Angleterre : un géant bien énigmatique

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Le géant de Cerne Abbas fait partie de ces immenses tracés réalisés au sol et visibles surtout depuis le ciel. Le Land Art a mis à la mode ces figures gravées à même le sol, qui leur valent le nom pédant de géoglyphes. Le plus grand connu à ce jour, l’homme de Marree, découvert en 1998 par un pilote survolant les plateaux semi-désertiques de l’Australie méridionale, mesure pas moins de 4,2 km de longueur. Gravé à même le sol sous forme de tranchées de 20 à 30 cm de profondeur, il représente une forme humaine d’aborigène chassant à l’aide d’un bâton à lancer. Nul ne sait qui en est l’auteur et l’accès à la zone est désormais interdit, mais vue du ciel, l’image est spectaculaire.

L’Homme de Marree en Australie (photo © Peter Campbell / Futura Science)

Et bien d’autres exemples de figures comparables sont répertoriées de par le monde. Les lignes de Nazca, gravés au sol dans un secteur désertique au sud du Pérou font sans doute partie des plus connues. Leur dessin a été simplement réalisé en enlevant les cailloutis rougeâtres qui recouvrent le sol à cet endroit, laissant apparaître le sol gypseux de couleur grisâtre qui se trouve en dessous, mais l’effet vu du ciel ne manque pas d’allure. Réalisés entre 200 ans avant J.-C. et l’an 600 de notre ère, ces géoglyphes sont inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1994. Ils avaient déjà été repérés en 1553 mais n’ont été redécouverts qu’en 1927 et étudiés de manière approfondie à partir de 1941 par l’Allemande Maria Reiche qui y a consacré toute sa vie.

Figure géante de colibri (50 m de longueur) tracée dans le désert de Nazca, au Pérou (photo © Mathess / 123RF / Alibabuy)

Mais on connaît aussi en Europe bien des œuvres comparables, parmi lesquelles donc, celle du géant de Cerne Abbas qui a fait coulé beaucoup d’encre et enflammé bien des imaginations. Situé à proximité d’un petit village du Dorset, sur les collines crayeuses du sud de l’Angleterre, il représente une sorte d’Hercule nu brandissant une énorme massue bosselée. Les scientifiques, qui aiment bien se payer de mots, le désignent comme une figure « ithyphallique et clavigère », ce qui fait référence, en langage commun, à son sexe en érection bien visible et à la massue qu’il brandit d’un air menaçant…

Le dessin est assez fruste mais les dimensions sont colossales : 55 m de hauteur pour 51 m de largeur ! Les lignes ont été tracées sous forme de tranchées de 30 cm de largeur et autant en profondeur, remplies de craie broyée qui empêchent l’herbe de repousser si bien que le tracé est parfaitement visible au sol et encore plus depuis la colline opposée ou vu d’avion.

Le géant de Cerne Abbas (photo © National Trust)

L’existence de cette figure tracée au sol est connue au moins depuis 1742, date à laquelle un guide du Dorset mentionne cette curiosité, mais on retrouve une référence encore plus ancienne, datée de 1694 qui mentionne le coût de son entretien. En 1764, un antiquaire indique qu’il est connu localement sous le nom d’Helith, ce qui renvoie à une figure mythologique pré-chrétienne révérée jadis dans le Dorset et à laquelle Walter de Coventry fait mention dans un écrit daté du XIIIe siècle.

Les légendes locales se sont bien entendu emparées de cette forme singulière et spectaculaire que les habitants du cru se plaisent à évoquer comme étant le tracé du corps d’un géant qui aurait été tué par les habitants du village, lesquels auraient ensuite matérialisé le contour de sa dépouille comme le fait la police scientifique sur une scène de crime. Mais comme il fallait s’y attendre, c’est surtout le gigantesque et impudique phallus en érection qui attire tous les regards et draine depuis des siècles les couples en mal de fertilité qui viennent danser à proximité…

Il n’en reste pas moins que les historiens se déchirent depuis des années entre les tenants d’une origine antérieure à la conquête romaine et les partisans d’une datation plus moderne, persuadés que le tracé date de la guerre civile anglaise, dans les années 1640, et que cet Hercule britannique n’est qu’une caricature d’Oliver Cromwell.

Le cheval blanc d’Uffington, tracé aux flancs d’une colline crayeuse de l’Oxfordshire (photo © Yann Arthus-Bertrand)

Un autre géoglyphe est d’ailleurs présent dans la région, représentant un immense cheval blanc de 110 m de longueur, lui aussi tracé dans la craie et dont la présence est attestée dans des écrits des moines bénédictins d’Abington Abbey depuis 1190. Le nom de White Horse Hill, attribué à la colline sur laquelle a été tracée cette figure géante, se retrouve quant à lui dans des archives depuis 1070, ce qui laisse donc penser à une réalisation encore antérieure. De fait, une datation effectuée dans les années 1990 démontre que cette œuvre remonterait à la fin de l’âge du bronze, le dessin rappelant d’ailleurs fortement des représentations schématiques visibles sur des pièces de monnaies celtiques de cette époque.

Il n’en est pas de même pour ce qui concerne le géant à la massue de Cerne Abbas, et il a fallu attendre avril 2020 pour qu’une équipe d’archéologues de l’Université de Gloucester se lancent dans une campagne de prélèvements dans le sol des tranchées qui en délimitent le tracé. Une analyse microscopique y a d’abord mis en évidence des coquilles d’escargots terrestres dont la variété ne serait arrivée en Angleterre qu’au XIIIe siècle, ce qui suggère une réalisation plus récente, mais cette période pourrait correspondre à des travaux ultérieurs sur le site.

Prélèvements en vue de la datation du géant de Cerne Abbas (photo © Ben Thomas / National Trust)

Mais une étude plus poussée par luminescence simulée optiquement réalisée sur des grains de sable prélevés dans le fond des tranchées, à près d’un mètre de profondeur, ont permis de dater assez précisément à quelle date ces éléments ont été pour la dernière fois exposés à la lumière du soleil avant d’être enfouis. Les résultats de ces analyses scientifiques pointues ont tardé à arriver du fait de la pandémie de Covid-19 qui a désorganisé les laboratoires de recherche universitaire comme tout le reste de la planète.

Une publication datée du 12 mai 2021 vient finalement conclure que la gravure daterait de la fin de l’époque saxonne, sans doute réalisée entre 700 et 1100 ap. J.-C., juste avant donc la conquête normande. Il s’agirait donc bien de la représentation du dieu saxon Helith qui aurait été tracé à l’instigation des Anglo-Saxons qui ont occupé la Grande-Bretagne à partir du Ve siècle après J.-C., à une période où la région avait déjà été partiellement christianisée sous le Bas-Empire romain. Ces cultes païens perdurent pendant plusieurs siècles malgré les missions de conversion organisées à partir du VIe siècle par le pape Grégoire Le Grand.

Ce n’est qu’en 987 qu’un monastère s’implante précisément à Cerne Abbas, à moins de 300 m de la colline du géant. Même si les archives du monastère ne mentionnent pas la gravure du géant à la massue, il est très probable que ce soit les moines qui aient recouvert les tranchées pour cacher ce vestige de culte païen qu’ils s’efforçaient de combattre et dont les restes n’ont donc été redécouverts que quelques siècles plus tard. En matière artistique comme religieuse, les modes vont et viennent…

L. V.

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