Carnoux jubile… sous le regard de Marsactu

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Blog324_PhJubilePersonne, parmi les quelques 6900 habitants de Carnoux-en-Provence, ne peut décemment ignorer que la ville, érigée en commune en 1966, fête cette année son jubilé, comme le proclament fièrement les placards publicitaires de 12 m² loués à l’année par la municipalité à chacune des entrées de la commune, et comme il est affiché en lettres géantes sur le fronton de la mairie depuis le début de l’année. Bien peu en revanche, sans doute, connaissent Marsactu, qui pourtant vient de consacrer à Carnoux un long article à découvrir ici.

Créé début 2010, Marsactu est un site web d’information locale, généralement bien informé et qui n’hésite pas à creuser les sujets en grattant un peu derrière la façade à laquelle s’arrête trop souvent le quotidien local de référence qu’est La Provence. Collaborant fréquemment avec Mediapart ou Rue89, en particulier sur des sujets touchant à la vie politique marseillaise et au fonctionnement -parfois surprenant- des collectivités territoriales du crû, Marsactu a connu un certain succès grâce à son modèle de diffusion gratuite, financée par la publicité. En mars 2015 néanmoins, sa société éditrice, Raj Médias, est placée en liquidation judiciaire. Cinq journalistes de la rédaction décident alors de racheter le site et ses archives après avoir lancé une demande de financement participatif, et en octobre 2015 le site est de nouveau actif. Fort désormais de 1500 abonnés, Marsactu s’apprête à ouvrir une plateforme de blog et lance une nouvelle souscription pour se développer.

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Dans ce long article paru en juin 2016, la journaliste de Marsactu, Clémentine Vaysse, insiste lourdement sur l’histoire de la ville, fondée par des rapatriés du Maroc puis d’Algérie à partir de 1962, n’hésitant pas à remuer le couteau dans la plaie en rappelant les malversations de la Coopérative immobilière française, créée en 1957 à Casablanca par Gilbert Cabanieu et Emilien Prophète, qui n’hésitait pas à revendre plusieurs fois des terrains à des expatriés français aux abois mais encore très éloignés de là. La journaliste a ainsi interrogé Christian Fenech, président de l’association Racine Pieds-Noirs qui se souvient : « Fin 61-début 62 mon grand-père avait vu une annonce dans la presse locale vantant ce vallon qui pouvait accueillir les rapatriés. La CIF avait vendu plusieurs fois les terrains en pensant que les pieds-noirs ne quitteraient jamais l’Algérie. Quand ma famille est arrivée, moi bébé, le terrain était occupé et on nous a mis ailleurs, sous des tentes de camping ». Comme le rappelle Marsactu, ces magouilles vaudront à Emilien Prophète d’être condamné…

Emilien Prophète, interviewé en 1966 par Cinq colonnes à la une (archives INA)

Emilien Prophète, interviewé en 1966 par Cinq colonnes à la une (archives INA)

L’article de Marsactu s’étonne d’ailleurs que le jubilé de Carnoux soit aussi peu centré sur l’histoire si singulière et somme toute encore très récente qui a conduit à l’édification, par une poignée de rapatriés d’Afrique du Nord, d’une ville nouvelle dans ce vallon déserté entre Aubagne et Cassis où ne se trouvaient alors que « des terrains cultivés et beaucoup de garrigue avec deux fermes inoccupées », comme l’a décrit l’adjoint au maire Nicolas Bouland dans sa conférence le 20 mai dernier, un des rares événements de ce jubilé qui se fasse l’écho de ce passé original.

La journaliste a certes observé que le nom du maréchal Lyautey, grande figure militaire de la colonisation du Maroc, est omniprésent dans la ville mais, comme nous, s’est étonnée que son buste qui trônait pourtant en bonne place sur ce qui faisait office de monument aux morts avant d’être évincé au profit d’un immeuble HLM, ait disparu de la circulation : aurait-il été perdu lors du déménagement ?

Inauguration du centre-ville de Carnoux le 11 juin 2016

Inauguration du centre-ville de Carnoux le 11 juin 2016

Un nouveau monument aux morts a bien été édifié en bordure du nouveau parc Tony Garnier, inauguré en grandes pompes le 11 juin 2016 en présence du gratin de la Droite locale et bien sûr de la présidente du Conseil départemental qui a très largement financé l’essentiel des travaux de réhabilitation du centre-ville de Carnoux.

