La Faute-sur-Mer, c’est la faute à Voltaire…

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Le procès des responsables de la Faute-sur Mer (Vendée), où 29 personnes avaient perdu la vie lors de la tempête Xynthia dans la nuit du 27 au 28 février 2010, vient de s’achever et il est riche d’enseignements !

Réné Marratier, ancien maire de La Faute-sur-Mer © PHOTO FRANCK DUBRAY / "OUEST FRANCE"

Réné Marratier, ancien maire de La Faute-sur-Mer © PHOTO FRANCK DUBRAY / « OUEST FRANCE »

L’ancien maire, René Marratier, a comparu avec deux de ses adjoints devant le tribunal correctionnel pour « homicide involontaire, mise en danger de la vie d’autrui et manquement grave à l’obligation d’information des populations », aux côtés d’un promoteur immobilier local et d’un fonctionnaire de l’ancienne Direction départementale de l’Équipement.

Ce procès, qui a duré cinq semaines et a été fortement médiatisé, est exemplaire car il jette une lumière crue sur la manière dont est gérée au jour le jour la question des risques naturels dans une petite commune de 800 habitants, par une équipe municipale fortement appréciée puisque le maire a même failli être réélu lors des dernières élections municipales de mars 2014 !

Petit retour en arrière sur cette nuit tragique de février 2010 où 51 personnes ont péri sur la côte atlantique, du fait de la tempête Xynthia. Le phénomène météorologique avait été bien anticipé et largement annoncé par Météo-France, avec des vents violents qui ont atteint jusqu’à 242 km/h au Pic du Midi. Mais son impact sur la côte atlantique, où le vent a soufflé à 160 km/h au maximum, a surpris les habitants. En effet, ces vents violents mais pas exceptionnels se sont conjugués à un coefficient de marée élevé (102), ce qui s’est traduit par une surcote marine particulièrement élevée, de l’ordre de 1,50 m. C’est ce phénomène de submersion marine qui a créé les plus gros dégâts, avec de multiples ruptures de digues érigées tout le long du littoral charentais et vendéen.

La Faute-sur-Mer après la tempête Xynthia © MaxPPP – 2014

La Faute-sur-Mer après la tempête Xynthia © MaxPPP – 2014

A La Faute-sur-Mer, le bilan est particulièrement lourd dans ce que certains ont depuis rebaptisé « la cuvette mortifère » : un immense lotissement situé à 1m sous le niveau de la mer, en contrebas d’une digue qui borde un fleuve côtier, le Lay. Vers 3 heures du matin, alors que tout le monde dort, la digue est submergée et le lotissement est envahi par l’eau. Les pavillons de plain-pied sont surtout occupés par des retraités dont certains gardent leurs petits-enfants en cette période de vacances scolaires. Beaucoup sont piégés dans leur maison où l’eau glacée s’engouffre après avoir fait exploser les baies vitrées. Certains passeront une partie de la nuit dans le noir, perchés sur une table, accrochés à un meuble ou réfugiés sur la toiture à attendre les secours au milieu des hurlements de détresse. Mais 29 personnes, dont les âges s’échelonnent entre 3 et 87 ans, ne survivront pas à cette terrible nuit…

Recherches des disparus à La Faute-sur-Mer, le 2 mars 2010 © PHOTO ARCHIVES AFP FRANK PERRY

Recherches des disparus à La Faute-sur-Mer, le 2 mars 2010 © PHOTO ARCHIVES AFP FRANK PERRY

Quatre ans plus tard, dans la salle des congrès des Sables-d’Olonne, transformée en palais de justice pour accueillir les nombreuses parties civiles défendues notamment par la députée européenne Corine Lepage, cette ambiance de cauchemar est revenue hanter les survivants. Mais au delà de l’émotion, ces cinq semaines de procès ont surtout mis en évidence la manière dont les élus locaux ont fait fi pendant des années de toutes les mises en garde afin de minimiser le risque d’inondation pour pouvoir construire toujours davantage. La Faute-sur-Mer est en cela typique de ces villages de la Baie de l’Aiguillon et d’ailleurs où l’appât du gain a transformé d’anciens prés marécageux où les vaches pataugeaient régulièrement en d’immenses lotissements pour retraités et vacanciers.

Entre 1989 (date à laquelle René Marratier a accédé au fauteuil de maire) et 2010, plus de 2 500 pavillons ont ainsi été construits à la Faute-sur-Mer. Face à une telle fièvre bâtisseuse, les services de l’État ont tiré la sonnette d’alarme et ont prescrit dès 2001 un plan de prévention du risque inondation. Mais les élus veillent au grain et négocient pied à pied avec les techniciens de la DDE pour retarder autant que possible la mise en œuvre de cette mesure réglementaire, tout en s’efforçant d’en minimiser les effets. A partir de 2007, la ténacité des services de l’État finit par imposer des côtes minimales de plancher pour les nouvelles maisons, interdisant de fait la construction de nouveaux rez-de-chaussée habitables. Mais le maire passe outre et continue à accorder une quinzaine de permis de construire sans respecter ces prescriptions.

