Métropole Aix-Marseille : le dessous des cartes…

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PhCouvertureJBPrésident du Conseil de développement de la Communauté urbaine Marseille Provence Métropole (MPM) de 2008 à 2014, Jacques Boulesteix fait partie de ces acteurs locaux qui se sont fortement impliqués en faveur d’une structuration de l’aire métropolitaine marseillaise. Le livre qu’il vient de publier, aux éditions de l’Aube, constitue à ce titre un témoignage très instructif et passionnant des coulisses de cette pièce de théâtre aux accents pagnolesques qui se joue sous nos yeux depuis des années et qui devrait voir émerger enfin, au 1er janvier 2016 si les échéances sont respectées, la nouvelle métropole Aix-Marseille-Provence.

Intitulé très justement « Entre peur et raison », cet ouvrage analyse avec beaucoup de lucidité les forces antagonistes qui rendent si difficile la constitution de cette nouvelle métropole. Rien n’est binaire en matière de structuration d’un territoire aussi vaste et complexe que celui de la future métropole qui englobera 1,8 millions d’habitants répartis dans pas moins de 93 communes, et on conçoit bien que cela ne peut se faire en un jour. Pourtant, force est de constater que l’un des principaux freins à cette rationalisation de la gouvernance territoriale vient des élus locaux eux-mêmes, dont la frilosité et le conservatisme étriqué font peine.

Manifestation d'élus contre le projet de métropole (photo © R. Beurrier / Wostock/Press/Maxpp)

Manifestation d’élus contre le projet de métropole (photo © R. Beurrier / Wostock/Press/Maxpp)

De ce point de vue, le livre de Jacques Boulesteix est édifiant ! Les saillies qu’il a relevées dans la presse montrent à quel point les élus locaux ont recouru à l’outrance et à la caricature pour rejeter ce projet dont ils craignent avant tout une dépossession de leur pouvoir. L’astrophysicien, ancien directeur du pôle de compétitivité Optitec, s’est même fait historien pour exhumer, dans les archives, des discours du député d’Aix-en-Provence à l’Assemblée constituante de 1789, dont les propos à l’égard de Marseille, rappellent étrangement ceux que n’hésite pas à tenir la maire actuelle Maryse Joissains ! Il faut reconnaître aussi, comme l’analyse très bien Jacques Boulesteix, que certains des protagonistes, Jean-Claude Gaudin en tête, ont tout fait pour agiter le chiffon rouge sous le nez des adversaires de la Métropole, mettant d’abord en avant la nécessité d’une solidarité avec Marseille, plus pauvre que sa périphérie, alors qu’elle doit supporter les charges de sa fonction de ville centre…

Inversement, ce livre insiste sur le rôle clé qu’ont joué pour faire avancer ce dossier, et ceci depuis des années, les nombreux acteurs de la société civile, universitaires (le combat pour une université unique y est notamment rappelé avec force détails édifiants…), opérateurs économiques, ou simples citoyens regroupés en association ou comité de quartiers. Tous constatent les blocages persistants qui entravent les déplacements urbains et interurbains, le développement anarchique de l’urbanisation et des zones d’activité, l’absence de vision globale en matière de développement économique avec un terrible déficit d’emplois qualifiés, autant de handicaps majeurs pour un territoire qui ne manque pourtant pas d’atouts grâce notamment à ses installations portuaires et son emplacement privilégié, ses espaces naturels préservés et un dynamisme indéniable en matière de recherche-développement.

Un des enjeux de cette future métropole qui se dessine sous nos yeux, comme le rappelle le sociologue Jean Viard dans sa préface, sera de constituer enfin un cadre dans lequel chacun puisse trouver sa place, en gérant de manière intelligente et équilibrée les diversités culturelles et économiques qui caractérisent pour l’instant ce territoire où chacun à tendance à se replier sur soi. Le défi de la métropole sera de préserver ce souci légitime d’identité locale dans un espace plus ouvert, structuré de manière plus rationnelle, pour favoriser la vie quotidienne de chacun, à l’heure où le travail, les études, les loisirs se font rarement dans la commune où l’on réside, ce qui suppose une gestion du territoire sur une échelle plus adaptée.

