Rejet des boues rouges à Cassis : entre chantage et séduction…

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C’est le préfet Michel Cadot qui l’a annoncé le 3 juillet dernier aux journalistes de La Provence : la fameuse enquête publique destinée à permettre le prolongement des rejets en mer des résidus de fabrication de l’alumine par l’usine Alteo de Gardanne, va finalement avoir lieu cet été. Elle se déroulera du 17 août au 25 septembre, en pleine période estivale, dans 27 communes dont celle de Carnoux-en-Provence. Parions qu’elle ne devrait pas susciter une grande mobilisation alors qu’est toujours affiché sur notre commune, et dans la plus grande discrétion, l’avis indiquant que l’enquête initialement prévue a été annulée. Rares sont ceux qui comprennent encore quelque chose à ce feuilleton abracadabrantesque !

Blog206_PhGardanneAncienneQuelques rappels donc pour bien saisir toute la saveur de ce nouveau rebondissement… Et tout d’abord, qui est ce fameux Alteo qui détient désormais l’usine d’alumine de Gardanne, laquelle a été construite en 1893 comme nous l’avions rappelé ici ? Longtemps propriété de Péchiney, l’activité locale de fabrication d’alumine a été ensuite rachetée successivement par Alcan puis Rio Tinto (un groupe minier anglo-australien) et finalement, depuis le 1er août 2012, par le fonds d’investissement HIG European Capital Partners, qui a donc regroupé sous ce nom d’Alteo, plusieurs sites de production d’alumine (dont deux autres usines en France), l’alumine étant un produit à haute valeur ajouté issu de la transformation de la bauxite et destiné notamment à la fabrication de céramiques, matériaux réfractaires, abrasifs et verres spéciaux pour les smartphones et téléviseurs plats. Un nouvel exemple en tout cas du démantèlement en cours par des fonds d’investissement anglo-saxons de fleurons historiques de notre industrie nationale.

Vue aérienne du site Alteo à Gardanne

Vue aérienne du site Alteo à Gardanne

Le procédé Bayer de fabrication d’alumine calcinée à partir du minerai de bauxite est grosso modo toujours le même depuis la fin du XIXème siècle, lorsqu’il a été mis en œuvre pour la première fois sur ce site de Gardanne, même si le minerai utilisé ne vient plus des mines varoises mais est désormais importé par bateau depuis la Guinée, à raison de 300 000 tonnes par an qui transitent par le port de Marseille.

Les résidus de traitement, les fameuses boues rouges, riches en métaux lourds et très alcalines mais aussi (selon une étude de la CRIIRAD) faiblement radioactives sur fait de la présence d’uranium et de thorium, ont été longtemps stockées sur différents sites puis, à partir de 1966, purement et simplement rejetées en mer via une canalisation de 47 km qui débouche dans le canyon de la Cassidaigne au large de Cassis.

Blog206_PhBauxalineOr la convention de Barcelone impose l’arrêt de ces déversements en milieu marin (a fortiori dans un Parc national !) au plus tard le 31 décembre 2015. Ces résidus sont désormais partiellement transformés en bauxaline grâce à des filtres-presses et stockés sur le site de Mange-Gari, dont les défauts de sécurisation et les fuites ont déjà été évoqués ici. Mais cette valorisation partielle des résidus se traduit par la production de quantités importantes d’effluents liquides qu’il faut évacuer. C’est pourquoi Alteo a demandé en mai 2014 une nouvelle autorisation pour rejeter en mer des résidus liquides qui dépassent allègrement les seuils admis, tandis que la société Aluminium Péchiney, toujours propriétaire de la fameuse canalisation, sollicitait pour sa part le renouvellement de la concession d’utilisation du domaine public maritime pour ses activités de rejet. De ce côté, les décisions contradictoires se succèdent et il devient difficile d’y voir clair.

Blog206_PhCalanquesEn septembre 2014, comme nous l’avions déjà évoqué ici, c’est le conseil d’administration du Parc national des Calanques qui, contre toute attente, donnait un avis favorable pour prolonger de 30 ans les rejets en mer via l’émissaire de la Cassidaigne, en plein cœur marin du Parc. Mais les réactions offusquées de la ministre de l’environnement, Ségolène Royal, avaient obligé Didier Réault, président du Parc des Calanques, à calmer un peu ses ardeurs. Des études complémentaires commandées au BRGM et à l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) avaient en effet mis en évidence que ces rejets pouvaient avoir un impact négatif sur la santé humaine du fait des contaminations possibles de certaines espèces pêchées.

C’est la raison pour laquelle l’enquête publique prévue à partir du 20 avril 2015 a dû être reportée malgré les protestations énergiques d’Alteo, relayées par plusieurs élus locaux qui se lamentent sur le risque de délocalisation des 400 employés du site de Gardanne. Une nouvelle campagne de prélèvement a donc été réalisée par l’IFREMER pour essayer de mieux caractériser l’impact potentiel de ces effluents sur la faune marine et c’est sur cette base que l’enquête publique va être relancée, sans qu’on en sache bien davantage sur la réalité de cet impact environnemental.