Sauvetages à La Faute-sur-Mer © PHOTO ARCHIVES AFP

Sauvetages à La Faute-sur-Mer © PHOTO ARCHIVES AFP

Il est d’ailleurs bien secondé dans cette démarche par sa première adjointe et présidente de la commission d’urbanisme, Françoise Babin, également poursuivie pour « homicides involontaires aggravés et mise en danger d’autrui par violation manifestement délibérée d’une obligation réglementaire de sécurité ou de prudence ». Il faut dire que cette dernière est d’autant plus concernée par ces projets d’urbanisation qu’elle se trouve être justement propriétaire des parcelles devenues par bonheur constructibles, de même que son fils, Philippe Babin, également poursuivi, et qui est précisément à la tête de l’agence immobilière qui a réalisé la majorité des transactions : le hasard fait bien les choses dans cette affaire, même si la justice n’a finalement pas retenu le délit de prise illégale d’intérêt…

La Faute-sur-Mer au lendemain du passage de Xynthia, le 1er mars © PHOTO JEAN-PIERRE MULLER / AFP

La Faute-sur-Mer au lendemain du passage de Xynthia, le 1er mars © PHOTO JEAN-PIERRE MULLER / AFP

Autre coïncidence, Philippe Babin est en même temps président de l’association responsable de l’entretien de la digue de protection qui a été submergée en février 2010, provoquant l’inondation brutale du lotissement. Un autre prévenu, Patrick Maslin (décédé avant la fin du procès), était également à la fois conseiller municipal et patron de deux entreprises de construction qui ont justement réalisé la plupart des pavillons du lotissement, le hasard encore… Dans une de ces maisons, dont le permis de construire a été délivré par le maire en décembre 2007 et qui a été construite par l’entreprise de Patrick Maslin, quatre personnes ont trouvé la mort en 2010…

Ce risque d’inondation était clairement identifié et les différents préfets qui se sont succédés ont mis tout leur poids dans la balance pour freiner cette course au bétonnage en zone inondable et imposer non seulement le plan de prévention des risques mais aussi un plan communal de sauvegarde afin d’anticiper sur l’organisation des secours en cas de catastrophe. Mais ils se sont sans cesse heurtés aux élus locaux qui s’appuyaient sur leur soi-disant parfaite connaissance du terrain pour nier tout risque, accusant les techniciens de porter une vision technocratique sans lien avec la réalité.

Destructions de maisons à La Faute-sur-Mer © PHOTO ARCHIVES XAVIER LEOTY

Destructions de maisons à La Faute-sur-Mer © PHOTO ARCHIVES XAVIER LEOTY

Malheureusement, la tempête Xynthia a rappelé tout ce petit monde clientéliste et avide au gain au sens des réalités. Dans le lotissement où 29 personnes ont péri, ce sont 472 maisons qui ont dû être rachetées par l’État pour un coût de 118 millions d’euros, puis purement et simplement démolies : un beau gâchis ! L’ancien maire et son adjointe ont bien tenté à la barre de se dédouaner de toute responsabilité, alternant déni brutal et perte de mémoire, leurs vaines tentatives ne semblent guère avoir convaincu, leur discours rappelant la chansonnette de Gavroche sur les barricades de Paris :

On est laid à Nanterre / C’est la faute à Voltaire, / Et bête à Palaiseau, / C’est la faute à Rousseau.

Je ne suis pas notaire, / C’est la faute à Voltaire, / Je suis petit oiseau, / C’est la faute à Rousseau.

Le jugement est désormais mis en délibéré jusqu’au 12 décembre, chacun des prévenus risquant cinq ans d’emprisonnement. Le procureur a requis 30 000 euros d’amende et quatre ans de prison contre l’ancien maire, dont trois ans ferme. Plus que l’ampleur des peines qui seront prononcées, ce procès a d’ores et déjà eu le mérite de mettre en avant la responsabilité des élus locaux, dont la seule ambition semble être l’urbanisation à outrance de leur fief électoral, quitte à mettre en danger leur population alors qu’ils sont les garants de leur sécurité. Le problème dépasse largement le territoire de la Faute-sur-Mer puisque 17 millions de Français vivent actuellement en zone inondable !

Le comportement des élus jugés pour le drame de Xynthia est malheureusement emblématique de celui de la grande majorité de leurs pairs qui cherchent d’abord à défendre leurs intérêts à court terme ainsi que celui de leurs administrés et électeurs, quitte à prendre des risques sur le long terme. Tout élu local, de par sa fonction même, a du mal à résister au clientélisme et il préférera souvent accorder un permis de construire en zone à risque plutôt que de faire un mécontent : avec un peu de chance, le risque ne se produira pas dans la durée du mandat… C’est d’ailleurs ce qui s’est passé pendant les 21 ans où René Marratier a été sans cesse triomphalement réélu !

L. V. LutinVertPetit

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3 Réponses to “La Faute-sur-Mer, c’est la faute à Voltaire…”

  1. Procès en appel de La Faute-sur-Mer : où en est-on ? | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] causé 51 morts en février 2010 sur la côte atlantique dont 29 sur la seule commune vendéenne de La Faute-sur-Mer, et que nous avions déjà évoqué ici, est exemplaire. A l’issue de débats qui avaient […]

  2. Les Paluds : une zone inondable qui a du mal à l’admettre… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] attitude qui rappelle étrangement celle du maire de La Faute-sur-Mer qui s’était opposé avec obstination (et succès!) pendant des années aux efforts des […]

  3. Lonnie Says:

    Excellent article très bien exprimé ! Un siteweb a rajouter
    dans mes marques-pages

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