Échos de conférence : alors, l’insécurité, fantasme ou réalité ?

by

Les questions liées à l’insécurité et à la délinquance nous intéressent tous, qu’on y ait été confronté ou pas. C’est ainsi qu’une cinquantaine de personnes avaient répondu à l’invitation du Cercle Progressiste Carnussien le 12 mai 2014 pour écouter Laurent Mucchielli directeur de recherche au CNRS au Laboratoire méditerranéen de sociologie (LAMES), à Aix en Provence, et directeur de l’Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux (ORDCS).

Laurent Mucchielli à Carnoux le 12 mai 2014

Laurent Mucchielli à Carnoux le 12 mai 2014

Le conférencier est un des meilleurs spécialistes de la délinquance et la criminologie en France. Son travail consiste à observer, depuis de nombreuses années, de manière scientifique et objective, les données croisées de la gendarmerie, de la police et de la justice, mais aussi les sondages et les enquêtes de victimologie réalisées sur le terrain. Avec son équipe, il peut ainsi tirer des résultats fiables, en complet décalage avec les articles à sensation ou les émissions de télévision relatant les « faits divers » qui conditionnent à l’excès notre vision de la violence.

Son intervention, qui a tenu en haleine son auditoire pendant près de deux heures et a suscité de très riches échanges avec la salle, était structurée autour de cinq points :

1. L’insécurité et son exploitation politique

L’insécurité est une rente politique, de droite comme de gauche, avec un slogan quasiment identique : « Votez pour moi et je rétablirai l’ordre ! » Cette rente politique est particulièrement juteuse dans notre région.

2. L’insécurité et les médias 

Longtemps considéré comme un genre mineur, le fait divers contamine désormais largement l’information générale, et comble souvent les vides laissés par l’information non spectaculaire. C’est en particulier le cas au journal télévisé et plus encore avec les chaînes d’information en continu. Puisqu’elle ne permet pas de prendre du recul et qu’elle manque de matière pour évaluer le fait récent, la sélection éditoriale de ces médias s’empare de sujets souvent secondaires pour en faire, par accoutumance, des sujets dominants dans l’actualité.

DessinPeurMédiasL’urgence médiatique est un handicap à la compréhension de la vérité. Le fait divers fournit une image et un filon favorable au bavardage. Il faut en parler tout de suite (car les médias concurrents vont le faire). Et à la limite, même si on ne sait pas grand-chose, le jeu consiste à produire des commentaires, fournir des choses vraisemblables. Les médias sont une machine à répéter des stéréotypes. Ce formatage est pernicieux car il déforme notre jugement.    

Le développement du publireportage n’est pas neutre. Cette technique donne l’impression au téléspectateur de vivre un événement en train de se réaliser. Mais ces pseudo-reportages, généralement soigneusement préparés avec les services de communication, donnent une image tronquée et souvent complètement biaisée de la réalité du travail des forces de l’ordre. De la même manière, les très nombreuses séries télévisées américaines dont nous sommes abreuvés, déforment la réalité des viols et homicides, ainsi que la manière dont fonctionne l’investigation policière au quotidien.

Les médias ont aussi la capacité de fabriquer des scandales publics à partir desquels ils interpellent les hommes politiques. On fabrique ainsi de faux scandales et de faux discours. Un exemple significatif a été le scandale des « tournantes » qui a défrayé la chronique entre 2000 et 2002 et qui a complètement disparu du paysage médiatique depuis. Pourtant, une simple recherche dans les archives démontre sans ambiguïté que ces faits de viols collectifs ont toujours existé, qu’ils restent rares et tout cas n’ont aucunement augmenté à cette date, et qu’ils se produisent dans tous les milieux, et pas seulement dans les cités de banlieue comme on a tenté de le faire croire, invoquant de pseudo justifications sociales voire religieuses…      

Une conclusion s’impose : sur cette question de l’insécurité, il n’y a pas de corrélation entre l’intensité du matraquage médiatique et la réalité objective.

