Jean Tirole, un prix Nobel qui fait des gâches…

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Jean Tirole et son épouse à leur domicile le 17 octobre 2014 (photo publiée par Paris Match © Thierry Esch)

Jean Tirole et son épouse à leur domicile le 17 octobre 2014 (photo publiée par Paris Match © Thierry Esch)

Chacun a encore en tête les paroles fortes de Jean Tirole, lauréat du Prix Nobel d’économie en 2014, affirmant alors à Paris Match : « les scientifiques ne font pas leur métier pour de l’argent ». Tant de désintéressement de la part d’un économiste aussi distingué et mondialement reconnu, fleuron du système universitaire à la française, faut chaud au cœur !

En lui attribuant en octobre 2014 le « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel », désigné habituellement sous le terme de Prix Nobel d’économie, l‘Académie royale des sciences de Suède avait souligné que ses travaux sur le pouvoir du marché et de la réglementation faisaient de l’économiste français « l’un des économistes les plus influents de notre temps ». Une belle reconnaissance donc pour ce polytechnicien français de 63 ans, ingénieur général des ponts, des eaux et des forêts, et titulaire d’un doctorat obtenu au Massachusetts Institute of Technology (MIT) sous la direction d’Eric Maskin, un autre prix Nobel d’économie...

Plutôt d’inspiration libérale, cet économiste a pourtant été distingué pour ses recherches sur le rôle des oligopoles et la nécessité de les contrôler davantage. Entre la situation classique de monopole et celle du marché parfait où règle la « concurrence libre et non faussée » si chère à nos dirigeants européens, on constate en effet de plus en plus une concentration des activités entre un tout petit nombre d’acteurs qui s’entendent comme larrons en foire au détriment du consommateur citoyen.

Jean Tirole recevant le prix Nobel d'économie

Jean Tirole recevant le prix Nobel d’économie

Les travaux menés par Jean Tirole dans les années 1980-90 se sont notamment intéressés aux contrats passés avec le secteur privé lorsque les États ont ouvert aux acteurs privés certains de leurs monopoles publics tels que les chemins de fer, les autoroutes, l’eau, la poste ou les télécommunications, voire les services d’éducation et de santé. Il lui est ainsi apparu que les autorités chargées de la régulation et du contrôle de ces contrats avaient énormément de mal à jouer un véritable rôle, souvent faute d’informations précises sur la réalité de ces marchés, et que les risques de collusion étaient avérés. Une position qui appelle donc clairement à davantage de régulation des acteurs économiques privés par le pouvoir collectif et à un renforcement de ce dernier.

Il a beaucoup écrit également sur la crise financière depuis 2008 et sur la nécessité de mieux réguler les excès de la finance internationale et du système bancaire. Il ne fait pas non plus mystère de son appréhension face au changement climatique global qui lui apparaît comme une menace majeure face à laquelle nos responsables politiques font preuve d’une désinvolture coupable. Il a ainsi cosigné en juin dernier avec une quarantaine d’économistes un « appel pour un accord climatique ambitieux et crédible » lors du sommet de Paris de décembre 2015, dans lequel est préconisée notamment la mise en place d’une tarification mondiale du carbone.

Banderole déployée sur la façade du Capitole par la mairie de Toulouse en l'honneur de JeanTirole

Banderole déployée sur la façade du Capitole par la mairie de Toulouse en l’honneur de JeanTirole

Jean Tirole s’est aussi exprimé à plusieurs reprises en faveur d’une fusion des trop nombreux contrats de travail (il existerait actuellement 15 sortes de CDD différents!) pour simplifier le paysage et tenter d’inciter les entreprises françaises à embaucher davantage. Préoccupé par la grande difficulté des jeunes à s’insérer dans le monde du travail, il préconise un contrat de travail unique qui permet aux salariés d’acquérir progressivement des droits supplémentaires en fonction de leur ancienneté et a proposé en 2003 d’instaurer une taxe sur les licenciements afin de responsabiliser davantage les entreprises quant à leur rôle social.

Certains lui reprochent de faire preuve d’un libéralisme excessif en se montrant globalement favorable à une privatisation des services publics sous couvert d’une régulation adaptée, mais il se montre très prudent quant à ses idées politiques qu’il refuse d’afficher ouvertement, se réfugiant derrière le masque du scientifique objectif qui travail sans idéologie ni préjugé. Et pourtant, cet « honnête homme » qui se veut aussi mesuré qu’indépendant, ne semble pas aussi désintéressé qu’il voudrait le faire croire…

Blog210_PhTSECelui que ses pairs qualifient, selon Le Monde, d’ « entrepreneur en recherche » a fondé, en 2007, la Toulouse School of Economics, un nom ronflant, de nature à heurter certaines oreilles occitanes délicates mais qui affiche sans complexe son ambition internationale d’inspiration américaine. Outre le patronyme, cet établissement, qui a absorbé en 2011 la faculté de sciences économiques de Toulouse, présente en effet une particularité très spécifique dans le paysage universitaire français.

