Alors, peut-on vraiment les laisser se noyer ? L’appel de SOS Méditerranée

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Le public habitué de nos conférences était au rendez-vous, ce jeudi 11 mai au clos Blancheton pour s’informer sur un sujet d’actualité qui vient en complément d’un thème déjà abordé, à savoir le sauvetage des naufragés en Méditerranée, majoritairement des personnes fuyant les conflits armés et la misère économique.

C’est Michel Motré, président du Cercle, qui présenta les conférenciers, Pierre Calfas, Christine et Benoît Fannière, membres bénévoles locaux de l’association SOS Méditerranée, avant l’exposition des actions de cette association illustrées par des films réalisés lors de sauvetages en pleine mer.

Il faut savoir que cette association créée en 2015 est entièrement financée par des dons privés (de France, d’Italie et d’Allemagne), qui ont permis d’affréter le navire « Aquarius », qui sillonne la Méditerranée entre la Libye et les côtes italiennes. Son objectif : venir en aide aux réfugiés qui emprunte cette route maritime sur des embarcations de fortune, inadaptées à la haute mer et sur lesquelles s’entassent des centaines de personnes.

Pierre Calfas rappelle que les routes migratoires empruntées depuis ces dernières années passaient principalement par le Maroc et la Libye, depuis le Sud, mais aussi par la Turquie, depuis l’Est. Mais de récents accords passés avec l’Europe ont eu pour effet de bloquer deux de ces itinéraires, laissant une seule voie d’exil, celle qui passe par la Libye. Un pays en proie à une anarchie totale où les passeurs ont toute latitude pour soumettre les migrants en errance à un véritable esclavage.

Les trois conférenciers de SOS Méditerranée à Carnoux le 11 mai 2017

Il rappelle aussi que ces populations cherchent à fuir la zone subsaharienne et la corne de l’Afrique touchées par des conflits ethniques et religieux, mais aussi par la dictature et la misère. Parmi ces pays se trouvent notamment l’Erythrée, la Gambie,le Nigeria, le Mali et bien d’autres encore. On observe même des migrants en provenance d’Afghanistan et de Syrie qui cherchent à contourner les frontières fermées et se dirigent vers la Libye, contraints par des passeurs qui les rabattent de force vers cette destination vantée comme un Eldorado où ils pourraient trouver du travail pour payer leur passage en Europe. Or c’est un piège où il se trouvent soumis au racket et au chantage voire à la torture. Les pires traitements leur sont infligés pour leur faire acquitter le prix de la traversée par la voie maritime.

Ceux qui ont eu la velléité de rebrousser chemin pour retrouver leur pays d’origine sont menacés des mêmes risques car ces chemins sont sous la coupe réglée de bandes organisées leur laissant peu de chance de leur échapper. Le Sahara est devenu un cimetière pour nombre de ces migrants. On comprend mieux dans ces conditions que ces hommes et femmes soient contraints à la seule issue possible, celle de devenir des boat-people, malgré le danger extr^me auquel ils s’exposent ainsi.

Car les chiffres parlent d’eux-même : depuis l’année 2000 ce sont plus de 30 000 personnes qui sont mortes en mer Méditerranée en tentant de rejoindre les côtes européennes. La traversée entre la Libye et l’Italie en fait l’axe migratoire le plus mortel au monde. Ce chiffre ne tient pas compte de toutes les personnes disparues, dont les corps et embarcations n’ont pas été retrouvés. Depuis 2014, le nombre des victimes est en hausse pour atteindre presque 5 000 par an.

Comment les autorités européennes ont-elles réagi face à cette situation ? Comment la solidarité des gens de mer s’est-elle organisée ? Cette mission de sauvetage a été essentiellement assurée par l’Italie qui a mis à disposition gratuitement des ferries pour acheminer les convois humanitaires, malgré les difficultés économiques dans lesquelles se trouve ce pays. La France a participé à cette aide mais le problème du coût de ces opérations a remis en cause la suite de cette action.

L’Europe, prodiguant une aide financière minime, a mis sur pieds l’opération « Mare Nostrum », opération navale et aéronavale pour organiser les secours, ce qui a permis de sauver 150 000 personnes. Outre son coût, cette opération est aussi critiquée car elle aurait, selon ses détracteurs, l’effet inverse de celui recherché en facilitant le passage de clandestins. Alliées à une conscience collective éphémère, cette opération a donc été abandonnée en 2014, les moyens financiers institutionnels lourds faisant défaut.

