A Marseille, le point G du système clientéliste…

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blog368_phextraitcarteC’est un reportage réalisé par trois jeunes auteurs-réalisateurs marseillais, Fanny Fontan, Romain Fiorucci et Frédéric Legrand, diffusé le 28 novembre 2016 dans l’émission Qui sommes nous ?, qu’il faut absolument visionner tant qu’il est encore disponible sur le site de France 3 Côte d’Azur. Un documentaire décapant, joliment intitulé « Le système G », en référence au clientélisme marseillais fortement développé par Gaston Deferre mais dont le successeur Jean-Claude Gaudin et son adversaire politique Jean-Noël Guérini se sont très largement inspirés pour le poursuivre voire l’amplifier.

Basée sur de nombreuses images d’archives et ponctuée par les témoignages d’une quinzaine d’acteurs locaux, élus, syndicalistes, militants associatifs ou universitaires, l’enquête est une plongée dans les turpitudes de la vie politique marseillaise mais avec une volonté de comprendre et d’expliquer qui en font un document très pédagogique et vivifiant.

Simon Sabiani

Simon Sabiani

Le reportage revient longuement sur la genèse de ce clientélisme à la marseillaise développé en particulier par Simon Sabiani qui fut premier adjoint de la ville à partir de 1929 et qui a organisé méthodiquement l’intimidation et la fraude électorale en s’appuyant sur ses « phalanges prolétariennes », véritables milices fascistes encadrées par deux figures notoires du grand banditisme, Paul Carbone et François Spirito.

Mais c’est le résistant socialiste Gaston Deferre qui installera le système dans toute sa splendeur. S’étant rendu maître, les armes à la main et avec l’aide d’une petite troupe de truands locaux, du siège du Petit Provençal, le journal collaborateur local, il s’appuie sur cet organe de presse devenu Le Provençal, pour conquérir la mairie et s’installer dans le fauteuil de maire en 1953 jusqu’à sa mort en 1986. A l’époque, les communistes représentent plus du tiers de l’électorat marseillais alors que le groupe socialiste de Gaston Deferre est très minoritaire à gauche. Qu’à cela ne tienne : il s’allie avec la droite en jouant sur la peur du communisme en cette période où la guerre froide bat son plein.

Gaston Deferre aux côtés de François Mitterrand en 1982 (photo AFP)

Gaston Deferre aux côtés de François Mitterrand en 1982 (photo AFP)

C’est d’ailleurs le point que met en avant le reportage : à Marseille, peu importe les idéologies, l’essentiel est de conquérir le pouvoir et de le conserver. Jean-Claude Gaudin sera élu en 1965 sur la liste conduite par Gaston Deferre et mettra en œuvre les mêmes recettes lorsqu’il conquerra à son tour la mairie en 1995, après l’intermède de Robert Vigouroux, présenté dans le film comme un véritable extraterrestre qui cherche à donner à la ville un nouvel élan en impulsant le projet Euroméditerranée mais qui ne sera pas réélu faut d’avoir su entretenir le réseau clientéliste local.

Jean-Claude Gaudin, en revanche, est tombé dans la marmite tout petit et poursuit avec bonheur la pratique de la cogestion avec le syndicat FO, tout puissant dans les services municipaux, de par la volonté de Gaston Deferre qui l’avait imposé pour affaiblir la CGT. La menace communiste a disparu depuis belle lurette, mais Gaudin continue à s’appuyer sans vergogne sur ce clientélisme syndical, allant jusqu’à se faire nommer membre d’honneur du syndicat en 2014 et déclarant devant la caméra : «  Aujourd’hui, il serait difficile d’accentuer le clientélisme. Par contre, vous avez la possibilité de recruter un certain nombre de personnes de votre choix, et ça, tout le monde l’a fait ». On ne saurait être plus clair en effet…

Réunion de syndicalistes de Force Ouvrière à Marseille en octobre 2016 (photo ©  J. Vinzent / Marsactu)

Réunion de syndicalistes de Force Ouvrière à Marseille en octobre 2016 (photo © J. Vinzent / Marsactu)