Le préfet délégué en charge du projet métropolitain, Laurent Théry (photo © F. Moura)

Le préfet délégué en charge du projet métropolitain, Laurent Théry (photo © F. Moura)

Pour cela, tout reste encore à faire et ce livre identifie les différents obstacles qu’il faudra surmonter un à un. Certes, il se lit d’abord comme un témoignage, vu de l’intérieur, de toutes les étapes qui ont été nécessaires pour faire évoluer les esprits et finir par faire inscrire le projet de métropole dans la loi de modernisation de l’action publique territoriale promulguée le 27 janvier 2014. Une véritable saga même, avec une galerie d’acteurs locaux croqués avec gourmandise et dont on découvre au fil des pages le rôle qu’ils ont joué dans ce dossier conflictuel et controversé. Déclarations outrancières, manœuvres dilatoires, alliances contre-nature, retournement de veste, arguties juridiques et politique de la chaise vide, toute la panoplie a été largement utilisée et on suit avec délectation le récit des débats autour du projet de loi et ses rebondissements ultérieurs.

Première conférence métropolitaine au Silo le 21 décembre 2012 (photo © Aller-Retour)

Première conférence métropolitaine au Silo le 21 décembre 2012 (photo © Aller-Retour)

Car rien n’est encore fait et Jacques Boulesteix explique comment le même Jean-Claude Gaudin a usé de toute son expertise de vieux briscard de la politique pour d’abord faire adopter le projet de loi sur la métropole et ensuite venir le détricoter à l’occasion de la loi sur la nouvelle organisation territoriale de la République, encore en discussion. On arrive ainsi au paradoxe que la future métropole Aix-Marseille-Provence, non seulement verra le jour avec retard sur celles de Lyon, Nice, Lille, Bordeaux, Nantes, Grenoble, Toulouse, Strasbourg, Rennes ou Rouen, toutes opérationnelles depuis le 1er janvier 2015, mais de surcroît sera moins intégrée que ses consœurs puisque les six intercommunalités qui la constituent conserveront une part de leurs prérogatives en prenant le nom de « conseils de territoires », avec maintien des élus en place. La future métropole sera ainsi la seule à pouvoir faire son Plan local d’urbanisme (PLU) à l’échelle des anciennes intercommunalités, avec même une disposition permettant à une commune de s’opposer à ce PLU intercommunal s’il ne lui convient pas. Une victoire pour les élus locaux qui tiennent, pour des raisons électoralistes, à conserver ce pouvoir sur le droit du sol, mais un recul évident pour la cohérence de l’aménagement du territoire à l’échelle métropolitaine.

Il en est de même pour le mode de désignation des élus de la future métropole : Jacques Boulesteix plaide pour un mode d’élection au suffrage direct, garant de la responsabilisation des élus et rappelle au passage que trois-quart des Français seraient d’ailleurs favorables à une élection des présidents d’intercommunalités au suffrage direct, mais rien n’est encore réglé de ce point de vue, les élus restant de toute façon en place jusqu’en 2020…

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Quel avenir alors pour la future métropole ? Jacques Boulesteix appelle clairement de ses vœux une mise en place dynamique et ambitieuse au service de la population, dans un esprit de démocratie participative qui permet de mobiliser les intelligences et les bonnes volontés individuelles dans le sens de l’intérêt général. Mais il n’exclut pas non plus une métropole a minima, qui ne serait qu’une couche supplémentaire du millefeuille, n’apportant que complexité et immobilisme, ce qui conforterait nombre d’élus dans leur méfiance viscérale. Une chose est sûre, l’émergence de la métropole ne se fera pas du jour au lendemain. Ce ne sera pas le remède miraculeux à tous les maux du territoire ni, espérons-le, le monstre technocratique que redoutent (ou font mine de craindre) nombre d’élus locaux. Entre peur et raison, il reste un peu de place pour l’espoir…

L. V. LutinVert

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3 Réponses to “Métropole Aix-Marseille : le dessous des cartes…”

  1. Métropoles : où en est le projet du Grand Paris ? | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] et égoïstes, prêts à tout pour ne pas voir le pouvoir leur échapper. Il a donc fallu, comme à Marseille, concocter des règles spécifiques, inscrites dans la loi du 27 janvier 2014 et fortement […]

  2. Aix-Marseille : le projet métropolitain vire à la farce napolitaine… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] la raison avait fini par s’imposer et de compromis en renoncement, la loi de modernisation de l’action publique territoriale et […]

  3. La métropole Aix-Marseille-Provence enfin sur les rails ! | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] commençait à se demander si la fameuse métropole Aix-Marseille-Provence arriverait un jour à se mettre réellement en place. Bien que créée […]

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