La nouvelle richesse des nations…

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Comparer la richesse des pays est un exercice difficile tant les situations sont complexes, les contextes variables et les chiffres pas toujours disponibles voire parfois volontairement biaisés pour d’évidentes raisons politiques.

Angus Maddison (photo © archives familiales / The New York Times)

Comparer l’évolution de cette richesse sur de longues durées relève donc de la gageur. C’est pourtant l’exercice auquel s’est livré toute sa vie l’économiste britannique Angus Maddison. Un temps directeur adjoint de la Division du développement économique de l’OCDE, il a aussi été conseiller économique du Ghana et du Pakistan, puis professeur à l’université néerlandaise de Goningue entre 1978 et 1996. C’est à lui que l’on doit notamment d’avoir évalué le PIB de l’empire romain ou d’avoir étudié, sur plus de 1000 ans, l’évolution de la puissance économique de la Chine. Son ouvrage, publié en 1998 et qui porte sur la période 960 à 2030 a même fait l’objet d’une actualisation par l’OCDE en 2007.

Ses travaux sont d’ailleurs jusqu’à présent poursuivis par ses ex-collègues de l’université de Goningue dans le cadre du projet Maddison, qui vise à recueillir et consolider des données sur l’évolution de la population mondiale, pays par pays, depuis l’an 1 après J.-C. (il faut bien commencer quelque part !) ainsi que sur l’évolution de la richesse mondiale sur la même période. Le PIB, ou produit intérieur brut, qui mesure le niveau de richesses produites à un endroit donné et sur une période donnée, par ailleurs si souvent décrié, est le paramètre utilisé pour évaluer cette richesse.

Les résultats de cette analyse ne manquent pas d’intérêt et sont largement consultables sur le site de l’université. Quelques éléments ont d’ailleurs été repris récemment dans un article du Point intitulé pompeusement « Quand l’Europe dominait le monde ». On y constate pourtant que cette domination est toute relative sur le temps long lorsqu’on tente d’analyser (avec toutes les précautions nécessaires liées à la manipulation de telles données, nécessairement sujettes à critique) l’évolution dans le temps de la part des grands blocs géographiques dans la richesse mondiale.

Évolution globale de la répartition du PIB mondial entre les principaux contributeurs nationaux (source © Université de Groningue / Atlantric)

Au 1er siècle, le poids économique de l’empire romain, qui regroupait alors tout le monde occidental, débordant d’ailleurs souvent très au-delà des seules frontières européennes, n’était, tous compte fait, pas si différente de la part qui lui revient au début des années 2000, à savoir de l’ordre de 20 % de la richesse mondiale. A l’époque romaine, les deux autres mastodontes de l’économie mondiale étaient… la Chine et l’Inde, qui, à elles-deux, trustaient plus de la moitié de la richesse mondiale !

A fil des siècles, les choses ont naturellement beaucoup évolué. L’Inde en particulier, qui représentait encore près d’un quart de la richesse mondiale vers 1700, a vu son influence fortement régresser, jusqu’à ne représenter plus que 3 % du PIB mondial en 1973. Mais sa part dans la richesse mondiale est en train de remonter fortement et les prédictions des analystes la situe autour de 11 % vers 2030. Le classement des 30 pays les plus riches en 2018, accessible notamment via le Journal du net, situe désormais l’Inde à la 5e place des pays les plus riches du monde, derrière l’Allemagne mais devant le Royaume-Uni, son ancien colonisateur, et devant la France qui occupe la 7e place dans ce classement. La différence est que le PIB de l’Inde s’est accru de 9,4 % en 2018, alors que celui de la France a diminué de 0,5 %…

Répartition du PIB mondial entre les principaux pays jusqu’en 1820 (source © The Maddison project, université de Groningue / Le Point)

Quant à la Chine, sa part dans la richesse mondiale est restée assez stable, autour de 25 %, jusqu’au début du 18e siècle, avant de s’effondrer à 5 % dans les années 1970. Elle a d’ores et déjà retrouvé son niveau historique et pourrait même le dépasser prochainement puisque les projections estiment que sa part de la richesse mondiale pourrait atteindre 28 % vers 2030. C’est d’ailleurs actuellement le deuxième pays le plus riche du monde, juste derrière les États-Unis mais avec un taux de croissance plus dynamique qui atteint 6 % en 2018 contre 4,2 % pour son rival américain.