Klaus Vogel, capitaine de l’Aquarius (photo B. Langlois / AFP)

Face à l’inacceptable, c’est un capitaine de marine marchande, un Allemand, Klaus Vogel, scandalisé par l’interdiction de son armateur de se dévier de sa route pour sauver des naufragés, qui avec d’autres membres de la société civile s’est mobilisé pour créer en 2015, SOS Méditerranée, une association de sauvetage en mer comparable à celle connue sur nos côtes : la Société Nationale de Secours en Mer (SNSM).

La collecte de fonds après une mobilisation citoyenne a permis l’achat d’un bateau de haute mer possédant des spécifications techniques appropriées pour aborder et transférer des naufragés à bord. La taille de ce bateau permet l’accueil de plusieurs centaines de personnes (jusqu’à 900). L’équipage est formé d’anciens marins professionnels bénévoles recrutés sur un profil en adéquation avec les difficultés des missions à accomplir lors des sauvetages.

Un film documentaire illustre l’intervention du navire « Aquarius » et de son équipage, permettant au public de se familiariser avec les procédures de sauvetage :

– L’Aquarius est positionné en haute mer au Sud de l’Italie et peut intervenir rapidement dans les eaux internationales, au plus proche des zones de détresse se situant au large des côtes lybiennes, où se produisent la plupart des naufrages.

– A bord, un équipage expert du sauvetage et une équipe médicale (assurée par Médecin Sans Frontières) accueillent les naufragés, prodiguent les premiers soins, mettent à l’abri les plus vulnérables et coordonnent les évacuations sanitaires pour les cas les plus graves.

– Les opérations de sauvetage se font suivant les règles internationales, en totale coordination avec le « Maritime Rescue Coordination Center » (MRCC) basé à Rome.

Naufrage de migrants au large de la Libye, le 25 mai 2016 (Photo prise par la marine italienne / STR / AFP MARINA MILITARE / AFP)

C’est le MRCC qui reçoit un signal de détresse d’un canot en perdition en mer (ou signalé par un observateur), le MRCC appelle à l’action l’Aquarius qui envoie des canots de sauvetage et prend en charge les rescapés. L’Aquarius rentre au port italien indiqué par le MRCC. Les rescapés sont ensuite remis aux autorités pour un traitement administratif de leur situation.

Ce sont plus de 11 000 personnes qui ont ainsi pu être secourues depuis l’entrée en service de l’Aquarius. La technique de sauvetage s’est même améliorée, l’approche des esquifs des naufragés ayant été modifiée par rapport à l’origine car un phénomène de panique, parfois, s’emparait les naufragés à l’arrivée des canots, précipitant certains à la mer où ils se noyaient d’épuisement, ne sachant pas nager, à l’instant même d’être sauvés !

Les images de ce reportage témoignent de la reconnaissance des rescapés envers leurs sauveteurs : ils savent qu’ils ont échappé à la mort.

Ce sont cent opérations de sauvetage qui ont été effectuées par l’Aquarius depuis 2016. Le flux migratoire augmente avec la saison estivale et il difficile de sauver la totalité des embarcations à la dérive car durant le voyage de rapatriement des rescapés par l’Aquarius, rares sont les bateaux pouvant secourir ceux qui ont tenté la traversée au même moment.

Il faut savoir que les passeurs n’ont aucun remords à faire partir les migrants entassés sur des canots ne pouvant tenir la mer plus de huit heures sans moyen de se diriger, sans vivres, ni carburant suffisant, où le chavirage est certain dès que la houle est forte, le moteur étant sous dimensionné.

Le sauvetage d’un bateau de migrants par SOS Mediterranee (photo A. Psaroudakis /SOS Mediterranée)

A l’issue de cette projection, le débat s’est engagé entre le public et les conférenciers membres de SOS Méditerranée. Des précisions ont ainsi été apportées concernant les chemins migratoires et leurs rapports avec la situation politique des pays d’où proviennent les migrants. A ce jour c’est la Libye qui concentre ce flux de réfugiés dans l’attente hypothétique d’un départ vers l’Europe, séjour durant lequel ils sont traités comme des « animaux ».

Que font les Etats européens pour traiter le problème ? Depuis l’arrêt de l’opération « Mare Nostrum », c’est l’opération militaire « Sophia », avec 88 bateaux qui lutte principalement contre les passeurs au large de la Libye, sans mission officielle de sauvetage, de même que l’organisation de contrôle « Frontex », même si leurs actions permettent un certain nombre de sauvetages.

Quelles solutions pour endiguer ce flot migratoire ? C’est reposer le problème du développement économique de l’Afrique que seules les autorités politiques pourraient traiter, de même que les conflits armés, mais les intérêts divergents des grandes puissances et des gouvernements locaux sont tels qu’il est illusoire de croire à une résolution à court terme de ce problème.

