Rejets en mer des effluents d’Alteo : l’enquête est ouverte !

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Usine d'alumine Alteo à Gardanne

Usine d’alumine Alteo à Gardanne

Dans le Parc national des Calanques, le feuilleton des rejets en pleine mer des déchets d’exploitation de l‘usine d’alumine Alteo (ex Péchiney) basée à Gardanne se poursuit… Nous avons déjà évoqué ici comment cette usine, qui produit depuis 1894 de l’alumine à partir de bauxite (initialement extraite en Provence et désormais importée de Guinée), rejette dans la baie de Cassis depuis maintenant 50 ans ses déchets d’exploitation, les fameuses boues rouges, un cocktail peu ragoûtant fortement concentré en soude, et riche en fer bien sûr (qui lui donne cette belle coloration éclatante), mais aussi en aluminium, titane, chrome, cadmium, mercure, arsenic, etc.

Jusqu’à présent, ces boues rouges sont directement déversées en mer sans le moindre traitement, par l’intermédiaire d’une immense conduite de 47 km (dont 33 km en souterrain) qui court de Gardanne jusqu’à la calanque de Port-Miou à Cassis en traversant la commune de Carnoux. Les déchets se déversent ensuite dans un puits et sont alors conduits au large par une autre conduite de 7 km posée au fond de la mer jusqu’au canyon de la Cassidaigne où ils sont tout simplement rejetés dans l’eau, à 320 de profondeur, en plein cœur marin du Parc national des Calanques.

Emprise observée des dépôts de boues rouges en mer selon Alteo (en vert : limite des périmètres des parcs nationaux des Calanques et de Port-Cros)

Emprise observée des dépôts de boues rouges en mer selon Alteo (en vert : limite des périmètres des parcs nationaux des Calanques et de Port-Cros)

Depuis 1966, date de mise en service de la canalisation, personne ne sait exactement quelle quantité de boues rouges ont ainsi été déversées en pleine mer, dans ce canyon qui est considéré comme une des deux zones de la façade méditerranéenne française les plus riches en matière de biodiversité marine. Si l’on en croit les chiffres diffusés par l’industriel, les flux annuels de rejets approchaient les 900 000 t de résidu solide dans les années 1970 et ce sont au minimum 20 à 30 millions de tonnes de matériaux pollués qui ont ainsi été déversés au fond de la mer. Cette masse énorme de sédiments instables s’est étalée et on la retrouve désormais jusqu’au large de Fos-sur-Mer à l’ouest, en face de Hyères à l’est. Les jours de mistral, les sédiments remontent en surface et on les retrouve en suspension à faible profondeur, ce qui contribue à leur dispersion. Les pêcheurs de Cassis quant à eux constatent que la profondeur à laquelle leurs filets raclent les boues rouges est de plus en plus faible, ce qui confirme que la fosse abyssale se remplit…

Quantité de boues rouges rejetées annuellement en mer depuis 1966 selon Alteo (fraction solide)

Quantité de boues rouges rejetées annuellement en mer depuis 1966 selon Alteo (fraction solide)

Soumis à un contrôle de plus en plus strict de la part des services de l’État avec la mise en place d’un comité scientifique de suivi à partir de 1997, ces volumes de rejet ont peu à peu diminué et sont passés pour la première fois en 2004 sous la barre des 300 000 t/an après avoir flirté plusieurs années de suite au dessus des seuils autorisés qui avaient progressivement été abaissés. Actuellement, le flux maximum des rejets est estimé par Altéo à 270 m3/h, ce qui représente un flux annuel moyen de l’ordre de 1,5 millions de m3 rejeté en mer. La concentration du matériau étant évaluée à 120 mg/l, cela représente donc 180 000 t de résidu solide déversé annuellement, à peine moins que le seuil désormais autorisé.

Il faut dire que la France a ratifié en 1978 la convention de Barcelone destinée à protéger la mer Méditerranée contre les pollutions de toutes sortes. En application de cet engagement international, un arrêté préfectoral a été pris le 1er juillet 1996 au terme duquel il est imposé à Péchiney (alors exploitant du site) l’arrêt total des rejets de boues rouges en mer au delà du 31 décembre 2015.

Filtre-presse installé sur le site de l'usine Alteo à Gardanne

Filtre-presse installé sur le site de l’usine Alteo à Gardanne

Depuis, l’industriel joue la montre. Il a fallu attendre 2007 pour que le site s’équipe d’un premier filtre-presse permettant de déshydrater partiellement les boues rouges pour les transformer en une matière potentiellement valorisable sous le nom commercial de Bauxaline. En 2012, selon Le Monde, le député local a même fait passer un amendement spécifique pour consentir à l’industriel une ristourne substantielle sur sa redevance pour rejet d’eau polluée dans le milieu naturel, lui permettant ainsi d’économiser plus de 10 millions d’euros sur sa facture 2014. Malgré le manque à gagner ainsi consenti par la collectivité, l’Agence de l’Eau, toujours bon prince vis-à-vis des plus gros pollueurs, a même ajouté une aide supplémentaire de 15 millions d’euros pour aider Alteo à s’équiper de deux filtres-presses supplémentaires. Le troisième de ces filtres-presses, prévu sur le site de stockage de Mange-Garri, n’est pourtant toujours pas opérationnel, à quelques mois seulement de l’échéance fixée il y a plus de 20 ans, et l’industriel reconnaît n’avoir même pas de budget dédié à la recherche pour tenter de trouver des débouchés à sa Bauxaline, ce qui est révélateur !