Les États-Unis justement ont connu une évolution spectaculaire sur le long terme : pesant moins de 1 % de la richesse mondiale jusqu’au début du 19e siècle, ce pays a participé pour plus de 20 % du PIB de la planète à partir des années 1950, mais cette part est probablement amenée à décliner, sans doute vers un taux de l’ordre de 14 % d’ici 2030.

La croissance, le saint Graal de tous les politiques… Dessin publié dans Les crises en 2012

Quant à l’Europe, après avoir connu une baisse de régime durant le Moyen-Age, sa contribution à la richesse mondiale a connu une hausse substantielle à partir de la Renaissance, atteignant 20 % vers 1500 puis 25 % deux siècles plus tard et culminant à 40 % à la veille de la première guerre mondiale. Les deux guerres mondiales, la décolonisation, l’essor spectaculaire des cousins d’Amérique, puis la mondialisation, bien qu’heureuse pour certains, ont mis un coup d’arrêt fatal à cette suprématie économique européenne qui ne pesait déjà plus que 29 % de la richesse mondiale en 1973, moins de 19 % actuellement et probablement autour de 12 % demain.

Cette vision historique de long terme permet donc de relativiser la part respective des grandes nations dans le partage des richesses. Le classement des pays par PIB en 2018 montre d’ailleurs que la plupart des pays européens voient leur PIB s’effriter régulièrement tandis que les pays asiatiques montent en ligne, et pas seulement la Chine et l’Inde, mais aussi le Japon (3e pays le plus riche du monde avec un taux de croissance de 4,1 % en 2018), la Corée du Sud (11e économie mondiale avec un taux de croissance de 2,1 %) ou encore l’Indonésie, classée en 16e position avec une croissance record de 7,7 % en 2018, qui lui a permis de passer devant les Pays-Bas, la Suisse et même l’Arabie Saoudite…

D’autres pays tirent également bien leur épingle du jeu, dont le Brésil, classé désormais à la 9e place des pays les plus riches, entre l’Italie et le Canada, mais avec un taux de croissance de 4,9 % en 2018. On voit même apparaître dans le classement des 30 nations les plus riches, des pays comme la Thaïlande (en 25e position, juste derrière la Belgique), l’Iran, certes à la 26e place mais avec un taux de croissance enviable de 7,3 %, ou encore le Nigeria, première puissance économique africaine, classée en 29e position mais qui a affiché en 2018 une croissance de son PIB de 12,1 %, qui dit mieux ?

Dessin signé Mix & Remix, publié dans Courrier international

Bien sûr, le PIB ne fait pas tout et lorsqu’on ramène cette richesse nationale au nombre d’habitants, des pays comme la Chine se retrouvent, selon les classements entre la 82e et la 106e position, sensiblement au même niveau que l’Algérie ou le Brésil, très loin derrière les petits paradis dorés que sont le Qatar, le Luxembourg ou le Liechtenstein. La France, quant à elle, se situerait entre la 29 et la 39e place selon les classements, légèrement au dessus de la moyenne des pays européens pris dans leur ensemble.

Mais le PIB n’est pas le seul critère pour évaluer la richesse d’un pays : l’indice du bonheur est une autre approche, humainement plus séduisante, qui prend en compte de multiples autres critères liés notamment à la paix, la sécurité, la liberté, le respect des droits humains, la qualité de la vie ou encore l’accès à l’éducation et à la culture. Là aussi, de multiples classements existent. Celui du site Globeco est rassurant car il montre une évolution régulière à la hausse de l’indice du bonheur mondial depuis 2005, malgré quelques régressions inquiétantes, liées en particulier au changement climatique, à la déforestation et à la nouvelle augmentation du nombre de déplacés dans le monde.

Toujours est-il que sur la base des critères, nécessairement subjectifs et incomplets, pris en compte, la France se situerait en 18e position, loin derrière les champions mondiaux du bonheur collectif que sont les pays scandinaves (Suède, Norvège et surtout Danemark), derrière également la Corée du Sud, la Suisse, la Belgique, l’Allemagne et peut-être même aussi les États-Unis, mais devant la Grèce, le Brésil, la Chine ou encore l’Inde qui ne pointe qu’à la 49e place tandis que le Nigeria s’enfonce dans les profondeurs du classement : on se rassure comme on peut…

L. V.

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Une Réponse to “La nouvelle richesse des nations…”

  1. Gabi Says:

    Super bien écrit 👏🏻

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