Les débats portant sur des questions scientifiques sont souvent passionnés, surtout lorsque les enjeux touchent directement au mode de vie quotidien de l’ensemble de la planète ! C’est bien évidemment le cas des controverses qui opposent certains scientifiques sur la question du changement climatique global, présenté par certains comme une évidence dûment démontrée qui justifie l’adoption de mesures urgentes et radicales, tandis que d’autres considèrent qu’il s’agit rien de moins que d’une « imposture » destinée à masquer d’autres priorités. C’est d’ailleurs ce mot qu’a repris le géochimiste (et ancien ministre de l’éducation nationale) Claude Allègre comme titre de son

dernier ouvrage sur le sujet (« L’imposture climatique, ou la fausse écologie », éditions Plon, 293 p.). Cet ouvrage a connu un retentissement médiatique remarquable et paraît assez représentatif d’un courant de pensée qui semble marquer des points dans l’opinion publique, depuis l’échec de la Conférence de Copenhague et du Grenelle de l’Environnement, et qui consiste à laisser entendre que la crainte d’un changement climatique global repose sur des élucubrations non fondées et ne justifie pas de changer nos habitudes car rien ne prouverait que le réchauffement climatique actuellement constaté serait dû à nos modes de production industrielle et en particulier à l’usage massif de combustibles fossiles.
Un tel débat n’est pas anodin. Qui faut-il croire : les cavaliers de l’Apocalypse qui nous exhortent à adopter au plus vite les mesures qui s’imposent pour limiter, à l’échelle mondiale, les émissions de gaz à effet de serre avant que les effets du changement climatique ne deviennent irréversibles, ou les discours lénifiants de ceux qui estiment qu’il n’y a pas péril en la demeure et qu’il suffit de faire confiance au génie technique humain qui saura bien s’adapter en temps voulu aux changements climatiques ? En tout cas, la vérité scientifique oblige à reconnaître un certain nombre de faits que tout un chacun, simple citoyen ou décideur politique, se doit d’intégrer.
Le travail remarquable effectué depuis plusieurs années par le GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts du climat, créé en 1988) ne laisse malheureusement guère de doute sur la réalité du réchauffement climatique global et sur la responsabilité humaine dans ce phénomène, du fait d’un accroissement significatif des émissions de gaz à effet de serre. Les scientifiques sont en mesure d’expliquer globalement les fortes variations climatiques observées sur terre au cours des temps géologiques, sous l’effet de variations naturelles de la teneur atmosphérique en gaz à effet de serre, des flux volcaniques, des mouvements tectoniques et des modifications de l’activité solaire. Depuis la fin de la dernière glaciation, pendant l’Holocène et en particulier au cours du dernier millénaire pour lequel les variations climatiques ont pu être reconstituées de manière relativement précise, la température moyenne du globe est restée assez stable avec de faibles variations, de l’ordre de 1 °C (en température moyenne) lors de l’ « optimum médiéval » (entre l’an 800 et 1300, qui a notamment permis l’installation de colonies viking au Groenland) ou du « petit âge glaciaire » (principalement entre les années 1570 et 1730, voire 1850). Cette combinaison de facteurs naturels (variations des

radiations solaires et aérosols d’origine volcanique) suffit à expliquer les modifications climatiques enregistrées jusque vers 1940. Mais le réchauffement observé depuis 1980 dépasse la variabilité liée à ces facteurs naturels et ne peut s’expliquer que par l’effet additionnel des gaz à effet de serre dont la concentration a augmenté fortement dans l’atmosphère à cette période, sous l’effet des activités industrielles humaines.
C’est d’ailleurs uniquement ce dernier point que contestent les « climato sceptiques » dont Claude Allègre est l’un des représentants médiatiques en France. Il reconnaît en effet le réchauffement climatique récent ainsi que l’augmentation des gaz à effets de serre dans l’atmosphère mais met en doute le lien de causalité entre ces deux phénomènes, même s’il admet qu’il devient nécessaire de réduire nos émissions de CO2, ne serait-ce que pour éviter les risques d’acidification des océans. Malheureusement, les arguments avancés par Claude Allègre pour étayer son raisonnement ne résistent pas à une analyse un peu rigoureuse : interprétations abusives, déformations de la réalité, références bibliographiques erronées, courbes tronquées, etc., comme on peut le lire sur le site www.realclimate.org ou sur le blog scientifique de Libération (www.sciences.blogs.liberation.fr). Ses proches, Vincent Courtillot (directeur de l’Institut physique du globe de Paris) et Jean-Louis Le Mouël (spécialiste de géomagnétisme), se sont eux aussi ridiculisés en s’aventurant sur ce terrain et ont dû reconnaître,

