Une conversion tardive

By arebigunisex

Renaud Muselier, dans une interview donnée samedi 9 mai au journal La Provence, affirme “qu’il estGrandMarseille1Small temps de penser au Grand Marseille” et qu’il “souhaite mettre toute son énergie à la construction d’une aire métropolitaine référente” qui pourrait “inclure Avignon, Arles et Toulon”. Il veut prendre la tête d’une initiative et envisage de lancer un club de réflexion sur le sujet…

Le Grand Paris fait donc des émules, sans doute par mimétisme politique. Car le moins qu’on puisse dire, c’est que les élus marseillais n’ont pas brillé par leur vision de l’aire métropolitaine depuis 20 ans. Renaud Muselier a occupé la position stratégique de premier adjoint à la Mairie de Marseille durant 13 ans (jusqu’en 2008), sans que cette évidence du Grand Marseille ne l’effleure, sans qu’aucune initiative municipale n’ait été prise pour affirmer le besoin de structuration d’une aire métropolitaine, pourtant évidente pour un grand nombre de citoyens. Aucune opportunité de rapprochement avec les collectivités voisines n’a été saisie. Durant 13 ans “l’inter-intercommunalité” n’a jamais été à l’ordre du jour. A contre-sens de l’histoire, Marseille a ignoré ses voisines Aix et Aubagne. Aucun projet de grande agglomération n’a été élaboré. Quand au seul projet (avec le Plan Campus) qui a fait l’objet d’une position commune d’Aix et de Marseille, la LGV, le tracé par Marseille soutenu par les deux villes ne semble plus avoir la faveur de l’élu qui affirme dans son interview que “ce n’est pas le tracé qui importe”. On ne peut donc qu’être surpris de voir une telle initiative de la part d’un homme qui n’a jamais fait preuve, jusqu’à présent, d’un grand intérêt pour l’aire métropolitaine marseillaise.

J’avais moi-même évoqué sur ce blog, le 26 mars dernier (voir ici), l’idée de la relance de l’aire métropolitaine à la suite du lancement du Grand Paris. Revenons-y donc. Car, comme ne l’indiquent ni l’interviewé ni l’intervieweur, tout n’a bien sûr pas débuté il y a deux jours. Et il conviendrait sans doute de reprendre d’abord les bonnes idées émises depuis deux décennies que les élus ont hautement ignorées.

intercom.1241994866.jpgL’aire métropolitaine marseillaise constitue la seule agglomération de France aussi morcelée administrativement (carte ici) : Communauté Urbaine Marseille-Provence-Métropole , Communauté d’Agglomération du Pays d’Aix, Communauté d’Agglomération du Pays d’Aubagne et de l’Etoile, Communauté d’Agglomération Ouest Etang de Berre, Communauté d’Agglomération Agglopôle Provence, SAN Ouest Provence. Faire plus compliqué et moins efficace est sans doute impossible. Et il faut voir là, indiscutablement, l’un des facteurs pénalisants ayant favorisé notre retard dans les domaines du développement économique, des transports, du traitement des déchets, de la dispersion universitaire, … La comparaison avec d’autres grandes métropoles (Lyon au premier chef) est criante.

Il aura donc fallu que Christian Blanc lance son idée sur le Grand Paris pourqu’elle déteigne à Marseille, sous une forme qui masque cependant un manque certain de réflexion de fond. Car l’urgence métropolitaine est d’abord de modifier l’approche institutionnelle du coeur de l’agglomération constituée de Marseille, Aix, Aubagne et de l’Etang de Berre.

Les élus n’ont pas de circonstances atténuantes.

Dès 1990, le Club d’échanges et de réflexions sur l’Aire Métropolitaine Marseillaise, effectuait un remarquable travail sur le sujet. Ce club rassemblait dans un dispositif informel plus d’une centaine de personnes (géographes, économistes, ingénieurs, urbanistes, architectes, sociologues,…) de la région pour la plupart, appartenant à des services de l’Etat, des collectivités locales, des organismes publics, consulaires, universitaires et privés. Réseau, lieu d’interface dont les membres étaient cooptés pour leur compétence, mais aussi pour leur capacité d’échange, le Club a bouillonné d’analyses et d’idées. Ses travaux, rapports données, cartes, sont encore accessibles aujourd’hui (cliquer ici). S’érigeant “contre une gestion en archipels” le Club n’a eu de cesse d’alerter les élus et de leur suggérer un changement de braquet. En vain.