3. La réalité sur la délinquance

De manière générale, La délinquance « connue » ne rend pas bien compte de la délinquance « vécue ». C’est pourquoi les chercheurs pratiquent des enquêtes de victimisation qui permettent de moduler les chiffres bruts de l’insécurité communiqués par la police et la gendarmerie. Ces enquêtes interrogent en effet des gens directement sur les actes de violence ou les vols qu’ils ont subis et sur leur ressenti. Une démarche très différente de celle qui consiste à compter les plaintes enregistrées dans les commissariats ou les actions menées par les services de police. Ces enquêtes donnent une image nettement plus conforme à la réalité, car elles contournent toute une série de filtres.

ConfInsec_Ph2Ainsi, à partir d’enquêtes réalisées auprès de plusieurs milliers de personnes interrogées sur les actes de violence subis au cours des deux dernières années (au-delà, les risques de confusion rendent les réponses moins fiables), on fait le constat suivant : la grosse majorité des personnes interrogées déclare n’avoir rien subi. Pour les autres, la violence à laquelle ils ont été confrontés est, dans la plupart des cas, seulement une violence verbale, agressivité ordinaire de la vie sociale (gestes obscènes, insultes au guichet ou dans les files d’attente). Le vandalisme, notamment celui qui touche les véhicules, vient en seconde position. Puis arrivent les vols et les cambriolages, qui se produisent presque toujours en l’absence de la victime donc sans violence, mais qui ne concernent finalement que 5 à 8 % des personnes interrogées. Quant aux violences physiques, et a fortiori aux agressions sexuelles, elles sont totalement marginales, ne touchant généralement que 0 à 3 % des personnes enquêtées. Le quotidien de l’insécurité relève donc très majoritairement de ce qu’il est convenu d’appeler les incivilités.

Ces enquêtes mettent bien en évidence l’écart entre le sentiment d’insécurité (tout le monde ou presque estime que l’insécurité est une question de société majeure) et la réalité des risques : seuls une infime minorité des personnes interrogées affirme avoir peur à son domicile. Ceux qui ont le plus peur n’ont d’ailleurs, pour la plupart, jamais été victimes d’agression, car les déterminants de la peur sont de toute autre nature, liés généralement à l’âge (on se sent plus vulnérable car plus fragile), à la solitude, à la précarité ou au fait de vivre dans un quartier défavorisé ou mal entretenu.

4. La grande violence

Concernant les crimes, homicides et viols, on constate là aussi un décalage complet entre l’imaginaire et la réalité. Aujourd’hui en France on dénombre environ 800 homicides par an et environ 8 000 procédures à la suite de violences sexuelles. Sachant que la population est de 66 millions d’habitants, la France se situe parmi les pays les plus sûrs. Ces chiffres sont même en forte régression quand on analyse cette grande violence sur les 50 dernières années.

Psychose...

Psychose…

L’imaginaire collectif nous fait généralement craindre une agression nocturne par un inconnu dans un lieu isolé. Mais dans la réalité, la violence est d’abord le fait de notre entourage proche et se produit le plus souvent dans l’environnement quotidien : dans 85 % des cas la victime connaissait son agresseur. Les principaux auteurs de meurtres sont dans leur grande majorité le conjoint, l’amant ou le voisin. D’autres cas de figure tels que le crime raciste ou le braquage qui tourne mal existent mais sont relativement rares. La violence gratuite, elle, reste exceptionnelle.  

De même, la majorité des viols commis sont des incestes. Le viol conjugal est quant à lui de plus en plus fréquent dans les statistiques, mais cela signifie seulement que ce délit est désormais répréhensible et de plus en plus réprouvé par la société.

5. La délinquance juvénile

image 1Les discours sur la décadence des mœurs n’ont rien de nouveau : « Tout fout le camp ! », « C’était mieux de mon temps ! ». Et pourtant, les mêmes accusations étaient entendues en 1850 (Gavroche), en 1910 (les Apaches), en 1960 (les Blousons noirs). Aujourd’hui on entend des affirmations telles que « les jeunes n’ont plus de repères, et donc moins de morale », « Les filles deviennent violentes » ainsi que « La faute revient aux géniteurs ». La prudence est de mise, et il faut faire un effort d’analyse face à cette réalité complexe qu’est la délinquance juvénile.  