Ce sont donc des initiatives citoyennes qui aujourd’hui sont à l’initiative d’action de sauvetages comme SOS Méditerranée ? Il faut citer l’Alliance de Médecins Sans Frontières et d’une ONG maltaise agissant dans le même but, alors même que le gouvernement maltais refuse l’accueil des réfugiés.

L’intervention de rescapés retournant dans leurs pays d’origine, en témoignant de leur expérience auprès des populations locales peut aider à faire prendre conscience que l’exil est un rêve illusoire et dissuader d’éventuels candidats à s’engager dans ce projet mortifère.

SOS Méditerranée a publié une lettre ouverte à l’Europe, au siège de Bruxelles, pour faire prendre conscience de la situation auprès des responsables politiques de l’institution, à l’occasion du second anniversaire de la création de l’association, sans écho particulier à ce jour. Paradoxalement la France a proclamé « cause nationale » le sauvetage en mer et à ce titre SOS Méditerranée et la SNSM sont honorées pour leurs actions. Cependant l’émotion ne semble pas suffisante pour faire passer à l’action les dirigeants politiques. Pourtant des conventions internationales régissent l’obligation de secourir les personnes et navires en détresse.

Un public particulièrement attentif lors de cette conférence à Carnoux

Ce sont les réunions d’information dans des associations comme la nôtre ou dans des établissements scolaires (collèges) qui peuvent alerter les citoyens sur les besoins de soutien à ces actions de sauvetage. Il faut noter aussi que l’Aquarius embarque occasionnellement des journalistes des grands média internationaux qui témoignent du travail réalisé par SOS Méditerranée.

Cette action a un coût, évalué à 11 000 € pour chaque jour de mission, pour l’affrètement du bateau, l’achat des canots de sauvetage, des gilets de sauvetage, et de la prise en charge médicale. Cette somme est financée, par des dons du grand public, des mécènes, des fondations, des entreprises et des associations citoyennes, mais aussi de nombreuses personnalités du monde maritime, scientifique et de la société civile qui soutiennent cette action.

A la fin de ce débat c’est le Président, Michel Motré, qui au nom du Cercle et du public félicita les conférenciers membres de SOS Méditerranée pour leur engagement humanitaire et leur force de conviction à poursuivre une tâche aussi difficile mais indispensable, avant de les inviter, tradition oblige, à partager un verre de l’amitié à l’apéritif offert à tous pour clore cette conférence riche en émotion.

C.M.

PS : L’APPEL DU 8 JUIN

Le Jeudi 8 Juin à 20 h, une soirée exceptionnelle est organisée par La Criée Théâtre National de Marseille pour soutenir l’action de SOS MEDITERRANEE.

Cet événement unique, porté haut et fort par les membres du comité de soutien de l’association composé de navigateurs, d’écrivains, de musiciens, de chercheurs, d’artistes, de journalistes sera placé sous le signe de la solidarité et de l’engagement. Il sera l’occasion d’un vaste appel à soutien et à mobilisation de l’ensemble des acteurs de la société civile, autour de la mission de sauvetage en mer et des valeurs de SOS MEDITERRANEE.

La soirée sera ponctuée de lectures, d’un débat, de témoignages, de projections et d’intermèdes musicaux, avec la participation de nombreuses personnalités : Daniel Pennac, écrivain – François Morel, acteur, chanteur – Titouan Lamazou, peintre et navigateur – Macha Makeïeff, auteure et metteur en scène – Catherine Wihtol de Wenden, politologue, directrice de recherche au CNRS – Bernard Foccroulle, musicien, directeur du Festival d’Aix-en-Provence – Alain Damasio, écrivain – Tarek Abdallah, oudiste, compositeur – Blick Bassy, musicien – Antoine De Caunes, acteur, cinéaste – Edouard Baer, animateur et comédien – Laure Adler, journaliste – Thierry Fabre, essayiste et chercheur – Marie Rajablat, auteure – Maryline Baumard, reporter au Monde. Et celle des équipes de SOS MEDITERRANEE, Francis Vallat, président – Sophie Beau, co-fondatrice et directrice générale, les marins-sauveteurs et bénévoles ainsi que bien d’autres invités …

Pour y participer la réservation est indispensable par mail ou par téléphone (06.14.16.85.96). La participation est libre sous forme de don.

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Une Réponse to “Alors, peut-on vraiment les laisser se noyer ? L’appel de SOS Méditerranée”

  1. Le bateau des militants anti-immigration bloqué en Méditerranée | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] identitaire est ainsi persuadé que l’Aquarius, le bateau de SOS Méditerranée est en liaison radio directe avec les organisations de passeurs qui lui indiquent où et quand […]

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