Ces travaux pionniers et fondamentaux furent publiés en 1994 aux Editions de l’Aube, dans un ouvrage collectif intitulé “La métropole inachevée” suivi du sous-titre “Les ferments d’une démarche de prospective partagée”. Les éléments d’un projet métropolitain y étaient esquissés.

En 1992, suite la loi sur l’Administration territoriale de la République (ATR) du 6 février, une Association voit le jour à l’initiative d’élus : l’Association pour le Développement de l’Aire Métropolitaine Marseillaise(ADAAM). Elle est présidée par Jeanne Laffitte, alors seconde adjointe dans la municipalité Vigouroux. Le but de cette association est de militer pour une seule entité administrative sur l’ensemble de l’aire métropolitaine. On en rêve encore…

Malgré les difficultés, les partisans de la métropole ne se découragent pas. Les 29 et 30 avril 1999, un colloque intitulé “Métropolitains, encore un effort” est organisé sur le technopôle de Château-Gombert (actes du colloque aux Editions de l’Aube). Philippe Langevin, universitaire, économiste, constate que “les territoires économiques évoluent plus vite que les territoires politiques” et ajoute “nous assistons aujourd’hui à une ébauche de métropolisation sans métropole, où tout se fait dans le désordre et nous met en difficulté par rapport aux autres”.Durant le même colloque, Jean-Benoît Zimmerman, chercheur CNRS enfonce le clou : “Nous sommes à la croisée des chemins : ou bien nous continuons la voie du laisser-faire actuel et c’est le déclin, ou bien nous envisageons des performances globales, seules capables de renforcer une métropolisation de Marseille, elle-même seule échelle possible”. Dans son ouvrage “Marseille capitale ?” (2000, Edisud), Philippe Sanmarco écrivait pour sa part : “A nous désormais, Marseillais ou non, de permettre l’émergence de dynamiques territoriales nouvelles, qui accompagnent ou anticipent me nouveaux mouvements de population et une évolution économique constante”.

Ce qu’il faut bien appeler un carence de la politique locale pour une organisation métropolitaine moderne fait qu’aujourd’hui, les outils des politiques publiques sont limités. Tout le monde s’accorde à considérer que la Directive Territoriale d’Aménagement (DTA) des Bouches-du-Rhône promulguée en Mai 2007 (en voir ici le texte), constitue une première pierre. Consultés, les élus locaux n’ont formulé que des avis épars, à défaut de pouvoir s’appuyer, comme à Lyon, sur des axes forts supportés par l’ensemble des collectivités locales. Car la D.T.A. élaborée à l’initiative et sous la responsabilité de l’État, fixe beaucoup de choses, comme les orientations fondamentales de l’État en matière d’aménagement , de protection et de mise en valeur des territoires ainsi que les principaux objectifs de l’État en matière de localisation des grandes infrastructures de transport et des grands équipements, ou de préservation des espaces naturels, des sites et des paysages.

Parallèlement, les collectivités de l’aire métropolitaine, éparpillées, incohérentes, ne disposent face à l’Etat que des Schémas de Cohérence Territoriale (SCOT) qui permettent aux communes et communautés d’un même territoire de mettre en cohérence les politiques des diverses collectivités publiques dans le domaine de l’aménagement (urbanisme, habitat, économie, déplacements, environnement, …). Et des SCOT, il y en a autant que d’intercommunalités !

Tout le monde souffre de l’inorganisation politique de l’aire métropolitaine marseillaise : les habitants, les acteurs économiques, culturels, sociaux, éducatifs, universitaires. On mesure d’ailleurs, avec Marseille-culture 2013 ou le Plan Campus, combien il est nécessaire et urgent de dépasser les étroits carcans administratifs locaux. Alors lorsque l’on voit des responsables politiques, jusqu’à présent imperméables au fait métropolitain, trouver la divine révélation selon Saint Grand Paris, cela nous fait doucement sourire, à défaut de pleurer…

Laisser un commentaire