Fralib à Gemenos : la renaissance !

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Il est des sites industriels menacés de fermeture où les luttes sociales ont tellement défrayé la chronique que chacun les garde en tête, longtemps après que les caméras et les micros des médias s’en soient définitivement détournés. Continental dans l’Oise, Arcelor-Mittal à Florange, Lejaby à Bourg-en-Bresse, Moulinex à Alençon ou, plus près de chez nous, Nestlé à Saint-Menet, autant de jalons dont nous avons écouté jour après jour les revendications des syndicats, les provocations ou le silence des dirigeants patronaux, et les cris de détresse des employés désemparés, parfois acculés à des actes de désespoir pour essayer de se faire entendre.

Rares sont néanmoins les sites qui, comme Lip à Besançon dans les années 1970, ont connu un épilogue heureux avec la reprise de l’activité par les salariés eux-mêmes sous forme de coopérative ouvrière. Fralib, à Gemenos, s’inscrit dans cette tradition et vient d’annoncer sa renaissance après quatre années de lutte !

Des années d'occupation de l'usine, ponctuées de manifestations...

Des années d’occupation de l’usine, ponctuées de manifestations…

Petit retour en arrière pour rappeler l’histoire de cette entreprise, issue d’une société d’importation de thé, créée en 1892 à Marseille par les frères Digonnet. Devenue Société des Thés de l’Éléphant à partir de 1927, elle est rachetée par le puissant groupe anglo-néerlandais Unilever en 1975. Deux ans plus tard, la marque Éléphant est intégrée à la société Fralib (Française d’Alimentation et de Boissons), une filiale d’Unilever qui regroupe également la société Lipton et qui deviendra en 2001 Unilever Bestfoods après l’absorption, entre autres, d’Astra Calvé et d’Amora Maille : un joyeux mélange d’infusion et de moutarde dont l’industrie agro-alimentaire a le secret…

Depuis la fermeture de l’usine du Havre en 1998, l’essentiel de la production du thé et des infusions se fait à l’usine Fralib de Gemenos. Mais le 28 septembre 2010, mondialisation et recherche de la rentabilité obligent, Unilever annonce son projet de fermeture de l’usine de Gemenos et le transfert de sa production en Pologne. C’est le début d’une longue lutte syndicale avec occupation des locaux par ses 182 employés. Le combat durera 3 ans et demi, et par trois fois le plan social concocté par la direction d’Unilever sera annulé par la Justice. Un sérieux encouragement pour les salariés qui restent persuadés que l’activité est viable et mérite d’être poursuivie.

L'éléphant, mascotte des salariés de Fralib, ici à Marseille en octobre 2012

L’éléphant, mascotte des salariés de Fralib, ici à Marseille en octobre 2012

Un accord est finalement signé le 26 mai 2014 avec Unilever qui conserve la marque Éléphant dont elle ne voulait pas se défaire (confirmant ainsi qu’un nom commercial a, aux yeux d’une multinationale de l’agro-alimentaire, infiniment plus de valeur que le savoir faire professionnel de ses employés…) mais qui accepte de céder ses machines pour 1 euro symbolique. Dans sa grande mansuétude et pour se débarrasser de ce dossier gênant, elle accorde même une aide de 19,3 millions d’euros pour le financement de la nouvelle SCOOP (société coopérative de production) baptisée ScopTi (Société coopérative provençale des thés et infusions).

Les 76 salariés encore mobilisés reçoivent chacun une prime de 100 000 euros et 57 d’entre eux choisissent de la réinvestir dans la nouvelle coopérative. Les locaux ont été préemptés par la Communauté urbaine de Marseille pour que le site puisse continuer à les exploiter et Unilever finance la modernisation de la chaîne de production ainsi que des formations, une étude de marché et la création d’une nouvelle marque, le reste de l’enveloppe étant remis sous forme d’une avance de trésorerie pour permettre le redémarrage. Une belle victoire donc pour les salariés de Fralib, largement saluée dans la presse, dont Libération qui titre sur « le temps des reprises »…

