021 au 14 février 2022, à l’Orangerie, une œuvre sur le printemps normand, de 95 mètres de long, formée de 32 toiles juxtaposées.

                                                                                                                      Roselyne