Il s’agit ni plus ni moins que d’une fondation de droit privé regroupant des établissements publics, dont les membres fondateurs sont l’Université Toulouse 1 Capitole, l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), le CNRS et l’INRA (Institut national de la recherche agronomique), mais dont une bonne partie des financements est apportée par des entreprises privées. Ce statut très particulier lui permet en tout cas de déroger aux règles traditionnelles de la gestion publique des universités et centres de recherche. On se doute qu’une telle création n’a pu que susciter des polémiques dans les milieux universitaires quant à son statut dérogatoire, à son mode de financement et aux critères de sélection appliqués pour son recrutement. D’ailleurs, 50 % des étudiants et 30 % des enseignants viennent de l’étranger, ce qui n’a rien d’étonnant dans un établissement où les cours sont prodigués en anglais.

Mais on apprend de surcroît, via une enquête publiée dans Marianne le 2 juillet 2015 par le journaliste Frédéric Dessort, que notre prix Nobel d’économie national, est aussi un homme d’affaire avisé qui n’hésite pas à faire des gâches pour arrondir ses fins de mois de fonctionnaire d’État. Selon ces investigations, Jean Tirole a en effet créé avec son épouse en 1994 une société civile intitulée Tirole Economie dont le seul objet semble être de percevoir les rémunérations complémentaires qu’il reçoit en dehors de ses activités. Les montants en cause ne sont pas totalement négligeables puisqu’ils ont permis au couple Tirole de se verser 319 000 € de dividendes sur la seule période 2005-2010…

 (AP Photo/Fred Scheiber)

(AP Photo/Fred Scheiber)

En réalité, cette société civile sert principalement à facturer les services rendus par notre grand économiste via l’Institut d’économie industrielle (Idei) dont il est directeur scientifique depuis 1992. Cette structure associative, à la fois centre de recherche et cabinet de conseil, fait l’interface entre les grandes entreprises privées et trois laboratoires publics toulousains dont le GREMAQ auquel est rattaché Jean Tirole. Les contrats passés avec certaines multinationales via cette association sont ainsi facturés par les chercheurs via leur propre société civile dont ils sont généralement actionnaire principal, laissant la gérance à un homme de paille (en l’occurrence ici la propre fille de Jean Tirole).

Rappelons au passage que la loi Le Pors qui régit la fonction publique encadre très précisément le cumul d’activité et prescrit notamment que « […] les agents de l’État […] doivent consacrer l’intégralité de leur activité professionnelle aux tâches qui leur sont confiées dans l’administration qui les emploie ». Un principe logique qui oblige en principe un fonctionnaire à se concentrer sur les fonctions pour lesquelles il est payé… Le fait de cumuler cette responsabilité de directeur scientifique de l’Idei avec ses autres fonctions ne semble pas tout à fait entrer dans le cadre légal car cette structure associative dont le budget atteignait 3,5 M€ en 2011 n’a rien d’une « association de quartier » ou « à caractère social et philanthropique » pour laquelle la loi accepte de faire exception…

Le journaliste de Marianne s’interroge d’ailleurs sur le caractère licite de telles activités lucratives parallèles qui pourraient relever de la prise illégale d’intérêt. Une infraction que le Code pénal définit par « le fait, par une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée d’une mission de service public ou par une personne investie d’un mandat électif public, de prendre, recevoir ou conserver, directement ou indirectement, un intérêt quelconque dans une entreprise ou dans une opération dont elle a, au moment de l’acte, en tout ou partie, la charge d’assurer la surveillance, l’administration, la liquidation ou le paiement » et qui est puni de cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de 500 000 €.

Espérons que notre brillant économiste national, président de la Toulouse School of Economics, professeur invité au MIT, directeur d’études à l’EHESS, membre de l’Académie des sciences morales et politique ainsi que du Conseil d’analyse économique, apprenne à résister aux sirènes de l’enrichissement personnel et se recentre à l’avenir sur les responsabilités qui lui ont été confiées et qui devraient largement l’occuper à temps complet !

L.V. LutinVertPetit

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