Un an plus tard, le 26 mai 2015 à 13h36, les nouveaux coopérateurs de ScopTi viennent de dévoiler aux médias leur nouvelle marque : « 1336 », en référence au nombre de jours de grève avec occupation du site qu’ils ont dû mener pour faire plier le géant de l’agro-alimentaire… Les 7 premiers contrats de travail ont été signés le 11 mai et 22 autres sont prévus d’ici l’été pour relancer la production. C’est l’ancien délégué syndical CGT, Gérard Cazorla, qui est le nouveau président de la SCOOP : tout un symbole ! Un autre ancien délégué CFE-CGC, désormais retraité, présidera lui l’association Force et bon thé dont l’objet sera de soutenir et de faire connaître la coopérative. Montant de la cotisation annuelle pour adhérer à l’association  : 13,36 €, évidemment…

Annonce de la nouvelle marque 1336 à Gémenos le 26 mai 2015

Annonce de la nouvelle marque 1336 à Gémenos le 26 mai 2015

ScopTi espère pouvoir procéder progressivement à d’autres embauches jusqu’à reprendre 51 des 57 coopérateurs mais préfère un démarrage prudent et a opté pour une fourchette de rémunération très resserrée (entre 1500 et 1900 euros en salaire net mensuel), bien éloignée des standards d’Unilever où les écarts de salaires allaient de 1 à 210…

Pour l’année 2015, l’usine se contentera d’ensacher 250 tonnes de menthe, camomille, tilleul et verveine, partiellement importées du Portugal et d’Algérie, pour un chiffre d’affaire évalué à 3,3 millions d’euros. On est bien loin des 6000 tonnes ensachées en 2010 par les 182 employés de Fralib alors sous pavillon Unilever et qui inondait toute l’Europe avec sa production à base d’arômes artificiels. La nouvelle marque 1336 au logo pastel et au slogan révolutionnaire (« éveille les consciences, réveille les papilles ») est plutôt destinée à la vente en grandes surfaces, tandis qu’une partie de la production, entièrement bio et pour l’essentiel issue de produits français (sauf pour le thé) sera commercialisée sous le nom de ScopTi (« engagé sur l’humain, engagé sur le goût »), dans les Biocoop. Dans l’immédiat, l’usine participe aussi à la production de marques distributeurs pour assurer sa rentabilité et vise un quart de ce marché très spécifique.

Nouvelle chaine de production chez ScopTi

Nouvelle chaine de production chez ScopTi

L’objectif est de monter en puissance pour atteindre l’équilibre financier fixé à 9,6 millions d’euros, soit une production d’environ 1000 tonnes a priori d’ici 2019. Mais pour cela, il faudrait relancer la filière de production locale de certaines plantes, largement mise à mal par des décennies de suprématie des arômes artificiels. Ainsi, selon Gérard Cazorla, « Il y a une vingtaine d’années, la production de tilleul des Baronnies se montait à 400 tonnes. Son déclin a commencé au milieu des années 80 quand Fralib a privilégié les arômes artificiels. Elle atteint aujourd’hui une dizaine de tonnes à peine ».

Au delà du simple redémarrage de l’usine de Gemenos, déjà certifiée Ecocert, le projet vise donc une relance des filières de production et de cueillette du tilleul de la Drôme plutôt que de faire venir ces feuilles de Chine où elles arrivent par bateau à Hambourg avant d’être conditionnées à Katowice en Pologne, moyennant un bilan carbone assez déplorable. Les feuilles de thé quant à elles, proviendront d’exploitations centenaires du Vietnam, en cours de certification biologique. D’autres sources d’approvisionnement sont aussi envisagées, en recherchant le meilleur équilibre possible entre qualité des produits, équité envers les producteur et coût final pour le consommateur : une équation difficile à résoudre et qui promet bien des discussions passionnés au sein des nouveaux coopérateurs de ScopTi !…

L.V. LutinVertPetit

 

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Une Réponse to “Fralib à Gemenos : la renaissance !”

  1. CheG Says:

    J’espère qu’un maximum de personne vont acheter tous les produits de 1336 et scop ti. Je sais pas comment faire mais il doit exister un moyen d’informer les réseaux solidaires et écolo en diffusant au plus large cet article et promouvoir la scoop.

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