Une part importante des faits relève d’une simple délinquance initiatique. La plupart des adultes ont commis quand ils étaient jeunes des bagarres dans les cours d’école ou de lycée. Les vols en magasin ou les fraudes dans les transports sont aussi une façon de braver l’interdit pour l’adolescent. Ce sont des comportements courants, même s’ils sont répréhensibles. Cette délinquance a toujours existé et n’entrait pas dans les statistiques de la police puisque non réprimée auparavant. Depuis quelques années on observe une tendance à la judiciarisation de la violence en milieu scolaire, ce qui tend à faire croire que cette délinquance explose.

La délinquance juvénile pathologique constitue un second type. Les jeunes concernés vont mal, et cette délinquance doit être comprise comme une souffrance psychologique qui nécessite un véritable accompagnement.

ConfInsec_Ph3La délinquance d’exclusion est plus difficile à traiter. Un jeune en échec scolaire, vivant dans un quartier défavorisé, peut adopter un comportement rebelle qui finit par l’exclure du système éducatif et le pousse à rejoindre une bande plus ou moins organisée : il peut alors, dans certains cas, s’engager dans une véritable carrière de délinquant en assumant son choix. Ce type de profil n’est pas nouveau non plus et bien souvent les individus concernés finissent par s’intégrer d’eux-mêmes dans la société, soit à la suite d’une évolution personnelle, soit parce qu’ils fondent une famille et s’insèrent professionnellement.

Encore faut-il qu’ils puissent trouver un travail ! Tous les professionnels de l’insertion sont désormais confrontés à cette rareté du travail, alors que celui-ci est le meilleur facteur d’intégration sociale. Le chômage bloque l’accès à un statut, entrave l’établissement des jeunes hors de leur famille, et rend difficile l’obtention d’un logement. Les phénomènes de récidive sont très directement liés à ces difficultés accrues d’insertion professionnelle pour ces populations en rupture de société.

Un débat très riche avec la salle

Un débat très riche avec la salle

L’échange avec la salle a permis d’aborder d’autres questions, mais de manière plus elliptique

a) La délinquance économique et financière 

délinquance financière - CopieC’est le seul type de délinquance qui ait bénéficié ces dernières années, en particulier à l’initiative de Nicolas Sarkozy, d’une dépénalisation (pour « faciliter la bonne marche des affaires »). Cela concerne les élites, la fraude fiscale qu’on peut évaluer à environ 80 milliards d’euros (autant que l’impôt sur le revenu), l’évasion fiscale qui se compte en centaines de milliards (autant que le budget de certains états). Ces manques à gagner limitent d’autant la capacité d’intervention des états, y compris dans les domaines policier et judiciaire. Est aussi évoquée la délinquance des entreprises liée à la fraude et au non respect des réglementations : les scandales récents de l’amiante, des prothèses mammaires ou de la viande de cheval en sont quelques exemples. A titre indicatif, le scandale du Médiator est à l’origine d’environ 2 000 décès, soit l’équivalent de 3 années d’homicides en France…

b) La délinquance liée à la drogue

D’après l’Observatoire français des drogues et de la toxicomanie, 13 millions de personnes ont déclaré avoir eu dans leur vie l’occasion de consommer de la drogue. La prohibition favorise les trafics illicites et renforce les mafias avec leurs conséquences violentes. Une dépénalisation brutale serait irresponsable. La solution passe plutôt par une véritable réglementation de l’usage mais aussi de la production, en particulier du cannabis. De nombreux pays ont commencé à le faire, mais la France est à la traîne.

c) Le dispositif « Voisins vigilants ».