Édouard Bard
suite aux critiques précises émises par Édouard Bard (titulaire, au Collège de France, de la chaire « Évolution du climat et de l’océan ») de grossières erreurs dans leur calcul de l’effet climatique des variations de radiation solaire, ainsi que des approximations assez tendancieuses dans la reproduction de certaines courbes, opportunément tronquées pour mieux conforter leur démonstration…
De telles manipulations de la part de scientifiques, par ailleurs reconnus dans leur discipline, conduit naturellement à s’interroger sur leurs motivations. Pour ce qui est de Claude Allègre, et bien que ce dernier soit sans conteste le plus médiatisé des climato sceptiques français, celui dont les thèses ont le plus grand retentissement auprès de la classe politique et de l’opinion publique en France, des considérations personnelles suffisent à expliquer ses jugements à l’emporte-pièce et ses prises de positions tranchées, au mépris de la plus élémentaire rigueur scientifique. Sa carrière est d’ailleurs jalonnée de ces polémiques violentes dont celle qui l’a opposé en 1976 à Haroun Tazieff lors de l’éruption de la Soufrière en Guadeloupe et à l’issue de laquelle le célèbre volcanologue avait accusé l’équipe de Claude Allègre d’avoir manipulé des résultats d’analyses pour justifier l’évacuation de 70 000 personnes, évacuation qu’Haroun Tazieff inutile, l’évolution ultérieure des évènements lui ayant donné raison sur ce point.
Mais cette offensive des climato-sceptiques dépasse largement le cas individuel de quelques scientifiques en mal de reconnaissance et a pris, notamment aux Etats-Unis, une ampleur impressionnante sous l’effet d’une part de lobbies pétroliers et industriels (reproduisant en cela le schéma déjà rencontré pour nier les risques liés à l’amiante ou au tabac), voire d’ultraconservateurs qui partent du principe que seul Dieu peut influer sur l’évolution climatique du globe, mais aussi de la part de militants anticapitalistes persuadés que la crainte d’un prétendu réchauffement climatique ne serait que le dernier avatar d’un complot pour financer la reconversion industrielle vers les énergies renouvelables en prévision de l’épuisement prévisible des ressources pétrolières !…
Comme quoi, la vérité scientifique peut être battue en brèche pour de multiples raisons, non dénuées d’arrières pensées plus ou moins avouables mais qui ont toutes pour effet de retarder les prises de décision dans un domaine où pourtant il serait nécessaire de commencer à modifier dès à présent nos comportements pour espérer négocier, sans trop de violence ni de casse sociale, les virages auxquels l’humanité devra inévitablement se confronter. Ceci suppose cependant un courage politique dont tous nos dirigeants ne sont pas naturellement pourvus, y compris à l’échelle locale où beaucoup peut être fait pour commencer à modifier notre mode de vie : adaptation de l’urbanisme, développement des transports en commun et du recours aux énergies renouvelables, isolation systématique des bâtiments, tri sélectif et valorisation des déchets, encouragement des modes de distribution en circuit court (autrement dit des AMAP alimentées par une agriculture périurbaine plutôt que des grandes surfaces vendant des produits importés de l’autre bout du monde…). Bref, autant d’évolutions de nos modes de vie que les pouvoirs publics peuvent encourager plutôt que de s’abriter derrière une négation des réalités, certes bien commode mais peu responsable à long terme..
L. V.