Nouveau monument aux morts de Carnoux

Nouveau monument aux morts de Carnoux

Curieusement, l’inscription portée sur cette plaque de calcaire précise que le monument en question a été « offert par Carnoux Racines », l’autre association de pieds-noirs installée à Carnoux, elle-même largement subventionnée par la Commune, au point que l’on ne sait plus très bien qui a finalement payé cette plaque…

Melchior Calendra dans sa boutique de Carnoux en 1966 (reportage Cinq colonnes à la une)

Melchior Calendra dans sa boutique de Carnoux en 1966 (archives INA)

Toujours est-il que cette plaque porte une inscription pour le moins ambiguë puisqu’il y est écrit en partie basse : « En hommage aux Français d’Afrique du Nord morts pour la France ». S’agit-il d’un hommage aux anciens terroristes de l’OAS dont on sait que le président de Carnoux Racines, l’ex vendeur de parapluies Melchior Calandra, interviewé dans son magasin de Carnoux en 1966 pour les besoins de l’émission Cinq colonne à la une, s’est toujours senti très proche ? Ou s’agit-il plutôt de rappeler le souvenir des goumiers, ces troupes de supplétifs marocains créées en 1908 et qui en août 1944 ont participé activement à la libération de Marseille après avoir débarqué à Fréjus le 17 août ?

Troupes de goumiers sur le sol français en août 1944

Troupes de goumiers sur le sol français en août 1944

Après avoir participé à la libération de Toulon, trois groupements de tabors marocains (un tabor étant l’équivalent d’un bataillon constitué de 3 à 4 goums) traversent alors rapidement le massif de la Sainte-Baume et participent à partir du 21 août 1944 à de violents accrochages avec l’armée allemande du côté d’Auriol et de la Valentine, mais aussi à Peypin et Cadolive. Ce sont aussi des troupes marocaines qui sont chargées d’attaquer Aubagne et il échoit au 1er Tabor, commandé par le chef de bataillon Meric et constitué des 58ème, 59ème et 60ème Goums, de déborder les défenses allemandes par le Sud le long de la voie ferrée. Le lendemain, c’est le 6ème Goum qui s’empare de la colline de Carnoux avant d’occuper le camp de Carpiagne, point d’appui pour filer vers Marseille par le col de la Gineste tandis que des unités du génie civil s’emploient à déminer la route Aubagne-Cassis qui traverse le vallon de Carnoux.

Une histoire glorieuse donc, qui se solda par de très nombreux morts parmis les rangs des soldats marocains et de leurs officiers français, mais qui semble avoir été quelque peu occultée par les deux associations dont le siège est à Carnoux et qui entretiennent la mémoire des pieds-noirs, mettant pourtant en exergue la célèbre citation d’Albert Camus : « Nul ne peut savoir où il va s’il ne sait d’où il vient ».

Pèlerinage du 15 août à Carnoux-en-Provence

Pèlerinage du 15 août à Carnoux-en-Provence

A Carnoux, 50 ans après la création de la commune par ceux que le maire actuel qualifie dans son dernier éditorial du Messager d’ « admirables pionniers », il semblerait qu’enfin la page du souvenir ait été tournée, même si déjà se prépare le prochain rassemblement de pieds-noirs organisé traditionnellement chaque année à Carnoux pour le 15 août avec procession, curé en tête et bannières au vent, jusqu’à la croix, perchée sur la colline et supposée orientée en direction de Sidi Ferruch, une presqu’île située à 30 km d’Alger où a débarqué l’armée française en juin 1830, premier acte de l’invasion de ce pays.

Pour Marsactu, la meilleure preuve de la perte d’influence des pieds-noirs à Carnoux réside dans le choix d’un groupe de musique celtique pour le concert gratuit qui devait se dérouler samedi 16 juillet, et qui d’ailleurs a finalement été annulé suite à l’attentat de Nice. Il semblerait en effet que pour ce concert certains Carnussiens, qui n’ont donc pas été suivis, auraient préféré un récital d’Enrico Macias : nostalgie, quand tu nous tiens…

L.V. LutinVert1Small

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2 Réponses to “Carnoux jubile… sous le regard de Marsactu”

  1. Mais que faisait donc Tony Garnier à Carnoux ? | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] Chacun à Carnoux-en-Provence a déjà entendu le nom de Tony Garnier qui a donné son patronyme à une salle municipale, une rue et maintenant au parc qui vient d’être aménagé en plein centre ville, en lieu et place de l’ancienne galerie marchande désuète et vétuste, construite en 1960 entre l’église et la mairie de Carnoux. Mais qui à Carnoux sait réellement qui était ce fameux Tony Garnier et en quoi il a marqué d’une telle empreinte indélébile l’histoire de la jeune commune qui vient tout juste de fêter son premier cinquantenaire ? […]

  2. Katulu ? n° 50 | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] l’occasion des cinquante ans de la création de Carnoux-en-Provence le groupe de lecture Katulu ?, activité culturelle du CPC, a choisi le […]

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