Philippe Meirieu : constats amers d’un pédagogue engagé…

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Philippe Meirieu

Philippe Meirieu

Philippe Meirieu fait partie de ces experts de l’Éducation Nationale que le monde entier nous envie, toujours sur la brèche pour donner son point de vue dans tous les médias à chaque fois que resurgit un débat sur les soubresauts de notre système d’enseignement. Omniprésent à la télévision, auteur d’innombrables ouvrages sur le sujet, présent à tous les colloques et signataire d’une multitude d’articles, sa biographie est tout bonnement époustouflante.

Dans le dernier article en date sur son bloc-note, un entretien daté du 31 août 2015, il décortique même en détail les thèses développées par Alain Juppé dans son récent livre consacré à l’école, tout en reconnaissant de pas l’avoir encore lu, ce qui ne l’empêche pas de disserter longuement et avec brio sur son supposé contenu : c’est dire la maestria du personnage !

Chercheur en pédagogie et professeur émérite des université en sciences de l’éducation, c’est à ce titre qu’il a été longuement auditionné par la commission d’enquête du Sénat sur le service public de l’éducation, les repères républicains et les difficultés des enseignants. Le détail de cette audition, datée du 16 avril dernier, est également accessible sur son site et est particulièrement éloquent.

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D’abord instituteur puis professeur de philosophie et de français en lycée professionnel avant d’enseigner les sciences pédagogiques à l’université, son parcours lui a incontestablement permis de porter un regard expert sur l’évolution du comportement des élèves, et son constat est sans appel : « L’École est en crise (…). Il faut aujourd’hui refaire l’ École pour pouvoir faire la classe. Chaque fois qu’un enseignant arrive dans sa classe, les codes scolaires et les principes qui régissent l’École sont à réaffirmer et à reconstruire. En réalité, je crois que les enseignants vivent aujourd’hui dans la difficulté, voire dans la dépression. Ils ont le sentiment d’être davantage contrôlés que soutenus par leur hiérarchie. » .

Blog239_Dessin4Selon lui, et ce constat est manifestement partagé par un grand nombre de professionnels de l’enseignement, la difficulté principale vient du hiatus entre les valeurs prônées par lÉcole républicaine et celles dans lesquelles baigne chaque élève au sein d’une société où l’on met en avant l’individualisme, la recherche du profit immédiat et la satisfaction des besoins consuméristes. « L’École se veut un lieu de pensée, de réflexion et de temps long, alors que la société promeut l’immédiateté et la satisfaction sans délai de la pulsion. (…) L’École promeut le respect de la compétence quand beaucoup de médias font triompher la dérision. Elle valorise la parole tenue alors que les élèves font l’expérience au quotidien de la désinvolture généralisée. Elle se veut le lieu de la culture désintéressée alors que, partout, règne l’utilitarisme immédiat. ».

Philippe Meirieu résume ce hiatus en une jolie formule qu’il met dans la bouche de ses élèves :  « Pourquoi se prendre la tête dans une société qui nous invite systématiquement à prendre notre pied ? ».

Marcel Gauchet, philosophe et historien

Marcel Gauchet, philosophe et historien

Un entretien entre Philippe Meirieu et Marcel Gauchet, daté de 2011 et publié dans Le Monde, détaille de manière assez saisissante le malaise des enseignants confrontés à cet état d’esprit. Le philosophe Marcel Gauchet y fait le constat suivant : « Nous sommes en proie à une erreur de diagnostic : on demande à l’école de résoudre par des moyens pédagogiques des problèmes civilisationnels résultant du mouvement même de nos sociétés, et on s’étonne qu’elle n’y parvienne pas… ». Les rapports entre la famille et l’école ont fortement évolué, de même que le rapport au savoir et à l’autorité, ce qui modifie complètement la place de l’enseignement.

Ce que Philippe Meirieu illustre ainsi : « Dans l’ensemble, les élèves ne sont pas violents ou agressifs, mais ils ne tiennent pas en place. Le professeur doit passer son temps à tenter de construire ou de rétablir un cadre structurant. Il est souvent acculé à pratiquer une « pédagogie de garçon de café », courant de l’un à l’autre pour répéter individuellement une consigne pourtant donnée collectivement, calmant les uns, remettant les autres au travail. Il est vampirisé par une demande permanente d’interlocution individuée. Il s’épuise à faire baisser la tension pour obtenir l’attention. Dans le monde du zapping et de la communication « en temps réel », avec une surenchère permanente des effets qui sollicite la réaction pulsionnelle immédiate, il devient de plus en plus difficile de « faire l’école ». ».

Blog239_Dessin5On sent le vécu dans ce témoignage, et nul doute que bien des enseignants se reconnaîtront dans cette description…

L.V. LutinVertPetit

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Une Réponse to “Philippe Meirieu : constats amers d’un pédagogue engagé…”

  1. Gité Says:

    L’école, de la maternelle à l’université, est une institution très exposée au regard de la société avec laquelle elle entretient des rapports rarement apaisés. Il serait temps de dépasser la thématique scolaire des médias qui se complaisent à ramener constamment sur le devant de la scène, année après année, les mêmes sujets censés intéresser leur public. Ces sujets, quand ils ne relèvent pas d’un pur marronnier (la rentrée scolaire, les épreuves du baccalauréat) constituent un réel obstacle pour accéder au cœur du métier d’enseignant. Or c’est bien là qu’apparaissent et se nouent les vrais problèmes d’une société qui ne sait comment les résoudre par elle-même.
    Mais qui se soucie d’interroger ce lieu fragile, incertain et vital qu’est la classe aujourd’hui ? Alors, comme ferait l’autruche, on préfère « surcharger la mule » et confier à l’école et donc à ses agents de nouvelles tâches, et en particulier à chaque accroc relevant du vivre ensemble. On s’inquiétera alors de l’échec de sa mission de transmission des valeurs républicaines. A cet égard il serait opportun de se demander pourquoi les enseignants sont si démunis. Est-ce intrinsèque à une profession qui cherche ses marques ou est-ce la conséquence de l’accumulation d’attentes qui viennent désorganiser le spectre déjà impressionnant des tâches confiées à l’école ?
    Il est devenu difficile de prendre de la hauteur quant aux questions relatives à l’école. Elle est devenue l’exutoire de nombreuses attentes. Les unes réalistes, d’autres non réalistes voire fantasmatiques. D’où la question : l’école peut-elle tout faire ?
    L’analyse d’éminents spécialistes sur ces questions comme le sont Philippe Meirieu et Marcel Gauchet est tout à fait salutaire et souhaitable, mais qui, dans la société civile, est-il prêt à s’en emparer de manière à travailler collectivement aujourd’hui dans le sens d’une vision moins utilitariste et véritablement libératrice de l’école dans son ensemble ? J’y inscrirai aussi la nécessité pour le citoyen de développer un esprit critique plus incisif face aux propositions politiques sur l’école, lesquelles utilisent un argumentaire alléchant qui vise d’abord à réduire les coûts au préjudice de la qualité du rapport au savoir qu’il s’agit précisément de développer. Le rôle de l’école est aujourd’hui bien mal pensé et le mouvement actuel de grignotage d’une école prise en charge par des acteurs privés n’est qu’un miroir aux alouettes. Tout cela témoigne d’un abandon dramatique d’une institution devenue un bateau ivre. A quand le sursaut ?
    Gité

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