Accueil des réfugiés : que faire ?

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Blog241_PhBodrumL’image du petit noyé de 3 ans dont le corps flottait sur une plage de Bodrum a réveillé la compassion du monde entier. Cette émotion immédiate, planétaire, irrépressible a suscité une manière de tsunami de solidarité. Et c’est heureux. Mais fut-il durable ? Engendra-t-il une compassion concrète et agissante ? Nous aida-t-elle à nous souvenir que des centaines d’enfants de l’âge du petit Aylan sont morts et continuent de mourir noyés ?

L’irruption de cette image révèle la fragilité du monde et interroge notre humanité. Comment dès lors affronter la crise posée par le déplacement des réfugiés et par les migrations plus généralement ? En quoi sommes-nous concernés ? Pour y répondre lucidement et efficacement il faut s’extraire de la pure compassion ainsi que des raisonnements fallacieux qui aboutissent à ignorer une réalité insupportable.

Qui a dit que ce serait facile ?

Qui a jamais pensé que l’accueil de centaines de milliers de réfugiés en Europe se ferait sans tension ni casse-tête ? Pourtant, des dizaines d’initiatives rapportées par les journaux désireux de s’en faire échos prouvent que cette tâche est réalisable. Dans de petits villages français et italiens des groupes de personnes offrent gîte et petits boulots à une poignée de migrants déboussolés. Souvent sans publicité. Temporairement, et dans l’urgence. En attendant que des structures adéquates prennent le relais ! L’Allemagne s’est surprise elle-même, inquiète et fière d’avoir été transformée en « terre promise » par des marcheurs exténués. Mais aucun des Européens qui s’engagent dans l’accueil ne prétend que la tâche est légère.

Un monde qui se cherche

La société est devenue inégalitaire, belliqueuse et irrespirable face aux crises économique, sociale, environnementale sans oublier celle qui frappe le gouvernement des hommes. L’indifférence et le relativisme imprègnent une époque de “glaciation des rapports humains”. Le manque de perspectives politiques, l’individualisme dont se nourrit l’ultralibéralisme, et les représentations de l’autre véhiculées par la sphère médiatique (dont le pouvoir d’influence s’accroît régulièrement) ont des effets dévastateurs sur la qualité du « vivre ensemble ». Cela produit des effets inquiétants : recentrage sur les problèmes du quotidien, frilosité face à l’engagement personnel, désillusion face à la captation des pouvoirs.

Une famille de réfugiés syriens attend devant le hall des expositions de Munich le 7 septembre 2015 (photo © C. Stache / AFP)

Une famille de réfugiés syriens attend devant le hall des expositions de Munich le 7 septembre 2015 (photo © C. Stache / AFP)

Par ailleurs, il est devenu difficile d’imposer certains droits qui, autrefois, n’étaient pas problématiques. Par exemple, le droit à la mobilité, qui est une liberté fondamentale. L’enjeu en est l’égalité : la détermination d’une vie entière par le lieu de naissance est une injustice immense qui doit pouvoir être corrigée !

Réactions positives

Devant la contradiction entre la générosité immédiate qui s’impose et la prudence réfléchie qui s’impose tout autant, nous ne savons échanger qu’invectives et insultes croisées. Les uns sont désignés comme des naïfs irresponsables ; les autres, comme des peureux sans cœur ni humanité. On a entendu des maires qui s’inquiétaient à voix haute des capacités de leurs communes : ils ont parfois été traités avec mépris. Des initiatives d’associations ou de simples familles pour donner asile aux migrants sont parfois moquées. Au milieu de ces criailleries déshonorantes, il devient impossible de chercher, en toute bonne foi, un point d’équilibre « raisonnable » entre le souhaitable et le possible.

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Malgré ce « débat » caricatural et sans débouché, il faut chercher l’accueil humanitaire tout simple ailleurs, dans les actes de citoyens de base comme on l’a évoqué. La philosophie pratiquée étant celle-ci : il n’est pas question de se claquemurer, ou de renvoyer ces familles chez elles, sur la route ou vers les bombes, sans autre forme de procès. Pourquoi ? Par fraternité, mais aussi pour une autre raison encore. A ceux qui empilent craintes, angoisses et « bon sens » contre l’accueil des réfugiés, cette solidarité a déjà opposé une force terriblement efficace : l’imagination. Et la mobilisation s’étend, silencieusement. Sans doute ces européens imaginatifs pressentent-ils que notre avenir commun se joue ici. L’Europe politique serait-elle introuvable ? Non ces européens actifs, déterminés et lucides répondent présents!

Responsabilités politiques et médiatiques

Sur fond de tragédie, de morts d’enfants et de migrants noyés par milliers, nous avons pu vérifier à quel point nos démocraties étaient malades. La désunion européenne brille de mille feux. Des responsables politiques démunis se renvoient les quotas à la figure, tout en criant « sus à Daech » ! Épargnant soudain Bachar Al Assad, le premier responsable de cet exode.

Des migrants secourus par l'armée irlandaise en Méditerranée, le 6 juin 2015 (photo © Van Sekretarev / AP / SIPA)

Des migrants secourus par l’armée irlandaise en Méditerranée, le 6 juin 2015 (photo © Van Sekretarev / AP / SIPA)

Mais on fustige un peu facilement l’égoïsme barricadé et la division pathétique de l’Europe. Une Europe incapable de s’entendre sur une solidarité minimale à l’endroit de l’autre, poussé vers l’exode. Ces symptômes d’une « maladie démocratique » sont déjà inquiétants par eux-mêmes. Or il faut y ajouter le pouvoir ensorcelant – pour ne pas dire décérébrant – des images. Ces dernières semaines, il a atteint son maximum. Les chaînes de télévision ont diffusé en boucle des images aussi troublantes que mensongères. On y a vu des foules d’hommes, de femmes et d’enfants cherchant tragiquement une « route possible », entre la Hongrie, la Croatie, la Slovénie et l’Autriche. De longues colonnes de familles exténuées cheminent le long des autoroutes, dans des gares, à travers champs.

Blog241_PhFamille2Pourquoi parler d’images (involontairement) « mensongères » ? Parce qu’elles suggèrent une idée de déferlement, d’invasion incontrôlable. Elles détruisent du même coup la vérité que tentent désespérément de rappeler les commentateurs. Cette vérité « vraie », celle des chiffres, c’est que ces migrations vers l’Europe sont d’un étiage relativement modeste, rapporté à la population du Vieux Continent (autour de 1 % de cette dernière), et qu’il n’y a pas de quoi s’affoler. Disons que l’effet de sens généré par le passage en continu de ces images nourrit mécaniquement une « croyance » si inquiète qu’aucune vérité chiffrée ne pourra plus ébranler. Il s’agit bel et bien d’ensorcellement. Faut-il se consoler en songeant que cette puissance des images peut produire un ensorcellement positif ?

Entre ces vraies-fausses images d’invasion et le plan rapproché du petit noyé de Bodrum, notre conscience s’est trouvée secouée et souffletée. Nous avons été si violemment jetés d’un sentiment à l’autre, aller-retour, que notre raison en fut comme anéantie. De là vient cet étrange somnambulisme des démocraties européennes qui traversent, bras tendus et yeux mi-clos, cette tragédie.

Squoten Jeallnec

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