L’évêque, les coquelicots et Charlie Hebdo…

by

Monseigneur Marc Stenger, évêque de Troyes (extrait vidéo © KTO)

Au premier abord, l’association d’idée paraît un peu saugrenue. Il n’est pas si courant qu’un prélat, en l’occurrence Marc Stenger, évêque de Troyes depuis 1999, soutienne une initiative du journal satirique Charlie Hebdo, dont les positions anticléricales ne font généralement guère dans la nuance. Mais l’évêque de Troyes s’intéresse non seulement à la spiritualité mais aussi à l’avenir de notre monde ici-bas, lui qui a dirigé la rédaction d’un ouvrage collectif préfacé par Nicolas Hulot et publié en 2005 sous le titre « Planète vie, planète mort : l’heure des choix ».

Et Monseigneur l’évêque s’inquiète de l’usage immodéré que les agriculteurs, pauvres pêcheurs, font des produits phytosanitaires, au point de faire partie des tous premiers signataires d’un appel lancé par le journaliste de Charlie Hebdo, Fabrice Nicolino : Stop aux pesticides, nous voulons des coquelicots !

L’appel est paru aujourd’hui, mercredi 12 septembre, dans un numéro spécial du journal satirique entièrement consacré aux pesticides. C’est dire à quel point Fabrice Nicolino, qui avait été gravement blessé lors de l’attaque de Charlie Hebdo par un commando de fanatiques islamistes le 7 janvier 2015, est animé par son sujet au point d’embarquer toute la rédaction dans son sillage.

Il n’est d’ailleurs pas un novice en la matière puisqu’il avait publié en 2007, avec François Veillerette, directeur de l’ONG Générations futures, un ouvrage très documenté et qui avait eu un certain retentissement sous le titre Pesticides, révélations sur un scandale français (éditions Fayard).

Seulement voilà, 10 ans plus tard, force est de constater que rien n’a changé et que la situation s’aggrave. Après la farce du Grenelle et l’annonce à grands sons de trompettes du plan Ecophyto qui devait, juré craché, réduire de 50 % la consommation de pesticides en France d’ici 2018, voilà qu’on constate piteusement que, non seulement les volumes de pesticides utilisés n’ont pas baissé mais qu’ils ont même augmenté de 22 % ! Et quand il est question de réduire progressivement le recours au glyphosate que toutes les expertises indépendantes s’accordent à considérer comme cancérigène pour l’homme et hautement déstabilisateur pour la biodiversité, les agriculteurs, ministre en tête, viennent expliquer doctement que cela n’est tout simplement pas envisageable…

Fabrice Nicolino, le 25 septembre 2015 (photo © Joël Saget / AFP)

Alors fin 2017, le tenace Fabrice Nicolino, qui anime par ailleurs un blog dénommé Planète sans visa, convainc toute la rédaction de Charlie Hebdo de s’intéresser à la question des pesticides. Et pour cela, rien ne vaut l’approche expérimentale. Quinze journalistes de l’équipe, Riss en tête, donnent de leur personne en offrant à la science 100 mg de leur chevelure. L’histoire ne dit pas si Nicolino, dont le crâne est lisse comme un caillou, a participé à la manip, mais toujours est-il que les résultats d’analyse sont édifiants : les cheveux contiennent tous entre 35 et 50 substances chimiques différentes (sur 140 recherchées) issues de pesticides, dont certains, tels le lindane, sont désormais interdits en France depuis maintenant 20 ans…

La couverture du dernier numéro de Charlie Hebdo (12 septembre 2018)

Le constat est donc sans appel : nous allons finir par tous mourir de cet usage immodéré et irresponsable des pesticides, et pas seulement les agriculteurs eux-mêmes, à l’image de Fabian Tomasi, cet ex-ouvrier agricole argentin qui travaillait dans sa jeunesse à l’épandage de pesticides et qui est décédé cette semaine à 53 ans, atteint de polyneuropathie toxique grave, lui qui militait ardemment pour un arrêt de l’utilisation de ces produits qui font des ravages.

C’est précisément l’interdiction totale de la plupart de ces pesticides que réclame l’appel lancé par Fabrice Nicolino et déjà relayé par de nombreuses personnalités dont l’animateur Laurent Baffie, la chanteuse Emily Loizeau, qui prépare une chanson sur ce thème, Didier Robiliard, président de l’association France-Parkinson, le sénateur écologiste breton Joël Labbé, très en pointe dans le combat contre les pesticides, ou encore le docteur Pierre-Michel Périnaud, président de l’association Alerte des médecins sur les pesticides (ALMP), forte de 1 200 membres.

Le texte en lui-même, bien que très bref, est percutant : « Nous ne reconnaissons plus notre pays ; la nature y est défigurée. Le tiers des oiseaux ont disparu en quinze ans, la moitié des papillons en vingt ans ; les abeilles et les pollinisateurs meurent par milliards. Les grenouilles et les sauterelles sont comme évanouies ; les fleurs sauvages deviennent rares. Ce monde qui s’efface est le nôtre et chaque couleur qui succombe, chaque lumière qui s’éteint est une douleur définitive. Rendez-nous nos coquelicots ! Rendez-nous la beauté du monde ! ».

Les coquelicots, tableau de Claude Monet (1873), conservé au Musée d’Orsay

Au-delà de ce numéro spécial de Charlie Hebdo, la campagne qui se lance et qui vise plusieurs millions de signatures devrait s’appuyer sur un site internet en cours de finalisation et un petit livret pédagogique en forme de plaidoyer, coécrit comme le précédent par Fabrice Nicolino et François Veillerette, et publié aux éditions Les liens qui libèrent sous ce titre « Nous voulons des coquelicots ». Une cocarde en tissu symbolisant ce fameux coquelicot, autrefois omniprésent dans nos campagnes, pourrait bientôt orner le revers de plus d’un citoyen, à l’image de la petite main jaune de Touche pas à mon pote des années 1980.

Nul doute en tout cas que les médias, ne manqueront pas de se faire l’écho de ce mouvement citoyen qui n’est pas le premier de son genre sur un tel sujet mais qui contribuera peut-être à éveiller enfin les consciences face à un danger d’une telle ampleur…

L.V. 

Étiquettes : , , , , , , , , ,

Une Réponse to “L’évêque, les coquelicots et Charlie Hebdo…”

  1. L’agriculture sans pesticide : fiction ou fantasme ? | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] toute l’Europe, les équivalents du mouvement Nous voulons des coquelicots, créé en France à l’été 2018, font pression. La Commission européenne, qui venait de mettre […]

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.


%d blogueurs aiment cette page :