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A Cassis, drame dans la rivière mystérieuse

12 janvier 2020

Xavier Méniscus en plongée à la Font Estramar le 30 décembre 2019 (source Midi Libre)

La plongée souterraine est sans doute un des sports les plus dangereux qui existe et les accidents n’y sont pas rares. Celui qui vient de se produire cette semaine à Cassis n’en est qu’un des multiples exemples même si cette pratique de la plongée en spéléologie a bénéficié ces dernières années de très gros progrès techniques qui permettent d’atteindre désormais des profondeurs et des distances jugées inimaginables jusque-alors. Une bonne illustration en est d’ailleurs le record du monde de profondeur que vient de battre Xavier Méniscus, un habitué des rivières souterraines de Cassis, lui qui a atteint, dès 2016 la profondeur de 233 m dans le puits terminal de la galerie naturelle ennoyée qui débouche à Port-Miou.

Le 30 décembre 2019, ce même plongeur, ancien de la COMEX et scaphandrier professionnel depuis plus de 30 ans, a ainsi atteint la profondeur inégalée en spéléologie de 286 m dans le gouffre de la Font Estramar, situé à Salses-le-Château dans les Pyrénées Orientales. Une descente au fond du gouffre qui n’a durée que 22 minutes grâce à sa parfaite connaissance des lieux et aux multiples repérages effectués depuis des années dans ce réseau karstique naturel, mais qui a été suivie d’une interminable remontée de pas moins de 10h30, en respectant de longs paliers de décompression pour éviter que le sang du plongeur n’entre en ébullition. Ce jour-là, Xavier Méniscus a dépassé de quelques mètres le record mondial détenu jusque-là par le plongeur Nuno Gomes dans une cavité d’Afrique du Sud.

Mais de tels exploits ne sont pas à la portée du premier venu… Pour un professionnel chevronné comme l’est Xavier Méniscus, cette plongée exceptionnelle s’est apparentée à « une descente au paradis » comme il l’a joliment déclaré aux journalistes de Midi Libre, en référence peut-être aux célèbres vers de Charles Baudelaire dans Les Fleurs du mal : « Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ! / Au fond de l’Inconnu, pour trouver du nouveau ». Mais pour certains, de telles plongées sous terre conduisent encore trop souvent à un véritable enfer…

Tracé approximatif des galeries noyées de Port-Miou et du Bestouan (source © Cassis, les rivières mystérieuses)

C’est le cas de celle qui a eu lieu ce lundi 6 décembre 2019 dans la résurgence d’eau douce qui aboutit en mer dans la rade de Cassis, sous la villa Rastoin située en bordure de la plage du Bestouan. Les plongeurs ont exploré cette rivière souterraines sur près de 3 km depuis l’exutoire en mer. La galerie présente peu de dénivelée et la plongée se fait entre 10 et 31 m sous le niveau de la mer, mais l’exploration est néanmoins risquée car elle nécessite de progresser en nageant à contre-courant dans un milieu hostile et dangereux où il est facile de se perdre du fait de la visibilité réduite, surtout lorsqu’un remet en suspension les sédiments déposés au fond de la galerie.

En mai 2005, selon les compte-rendus soigneusement conservés sur le site captivant de l’association Cassis, les Rivières mystérieuses, qui explore ce réseau karstique depuis des années, le Britannique John Volanthen avait atteint pour la première fois ce qui est actuellement considéré comme le terminus connu de cette galerie, à plus de 3 km en amont de son exutoire en mer. Il lui avait fallu pas moins de 4h30 de plongée pour découvrir une vaste salle de 30 m de largeur et 35 m de hauteur dans un secteur rendu dangereux à cause de nombreux éboulis instables.

Plongée dans les rivières souterraines de Cassis (source © Cassis, les rivières mystérieuses)

Depuis, Xavier Méniscus avait tenté, mais en vain, en mai 2016, de placer une balise afin de repérer en surface l’emplacement de cette salle terminale. Il a fallu attendre pour cela le 19 mai 2019, lorsque le plongeur Alexander Fox a réussi, au terme, lui-aussi, de 4h30 de plongée, à caler entre des blocs éboulés de la salle Volanthen, une balise émettrice dont les signaux reçus en surface ont permis de caler assez précisément la position de ce point terminal, grosso modo à l’aplomb des vignes de la Ferme Blanche, au pied du Mussuguet.

Vue en coupe de la galerie du Bestouan (source © Cassis, les rivières mystérieuses)

Du fait, la généralisation de l’utilisation des mélanges pour alimenter le recycleur en limitant les risques d’accident respiratoire et celle des scooters en plongée souterraine rendent désormais plus accessible des plongées sur de telles distances : ce système d’assistance à la propulsion permet en effet de diminuer l’effort demandé au plongeur tout en doublant sa vitesse de progression.

En ce 6 décembre, les quatre plongeurs, de nationalité polonaise, qui se sont aventurés dans la rivière du Bestouan étaient bel et bien équipés avec ce matériel moderne et sophistiqué qui donne aux plongeurs spéléologues une vaque silhouette de cosmonautes. Mais cela n’a pas empêché que leur exploration se transforme en tragédie. De retour à l’air libre, vers 17h, ils se sont rendus compte qu’ils n’étaient plus que trois. Ils ont aussitôt prévenu les secours. Les pompiers n’étant pas en capacité d’engager seuls des plongeurs dans un tel dédale souterrain ont rapidement fait appel aux spécialistes du Spéléo secours dont Alexander Fox qui connaît parfaitement le tracé de cette rivière encore bien mystérieuse.

Les équipes de secours à l’œuvre, dans la nuit du 6 janvier 2019 (photo © SDIS 13 / France Bleu)

Malheureusement, les recherches engagées en fin de soirée n’ont pu que constater que le plongeur polonais resté dans la galerie était décédé, à environ 300 m seulement de l’exutoire. Une plongée qui se termine donc par une tragédie, une de plus, mais qui, assurément, ne découragera pas les spéléologues de poursuivre leurs exploration de ce réseau karstique noyé qui est encore bien loin d’avoir livré tous ses secrets. Enfer ou Ciel, qu’importe !…

L. V.