Le dispositif Voisins vigilants répond en partie au besoin de recréer les liens de proximité. Mais jusqu’ici il n’y a pas eu d’études scientifiques solides sur son efficacité, et il y a autant de dispositifs Voisins vigilants que de communes. De nombreux vols ou cambriolage sont à mettre en corrélation avec le mode de vie dominant qui valorise l’anonymat et le « chacun chez soi ». Le dispositif doit évoluer en devenant un facteur de convivialité et en évitant de devenir un auxiliaire de police. En matière de prévention de la délinquance, même si ce point n’a pu vraiment être abordé faute de temps, il est évident que le travail de la police de proximité, présente sur le terrain au contact direct de la population, est irremplaçable.

d) Les caméras de vidéosurveillance

DessinVideosurveillanceContrairement à ce qui est souvent affirmé, ces caméras ne sont pas une technique de prévention. Elles ne font pas diminuer la délinquance, mais la déplacent alors qu’il est impossible de tout surveiller (les dispositifs les plus aboutis contrôlent au mieux 10 % de l’espace urbain). Le seul effet du dispositif est qu’il peut aider la police à élucider certaines affaires, sous réserve que l’image soit exploitable. On a constaté qu’au plus 6 % du total des enquêtes policières nécessitent une demande d’image. Les études montrent par ailleurs que le personnel embauché pour regarder les écrans ne sert à rien car sa vigilance est vite dépassée, sauf lorsqu’il a des missions très précises (mais qui sont mieux réalisées par des agents de proximité sur le terrain). Les caméras ne sont en aucun cas un outil de dissuasion. En revanche, il s’agit d’un business très lucratif mais très coûteux pour les collectivités locales, même si l’État peut aider à l’investissement (mais pas au fonctionnement).                                       

e) Pourquoi ce discours n’est-il pas entendu des politiques ?

LivreMucchielli006Laurent Mucchielli, qui a écrit de nombreux ouvrages sur le sujet depuis 1997 et qui tient un blog qui fait référence, regrette en effet que les analyses rationnelles et objectives tenues depuis des années par des équipes scientifiques comme la sienne, ne soient pas mieux prises en compte par les décideurs. Il constate que les professionnels issus des forces de l’ordre ou de la justice partagent ses constats, y compris dans les grandes directions des ministères, mais que ces analyses ne sont pas prises en considération par les décideurs politiques, sous l’influence de conseillers en communication de plus en plus autonomes.

Tabous et fantasmes font recette sur ce terrain et les responsables politiques préfèrent ne pas heurter la sensibilité de leur électorat. D’ailleurs, l’absence très remarquée lors de cette conférence de la totalité de nos élus locaux confirme qu’ils ne s’intéressent guère à comprendre la réalité du problème !

CJT

Publicités

Étiquettes : , , , ,

6 Réponses to “Échos de conférence : alors, l’insécurité, fantasme ou réalité ?”

  1. rbjogmuzc@gmail.com Says:

    Un travail d orfevre, merci pour le plaisir.

  2. Carnoux : une conférence sur les CIQ à Marseille | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] recherche franco-allemand sur la politique et la corruption mais a aussi travaillé, notamment avec Laurent Mucchielli, sur le trafic de drogue à Marseille, mais aussi sur la gestion des risques industriels dans le […]

  3. Faut-il remplir ou vider les prisons ? | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] carcéraux dépeuplés. Sauf que la classe politique joue la surenchère, partant du principe que son électorat, avide de sécurité, se sent davantage rassuré lorsque les prisons […]

  4. Faut-il remplir ou vider les prisons ? | Résistance Inventerre Says:

    […] carcéraux dépeuplés. Sauf que la classe politique joue la surenchère, partant du principe que son électorat, avide de sécurité, se sent davantage rassuré lorsque les prisons […]

  5. A quoi servent donc les caméras de surveillance à Marseille ? | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] Directeur de recherche au CNRS et rattaché au Laboratoire méditerranéen de sociologie (LAMES) à Aix-en-Provence, Laurent Mucchielli a créé en 2011 l’Observatoire régional PACA de la délinquance et des comportements déviants et suit donc de très près les politiques locales de sécurité publique dans le cadre de ses travaux de recherche qu’il était venu présenter à Carnoux, à l’invitation du Cercle progressiste carnussien, le 14 mai 2014, dans le cadre d’une conférence sur le sentiment d’insécurité. […]

  6. Marseille envisage le recours à la délation massive… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] Marseille, on savait déjà grâce aux travaux du sociologue Laurent Mucchielli, que les caméras de vidéosurveillance servaient principalement non pas à élucider les délits […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.


%d blogueurs aiment cette page :