Force est en tout cas de constater que l’industriel est sorti de sa réserve et vient de changer de stratégie de communication. Ayant constaté que l’intimidation et le chantage à l’emploi n’avaient manifestement pas suffi à lever toutes les réticences, ils viennent de se livrer à une véritable offensive de charme auprès des journalistes de La Provence qui s’est plié très complaisamment à l’exercice en publiant 2 pages entières à la louange du site dans son édition du 9 juillet 2015.

Un extrait de La Provence du 9 juillet 2015

Un extrait de La Provence du 9 juillet 2015

On y apprend ainsi que les dirigeants d’Alteo avaient déjà tenté de convaincre Ségolène Royal en octobre dernier en lui apportant un échantillon des fameux effluents qu’ils souhaitent rejeter en mer, histoire de persuader la ministre de leur parfaite innocuité. Mais cette dernière ne s’est pas démontée et leur a proposé de boire la fiole en question : le PDG d’Alteo n’ayant pas osé s’y résoudre, cela limite quelque peu la force de son argumentation… Il faut dire que, même en faisant abstraction de tous les métaux lourds qu’ils contiennent, la teneur en soude de ces effluents ne les rend guère appétissants !

Michel Cadot, ex-préfet des Bouches-du-Rhône

Michel Cadot, ex-préfet des Bouches-du-Rhône

L’enquête publique qui débutera en août et qui prévoit une réunion publique sur Gardanne risque d’être déterminante pour l’avenir de ce dossier où coups bas et arrières pensées de toute sorte ne manqueront certainement pas, surtout dans le contexte politique actuel qui a vu l’invalidation des dernières élections municipales à Gardanne avec un deuxième tour qui s’annonce plutôt serré selon La Provence ! C’est finalement le préfet qui tranchera, au vu du rapport de la commission d’enquête publique et après avis du CODERST (Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques) et du CSPRT (Conseil supérieur de la prévention des risques technologiques). On ne peut que lui souhaiter bon courage car la décision risque d’être difficile à prendre, d’autant que le préfet en question ne sera pas Michel Cadot, qui vient d’être nommé préfet de police à Paris ce 8 juillet, mais son successeur : un beau cadeau empoisonné en perspective…

L.V. LutinVertPetit

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9 Réponses to “Rejet des boues rouges à Cassis : entre chantage et séduction…”

  1. Rejets en mer des effluents d’Alteo : l’enquête est ouverte ! | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] et qu’Alteo adapte sa stratégie de communication. Et voilà donc que la fameuse enquête publique est relancée, par un nouvel arrêté préfectoral pris le 15 juillet, pour une durée de 40 jours […]

  2. Enquête publique sur les rejets d’Alteo : c’est le moment de s’exprimer ! | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] sur un site dont les jours sont probablement comptés, se contente de jouer la carte classique du chantage à l’emploi, il n’est pas étonnant que la mobilisation s’organise peu à peu. […]

  3. Bientôt une conférence sur les rivières souterraines de Cassis | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] et alors que se déroule l’enquête publique en vue d’une prolongation éventuelle des rejets d’effluents toxiques d’Altéo au large de Cassis, le Cercle Progressiste Carnussien […]

  4. Rejets d’Alteo à Cassis : la fuite en avant ? | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] feuilleton des boues rouges de Gardanne, déchets issus de la transformation de la bauxite en alumine dans […]

  5. Rejets d’Alteo : une potion amère pour Ségolène Royal… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] tous ceux qui se sont penchés un tant soit peu sur les arcanes de ce dossier, il semble en effet incontestable que la composition des effluents liquides que l’industriel […]

  6. A Cassis, on rejoue Arsenic et vieilles querelles… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] préfet de passer outre et d’accorder le précieux sésame à l’industriel, sur fond de chantage à l’emploi comme en 1966 lors de l’installation de la conduite de rejet. Mais les […]

  7. Le Brésil aussi a ses boues rouges… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] résidus de fabrication de l’alumine à partir de l’usine de Gardanne, et même si les résidus liquides qui sont désormais rejetés dans le Parc national des Calanques ne sont plus aussi riches […]

  8. Encore un traitement de faveur pour Alteo ! | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] de dégonfler la facture pour le site industriel provençal passé entre temps dans les mains du propriétaire actuel, le fonds d’investissement HIG European Capital […]

  9. Gardanne valorise ses friches minières | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] rouges dans les années 1960 et qui défraie toujours la chronique sous son nouveau nom d’Alteo. Après la deuxième guerre mondiale, enfin, est édifiée la centrale thermique de Meyreuil, […]

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