A Marseille, peu importe les idées politique et l’intérêt général : on s’arrange. Le documentaire insiste en particulier sur la fracture entre quartiers sud et quartiers nord de Marseille, là où l’on a construit à tour de bras pour loger les 300 000 nouveaux habitants, notamment pieds-noirs et harkis, venus grossir la ville entre 1950 et 1965, pour le plus grand profit de ceux qui étaient propriétaires de ces terrains. A chacun sa clientèle électorale et tant pis si ces nouveaux quartiers manquent d’équipements publics et s’il faut attendre la fin des années 1970 pour y installer le tout-à-l’égout. L’important est de s’assurer, par une distribution judicieuse des logement sociaux et des emplois, que chacun vote correctement, quitte à y ajouter un peu d’intimidation si besoin. Ici, on ne cherche pas à améliorer la vie sociale, on s’assure le maintien au pouvoir et on achète la paix sociale…

Lisette Narducci rejoint Jean-Claude Gaudin lors des municipales de 2014

Lisette Narducci rejoint Jean-Claude Gaudin lors des municipales de 2014

Même l’affrontement entre gauche et droite n’est souvent qu’un spectacle de façade. Renaud Muselier en fera les frais en 2008 et se faisant souffler la présidence de la communauté urbaine de Marseille malgré sa confortable avance électorale, grâce à une alliance objective de nombreux maires de droite avec le président du Conseil Général des Bouches-du-Rhône, le socialiste Jean-Noël Guérini, alors au fait de sa puissance et dont les services arrosaient alors à tour de bras. On voit d’ailleurs dans le documentaire ce même Guérini, revendiquant fièrement devant les caméras : « J’assume totalement le mot clientélisme ». De même, on verra lors des dernières élections municipales de 2014, une proche de Jean-Noël Guérini, Lucette Narducci, rejoindre carrément la liste de Jean-Claude Gaudin pour se faire élire maire de secteur.

On conçoit que dans un tel contexte, la population n’ait pas une grande estime envers les élus politiques locaux et que les taux d’abstention aux élections atteignent des sommets, pour le plus grand bénéfice d’ailleurs de ceux qui se chargent d’en orienter le résultat : moins l’on vote, moins il y a de voix à acheter pour peser efficacement sur les élections !

La sénatrice Samia Ghali et son mari Franck Dumontel

La sénatrice Samia Ghali et son mari Franck Dumontel

Les récents déboires avec la justice de la sénatrice Samia Ghali, relayés notamment par des articles publiés par Marsactu et Médiapart, montrent en tout cas que les nouvelles générations ne sont pas exemptes de dérive clientéliste, comme l’avait déjà mis en évidence l’affaire de corruption qui a abouti à la condamnation définitive de Sylvie Andrieux, accusée d’avoir versé entre 2005 et 2008 pour 700 000 € de subventions régionales pour des fins électorales à des associations fictives et qui vient tout juste de démissionner enfin de son poste de députée, le 9 décembre 2016.

Comme l’avait déjà révélé le journaliste Xavier Monnier dans son livre Les Nouveaux Parrains de Marseille (Fayard, septembre 2016), Samia Ghali et son mari Franck Dumontel (ancien directeur de cabinet à la région puis à la Communauté urbaine) ont quant à eux fait l’objet d’une enquête ouverte en mai 2016 pour détournement de fonds publics, corruption, favoritisme et blanchiment. Les faits reprochés sont multiples et concernent en particulier les conditions d’acquisition (et de régularisation) du patrimoine immobilier du couple, mais aussi la manière dont des subventions publiques conséquentes ont été accordées à plusieurs cousins de Samia Ghali alors que celle-ci était vice-présidente du conseil régional déléguée aux sports, à la jeunesse et à la vie associative, entre 2004 et 2010. On y apprend aussi que la sénatrice a versé 20 000 € de subvention à la commune d’Aubagne sur sa réserve parlementaire, juste après que cette même ville a accordé à son mari (devenu entre temps consultant auprès de collectivités territoriales) un juteux marché pour lequel il était seul à concourir.

Bref, le clientélisme politique et la corruption ordinaire n’ont pas encore totalement disparu du paysage politique local, loin s’en faut, et l’on voit bien que ceci ne peut que contribuer à alimenter la rhétorique du « tous pourris » dont le Front National fait ses choux gras. Ce n’est pas le moindre intérêt de ce documentaire que de montrer que les acteurs locaux ne sont pas dupes de ce système et que les citoyens aspirent désormais à d’autres pratiques plus constructives pour l’intérêt général. Chiche ?

L.V.  lutinvert1small

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