Quelle stratégie alors pour la gestion de ces volumes énormes de déchets après 2015 ? Pour Alteo, les choses sont simples : après étude des différentes alternatives possibles, la meilleure solution est aussi la plus économique et elle consiste à rejeter à la mer la totalité de ses eaux polluées après en avoir extrait grâce à ses filtres-presses la majeure partie des résidus solides en espérant pouvoir un jour les valoriser. La concentration des eaux de rejets serait ainsi ramenée à 35 mg/l au lieu des 120 g/l actuels, mais les volumes annuels resteraient comparables. Des traitements complémentaires de ces eaux polluées pour les rendre conformes aux normes environnementales avant rejet en milieu naturel seraient envisageables, mais l’industriel considère que ce serait un surcoût inutile : pourquoi payer pour épurer cette eau alors qu’on peut la rejeter directement en mer en l’état, sans que personne n’y trouve à redire ?

Le seul hic de cette méthode, désarmante de simplicité, est que l’eau rejetée reste un déchet industriel. Il respecte certes la teneur maximale autorisée pour les matières en suspension, mais il déroge aux normes environnementales pour plusieurs paramètres dont le pH (à cause de la concentration énorme en soude résiduelle) mais aussi certains métaux dont le fer, l’aluminium et l’arsenic, excusez du peu !

Formation d'hydrotalcite en mer (extrait de l'étude d'impact Alteo)

Formation d’hydrotalcite en mer (extrait de l’étude d’impact Alteo)

Aux yeux de l’industriel, tout ceci n’est pas très grave car la mer est vaste ce qui permet d’équilibre la teneur en soude par dilution et que, justement, en présence d’eau de mer, son effluent liquide forme un précipité stable d’hydrotalcite jugé relativement inerte qui se dépose au fond en emprisonnant tous les métaux lourds considérés comme indésirables. La nature est vraiment bien faite et il serait déraisonnable de se priver de son concours en engageant des frais inconsidérés de traitement de ces eaux industrielles avant rejet en mer.

Circulez, il n’y a rien à voir. D’ailleurs, comme cela avait déjà été évoqué ici, le conseil d’administration du Parc national des Calanques, a déjà donné son feu vert en septembre 2014 pour qu’Alteo puisse poursuivre ainsi pendant au moins 30 ans ses rejets en mer via les installations existantes. Certes, la ministre de l’écologie, Ségolène Royal, a bien toussé un peu en apprenant la nouvelle et elle a confié au BRGM, à l’IFREMER et à l’ANSES des investigations complémentaires pour essayer d’en savoir davantage.

Du coup, l’enquête publique qui aurait dû être lancée en avril a été annulée en catastrophe par le Préfet, le temps que les esprits se calment, que la torpeur estivale s’installe et qu’Alteo adapte sa stratégie de communication. Et voilà donc que la fameuse enquête publique est relancée, par un nouvel arrêté préfectoral pris le 15 juillet, pour une durée de 40 jours à partir du 17 août, jusqu’au 25 septembre donc.

Blog184_PhPanneauCette enquête qui est désormais en cours concerne 27 communes dont celle de Carnoux où le commissaire enquêteur a prévu de tenir deux permanence le jeudi 27 août matin et le mercredi 16 septembre après-midi. Ne cherchez-pas l’avis officiel annonçant cette enquête publique sur la commune, sauf si vous avez un goût particulier pour les jeux de piste : comme l’arrêté annulant la précédente enquête, il a été soigneusement dissimulé sur le support d’un panneau publicitaire à un endroit où normalement personne n’est en mesure de le repérer. Même le site officiel de la commune ne l’évoque pas…

L’enjeu est pourtant de taille et plusieurs associations de protection de l’environnement viennent de lancer une pétition pour protester contre ces méthodes quelque peu cavalières… Reste à voir si leurs craintes trouveront un écho auprès de la population et si les habitants de Carnoux, Cassis et La Ciotat, les premiers concernés, feront ou non l’effort de consulter les documents accessibles sur le site de la Préfecture et d’émettre un avis sur ce sujet qui touche à notre environnement proche. C’est le principe des enquêtes publiques : ceux qui s’expriment ne sont pas toujours sûrs d’être entendus mais qui ne dit mot consent !

L.V.  LutinVertPetit

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4 Réponses to “Rejets en mer des effluents d’Alteo : l’enquête est ouverte !”

  1. Enquête publique sur les rejets d’Alteo : c’est le moment de s’exprimer ! | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] le 17 août 2015, l’enquête publique est ouverte qui va permettre de recueillir les avis du public avant que ne soit prise la décision […]

  2. A Cassis, on rejoue Arsenic et vieilles querelles… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] opposition est bizarrement passée inaperçue des commissaires enquêteurs en charge de l’enquête publique qui s’est déroulée l’été dernier dans une grande […]

  3. Land Art à Carnoux-en-Provence | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] informer les riverains des canalisations sur l’installation des bornes oranges, l’entreprise Alteo leur a adressé en août 2016 un courrier nominatif émanant du responsable Santé, Sécurité […]

  4. Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] avec les engagements de la France pour la protection de la Méditerranée et les nombreuses études alarmistes démontrant l’impact des rejets sur le milieu naturel et la santé […]

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